‹ OEuvres completes de MarivauxChapitre 27 sur 49 · ÉCRITES DANS LE GOUT · texte numérisé non relu

ÉCRITES DANS LE GOUT

DU

SPECTATEUR FRANÇAIS

Première Lettre de M. de iKf***, contenant une

Aventure.

J'ai reçu votre lettre, mon cher ami. L'aventure dont vous m'y faites le récit, est particulière. Vous avez, dites- vous, de l'admiration pour une femme qui meurt de douleur, après avoir appris l'irréparable infidélité de son amant-, un si prodigieux excès d'amour vous pénètre de respect pour elle. Je n'en suis point surpris; car vous aimez. Cette tragique histoire est un exemple du caractère d'amour que vous souhaiteriez pour vous à votre maîtresse -, mais , cruel ! en le lui souhaitant, songez-vous aux conséquences ? Je la garantis morte si vous êtes exaucé , et morte peut-être dans huit jours. Peut-être le hasard va-t-il vous présenter un visage aimable, dont la propriétaire armera toute la coquetterie contre vous. Vous aurez des yeux , un cœur et de l'amour-propre ; vous vou& amuserez à regarder avec plaisir-, vous aimerez à plaire; voilà votre maîtresse à son dernier soupir* Vous achèverez de vous gâter la nuit par de flatteu-

ses et de reconnaissantes rénexlons; la voilà mort

Où est-il te cœur de tout sexe dont la loyauté n périsse dans les dangers dont je parle, et que dévie diaicnt les amans si l'inconslauce de l'un était i arrêt de mort contre raatre ? Les hommes et les fouîmes tomberaient autour de nous par pelotons; on ne pourrait compter sur la vie de personne, et je conçois qu'il ne resterait plus sur terre que quelques gens qui, par cas fortuit, se seraient mutuellement port<^ un coup fourré d'inconstance. Juste ciel ! que de trépas indiscrets et scandaleux ne verrait-on pas! Que tle dévols reconnus pour hypocrites après leur mort , eux dont la bonne odeur ne subsiste qu'à la faveur du secret qui dérobe leurs faiblesses ! Que de mères détrompées de l'innocence de leurs fiHes! Que de maris crédules, et qui ne pourraient plus l'être ! Que de vieilles femmes ridiculisées en cessant de vivre !

Mais , grâce b. Dieu , nous n'avons rien à craindre de tout cela. La nature, plus sage que vous, mon ami , ne donne pas à l'amour un si grand crédit sur les coeurs; le pouvoir qu'elle lui laisse va tout à l'avantage du genre humain, et loin d'être homicide , il n'est dangereux que par le contraire. On pleure l'inconstance de son amant ou de sa maîtresse, on en soupire; voilà le plus grand inconvénient d'un amour trahi. Encore ne voit-oa passer par ces panes que ceux dont la nature a manqué le cœur; c'est un vice dans son ouvrage, que cet excès de sensibilité qu'elle y dépose. Sa règle générale est plus douce; les amans

DETACHEES. 269

abandonnes en sont quittes pour quelque chagrin que le moindre amusement écarte , et qui s'aperçoit seulement dans ceux qui ne veulent pas se contraindre. Je ne sais même si le plus grand nombre n'en est pas quitte à moins.

Quoiqu'il en soit, pour payer votre petite histoire par une autre, je vais vous rapporter un exemple sur lequel vous pouvez, presque à coup sûr, tirer l'horoscope de votre maîtresse, en cas que vous deveniez infidèle.

J'étais, il y a quelques jours, à la campagne, chez un de mes amis. Nombre de dames et de cavaliers s'y étaient rassemblés. Il me prit fantaisie, un matin, d'aller me promener seul dans le bois de la maison. Je m'enfonçais déjà dans les routes les plus obscures, quand la pluie me surprit; pour l'éviter, je courus vers un cabinet que je vis assez près de moi. J'allais y entrer, quand j'entendis parler. Je prêtai l'oreille; c'étaient deux dames de notre compagnie, qui s'y étaient apparemment réfugiées avant moi. L'une d'elles, un moment après, poussa quelques soupirs qui me donnèrent la curiosité d'en apprendre la cause. Je suis jeune; ces soupirs me présageaient de l'amour; je crus qu'il serait bon de voir comment ces deux femmes en traiteraient à cœur ouvert. J'en pouvais tirer des conséquences générales, et m'instruire moimême , en cas d'accident, du plus ou moins de sûreté qui se trouvait dans les petites façons extérieures du sexe.

Hélas ! ma chère , dit la dame qui me semblait avoir

a-TO PIEGES

soupiré , ne me reproche point ma mélancolie; m sais -tu pas que Pyrame est absent, et que je nek verrai de six mois? Ah ! répondit Fautre, en éclatai de rire, gageons que ton cœur a pillé ce ton-là Amm Cléopâtre \ Que tu es folle à contre-temps! dit Fat (ligée -, si tu étais à ma place, tu n'aurais pas le mot pour rire. Ne le fâches pas, ma bonne, répliqua TaiitR; je t'avoue que j'ai ri d'étonnement. Tu ne dois wr I ton amant de six mois; tu te prépares, ce me semble, à gémir autant de temps-, il n'est pas jusqu'au son de ta voix que tu n'aies mis en deuil; cela m'a para singulier. Je connais bien cette espèce d'amour languissant, et tous ses devoirs-, mais franchement je n'ai pas cm que ce fût celui dont le cœur se ser^ dans l'occasion. Je l'ai pris pour cet amour qa'oi imprime , dont on remplit de gros volumes de romans \ mais tu joues un jeu à mourir de fatiguera tu veux imiter les amantes que ce fou de La Calprenède a faites avec une plume et de l'encre. Il fant s'imaginer, ma chère, qu'un cœur romanesque foui^ nît plus d'amour lui seul que n'en fournirait tcwt Paris ensemble.

