‹ OEuvres completes de MarivauxChapitre 25 sur 49 · VINGT-QUATRIÈME FEUILLE · texte numérisé non relu

VINGT-QUATRIÈME FEUILLE

Je reprends enfin le Spectateur, interrompu depuis quelques mois, et le reprends pour le continuer avec exactitude. Je l'avais quitté par une paresse assez naturelle aux personnes d'un âge aussi avancé que le k mien. Et d'ailleurs, me disais-je , quand même ce que J j'écrirais serait excellent, ce qui n'est pas , qu'en arrii Terait-il? On dirait : Celui qui nous donne le Spectateur écrit bien. Mais à mon âge, quand on a passé sa -! vie à examiner les hommes, à réfléchir sur eux et sur it soi-même , et sur la valeur de nos talens , en vérité , v l'estime qu'on peut s'acquérir en une infinité de cho- •* ses devient indifférente. On se dégoûte de tout ; louan- ^\ ge et blâme, tout est regardé du même œil. On ne méprise rien , si vous voulez -, mais on ne se soucie de 9- »G

rien non plus, et Ton n'en est pas plus philo pour cela. En effet, cette indifférence où voui bez ne vient pas de ce que vous Favez cherché* vient de la nature des choses que vous avez exam Elle vous donne pour elles une tiédeur que vov tendiez pas ; vous leur sentez un vide que vou viez point dessein d*y trouver, et ce vide qu( leur sentez , vous ne prenez pas même la peine c s'il y est réellement, et si vous avez raison de I tir ou non; ce serait autant de fatigue inutile. restez comme vous êtes , sans plus de curiosité blâmer ceux qui ne sont pas comme vous. Voi cisémentTétat où je me trouve aujourd'hui.

Pourquoi donc est-ce que je reprends le Sj leur? Par une raison fort simple \ c'est ([u'il y momens dans la journée où je m'ennuie de i faire. L'autre jour, en relisant les aventures ( connu, que j'ai interrompues dans ma dernière 1 je pris du plaisir à donner en moi-même plus due qu'il n'a fait aux réflexions que je trouv son histoire, et là -dessus je résolus de poi cette histoire telle qu'elle est , et de jiiiss* temps à augmenter ses réflexions des mienne rien changer aux faits de son réeit.

3e l'ai déjà dit ailleurs , ces aventures poi être utiles aux lecteurs et les instruire. Je i tends pourtant pas un si grand bien \ car je i presque tous les hommes ne lisent que pour s' Quant à moi, le plaisir de les amuser ne n

plus -, ainsi , j'en reviens toujours à dire que je ne cherdie ici qu'à m' occuper moi-même.

Dans ma pénultième Feuille, j'en suis demeuré à .'entrelien que l'inconnu et son père eurent ensemble mr le courtisan qu'ils rencontrèrent en se promenant lans la campagne. Voici ce qui suit; c'est toujours le néme inconnu qui parle.

« La nuit qui s'approchait, pendant que nous nous entretenions mon père et moi, nous fit reprendre le :hemin de la maison. En nous retirant, nousrencon- ;râmes un laboureur qui revenait de son travail , et {ui chantait de toute sa force. Voici un homme qui a e cœur bien gai , dis -je à mon père. Il y a de bonnes *aisons pour cela , me rëpondit-il -, c'est que la terre ivait besoin de pluie, et qu'il a plu.

tt Je ne pus m'empécher de rire du ton sérieux dont non père me tint ce discours. Le courtisan disgracié , |ui se promenait tout à l'heure , a vu pleuvoir aussi , repris-je-, mais son esprit n'en a point reçu de soulagement. Tu me fais là une belle comparaison, me dit- 1, d'un laboureur à un courtisan! Le temps qu'il fait Bst excellent pour la terre. Eh bien! le courtisan, tjuel avantage en peut-il espérer? Que ses greniers en seront plus pleins de biens , qu'il en aura plus abondamment de quoi vivre , cela est vrai; mais sa vanité, de quoi vivra-t-elle ? Ses besoins sont pour le moins iossi pressans que s'ils étaient raisonnables , et la pluie ni le soleil ne peuvent rien pour eux -, au lieu qu'ils peuvent tout pour les besoins de ce laboureur, qui ne veut que vivre, et qui voit que son champ.

dont il vit, en profitera davaiita{;e. Ainsi, tue prends liien qu'il a raison d'être gai , puisqu'il est (l'avoir ce qu'il soutinite.

