DIX-NEUVIÈME FEUILLE
Il m*a paru que l^istoire de la dame en question n'avait pas <lëplu , et quoiqu'elle ait déjà fait le sujet de deux Feuilles , je crois qu'il ne serait pas à propos de la laisser imparfaite; car on m'en a fourni la suite, qui finit avec -cette troisième Feuille.
« Je fis de grandes réflexions sur la perfidie de celte femme de chambre envers sa maîtresse. En eflTet, quand on y pense bien, on ne saurait comprendre comment il est possible qu'une femme, en certains cas, puisse se résoudre à se fier à un domestique. Par quelle étrange disposition d'esprit perd -elle de vue tous les malheurs qu'elle risque, ou, si elle les envisage, quel est le tour d'imagination qui lui en ôte l'effroi? Tant dé danger et tant de confiance à la fois sont-ils concevables? Comment cela s'arrange -t- il dans sa tête? Si une femme alors pouvait pdur un moment se séparer de sa passion et la mettre à l'écart, et qu'ensuite elle examinât de sang -froid ce qui lui fait croire que sa confiance était raisonnable, il n'est point d'égarement d'esprit qu'elle jugeât digne d'entrer en comparaison avec le sien, point de sécurité qui lui parût si stupide, si imbécile que la sienne. Mais avec de la passion, ce n'est plus cela-, nous ne voyons plus les objets comme ils sont; ils deviennent
i84 LE SPECTATBUR
ce (|ue nous souhaitons qn'ils soient, ils se moulent sur nos désirs. Une femme a besoin du ministère d'nn domestique. D'abord, elle hésite à s'en servir. Metlrat-elle en de pareilles mains l'honneur de son mari , le sien, quelquefois sa vie même? Dépendra-t-elle d'une âme vénale, d'un sujet d'autant pins indigne qu'elle le trouvera disposé à lui prêter son secours? Il y a au péril presque inéritable à s'y fier; mais elle voudrait bien qu'il n'y eût point de péril; Dès-lors la voilï perdue; c'en est fait, le péril disparaît; l'envie qu'elle a de se trouver des sûretés Im ea fournit à perte 4e vue; elle croit les examiner , et ne sait pas que c'est le plaisir qu'elles lui font qui en est le juge. N'avez- Tous jamais vu des enfans qu'on amuse avec des contes de fées? Ils croient tout ce qu'on leur dit. Une femme, dans l'état où je la mets, leur ressemble; c'est positivement un enfant comme eux; ce sont de vrais contes de fées, que les idées dont sa passion t'amuse. ■ J'ai cru devoir m'arréter un peu là-dessus ; il y a bien des personnes de mon sexe, qu'il est encore temps d'avertir, et que l'amour n'a pas jetées encore dans l'enfance dont je parle. Que cet état leur inspire donc une frayeur salutaire ; rien n'est plus rapide que le mouvement qui nous y entraîne, et quand nous y sommes, rien de plus misérable, rien de plus abandonné que notre esprit; rien de plus inaccessible à tout secours que sa misère. Et pour comble de malheur, que devient-on, quand on cesse d'aimer? car on n'aime pas toujours. Hélas I le repentir nous prend où l'amour nous laisse.
FRANÇAIS. i85
« Revenons à moi. L'âge enfin me gagnait ; il n'était plus question de jeunesse, ni d'aucun artifice pour paraître jeune; mon visage là-dessus n'était plus disciplinable, et il fallait me résoudre à l'abandonner. Malgré cela , un peu de consolation me restait encore; car une femme se retourne comme elle peut dans ces occasions-là. Ellle serait inconsolable, si rien ne la soulageait dans son affliction -, mais la nature charitable pourvoit à tout. A la place d'un avantage qu'elle nous ôte, sa faveur nous dispense petites chimères, au moyen desquelles nous coulons le temps et prenons patience. Par exemple, je n'étais plus jeune-, mais j'avais de l'embonpoint, beaucoup de santé, et dans mon espèce je me trouvais très -aimable; non pas aimable comme une jeune femme ; mais n'y a-t-il pas des charmes de différent caractère? Une femme faite, et d'un certain âge, n'a-t-elle pas les siens '?
« Voilà comme je raisonnais pour le repos de mon âme, et effectivement je durai quelque temps avec le secours de cette idée consolatrice. Cependant mes appas étaient déjà si confirmés , j'étais tellement une femme faite, que, toute ressource épuisée, il fallut au bout du compte en venir à la raison , et voir au vrai ce que j'étais. Je le vis donc, et avec moins de
■ Une femme faite, et d'un certain âge , n'a-t-elle pas le* siens? Corame c'est bien là une femme qui Tieillit , et qui veut se faire illusion! Au reste, c'est dans cette dernière partie surtout que Mari- Taux s'est montre profond obseryateur, et qu'il a su démêler et peindre cette foule de nuances imperceptibles dont se compose le caractère d'one coquette sur le retour.
i86 LE SPECTATEUR
chagiîn qa'on ne pense; car, à travers tonteB mes diimères , de temps en temps la Tëritë avait percé comme un éclair; quand elle parut tout-à-fait, je la vis comme une chose dont j'avais déjà eu des nouvelles.