' Ton cœur a pillé ce ton -la dans Clcopâtre. U s'*agit ici d^méi ces fades romans de La Calprenède, doot la Togue sVtait sootfBif quelque temps par le crëdit de Thôtel de Rambouillet, mais doal Biiileau et le goût public forme' par ses préceptes et ses satirtïs bV Taient pus tardé à faire justice. On peut croire que , du temmde' Marivaux , ces étranges productions ne trouvaient p]ii<t guère ilt lecteurs, et que toute plaisanterie dirigée contre elles uVtait ptai qu^un bon mot d*un autre siècle.

DETACHEES. 271

Ne prends pas ce que je te dis pour un manquo d'expérience. Nous sommes seules. Aq moment où je te pDrle, j'aime; tnon amant est absent, non pas absent comme le tien , qui n'est allé que chez son père ; mais il est à l'armée. Le voilà bien en risque. Il pleurait en me quittant; je pleurais de même , et les tarmea m'en viennent encore aux yeux; toutcel» est à sa place. Mais, ajouta-t-elle en riant, je veux dire en mariant une folie plaisante avec ses pleurs, je verse des larmes , et n'en suis pas plus triste. Bien au contraire, ma clière, je ne pleure que parce que je m'attendris; mais mon attendrissement me lait plaisir, et les larmes qu'il amène sont , en véritë , des larmes que je répands avec délices.

Je ne sais pas si tu comprends comment cela s'ajuste. Je suis tendre autant qu'on peut l'être, mais je tremble pour mon amant sans inquiétude; je le désire ardemment sans impatience; je gémis même sans êUe affligée, et tous ces mouvemens ne me sont point à charge. Souvent je les réveille , de peur d'être oisive. Ils me suivent où je vais ; ils se mêlent à mes plaisirs, et ne les rendent que plus touclians; c'est comme une provision toute faite de réflexions douces qui ne m'en tiennent que plus disposée à la joie. Je me dis à moi-même : Je fais la passion d'un homme aimable. Cette idée me flatte; c'est une preuve de mérite; je m'en estime avec plus de sûreté de conscience, et je ne suis pas fôchée de trouver alors sur mon chemin un hommage de petits soins. Je m'en amuse sans scrupule; ils me font sentir ce que

je vaux; je les encourage quelquefois par un coup d'œil, un geste, un souris, et je te Jure enfin que mon amant ne m'est jamais plus cher que quand je me suis prouvé qu'il ne tient qu'à moi de lui donner des rivaux. Quant h ces rivaux, je ne les aime point, ce me semble. Â la vérité , ils me plaisent; mon amour-propre a de l'inclination pour eux; mais je sens bien confusément qu'eux et mon cœur n'ont rien à démêler ensemble. Voilà tout ce que j'en puis dire, et voilà comme on aime, ma chère ; croîs-moïy règle-toi là-dessus. Et que deviendrats-tn donc, si ton amant venait à changer ?

Âh ! de quoi parles-tu làï* s'écria l'autre; mon Dieu , tu me fais frémir. Lui , changer! Toi qui aimes si fort à ton aise, comment te sauverais-tu de la douleur la plus vive, et peut-être du désespoir, s'il t'arrivaitco que tu me fais craindre? Eh ! que me dis-tu, répondit l'autre, avec ta douleur la plus vive et ton désuspoir ? Du dépit encore, passe. Du dépit, juste ciel! du dépit pour un perfide! dit l'autre dame. Oh! je n'en sais pas davantage, reprit son amie, et je n'ai jamais connu d'autre sentiitient en pareil cas. Je te parle bien naturellement, comme tu vols; mais je t'aime, et tu as besoin d'instruction. Je vais, pour te ta donner plus ample , Le faire un abrégé succinct de rocs petites aventures.

A neuf ans on me mit dans un couvent, avec intention de m'engager à des vœux. J'avais une sœur aînée à qui mes parens destinaient leur héritage; ils crurent devoir commencer de bonne heure à me sous-

DETACHEES. 273

traire au monde , afin que Tignorance de ses plaisirs m'empêchât de les regretter, et que la victime, dans un âge plus avancé , ignorât du moins tout ce que lui dérobait son sacrifice. J'y restai trois ans avec tranquillité, et j'y reçus une éducation dévote, qui porta plus sur mes manières que sur mon cœur, c'est-àdire, qui ne m'inspira point de vocation, mais qui me donna l'air d'en avoir une. Je promis tout autant qu'on voulut que je serais religieuse; mais je le promis sans envie de le devenir, et sans dessein de ne pas l'être. Je vivais sans réflexion ^ je m'occupais de mon propre feu ' ; j'étais étourdie et badine ; je jouissais de ma première jeunesse ; enfin, je m'amusais de tout cela, sans en désirer davantage. Il est vrai que ce cœur vide de goût pour la clôture, et qu'on n'avait pu tourner à l'amour de la règle, quoiqu'il ne souhaitât rien encore, semblait deviner, par son agitation folâtre, qu'il y avait d'agréables mouvemens qui lui convenaient*, il attendait que ces mouvemens lui vinssent. L'accident que je te vais dire me débrouilla tout cela.

Une de nos petites pensionnaires tomba malade.

' Je m* occupais de mon propre feu, GeUe phrase, et quelquet-aoet de celles qui suÎTent , ne soot ui bien précises ni bien claires. On Toit pourtant que Marivaux a voulu peindre cette vivaciti^ inno* cente d*une jeune fille, qui s*ignore elle-même encore, et qui se livre a ses impressions et à ses plaisirs dVnfant avec une ardeur presque passionnée \ on peut prévoir qu^îl faudra bientôt â cette ardeur un aliment moins lëger en même temps que plus dangereux. 9. «18

Sa mère, qui r«ifliaitï«atteoiip:,iiiBTttdot point. *J^ confier aux soins dvnioDWtèane; elleiânt là chenAée, et demanda à meT6irvpitcfr%|ae àeiiNimBsl'mi arment priée. Je fus donc Qu «|artdilr y 0&' je tpcidis^ 'sdlr-s^ champ mon ignoranà/Pir vuimfiafBJiérvc^ëtidt^^ fils de la dame en^quafdonv Nos jenar ae Tencontrb* rent ^ je sends ceqii^ilt:sei£rwt,:ii|m'8tTOëûiqnéei^ la nouveauté dit''goftt'<inerJ*OTair 'à voir ^ ce - jénne homme, et la convenefitm tjoe nmirjreiii'eoraiite^c les siens , n'eiÈt de^aii part loccm air d^appreolMa^; Si je péchai, ce fbtparVù escèa^tt'âoqneneeV^^ à présent je retrandie tm peu dans roccarion. Je n^i point appris à miens dire qaef aime vj^ai seulement appris à ]e dire un peu moins.