K Ne le trouves- lu pas heureux d'être si borné i ses diisii-s? Qu'en dis-tu? Que les hommes soient! ou médians, qu'ils se tr.iliîssent à la cour ou ville , qu'un ministre superbe les rebute ou les £ rise, qu'ils courent après de grands emplois, q les manquent , ou qu'ils les perdent avec désesp tons leurs soucis, leurs dilHirenles sortes d'intéi tout ce que l'orgueil et l'ambition peuvent leur i ner de malins plaisirs , ou Ifur causer de honte peines, tout ce fracas d'iuquiiîtndes et de bes surnumL'raiies, dont ils sont tourmentés, qui naiï de leur corruption irritée , qui leur gâtent le ce qui égarent leur esprit, et les jettent, pour des b telles, dans un labyrinthe de fourberies et de S( raiesses les uns contre les autres , tout cela n'est p de la connaissance du laboureur; c'est un i.'lat de t ble et de misère que sa condition lui épargne. Il [■ à propos , cela lui sulFit -, le voilà gai , mais gai coi un homme qui n'a eu que des désirs innocens , e les voit satisfaits. Sa gaité ne suspend aucune ; inquiétude ; il n'a d'autre alFaire que d'en jouir ne fait trêve à aucun intérêt qu'il faille mena;, lendemain; son âme se repose tout entière, bonhomme se couche content, se lève de même prend son travail avec plaisir, et meurt enfui tranquillement qu'il a vécu. Une vie passée lia L repos a cela d'heureux , qu'elle est douce pei

qu'on en jouit, et qu'on ne s'y trouve point attaché quand on la quitte. Les adieux d'un paysan sont bientôt faits, lorsqu'il meurt -, son âme n'a pas contracté de grandes liaisons , n'a pas souQert de ces secousses violentes qui laissent tant d'ardeur pour la vie. La mort ne la rappelle pas de bien loin, quand il faut qu'elle parte ^ ellp ne tient presque à rien '.

tt Nous arrivâmes à la maison en nous entretenant ainsi ; nous trouvâmes ma mère un peu indisposée. Le lendemain, son indisposition augmenta, la fièvre la prit, et quelques jours après elle mourut. Je passe la douleur que je ressentis à sa mort, et l'affliction où tomba mon père , qui ne put se consoler. Elle mourut en lui serrant la main , pendant que nous fondions en larmes au pied de son Ht , ma sœur et moi.

(c Ce ne fut que pleurs et que gémissemens dans notre maison pendant un mois; aussi faisions - nous une perte irréparable. Quelle union entre elle et mon père! Que de tendresse elle avait pour ses enfans ! Je ne me souviens pas de l'avoir jamais regardée comme une personne qui avait de l'autorité sur moi -, je ne lui ai jamais obéi parce qu'elle était la maîtresse, et que je dépendais d'elle ; c'était l'amour que j'avais pour elle qui me soumettait toujours au sien. Quand elle me disait quelque chose, je connaissais sensiblement que c'était pour mon bien *, je voyais que c'était son

■ Elle ne tient presque a rien. Pourquoi Marivaux uVt-il pas écrit tout son Spectateur comme cette Tingtaine de lignes, qui peignent si bien la tie paisible d^un laboureur et sa mort non moins douce?

cœur qui me parlait. Elle savait p<Snélrer le mien de cette vérité, et elle s*y prenait pour cela d'une manière qui était proportionnée à mon intelligence, et c[ae son amour pour moi lui enseignait sans doute ; car je la comprenais parfaitement, tout jeune que j^ëtais , et je recevais la leçon avec le trait de tendresse qui me la donnait. De cette manière, mon cœur était reconnaissant aussitôt qu'instruit, et le plaisir que j'avais à lui obéir m'aOectionnait bientôt à ses leçons mêmes.

