VINGT-CINQUIÈME FEUILLE
y kl déjà averti que je continuerais de donner fhistoire de l'inconnu, sans l'aire aucun préambule ; ainsi, j'entre d'abord en matière.
« Ma sœur le quitta là<dessus, et je la suivis , en exa* minant la contenance de ce jeune homme. Il me parut qu'il était extrêmement embarrassé, et en elfet, il devait l'être; c'est un mauvais quart d'iieuce à passer pour un homme riche et vicieux, que d'essuyer en pareil cas le dédain d'honnêtes gens, pauvres comme nous l'étions. Je crois qu'il se trouve bien petit devant eux, qu'il se sent bien lâche, et que leur indigence et leur vertu Itf rendent bien honteui de ses vices et de son opulence; car enlln , il n'a'rien à répliquer; tout ce qu'il pourrait faire , ce serait d'être effronté ; mais j'ai toujours remarqué que les gens qui n'ont point une certaine pudeur dans les mœurs, une sorte tle générosité d^ns les sentimens, ne sauraient s'empûcher de rougir devant les personnes vertueuses qui le'î méprisent.
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« Cela viendrait-il seulement de ce qu'on rougit toujours d'être mëprisë, sans quil s'ensuive pour cela qu on soit méprisable ? Je n'en sais rien ; mais je pencherais à croira que le vice brutal a en lui-même quelque chose de laid, qui demande qu on lui fasse grâce ^ quelque chose de contraire à la fierté de l'âme, fierté qui a fait que les hommes, quels qu'ils soient, ont mis en honneur certains sentimens naturels, et qu'ils en ont proscrit d'autres comme humilians pour eux, malgré le plaisir qu'ils en pouvaient tirer '• Ce que je dis de la laideur du vice, bien des gens le combattront sans doute , et il me semble voir à peu pi% ce qu'ils pourraient dire \ mais il serait trop long de donner à mon raisonnement toute son étendue. Si je me trompe, j'aime mon erreur; la morale y gagne plus que la métaphysique n'y perd, et il siéra bien à tous les honnêtes gens de se tromper comme moi.
ce Quoi qu'il en soit, nous nous éloignâmes de ce jeune homme , et je n'en parlai plus à ma sœur , qui avait certainement quelque penchant pour lui. Trois jours après, la vente de notre maison étant terminée, nous nous en retournâmes au couvent qu'elle avait choisi , et je l'y laissai pour me rendre aussitôt à Paris ; car la dame à qui nous avions vendu notre maison , devait y entrer le même jour, et j'avais pris toutes
' Encore de robscuritë dans ]a pensée , et par suite , un style tratnant j mais ce double défaut est ici moins prononcé; Ton comprend un p^u mieux ce que Tauteur a voulu faire entendre. Il Texplique d'*ailleurs , en quelque sorte , par ce qui vient après.
mes mesures pour partir à Tinstant où j^aurais quitté ma sœur.
c( Je la quittai donc. Nous nous embrassâmes .4 la porte du couvent-, de là elle se rendit au parloir, où je la revis encore, et où je lui parlai bien moins que je ne pleurai. Elle n^oublia rien pour me consoler de notre séparation, pour me la faire juger moins dou* loureuse, moins durable que je ne pensais; elle-môme s'efforçait de n*en paraître pas si touchée que moi. Elle espérait bien me revoir, disait-elle -, elle en ëtait sure. Pour ne pas augmenter ma douleur en paraissaill la partager, elle tâchait de retenir ses larmes \ mais elle en répandait malgré elle, et je voyais que ma situation la pénétrait de tristesse. Elle me regarda souvent sans avoir la force de me rien dire.
(c En effet, que devenais- je après Favoir quittée? quel était mou sort? Je sortais d'entre les mains d'un père qui m'avait conduit, sous les yeux de qui j'étais doucement accoutumée vivre, sur qui je me reposais de ma sûreté et du soin de ma pcrsonue, qui avait toujours, en toute occasion, pensé, délibéré pour moi, et qui, dans toutes les peines que je lui avais ' données, m'avait demandé seulement, pour ma part, d'être docile aux conseils dictés par sa tendresse. Ce bon père n'était plus^ et ma sœur, qui, depuis sa mort, me semblait Tunique personne à qui je fusse encore quelque chose-, ma sœur, qui empêehait que je ne fusse absolument seul dans le monde ; ma sœur , dont la compagnie avait soulagé mon imagination étonnée de tant de malheurs , j'allais aussi la perdre!