La dame, qui emmenait sa fille, me parla conformément aux instructions que mes parens lui avaient données, me vanta les charmes du cloître, et porta la main à sa poche, pour chercher des lettres qu'elle devait me rendre de la part de ma mère. Heureusement elle les avait oubliées. Son fils oflTrit sur-lechamp de me les apporter, et avant qu'il eût parlé, j'avais déjà compris et souhaité ce qu'il devait dire. Je l'en remerciai par un regard dont je vis bien qu'à son tour il avait senti la nécessité, puisque je lui trouvai déjà les yeux sur moi.

Enfin , ma chère , après quelques discours fatigans, sa mère sortit avec promesse de renvoyer son fils me porter mes lettres , et de mon côté, je m'en allai dans ma chambre donner du progrès à mes senti mens, les goûter à Taise, et contempler l'image de mon vain-

quear. Au retour de ma méditation, on ne me vit plus ni si badine ni si vive ; en revanche j'ëtais négligente et distraite -, non que j'eusse perdu ma gaité, mais elle se répandait moins au dehors. Je jouissais d'un plaisir secret qui m'occupait au point d'arrêter ma dissipation , et pour vaquer à mes petites réflexions j'oubliais tout le reste.

' Cependant le jeune homme revint. Il me demande-, une religieuse me suit au parloir. Que je la haïssais là! Maisie hasard m'a toujours servie assez fidèlement. Une sœur converse vint pour parler à ma religieuse; cela nous donna un moment de liberté, dont le cavalier et moi profitâmes , parce que nous en étions tous deux également avides. U me gKssa adroitement avec mes lettres un billet, qu'un serrement de main m'avertit être mystérieux ; ma main lui redit aussitôt que j'entendais la sienne. Je rougis pourtant de ce geste mis en réplique; il le vit, et pour m'enhardir, le petit fripon me baisa la main. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'effectivement j'en devins moins honteuse ; mais mon importune compagne, la religieuse, retourna la tête à l'instant le plus intéressant de notre action; elle en surprit toute l'ardeur sur le visage du jeune homme , et tout le consentement sur le mien. La nonne commença à rougir, quand j'achevais de rougir moi-même.

Monsieur, dit-elle au jeune homme en me retirant de la grille , madame votre mère ne vous a point donné cette commission. Il es't vrai , madame , répondit-il ; mais une si belle main et mon âge me

l'ont donnée ; je n*ai pas cm que ce fût un mal de les en croire. Pour moi, ma mère, répondis -je, je n'ai pas eu le temps d^arréter monsieur. Allez-vousen, mademoiselle, me repartit-elle; vêpres sonnent, vous ferez mieux de vous y rendre.

Je fis alors une révérence , où , à travers beaucoup de modestie , j'enveloppai je ne sais quel air content de mon amant, qu'il dut comprendre , et je me retirai plus curieuse qu'inquiète des suites de Taventure, et dans une impatience extrême de lire mon billet. Il me parut charmant} peut-être Fétait-il. Je le gardai comme un trésor, où je puisais dans mille momens du jour une agréable vanité. Je me regardais comme une personne importante 5 je n'avais besoin que de le toucher pour m'estimer , et pour tressaillir de joie. On veilla dès-lors mes actions de plus près^ mais au bout de quelque temps je me vis libre par la mort de ma sœur. On me vint reprendre au couvent. Mon amant eut la liberlë de me voir. Ma nouvelle situation me ravit au point que j'en étais comme étourdie -, les moindres visites étaient pour moi des plaisirs sérieux^ un rien m'était beaucoup ou quelque chose; mon amour même augmenta à proportion ; la journée ne suflisait pas à sentir ma satisfaction. '

Voilà quelle j'étais quand les empressemens de mon amant diminuèrent, et quand enfin j'appris qu'il les portait ailleurs. Je te l'avoue, ma chère, le jour où Ton m'en confirma la nouvelle, pendant une bonne heure il me sembla que tout était désert dans le monde, et que tout m'avait abandonnée. Dans

DETACHEES. 277

celte détresse, il me vint compagnie-, le monde à mes yeux se repeupla, mon chagrin s'affaiblit, je me crus moins délaissée. Deux jeunes gens me firent des mines que je trouvai sincères^ je me sentis réconfortée , et je pris tant de courage dans cette soirée, que lorsque la compagnie sortit, je me félicitai de mes nouvelles conquêtes, sans me ressouvenir que trois heures auparavant je regrettais la perte d'une...

Cette dame en était là de son discours quand je fis, par mégarde, un petit bruit qui la fit taire. Remettons le reste , dit- elle, à une autre fois^ il te divertira. Je me sauvai là -dessus, avec dessein de guetter l'occasion de savoir la suite de l'histoire -, je l'ai sue , et comme cette lettre est déjà très-longue , ce que j'ai appris sera le sujet d'une autre. Bonjour.

Deuxième lettre de M. de M***^ contenant Ui

suite de la même aventure.

Noir, mon cher, je ne vous manquerai point de parole-, je vous ai promis la suite de l'histoire en question \ vous souhaitez que j'entre d'abord en matière, et je commence.

Je vous ai dit qu'un petit bruit que je fis avait interrompu la dame qui parlait, et qu'elle était sortie du cabinet avec sa tendre compagne , dans le dessein de continuer une autre fois son discours. Le lendemain je les épiai si bien toutes deux , que je les vis sur le soir se prendre sous le bras, et se retirer dans

le cabinet d'où j'avais toat entanda la veiile) je me glissai donc à ma place , et je crois être oUigë de vous conter la nouvelle conversation qu'elles eurent ensemble , avant que la dame qui avait conmiencë son histoire la poursuivit.