(( Si quelquefois je n'observais pas exactement ce qu'elle souhaitait de moi , je ne la voyais point irritée -, je n'essuyais aucun emportement, aucun reproche dur et menaçant , aucune de ces impatiences , de ces vivacités de tempérament, qui entrent de moitié dans les corrections ordinaires , et qui les rendent pernicieuses par le mauvais exemple qu elles y nie« lent. Non ^ ma mère ne tombait pas dans ces défautslà, et ne me donnait point de nouveaux défauts , en me reprenant de ceux que j'avais. Je ne lui voyais pa& même un air sévère-, je ne la retrouvais pas moins accueillante. Elle me disait doucement que je Taflligcais, et me caressait même, en me montrant soi^ affliction -, c'était là mon châtiment. Aussi je n'y tenais pas^ un jeune homme né avec un cœur un peu sensible ne saurait résister à de pareilles manières. Non qu'il ne fût peut-être dangereux de s en servir avec de certains caractères-, il y a des enfans qui ne sentent rien , qui n'ont point d'âme. Pour moi , je pleurais de tout mon cœur alors, je lui promettais en l'embras-

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sant de ne lui plus donner le moindre sujet de chagrin , et je tenais parole •, je me serais même fait un scrupule delà tromper, quand je l'aurais pu. Ce mélange touchant de bonté et de plaintes, cette douleur attendrissante qu'elle me témoignait quand je faisais mal, me suivaient partout-, c'était une scène que je ne pouvais me résoudre à voir recommencer. Son cœur, que je ne perdais jamais de vue , tenait le mien en respect, et je n'aurais pas goûté le plaisir de la voir contente de moi , si je m'étais dit intérieurement qu'elle ne devait pas l'être^ je me serais reproché son erreur.

a Ces sortes de choses paraîtront peut-être des délicatesses qui demandent de l'esprit. Non •, avec tout l'esprit possible, souvent on ne les a point ^ je le répète, il ne faut pour cela qu'un peu de sentiment. Et qu'estce que ce sentiment? C'est un instinct qui nous conduit et qui nous fait agir sans réflexion , en nous présentant quelque chose qui nous touche, qui n'est pas développé dans de certaines gens, et qui l'est dans d'autres. Ceux en qui cela se développe sont de bons cœurs qui disent bien ce qu'ils sentent^ ceux en qui cela ne se développe pas le disent mal, et n'en sont pas moins. Cependant c'est toujours esprit de part et d'autre que cet instinct-là, seulement plus ou moins confus dans celui-ci que dans celui-là. Observons encore que c'est une sorte d'esprit * dont on peut man-

* Observons encore que c'est une sorte d'esprit , etc. l\ est roalbeu- Beusemeot ndcessairedereconoattre que les deui phmses précédentes

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qiier , quoiqu'on en ait beancoap d'un aatre genre, ei qu'on peut avoir aussi , sans être spirituel en d'autres matières. C'eatli toute l'explication qu'il est possible d'en donner.

« Quoi qu'il en soit, je rends compte de la manière dont je vivais avec ma mère. La mort me la ravit dans le temps où j'avais le plus besoin d'elle. J'entrais dans un àf^a sajel k des é^remens que je ne connaissais pas encore, et où ce tendre ^rd que j'avais pour elle m'aurait été pins proGtable que jamais. Mon père, k. <|ui le ciel l'avaitunie, que j'aimais autant qu'elle, et tlont le caractère reuemblait au sien, ne put survivre long-lemps i une telle perte. Sa santt!, qui était déjà très-mauvaise , s'altéra encore davantage; phisicurs infirmités l'aLtaquèrent à la fois-, il n'agissait plus, et bientôt il fut réduit à garder le lit. Il ne vécut qu'un an dans ce triste état, et il mourut entre mes bras , pendant que ma sœur était absente pour une atfaire domestique.

« Mon fds, me dit -il un moment avant d'expirer, vous avez perdu votre mère, vous allez me perdre, et je vous vois au désespoir; mais' vous n'y serez pas toujours, le temps console de tout. Je vais répondra de mes actions à celui qui m'a donné ta vie ; vous

forneDt une ei[ièce H'enlartillige mctapkjiique , i|ui les rend , |>uiir ■iniî dire, inialelligîblc*. Par une coDsthinence naturelle , le Mylc CD eit aiuci incorrect el IralDsnt que la lieoléa ta est ohscurc. l'jr bonheur , Mari* BUi entre bientôt apréi dana dut déTcloppeniviis d'une iiiinf liritc tonchanle et vraie.

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lui répondrez un jour des vôtres, songez-y. A défaut des biens que je ne puis vous laisser , mon amour vous laisse cette pensée; ne la perdez point; vous y trouverez tous les conseils que je pourrais vous donner, et c'est elle qui doit désormais vous tenir lieu de père et de mère.