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Dans une heure, il n'allait plus me rester que moi pour moi-même, el qu'est-ce que c'était que moi !
« Je succombais sous toutes ces idées -Je me croyais perdu-, je craignais tout, sans savoir pourquoi, sans avoir d'objet ûxe ^ je me regardais comme un homme entouré de périls , et mon esprit était dans un étourdissement qui me faisait des monstres de tout ce que je voyais.
« J'avais plus de cent lieues à traverser pour arriver à Paris. Ce n'est rien pour un homme qui a quelque usage de la vie; mais quel voyage pour un homme de mon âge, qui n^ avait jamais vu plus de six lieues d'étendue ! Que de mouvemens à se donner , et quel objet d'épouvante que tous ces mouvemens pour qui ne connaît rien , pour qui sort d'une éducation aussi paisible que Tavait été la mienne ! Mais il n'y avait plus moyen de reculer-, il fallait partir. Je répétai vingt fois les derniers adieux. Je finis enfin , et je me retirai. Comme ma sœur avait contraint sa douleur pendant notre entretien , quand je l'eus quittée , j'entendis en sortant du parloir qu'elle s'était évanouie ; je me retournai, et je la vis entre les bras d'une religieuse qui avait assisté à nos adieux, et qui appelait du secours. Je fus tenté de rentrer, sans autre dessein que celui de la voir encore , et de m'arréter là aussi long-temps que je le pourrais -, mais je fus retenu par la crainte de n'avoir plus ensuite la force de partir. Je me hâtai donc de me retirer , ou plutôt je m'arrachai de ce lieu , et je montai vite à cheval avec un serrement de cœur qui, dans les circonstances ou je me
trouvais, est an des plus pénibles états que Toa,
puisse imaginer.
H Me voilà donc en chemin, âgé de dix-huit ans, n'ayant pour tout bien qu'une somme d'argent aSM métiiocre , quittant nn pays où j'étais né , d'o ù je n'é tais jamais sorti, et où je ne laissais personne qui fA se ressouvenir de moi , n ce n'est une sœur, moi pour le monde, et que, suivant toute apparence, je : reverrais jamais. D*nn côté, je voyais !e couvent <{ l'enfermait pour tonjonrs ; de l'autre, dans la cal pagne, je voyais l'endroit où mon père et ma mhi venaient d'être si récemment, et presque coup coup , enterrés tous deux. Leur fils , autrefois l'objet de leurs soins et de leur complaisance , sans secours maintenant, sans expérience, et comme un enfant sans aveu, traversait en fugitif cette campagne, qui ne lui offrait plus de retraite, et s'en allait servir de jouet à la fortune.
n Je passais par des lieux où je m'étais promené avec mon père ; et comme on se parle quelquefois: Nous nous arrêtions souvent ici , me dîsais-je j nous nous sommes assis dans cet endroit. Je me rappelais même les discours qu'il m'avait tenus ^ je croyais encore entendre sa voix. Mon fds! ce nom si tendit qu'il avait coutume de me donner, frappait cncoK mes oreilles. Hélas! c^n était fait, personne ne devait plus m'appeler ainsi ; je n'étais plus sur la tem qu'un malheureux inconnu; je n'avais plus que des ennemis dans le monde ; car n'y tenir à qui que ce
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soit, c'est avoir à combattre tous les hommes, c'est être de trop partout.
« Cependant j'avançais. Ma douleur et ma tristesse s'augmentaient à mesure que je m'éloignais davantage ; je craignais d'avancer , je ne pouvais renoncer à des objets qui me tuaient, et je mourais de penser que bientôt je ne les verrais plus. Enfin je m'éloignai tant, que je les perdis de vue. Il se fit alors un changement en moi. Je n'avais éié jusque-là que triste et attendri sur lYioi-méme -, je n'avais songé à rien qu'à nourrir ma tristesse de tout ce qui pouvait me la rendre plus sensible ; mais quand je me vis hors de la portée de ces objets si chers, et que Téloignement où je me trouvais eut rompu , pour ainsi dire , le commerce que mes yeux et mon cœur aimaient à avoir avec eux , je fus à l'instant saisi de je ne sais quel esprit de défiance et de courage à la fois, qui me rappela tout entier à moi-même, et me rendit l'objet unique de toutes mes attentions. Je regardai les périls que je croyais courir, moins pour les craindre , comme j'avais fait auparavant, que pour prendre garde à moi ; ma timidité me donna des forces , et je marchai armé d'une précaution soupçonneuse qui veillait à tout , et qui me tenait toujours en défense.