Eh bien ! ma chère, dit la dame folâtre à son «mie, comment as -tu passé la nuit? Mon Dieu I répondit

Fautrc , j'ai honte de te le dire. Ah I j'entends, reprit Tamie ; je sais ta nuit par cœur) je h lus hier en me couchant. Tu Tas lue ? Tu rêves, dit Fantre. Non , je te dis vrai, reprit-elle; je lisais hier Cassimdre\ L'anteu r suppose absent l'amant de son hérèîne, et]' en étais aux agitations qui tourmentaient son cœur pendant la nuit; ainsi tu vois bien que je dois savoir l'histoire du tien ^ car apparemment il n'a pas dérogé, et l'exercice de toutes ces nuits-là est uniforme. Tiens, je te dirais de la tienne le commencement, le milieu et la fin, par ordre alphabétique. Gageons que c'est d'abord une réflexion cruelle qui produit un soupir douloureux^ ou bien , si tu le veux, c'est le soupir qui précède la réflexion-, car les cœurs de ton espèce soupirent souvent d'avance, en attendant de savoir pourquoi.

Il en est d'eux, là-dessus , comme de ces poètes qui

' Je lisait hier Cassaodre. Encore un livre dans le même genre et du même auteur que C/éopdire, dont il a été parle plus baut. Nous ferons la même observation a propos de cette attaque un peu tardÎTe et surtout inutile, dirigée contre des romans pitoyables, depait long-temps ooblie't.

font la rime avant d'avoir trouvé la raison. Cependant, d'ordinaire, c'est la réflexion qui produit le soupir, et le soupir à son tour est le père d'une apostrophe à l'amant absent : Cher Pyrame, quand le ciel permettra-t-il que je te revoie? Voilà l'exorde. Après, on se parle à soi-même : O fdle , ou femme infortunée! etc. Ensuite, il y a des pauses, c'est-à-dire qu'on se tait, qu'on parle, qu'on s'agite. Une famille de nouveaux soupirs nait encore de tout cela , et ils ont aussi pour enfans de nouvelles apostrophes à la nuit, au lit où l'on repose, à la chambre que l'on habite; car, dans cet état, le cœur fait inventaire de tout. Dis-moi la vérité , voilà la généalogie des actions de ta nuit ' ; voilà du moins comment l'original en est ctans Cassandre. A la pointe du jour, tu t'es endormie d'abattement, et je gage encoce que ton sommeil était orageux, nuisible à l'estomac, par la quantité des soupirs qui l'ont gonflé.

Après tant de railleries, répondit l'autre dame en souriant (car, sans la voir, je devinais par son ton qu'elle souriait), tu ne méritas pas que je te confie ce que j'ai senti cette nuit. Ah ! ma toute bonne, repartit l'autre, rends -moi compte de tout, je t'en prie. Si tu n'as pas été si tourmentée qu'à l'ordinaire, c'est

' F'oilh la généalogie des actions de ta nuit, Cciie généalogie, comme l'appelle Marivaux, est expose'c en un style passablement précieux. Une telle faute est d'autant plus inexcusable que Tuuteur ▼ient a Pinslant même de tourner en ridicule le ton manidrë des romans sentimentaux et le goût dépravé de ceux qui les lisent.

28o PIÈCES

une bonne fortune que tu me dois. Parle, t'ai-je donne des remèdes qui t'ont soulagée ?

As- tu observé, dit Fautre dame, Tempressement qu' Alidor marquait hier au soir pour moi ? Oui , sans doute, dit sa compagne, et ma vanilé commençait à souffrir un peu de voir tes appas préférés aux miens; car tu sais que voilà la règle entre nous autres femmes. Bientôt après, deux cavaliers ont paru se disputer rhonneur de me plaire, et leur horomage m^a raccommodée avec toi; je t*ai pardonné Alidor en leur faveur. Je t'avoue qu'alors je t'ai perdue de vue, et que mon acquisition m'a fait oublier la tienne. Eh bien ! qu'est-il arrivé de cet empressement? Mais, dit l'autre, il est arrivé.... j'ai de la peine à te l'avouer.

Que signifie cela? repondit son amie-, Pyrame estil sorti de ton esprit ? N'aimes-tu plus qu' Alidor ? Je te louerais de ce double impromptu, si tu n'avais que quatorze ans. Je t'ai déjà dit qu'à cet âge mon cœur avait joué le même tour à sa première inclination-, mais à vingt-cinq ans, ma chère, ce n'est plus là pour nous qu'un tour d'enfant. Change, sois volage, quand le cœur t'en dira, à la bonne heure ^ tu n'as pas tant besoin de savoir changer de penchant que de savoir changer ta façon d'en prendre. Tu aimais Pyrame -, il était absent ^ tu t'étais ensevelie dans la douleur ^ voilà ce qu'on appelle l'amour pris de travers. Alidor le chasse subitement de ton cœur; c'est quelque chose, et cela marque qu'on peut te conduire à mieux-, mais si tu recommences avec ce dernier un cours de tendresse pareil à celui que tu 1er-

DETACHEES. aSr

mines, si tu vas avec lui doubler encore Cassandre ou Cléopâtre, plus de commerce entre nous, je me retire. Aussi bien, je m'imagine que tu as des devoirs solitaires k remplir, des réflexions à faire sur la honte de ton amour naissant. Tu n'as qu'à dire, et je te laisse sur-le-champ la liberté d'être honteuse à ton aise. Mais si tu veux être raisonnable , faire le profit de ton amour -propre et de ton cœur, aimer Alidor parce qu'il te plaît, en te conservant Pyrame parce qu'il t'aime, oh ! tu seras de ce monde -, je suis toute à toi, et je te continue mes conseils pour ta conversion.