« Me voilà donc vieille , et reconnue par moi-nîéme pour vieille, mais avec ces débris de bfranté qui font connaître aux autres qu'on a été belle. Eh bien! puisqu'il faut le dire, ces débris-là me flattaient encore; je m'intéressais à ce qu'on en pensait. Cela est bien fou , j'en conviens ; mais aussi c'est l'histoire d'une femme que je rapporte. Coquettes quand nous sommes aimables, coquettes quand nous ne le sommes plus , dans le premier cas , nous travaillons à être aimées , dans le second nous travaillons à montrer que nous avons mérité de Fétre. Souvent donc je faisais encore Tagréable, et quelquefois j*osais espérer que je plairais; ce qui jetait dans mes actions un ridicule, qui m'attira une vigoureuse correction.
c( Allant un jour rendre visite à une dame, qui , la veille, s'était trouvée d'une partie de campagne avec moi et avec d'autres personnes, on me dit qu'elle n'était point chez elle, mais qu'elle allait revenir. J'entrai dans son cabinet pour l'attendre, et j'y cherchais sur des tablettes un livre pour m'amuser, quand je vis tomber un billet à mes pieds.. Nous sommes curieuses, nous autres; je ramassai le billet et l'ouvris, me doutant bien qu^on y traitait d'amour, et je ne me trompais pas; mais ce que je n'aurais pas deviné, c'est qu'il y était traité à mes dépens. L'honnête homme
qai écrivait, se plaignait à la dame de la géhe où j'avais mis son cœar, en les accompagnant à une promenade particulière qu'ils firent dans cette partie de campagne. Et remarquez que cet homme, qui m'en voulait tant, m'avait alors, au sortir du diner, fait des complimens, dont je m'étais, je l'avoue , félicitée comme d'une bonne fortune. Il est vrai qu'en conséquence de ces mêmes complimens qui m'avaient toute réjouie, je m'étais plu à être avec lui , et l'avais perdu de vue le moins qu'il m'avait été possible. Voici à présent quel était son style dans le billet :
« Au nom de notre amour, ma chère maîtresse, « rompez avec cette vieille madame de;.... C'est une « charité que vous me ferez ; car je la hais autant que « je vous aime. Savez-vous bien pourquoi elle nous tt suivit hier dans cette allée où nous nous proménâ- (c mes ? Vous ne le devineriez pas ] c'est qu'elle tomba « subitement amoureuse de moi, et œt amour eist « un mauvais tour que m'a joué une honnêteté que je a lui fis. Peste soit de la politesse! Imaginez -vous « qu'au sortir du repas, j'eus le malhébr de la gra- « cieuser ' sans réflexion , parce que vous veniez de « me serrer la main -, j'en avais une joie qui attendrisa sait toutes mes expressions, et qui m'aurait fait « gracieuser ma bisaïeule , si elle avait été là. La bonne a dame a pris ma distraction pour un hommage, et
' Gracieuser. Gracieuser quelqu^in, c^est-à-dire, lui faire des^ clëmonstraiions d'amitid, do bienveillance; expression familière et uujourd'hui inusitée.
u s*est mise à m*aimer sans autre forme de procès. (( Ainsi me voilà chargé de son cœur, pour n'avoir sa c( ce que je lui disais. Que ferai-je de cette antiquaillea là? Défaites- m'en, je vous prie; car cette femme « voudra que je Faime de grë ou de force ; elle le « voudra , vous dis-je. Vous ne savez pas ce que c'est « que la coquetterie des femmes de son âge. U n'y a « rien de si opiniâtre , et j'ai bien peur, si vous n'y « mettez ordre, .qu'elle ne vienne relancer son infidèle H, jusque chez vous. Oh ! parbleu , épargnez-moi Tem- <( barras de faire le cruel. Faudra-t-il que je lui de- « mande quartier? Tout de bon, mon amour, brouil- <c lez- vous avec elle,, pour m'en délivrer; et si cela ne a suffit pas , dites-lui que je médis d'elle et que je sais « son âge. Bonjour, mes belles mains; je vous adore, « et j'irai vous le jurer dans un quart d'heure. »
« Je repliai le billet bien proprement, après Favoir lu, et m'en allai sqr-le-champ digérer mon aventure. Après bien des réflexions, bien des projets de vengeance, bien des soupirs, et beaucoup de honte, je
conclus hélas! je ne conclus rien; je me couchai
seulement triste, vaine et humiliée; mais un mois après, je conclus quelque chose.