« Comme je ne savais pas le chemin , je le demandais assez souvent aux personnes que je rencontrais, mais seulement à celles qui n'avaient pas la mine d'abuser de mon ignorance ^ et quand je voyais de certaines figures équivoques, j'aimais mieux m' égarer que de leur exposer mon embarras. J'avais peur de
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les mettre au fait de ma situation, et de leur laisser deviner que j'étais un jeune homme abandonné , voyageant sur la bonne foi du passant; ce qui aurait pu les tenter de faire un mauvais coup. Je poursuivais donc ma route sans rien dire , et je fournis ainsi ma première journée, sans autre inconvénient que celui d'avoir fait quelques lieues de plus qu'il ne fallait.
a Je devins un peu plus hardi le jour suivant. J'arrivai dans un village qui n'avait qu'une hôtellerie , et j'y entrai. Je n'y trouvai d'autre voyageur qu'un homme vêtu simplement , dont la physionomie me parut bonne. 11 se chauffait dans la cuisine de Tauberge , en attendant qu'on lui eût préparé de quoi souper. Il me fit honnêteté , et s'entretint avec moi. Ps ous sommes seuls , me dit-il ; voulez-vous , monsieur, que nous soupions ensemble ? J'y consentis ; et comme il y avait deux lits dans la chambre qu'on lui avait donnée, l'hôtesse nous pria de vouloir bien y coucher tous deux, parce que ce jour-là, disait-elle, il lui venait pour l'ordinaire des équipages qu'il fallait loger. Là-dessus, nous nous regardâmes un instant I inconnu et moi, et comme nous vîmes que nous hésitions un peu tous deux, cela nous rassura^ car hésiter alors, c'était mutuellement nous faire sentir (jue nous étions d'honnêtes gens. Ainsi nous répondîmes que nous le voulions bien.
u On porta donc ma valise dans cette chambre , et nous allions y monter pour y souper, quand il entra dans la cour une chaise de poste escortée de quelques domestiques à cheval. De la chaise sortit un gros bé-
néficier',qui revenait, à ce qu'on nous dit , d'une abbaye considérable qu'il avait à dix lieues de ce village. Toute l'auberge se mit en mouvement à son arrivée. Hôtesse , servantes , valets d'écurie , tout alla rendre hommage au train profane de l'abbé, et environner sa chaise , comme pour le remercier de son nombreux équipage, et des apprêts qu'exigeait sa friandise. Pour lui , il descendit de sa chaise d'un air assuré , en homme qui ne tromperait pas les gens dans leur calcul , et qui satisferait aux respects intéressés qu'on lui rendait.
tt Nous montâmes ensuite à notre chambre poursouper. Nous fûmes très-mal servis. On nous avait comme oubliés; nous n'eûmes rien qu'à force de cris, et chaque chose dont nous avions besoin ne nous fut apportée que l'une après l'autre. Voilà comme vont les choses dans le monde. Tous les hommes, les uns après les autres, ressemblent à notre hôtesse-, ils prodiguent tout à celui qui a beaucoup , négligent celui qui a peu , et refusent tout à qui n'a rien. Caractère de cœur maudit, qui ne laisse aucune ressource honnête aux misérables , et qui déshérite les deux tiers des hommes des biens que la nature a créés pour eux!
« Cependant les hommes , tels que vous les voyez ,
' De la châtie sortit un gros bénéficier. L'on a pu voir déjà , eu plus d'un endroit, que Marivaux honora toujours la religion de ses pères, mais qu^il ne se fit j limais scrupule de censurer les abus. introduits dans le sein de cette religion par IVgoi'sme, la yanitë, ou l'ambition de quelques prêtres. 11 attaque ici le luxe scapdaleux de ces béne'ficiers, qui pouvaieut aller quelquefois de psiiravec ies fermiers généraux.