En vérité, tu n'es qu'une étourdie , répondit alors l'autre dame; tu ne m'as pas donné le temps de m'expliquer, et depuis que tu causes, tu n'as combattu que tes chimères, et point du tout mes idées. Et qu'importe? reprit l'autre; j'y ai toujours gagné, puisque je suis femme, et que j'ai parlé long-temps. Mais quelle est donc ta pensée ? La voici , repartit son amie-, c'est que. Dieu me pardonne ! il me semblait, cette nuit, que j'aimais Pyrame sans douleur, tout absent qu'il est, et qu' Alidor me plaisait, sans que je l'aimasse. D'abord cela m'a fait peur, à cause de ce pauvre garçon qui est éloigné de moi ; je craignais de lui faire tort; mais, autant qu'il m'en souvient, cela faisait dans mon cœur un mélange d'amour et de vanité, qui ressemblait assez à ce que tu m'as enseigné. J'ai perdu quelque temps à m'examiner, par scrupule pourl' absent; mais j'ai vu qu'il n'entrait rien là-dedans contre ses intérêts. En effet, le chagrin que j'avais en l'aimant ne lui rapportait rien. Oh ! si fait,

38a MKCBS ..'.

si fait, il hii rappartA»- Mprit VMUft M-tiMoinMi

ce chagrin-là n*^aàk-^jah»ééi»mittm% éb-.p>t0iao à une fidélité étem^^ fct wfoa«TMtt.rt<fc» tjliliilt hardimeat mourir, Mtt»illtfk«) !&*> »i|K»|«|||i»f pes qui en ieollëar «ihiak. J*lNBS:UA»«Hlm|«:4Mq^

à tes scriipiik's près , lu marches à pas de géant dans labooni^ voie. Avance , et ferme les yeux.

Tu as beau dire, reprit l'aulre; je me reproche «ncore quelque chose ; mais si Alîdor continue i nje faire sa courj'cspère que cela se passera. Bon ! dit son amie, puisque tu vas Jusqu'à l'espérer, cela vaut l'aît^ jamais ces espérances-1^ ne Irompent. As-lu vu ce matin AJidM ?' J* le ^itte il Â'y a qa'wi ihoBient, dit-elle; il est venu savoir tantôt si j'étais levée. Tu l'ëtals sans doute? reprit sa compagne. Point du tout, repartit-elle; comme je n'ai point fermé l'œil de tente la nuit, j'ai tâché de m' assoupir ce matin; car tu sais qu'on est à faire peur, quaod ou n'a point dormi. Comment ! s'écria l'autre, lu crains déjà de faire peur! Oh ! mon enfant, ton cœur a fait un coup de maître; le mien ne sait rien de plus fin.

N'importe, reprit la convertie, tu feras bien de m'achever ta vie; cela me fortifiera. J'y consens, dit son amie; aussi bien , l'habitude d'aimer languissantment t'a laissé je ne sais qodle bigoterie de langage dont je veux te défaire. Cela (e fortifiera, dis-tu. A t'entendre, on dirait d'une dévote qui fait une action libertine. Tu ris; mais je veux mourir si cela ne ressemble..., A propos de ma vie, oiî eu étais- je ?Aux conquêtes que tu fis un soir, lui dit l'autre dame, et

DETACHEES. 283

qui te firent oublier subitement Tinconstance de ton premier amant. Nous y voilà, reprit la maîtresse en coquetterie.

Je fus le reste de la soirée dans une situation de cœur qui, par intervalles, me donnait des mouvemens de joie incroyables. Les deux jeunes gens qui s'étaient déclarés pour moi, me revenaient dans Tesprit avec leurs petites façons. A cela se joignit une apparition subite des plaisirs de coquetterie que me vaudrait leur amour. Quelle vue, ma chère, pour une fille, et pour une fille de mon âge! Aussi, je n'y pouvais tenir, et je tressaillais entre cuir et chair ' tout autant de fois que cette idée me passait dans Fesprit. Elle ne s'y reproduisait cependant que d'une façon très-confuse, parce que la présence de mon père et de ma mère me gênait ; j*en réservai donc l'eiamen , et j'en fis ma tâche pour la nuit.

Quand il fut l'heure de se coucher , je volai dans ma chambre pour me déshabiller et pour me voir^ oui, pour me voir*, car fêtais pressée d'une nouvelle estime pour mon visage , et je brûlais d'envie de me prouver que j'avais raison. Tu penses bien que mon miroir ne me mit pas dans mon tort; je n'y fis point de mine qui ne me parût meurtrière , et la contenance la moins façonnée de mes charmes pouvait, à mon goût, achever mes deux amans.

' Je tressaillais entre cuir et chair. On ue pourrait mctlre aiijourd^hui dans la bouche d^unefename du grand monde cette expression. qaiy on TieilRuanty est devenue trop triviale.

284 PrtCïS

Te ferai -je le détail de mes petites grimaces? rfous sommes toutes deux du même sexe, et je ne t'apprendtais rien de nouveau. C'est un mélange de langueur et d'indolence dont on attendrit négligemment une physionomie; c'est un air de vivacité dont on l'anime , d'usage et d'éducation dont on k distin- I gue ; ce sont des yeux qui expriment toutes sortes de j mouTemeiis, qui se fôchent, qui se radoucissent, qui feignent de ne pas entendre ce qu'on voit bien qu'ils I comprennent; des yeux hypocrites, qui ajustent ha- 1 bilement une réponse tendre, k qui cette réponse I échappe , et qui la confirment par la confusion qu'il» I ont de l'avoir faîte.

Voilà en gros les aspects sous lesquels je m'admirai pendant un quart d'heure. Je me retouchai cependant sous quelques-uns; non que je ne fusse bien , mais pour être mieux. Après cela , je me couchai , remplie de sécurité sur l'avenir ; mais je me couchai sans envie de dormir ; j'avais trop bonne compagnie d'idées. Les denx jeunes gens, leurs tendres dispositions, ma gloire présente et future, la bonne opinion de moi-même , tout cela me suivit au lit.