<( Un de nos amis nous avait invités à venir diner chez lui , mou mari et moi ; nous y allâmes au jour marqué. Le portier nous laisse entrer sans nous rien dire. Je monte; je rencontre une femme de chambre qui pleure, et passe sans me voir. Inquiète de ce que cela signifie, je parviens jusqu'à la chambre de la dame, avec qui j'étais fort liée, et de qui j'étais la
confidente, comme elle était la mienne. Je la vois parderrière dans un fauteuil; d'aussi loin que je l'aperçois, je cours à elle pour la surprendre et l'embrasser^ je me jette à son cou. Â l'instant, j'entends des cris et des sanglots dans un cabinet prochain, et je vois que c'est une femme morte que je tiens embrassée. Tout mon sang se glaça dans mes veines, et je tombai sur elle évanouie. Le cri que je fis en tom* bant fit sortir les personnes qui étaient dans le cabinet^ c'était son mari, et son fils, jeune homme âgé de dix-huit ans. Des prêtres arrivèrent; mon mari entra; on me fit revenir-, mon évanouissement avait été court. J'ouvris les yeux dans le moment qu'on emportait le corps de mon amie ; j'en frémis encore. Sa tête penchait; je vis son visage. Juste ciel ! quelle différence de ce qu'il était alors, à ce que je l'avais vu trois jours avant! l'apoplexie, dont elle était morte, en avait confondu les traits. Ah! quelle bouche et quels yeux ! quel mélange de couleurs horribles !
<i J'ai vu dans ma vie bien des figures , que l'imagination du peintre avait tâché de rendre affreuses ; mais les traits qui me frappèrent alors ne peuvent tomber dans l'imagination , la mort seule peut faire un visage comme celui-là. Il n'y a point d'homme intrépide que cela ne rappelât sur-le-champ à une triste considé^ ration de lui-même. Toutes ces laideurs funestes, on les trouvç en soi, elles nous appartiennent; on croit être ce que l'on voit, et l'on frémit intérieurement de se reconnaître.
igo LE SPECTATEUR
a Mais passons. U fallut presque me porter jiu({a*à mon carrosse , et je me mis an lit dès que je fus arrivée chez moi. Mille tristes pensées vinrent m*assaillir alors, et, pour la première fois, je songeai que j'étais destinée à mourir. Hélas I mon amie n'avait pas eu le temps de faire cette râexion* Je savais que, lorsqu'elle mourut, il y avait -lùen loin des idées qui Toccupaient à Tidée de la mort, et je me demandais'ce qu'elle était devenue, par inquiétude pour ce que je pouvais devenir moi-même. Où étaitelle alors? Ne restait-il rien d'elle que ce corps sans mouvement, que j'avais vu emporter? Cette âme subitement enlevée à tant de chimères, quel était son sort? Et moi, je mourrai donc aussi, me disais-je; et j'ai vécu jusqu'ici sans le savoir! Mais qu'est-ce que mourir , et quelle aventure est-ce que la mort ? Qu'elle est terrible, si j'en crois ma religion !
a A Dieu ne plaise qu'on me soupçonne d'avoir, un seul instant de ma vie, douté de ce que nous dit cette religion ! je rapporte simplement la manière dont se tournaient alors mes pensées. Eh ! y a-t-il quelqu'un parmi nous qui puisse douter de la vérité de sa religion? L'esprit pourrait-il s'égarer jusque-là? Est-il de perversité du cœur qui puisse entraîner tant de bêtise? Non; je ne l'imagine pas. Et s'il y a même des impies, qu'ils fassent les incrédules là -dessus tant qu'ils voudront, mais qu'ils ne se flattent pas de l'être-, car ils se trompent, et confondent les choses. Qu'ils s'examinent bien sérieusement -, je ne suis qu'une femme, et je leur assure qu'ils ne trouveront
-en euxqaua profond oubli de Dieu, qu un violent dëgoût pour tout ce qui peut les gêner dans leur libertinage, et qu une malheureuse habitude de vivre à cet égard sans réflexion. C'est tout cela qu ils prennent pour de Tincrédulité; il ne peut pas y en avoir d'autre. Quand on n aime pas ses devoirs, en sentant qu'ils sont incommodes, on croit voir qu'ils sont inutiles. Voilà la méprise funeste qu'un cœur corrompu fait faire à Fesprit; voilà ce qui fournit aux libertins toute leur philosophie. Mais , grâce au ciel , toute folle et toute dissipée que j'avais été pendant ma vie. Dieu ne m'avait pas abandonnée à ce point. J'avais eu plus de négligence que de haine pour mes devoirs. Quand je me disais donc que la mort était terrible, si j'en croyais ma religion, c'est que je me reprochais de l'avoir crue , cette religion , comme font une infinité d'honnêtes gens dans le monde, qui n'ont jamais songé à la révoquer en doute, qui frémiraient de le voir faire, mais qui, contens de s'appeler chrétiens, vivent avec ce nom- là qu'ils professent, tout aussi tranquilles que s'ils pratiquaient la chose. Je passai plusieurs jours dans ces réflexions , grâces auxquelles le monde prit à mes yeux une autre face'.
« Mon mari tomba malade , et mourut quelque temps
■ Le monde prit a mes yeux une autre face» Tout ce morceau , daos lequel Marivaux expose sa crojrance religieuse avec uue franchise qui commençait dés-lors à être du courage, n*est qu*une excellente analyse du beau sermon de MassîUon , intitula : Doutes sur ta vérité de la Religion,