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ont fait des lois contre Tiniquité, des lois justes et saintes en elles-mêmes. Celui qui les viole est déclaré méchant. Pourquoi ne 6*est-il point contenté d*ayoir ou de trouver un nécessaire , qui , malgré la mauvaise disposition des choses, ne manque presque jamais? Il avait un libertinage et des vices qu^il voulait satisfaire-, Thomme est né pour le travail, et lui, il voulait vivre en Ëiinéant; en un mot, c'est un mauvais sujet, il mérite d'être puni. Mais d'un autre côté, on serait tenté de dire que les hommes ne sont pas dignes de le voir punir, qu'ils ne méritent pas les lois justes qui les protègent. Ce méchant que Ton punit, ce sont eux le plus souvent qui lui ont appris à le devenir-, il se serait contenté de son nécessaire, de sa cabane, du revenu de son travail et de la niccHocrilé de ses plaisirs, s'il n'avait pas vu des hommes dont le luxe, les richesses, la mollesse et la fainéantise, ont allumé son orgueil, son avarice et ses vices.
u Mais passons. Ces réflexions-là demandent de la modération; il y a des âmes gâtées qui pourraient en abuser, car elles abusent de tout. Je finirai par une réflexion que je crois raisonnable. J'interromps souvent mon histoire-, mais je l'écris, moins pour la donner que pour réfléchir.
(i Celui à qui son état et son opulence peuvent fournir tout à souhait, et qui, pour jouir de tout, n'a qu'à le vouloir, que sont les lois à son égard? Dans quelle occasion peut-il en sentir le frein? Fût-il né sans vertu, en les violant, que gagnerait-il qu'il n'ait pas déjà? Aime-t-il à faire bonne chère, il la fait. Est-
il glorieux, on le respecte. Est-il ambitieux, il a un rang et de grands emplois. Esl-il vain et fastueux, il a de grands équipages et une foule de valets. Est - il avare , il a de grands revenus 5 qu'il les ménage. Estil libertin, il a de l'argent en quantité -, qu il se pourvoie.
« Mais il n'est pas prince , il n'est pas le premier homme de l'État. Il est le maître ici^ il voudrait aussi l'être là, et cela ne se peut pas. Il n'a que dix lieues de terrain à lui , et il faut qu'il se contente de cela ; les lois lui défendent d'en usurper dix autres sur son voisin. Il peut goiiter de tous les plaisirs, cela est vrai ; maisilenamalheureusementà satiété. Une seule chose le ragoûterait , une chose dont la privation le chagrine , et c'est la fdle ou la femme d'un homme auquel il n'y a pas moyen de les ôter-, les lois le défendent encore. Quelle rigueur! N'est-ce pas cela qu'il veut dire? Je le plains beaucoup. Pourquoi n'est-il pas roi d'un ÉtalPC'estencore trop peu -, que n'est-il souverain de toute la terre ? On lui donnerait tout ce qu'il souhaite. Mais aussi , dites-moi , où a-t-il pris de pareilles envies? Elles ressemblent à ces fantaisies qui viennent dans la débauche^ elles sont si bizarres, qu'on aurait peine à les deviner. C'est une démence de cœur et d'esprit que de pareils désirs*, s'il fait un crime pour tâcher de les satisfaire, qu'on ne le punisse point comme coupable -, il ne mérite pas cet honneur. Qu'on le lie comme un insensé, comme un homme qui a le transport au cerveau.