3e me mis donc à révcr et à faire mille projets de conduite. J'arrangeais les discours de mes amans et les miens ; j'imaginais des ineîdens pour troubler leur repos et pour le leur rendre ; j'inventais des caprices, dont je me divertissais de les voir dépendre; enfin, toute jeune que j'étais, je commençais à comprendre la valeur de nos inégalités d'humeur avec les hommes. Je jugeais qu'elles noua variaient à leurs yeux.

DETACHEES. ^85

et nous exposaient sous différentes formes, dont Tinconstance les obstinait à nous fixer dans la bonne; mais il ne fallait pas , me disais-je aussi , qu'ils pussent s'en assurer, et nous devions leur faire passer leur temps à nous chercher, et à ne nous trouver comme ils souhaitent, qu'à la traverse. Voilà, ma chère, jusqu'où portaient alors mes lumières naturelles. Enfin, mon enfant, le sommeil me prit au milieu de toutes ces idées, et je m'endormis sans m'en apercevoir.

Le jour vint. Je ne m'étais pas trompée; mes deux jeunes gens étaient blessés. Â mon égard, j'étais saine et sauve, et je n'avais encore que ma vanité d'intriguée. Mais l'amour est comme un mauvais air que nous portent les amans qui nous approchent. Un des miens fut deux jours sans venir au logis ; mon cœur s'avisa naïvement de s'en apercevoir. Je ne m'amusai point à me le vouloir cacher; c'eût été trop de peine, et je hais l'embarras qui ne mène à rien. Je pris la chose tout comme mon cœur me la donnait; je vis que j'avais de l'amour, et j'y acquiesçai.

Tu ne le croiras peut-être pas; mais rien ne nuit tant à l'amour que de s'y rendre sans façon. Bien souvent il vit de la résistance qu'on lui fait, et il ne devient plus qu'une bagatelle , quand on le laisse en repos. Telle que lu me vois , je suis un peu philosophe, moi, et j'ai trouvé quela raison nous rend nosplaisirs plus chers en les condamnant. Si l'on s'y arrache, on en souffre , et par cela mêtne, on croit se refuser à de véritables délices; le plus court pour en perdre le

a86 PIECES

goût, c'est de se les permettre, je dis , quand ils ne choqutnt pas absolonieiit les mœurs que doit avoir j une iionnéte l'emnie lUi monde ; car je ne suis pas one libci'line au moins. Mais se pardonner quelque amour I dans le cœur n'est pus un si grand crime, et je t'a- j voue d'ailleurs que je n'espérerais rîen de bou de U ] conduite à venir d'une femme qui combattrait un | grand pencliant dont elle se voit prévenue. Si le penchant l'eutraîne, gare qu'il n'en fasse ce qu'il veut \ i car (lie est bien fatiguée, et ne peut guère ménager | de conditions avec son vainqueur. Il n'est point de geas plus exlTémes dans leurs excès, que ceux qni j l'étaient dans leurs scrupules; ils vont toujours plus loin que la tentation ne les poassait d'abord, on du moins elle n'a qu'à se présenter pour être obéie. Voilà un échantillon de ma philosophie , et je te le donne pour excuser ma façon d'agir avec cet amour naissant dont je m'aperçus.

Celui de qui je le tenais vint le lendemain. Il entra dans le moment que je m'occupais à le souhaiter. Comme il me surprit , je n'eus pas le temps de m' empêcher d'être ingénue; je désirais de le voir, je le reçus en conséquence. En un mot, il connut qu'il me faisait plaisir, et il en devînt plus aimable^ car en amour, pareille découverte donnera toujours de nouvelles grâces k l'homme d^esprit qui la fait. Le nouvel agrément qu'il prit ne m'échappa point; mon cœur n'en perdit rien, illui en tint compte, et je ne vis qu'avec plus de complaisance une passion qui s'augmentait des faveurs qu'on lui faisait.

Quelques visites qui vinrent alors abR^gèrent le bon accueil qu'il recevait de moi. Non que je lui eusse dit que je l'aimais ; j'avais (îlt,- plus modeste sans être pourtant moins claire , et j'en avais glissa l'aveu sous . des plaintes assez empressées de son absence. On nous interrompit donc. J'allai recevoir la compagnie qui venait, et avec laquelle il sortit trois heures après.

J'oubliais de te dire que son rival était de cette compagnie. Sa présence écarta, sans les dissiper, les sentimens de préférence que j'avais pour le premier de mes deux adorateurs. Kisquer d'en perdre un par trop d'abandon avec l'autre , c'était jouer un trop gros jeu, et je n'étais pas d'humeur i ruiner les plaisirs de ma vanité en faveur de ceux de mon amour. D'ailleurs, j'étais un peu fiichée que ce jeune homme préféré m'eût fait un larcin de mon secret, quand il m'avait surpris, et comme il n'entrait pas dans mes petites maximes que sa certitude lui durât longtemps, je me déterminai tout d'un coup à la dérouter en fêtant son rival.

Trois ou quatre minauderies , tant en gestes qu'en paroles, corrigèrent le premier de sa sécurité, et firent germer l'espoir dans le cœur du second-, de ]h je vis naître des nuages sur le visage de l'un , et la sérénité sur le visage de l'autre. La paix en soufliit. Le favorisé raillait le malheureux, et abusait insolemment de sa fortune; le malheureux répandait un esprit d'envie sur tout ce qu'il répondait, mais d'une envie douloureuse , plus humiliée que brusque. Cela me toucha i l'amour dans mon cœur plaida sa cause, et

2B8 PIKCES

la g»g>^3, mais si adroitement, que j'avais déjà soulagé la douleur de ce pauvre f;arçon, quand je croyais en être encore à di^cider du parti que je devais prendre. VoiLi les surprises de l'amour. Mais t'aTOuerai-je toutes mes folies? Ce soir-là je fis et di^fis plusieurs fois la même chose, tombant tour à tour d'un acte de pur amour dans un acte de vanilt!. Je ne crois pas qu'il y ait rien de si divertissant.