« A peine eut-il achevé ce peu de mots , qu'il tomba dans une faiblesse qui lui ôta la parole; il prononça encore quelque chose de mal articulé, où je compris qu'il demandait sa fille; après quoi, ses yeux se fixèrent sur moi, et ils ne cessèrent de me regarder que lorsqu'il expira. Je ne saurais peindre l'état où je me trouvai alors. En le voyant mourir, je crus voir encore une fois mourir ma mère ; il me semblait que je venais de les perdre tous deux dans le même moment. Je ne savais plus où j'étais; je restais dans un accablement qui me rendait stupide, et ma sœur était déjà de retour, m'avait parlé, avait poussé des cris, que je n'étais pas encore revenu à moi-même.

ic Que nous étions à plaindre! Nous n'avions point dé parens dans la province; des amis, nous n'en connaissions point. Qui est-ce qui s'attache à d'honnêtes gens dans l'infortune? Il n'y a point d'objet plus disgracié parmi les hommes, plus abandonné d'eux, que l'homme pauvre et vertueux tout ensemble ; tous les cœurs sont glacés pour lui, il est comme un étranger dans la nature. Un fripon indigent est peut-être plus méprisé, mais mieux servi, moins rebuté; du moins le mépris qu'on a pour lui est -il plus sans conséquence et de meilleure composition. Que dire à cela?

aSo LE SPECTATEUR

Cest que laqualitëdefripon tranche moinsqnelaTertn aveclecaractèredeshommesen gënëral; un fripon leur ressemble donc davantage. Peut -être qu'il y gagne à n'être ni estime ni estimable; les hommes, qui sont vains , en traitent plus commodément avec lui. Il est rampant avec eux; cela les Qatte ; ils ont le plaisir de primer sur lui, quand ils le servent. Mais Thonime vertueux est à la fois honteux et respectable ; cela les dégoûte , parce qu*ils n^oseraient Thumilier en le secourant; il faudrait Thonorer malgré son indigence, et ils rougiraient de la comparaison quMls seraient obligés de faire avec lui. Voilà pourquoi mon père avait été si délaissé, et voilà pourquoi aussi il n'y avait personne qui s'intéressât à nous , quand nous restâmes seuls, ma sœur et moi.

« Dans un si grand abandon, ma sœur parut montrer plus de courage que moi. Au milieu de sa douleur, elle songea à prendre un parti, et à m'en faire prendre un à moi-même. Il n'est pas question , me dit-elle un jour, de rester comme ensevelis dans notre affliction. Il s'agit de voir ce que nous deviendrons. Nous n'appartenons ici à personne, nous n'avons point de bien, et le peu qui nous en reste, mille accidens peuvent nous l'ôter; prévenons-les, mon frerc. Vous entrez dans un âge où vous pouvez faire quelque chose, et ce ne sera pas ici que vous trouverez k occasions de vous avancer; ainsi, il faut absolumc nous séparer, votre intérêt le demande. Je dois, « mon côté , m' assurer un état fixe.

« Eh bien! lui dis-je, à quoi vous déterminez-vou

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et que me conseillez- vous de faire? Vendons ce que nous avons ici , me répondit-elle ; de l'argent que nous on tirerons , je ne veux que ce qu'il faudra ppur me mettre dans un couvent. Voilà quel est mon parti , a moi ^ je n'en connais point de meilleur ni de plus sur, et , grâce au ciel , il ne m'en coûte rien pour le prendre. Je ne sacrifie rien en quittant le monde-, heureusement j'ai reçu une éducation qui m'a mise dans l'habitude de penser, et de penser raisonnablement. Une fille à mon âge , et sans bien dans le monde , que peut-elle devenir? De quel côté se tournera-t-elle? Où sera son asile? A votre égard, ce n'est pas de même; il y a tant d'honnêtes ressources pour vous! Vous avez mille moyens de vous avancer, mon frère; rendezvous à Paris avec l'argent qui vous restera; vous savez que nous y avons des parens , un entre autres^dont mon père nous a souvent parlé, lequel y occupe un ])Oste considérable. Il est vrai que jusqu'ici nous n'en avons pas tiré un grand secours ; mais aussi mon père nel'a-t-il pas mis à de fortes épreuves. Aujourd'hui , le cas où vous êtes exige de droit qu'il voiis aide. Il vous connaît; il vous a vu ici dans un voyage qu'il fit avant la chute de mon père; vous lui parûtes aimable; il vous caressa beaucoup , et fut charmé des progrès que vous faisiez dans vos études. Enfin, il vous recevra sans doute avec quelque attendrissement; votre situation le touchera; votre éducation ne le fera pas rougir, et il ne pourra s'empêcher de donner quelques soins à votre fortune, qui, je l'espère, deviendra meilleure que vous ne pensez. ,