« Aussi n'est-ce pas de lui que je parle, mais d'un
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homme opulent, qui jouit de tous les avsntages son opulence , et qui les sent. Et je demande etu une fois : Que fontles lois ^ son égard ? Rien, queli< mettre à couvert des entreprises criminelles de celin qui n'a rien , et à qui son sort fait envie. Le voilà sans diiricultë dans une situation bien commode, et qui lui (épargne bien des tentations qu'il aurait peutêtre , s'il n'titait pas si fort à son aise ; je l'en félidte. li n'est pas délèndu d'être mieux que les autres. La i'.iison veut même, dans beaucoup d'occa^iions , tput ceux qui sont utiles, qui ont de certaines lumière*, (le certains talens, jouissent d'une fortune un peu distinguée ; et d'ailleurs , quand l'homme heureux n'aurait aucune qualité qui niuiitùt ce privilège , il y a un Être supérieur qui préside à nos destinées, et dont la sagesse permet sans doute cette inégiile distribution que Ton voit dans les choses de la vie. Ea elFct, c'est à cause de celte inégalité nécessaire, que les hommes ne se rebutent pas les uns des autres, qu'ils se rapprochent, se vont chercher , et s'entr' aident.
n Que les^eureux de ce monde jouissent donc en paix de leur abondance, et du bénéfice des lois; mais que leur pitié pour l'homme indigent , pour le misérable , aille au devant de la peine qu'il pourrait sentir à observer ces lois. Tout l'embarras est de son côté. Que leur humanité le console du sort qui lui est c'cha en partage ; qu'elle lui aide à parer les mouveniens de sa cupidité toujours alfamée, de sa corruption toujours pressante. Ce qu'on leur dit là n'est-il pas rai-
Âsonnable? Cette inégale distribution des biens, dont nous parlions tout à Theure , lie nécessairement les hommes les uns aux autres, il est vrai^ mais le commerce qu'elle forme entre eux n'est - il pas trop dur pour les uns , et trop doux pour les autres? et cette différence énorme qui se trouve aujourd'hui entre le sort du riche et celui du pauvre. Dieu, qui est juste autant que sage , n^en serait-il pas comptable à sa justice , s'il n'y avait pas quelque chose qui tint la balance égale , si le bonheur du riche ne le chargeait pas aussi de plus d'obligations?
« Ainsi vous, dont ce riche ne soulage pas la misère , prenez patience *, c'est là votre unique tâche à cet égard. Vivez, comme vous faites, à la sueur de votre corps; continuez, c'est Dieu qui vous éprouve. Mais vous, homme riche, vous paierez cette fatigue et ces langueurs où vous l'abandonnez. Il y résiste ; vous paierez la peine qu'il lui en coûte ; c'est à vos dépens qu'il prend patience, c'est à vos dépens qu'il la perd. Vous répondez de ses murmures, de l'iniquité où il se livre, et en périssant il vous condamne.
(( Revenons à mon histoire. J'ai dit que nous fûnyes très-mal servis, parce qu'on ne songea qu'au bénéficier'et à ses gens; mais ce ne fut pas là notre pire aventure. Il n'y avait qu'un instant que nous avions soupe, quand nous vîmes entrer deux domestiques du bénéficier avec une servante. Celui avec qui j'étais ,. surpris de celte visite, demanda à la servante ce qu'elle venait faire. Mettre les valises de ces messieurs ici , dit-elle. Il faut que vous ayez la bonté de leur cédée
366 LE SPECTATEUR FRANÇAIS, la chambre, parce qu'ils y couchent toujours , qtund ils viennent; on tâchera de vous accommoder ailleurs, quoique nous ayons bien du monde. Voilà mon lit, dit alors brutalement un de ces domestiques } et voilà le mien, dit son camarade.
« Mon inconnu rougit tout d'abord. Je le vis indi- ^aé; mais reprenant presque sur-le-champ un visage tranquille : Mes enfans, leur dit-il, tout ce que topi laites là est inutile , nous ne sortirons point ; car je ne pense pas que vous poussiez la hardiesse jusqu^à nou faire violence.
u Us répondirent avec impertinence, et parlèrent haut. L'hôtesse monta au bruit, et leur maître rât demander ce que c' citait. Ils dirent que nous ne voulions pas sortir de leur chambre. Mes ^'ens couchent toujoui's ici, dit leur maître à mon inconnu^ c'est un endroit à eux ; i'hôlesse le sait , et il n'y a pas à contester là-dessus. Les chambres d'une hôtellerie n'apparliennenl jamais (|u'aux premiers venus , répondit froidement l'inconnu ; ainsi vos •^eiis n'ont ((ne faire ici, monsieur. Faites-les retirer, qu'on ne les voie point; vous en serez plus respectable^ ou du moins ordonnez-leur d'<}trc paisibles, afinqu'on vous les pardonne, n