Cependant l'heure de nous retirer vint , et mes deux amans sortirent plus piqués et pins incertains que jamais de leur desliniie. Quand je les vis partir j'étais bien tentée de finir la scène à la satisfaction de mon amour j il n'était qoestion ponr cela que d'im petit tour de gibedère, da moindre petit din d'oeil , fait en cachette et reçu de même. Je ne sais pas comment je m'en abstins en voyant l'air mortifié de celui que j'aimais-, mais je regardai ailleurs, par un esprit de ménage sur mes plaisirs. Je me dis qu'il fallait en réserver pour le lendemain, et que, si mon amant partait consolé, je m'ôtaisla douceur de jouir plus au long de son inquiétude * et de l'effet de mes bontés.

Je passai la nuit à merveille. Il y avait long-temps

' Jt m'Slaii la douceur de jouir plut au long de ton inquiétude. AUriTaul d'i fait ici qu'exiuiiicr le portnit d'une caqutUe, qui, pUcëe entre deiiK amaiii, u plaît à tourinentcr celui qu'elle aime, et en mime tempt à l'éprouver, Undii qu'elle paratt quelquefoi* accorder toute «a tendresse à celui qu'elle voit arec indiflerence, Zi'Ueureui Stratag/me, du m^me auteur, uouia déji prcseol^ c* caractère plui largement développé dan» une action d'ailleart tré»intértafantc.

DETACHEES. 289

que je ne m'occupais plus à rêver éveillée ; j'avais pris de cet amusement jusqu'à satiété, et je n'y trouvais plus rien de piquant. En effet, il n'est bon qu'à des filles novices. Devine qui me rendit visite le lendemain. L'amant de couvent, mon infidèle. Devine encore ce qui m'arriva quand on me l'annonça. T'y attendais-tu ? le cœur me battit.

Mais, mon enfant, je songe qu'il se fait tard, ditelle en s'interrompant; on peut nous attendre pour diner ^ remettons le reste à tantôt.

Et vous, mon cher, vous voulez bien que je m'interrompe aussi? Je vous promets de vous dire la suite, si je réussis à l'apprendre.

Troisième Lettre de M. de AT***, contenant la suite de la même aventure.

Je vais enfin vous rapporter le dernier entretien des deux dames en question. Je sors actuellement de ma niche^ et elles du cabinet d'où je les ai entendues. Vous vous souvenez sans doute de la diûférence de leur caractère.

L'une est une coquette badine, qui , quand un amant lui plaît, n'y sait d'autre façon que de l'aimer; que de l'oublier sans effort, quand il l'oublie; enfin, quand il est absent, que de se divertir, en l'attendant, des cœurs étrangers qui lui viennent, préférant employer dans cet agréable exercice de coquetterie le temps qu'une autre donnerait aii désir impatient de revoir ce qu'elle aimerait. C'est une femme dont le cœur , 9- . '9

en amour, est fermtS à toute impr'esaion fîlclicuse et accessible à toute impression agréable, autnnt de fois que le hasard le veut; un cœur qui lire paru île tout ; qui, devenu tendre pouf un objet, ne renonce pas pour cela aux autres ; qui retient pour sa vanité ceux dont son pencliant ne s'accommode pas, et qui souvent même dans un seul jour se trouve sensible autant de fois qu'il est coquet.

La compagne delà dame que je viens de peindre, est d'un caractère tout opposé. C'est une femme dont le cccur est plus sa^e et plus neuf, et qui parait avoir toujours regardé l'amour comme un péril dont elle avait lioiitc de s'approcher; mais le péril apparemment l'a poursuivie, et comme on fuit avec paresse . ce que l'on fuit à contre-cœur, le péril l'a surprise; elle aime.

Or, vous savezque plus une femme a craint l'amour, plus scrupuleusement le sert -elle, quand les forces lui ont manqué et qu'elle ne peut plus s'en défendre. En aimant de tout son cœur, elle se délasse de la fatigue qu'elle a soufTerteen combattant; elle aime comme une autre remplit un devoir, je veux dire avec une exactitude de sentimens qui n'est jamais un défaut sans doute, mais dont elle se faitcomme une obligation religieuse. L'amant est-il absent pour une demi-journée ; il faut y rêver solitairement, fuir ou défier toute occasion qui oserait réjouir. Revoit-on cet amant ; il faut un ëpanchement modeste de tendresse , mais cependant plus tendre que ne pourrait être une joie libertine; il faut soupçonner cet amant de n'avoir eu ni

DETACHEES. agi

Tair ni le cœur assez mortifié pendant sa courte absence, et perdre ses soupçons après avoir eu le plaisir d'une charmante justification -, il faut lui jurer cent fois ensuitequ on l'aimera toujours. Cette répétition desermens n est que dans les paroles , le sentiment en est ton* jours nouveau. Enfin, il entre dans la tendresse d'une femme de ce caractère une infinité d'autres petites formalités, toutes de l'invention des cœurs qui étaient sages et timides avant d'être tendres.

Telle est donc la dame à qui l'autre a déjà raconté une partie de ses aventures. Elles prirent ensemble le chemiti du cabinet, et moi celui de mon bosquet.

Quel livre as-tu dans ta poche? dit la coquette en ouvrant la conversation. C'est Pharamond\ répondit son amie. Pharamond! s'écria la première-, quoi ! pendant que je travaille à ta conversion, et qu'elle est plus qu'à moitié achevée, tu lis encore des livres hérétiques ! Donne- moi ce livre \ je te défends d'en lire de pareils, sous peine de ma colère. Donne, te dis-je ; tu n'as pas encore la tête assez forte pour soutenir l'air dangereux qu'on y respire. U me semble que si , répondit l'autre. Je t'assure que ce matin mon cœur a déjà critiqué dans les amans de Pharamond des lenteurs, des timidités, des fiertés, qui autrefois étaient tout-à-fait de mon goût. J'ai trouvé que ces gens-là s'amusaient trop à se respecter, à se iacher

■ Ceir Pharamond. Antre roman de La Calprenèdc, non moins ridicule et non moins oublie que ceux dont il a été question prëce*demment.

içp PIECES

ou à se plaindre, et que les meilleures occasions périssaient entre leurs mains. Tu vois bien que de pareilles remarques ne me menacent pas de rechute. Ta critique est judicieuse, reprit l'autre. ElVectivement , si toutes ces folies titaient d'usage , et si les amans d'aujourd'hui se ballottaient comme ceux-1^, le mariage serait assez imitile; car on ne serait d'accord qu'après quatre-vingts ans de martyre.