a52 LE SPECTATEUR

« rëcoatà nu sœar, sans prendre beaucoup de goût à ce qu'elle disiit; j'insistii long-temps sur la peine que j'aurais li me séparer d'elle ; car je rairoais tendrimient. Cependant je me laissai conduire comme elle voulut , et nous dierchimes dès-lors à vendre notre petit bien de campa^e.

a Plusieiws personnes vinrent le voir , et nous en offrirent bien menus qu'il ne valait. Parmi ceux qui voulurent l'acheter, vint un jeune bomme qui avait une terre considérable assez près de notre maison. Je n'étais point an logis alors; je m'en étais écarté en lisant, et il ne trouva que ma sœur. Elle n'était pas belle; mais il n'y avait peut-êlre point de beau visage qui n'eût gagné à ressembler au sien. Le jeimu financier ne la vit pas impunément; il prit de Tninonr, et ne put s'empêcher de le faire paraître. Ma sœur, qui était la modestie mâme, feignit de ne rien entendre il tout ce qu'il mêlait de galant dans la convcrsaLioti , et traita froidement avec lui. Us ne convinrent cependant de rien an sujet de la maison ; ses olfres étaient trop médiocres. Peut-être voulait-il se ménager de nouveaux prétextes de revenir; ce qu'il fit circctivement, mais comme en passant et au retour de la chasse. Nous ne déddâmes encore rien avec lui, et ses visites continuèrent pendant trois semaines, sans qu'il parlitt davantage de l'achat de notre bien. 11 nous envoya même du gibier, voulut savoir notre situation, et parut s'y intéresser avec amitié pour moi, et avec beaucoup de tendresse pour ma sœur, qui, de son côté, ne trouvait pas ses visites importunes , à ce que je

remarquai, et qui ne s*iropatientait plus de voir que nous ne finissions notre affaire avec personne.

« Un jour qu'ils s'étaient promenés assez long-temps ensemble , elle revint avec un air triste, dont je ne lui demandai point la raison. Le lendemain matin , il se présenta une dame veuve , qui nous offrit à peu près ce que nous voulions de notre bien. Ma sœur me conjura de terminer avec elle. Cela me surprit 5 mais le marché fut conclu, et ma sœur m'engagea sur-lechamp à l'accompagner jusqu'à un couvent qui n'était qu'à une demi-lieue de chez nous. Nous partîmes ^ elle parla à la prieure, convint de s^s faits avec elle, lui donna de l'argent, et arrêta d'entrer au couvent deux jours après.

c( En nous en retournant, nous rencontrâmes le jeune financier. A peine nous eut-il joints, que ma sœur m'arrétant : Mon frère, me dit-elle, vous avez regardé monsieur comme un homme généreux, et je le regardais moi-même comme un homme estimable, qui avait de l'inclination pour moi^ nous nous trompions tous deux. Monsieur a de l'argent, du crédit, et il emploierait volontiers l'un en votre faveur, si je voulais bien m'accommoder de l'autre-, c'est du moins ce qu'il m'a fait entendre, et vous approuverez, je pense, que je le remercie pour nous deux. Adieu, monsieur, ajouta- t-elle en se tournant de son côté; toutes vos richesses ne valent pas le mépris que vous me donnez pour elles, et je dirais aussi pour vous, sans l'obligation que je vous ai de la disposition d'esprit où je me trouve.

uSi LE SPECTATEUR

Il Le jeune homme fut exlrûmement touché de ce discours, et lui demanda pardon, presque la larme â l'œil. Monsieur, lui dit-elle, je vous pardonne de bon creur; mais je vais m'enfermer dans un couvent. Je ne veux plus que mon indigence m'espose à de nouveaux affronts \ l'essai que j'ai fait du cœur des hommes me sullit. Adieu, monsieur; voilà votre chemin, et voici le nôtre. »

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