Abr(?ge tes rdilexions , dit sa compagne , pour m'acliever ta vie ; je ne suis venue ici que pour l'entendre. Tes coquetteries m'ont d'abord fait peur; maisà prtSscnt la comédie m'en plaît. Je te la donne aujoui^ d'hui , reprit l'autre ; mais j'espère que tu la joueras bientôt toi-m^me. Achevons mes aventures , puisque tu le veux. Il ne m'en reste pas beaucoup; mais je travaille touslesjours à les augmenter.

J'en étais, je pense, à mon amant de couvent, qui s'avisa de me rendre visite quand je ne songeais plus à lui. Le petit infidèle avait entendu parler de mes conquêtes. Le don de mon cœur autrefois lui avait paru plus agréable qu'important. Il en avait savouré la tendresse; mais il avait oublié de l'estimer. Or, franchement , quelque aime que soit un amant, quelque amour qu'il ait lui-même, s'il n'estglorieux d'avoir acquis le nôtre, c'est un amant manqué. Ce n'est pas assez qu'il soit glorieux de nous paraître aimable; il faut qu'il le soit de nous avoir paru plus aimable que d'autres, qui aspirentà le paraître aussi bien que lui. Ses rivaux, en lui exagérant ce qu'il vaut, quand il en triomphe, l'avertissent de ce que nous valons nous-

DETACHEES. agB

mêmes-, cette dernière leçon lient son amour en respect, et son orgueil en haleine. Il a eu Thonneur de la prëfërence; cela ne lui suffit pas^ il reste que cette préférence lui soit continuée.

Il ne s'était rien passé de semblable avec mon inconstant , quand nous nous étions aimés \ mais ayant appris que j'avais deux esclaves à ma suite, et que mes appas étaient en haute réputation, il jugea que c'était un beau coup à faire, s'il pouvait rattraper les droits qu'il avait eus sur mon cœur. Il ne songeait pas qu'il avait eu ces droits sur un cœur bmt , sur un cœur enfant. Dans le couvent , j'avais regardé son amour comme un effet étonnant de mon mérite , et le retour que j'avais eu pour lui n'était qu'une admiration de moi-même, qui m' échauffait, A cela s'était jointe une curiosité puérile d'essayer mes yeux sur un homme, et de voir ce qu'il en arriverait ^ de sorte que je n'aurais jamais eu d'amour pour lui, sans l'envie si naturelle d'en avoir pour n'importe qui-, afin desavoir ce que c'était. Mes deux dernières conquêtes , et je ne sais combien de petits amours momentanés, qui naissaient autour de moi partout où j'étais, m'avaient guérie de ees enfantillages ; je n'étais plus surprise d'être aimée, et je l'aurais été de ne l'être pas. Ainsi, mon infidèle était bien loin de son compte, et, comme tu vois, de pareilles dispositions ne lui faisaient pas beau jeu.

Cependant je t'ai dit que le cœur me battit quand on me l'annonça \ mais ce n^était qu'émotion d'orgueil. Encore cet orgueil ne le regardait -il pas. U

reTÏent, me dis^je aussitôt; sans donte c'est le bnùt que je fais qui le ramène. Je ne me flatte pas, quand je crois valoir mieux qu'une autre; il court dans le inonde une estime publique en ma faveur; le rt-pentir de mon iofidèle en est la preuve. Qu'en dis-tu? Pareille idée ne méritait-eUe pas bien une émotion ?

Le fripon entra donc. Peut-être crut-il que J'allais traiter froidement avec lui, et que, trop fière pour lui rappeler son crime , je serais du moins assez malhabile pour être st^rieuse. Mais qu'il s'abusait, le pauvre garçon ! Ah ! vous voilà, mon cher enfant, lui criai-je au milieu de sa révérence; vous avez la conscience en peine, je gage, et vous craignez de mourir sans mon absolution. Allez , je suis bonne , et je vous la donne. Ma géntîrositë va plus loin; je vous permets l'honneur de rentrer dans mes fers;vous ne vous y ennuierez pas comme autrefois , et vous aurez bonne compagnie dans votre esclavage.

Ma saillie le déconcerta; il se prisait assez pour n& s'y pas attendre. Rien n'est plus spt, en pareil cas ,. qu'un homme vain, qui se trouve innocent où il se flattait d'être coupable. Je vis son embarras. Une autre en aurait eu pitié ; maïs , pour moi , Je ne vaux rien dans ces occasions. EIi quoi ! mon brave, lui dis -Je, vous voilà bien étourdi de ne me pas trouver fâchée ! Rendez- moi compte de' vos petits séntimens de présomption.

A cette demande, il me répondit par un bégaiement. Je me mis à rire de toute ma force. A la fin , je ne sais s'il ne serait pas mort de honte , ou plutôt de

DÉTACHÉES. agS

pure vanité confondue , s'il n'était entré du monde. Il se sauva pendant les complimens.

Quatrième Lettre de M . de M***, contenant la suite de la même as^enture.

Quelqu'un , qui l'autre jour entra dans ma chambre quand je vous écrivais, m'empêcha de continuer notre histoire *, en voici la suite.

La dame qui raconte ses aventures, dit que l'amant que lui avait ramené la réputation de ses charmes , s'était sauvé de ses plaisanteries ii la faveur d'une visite qui survint.

Il s'éclipsa si adroitement , continua-t-elle , que je ne m'en aperçus pas-, sa retraite me fit rire, et je n'y songeai plus. Une dame de la compagnie proposa une partie de comédie ; on me demanda à ma mère , et nous y allâmes. J'y retrouvai mon fugitif; il était dans une loge voisine de la mienne, avec deux dames, dont l'une me parut une brune fort aimable , sans être belle. C'était un de ces visages de goût, dont las traits ont je ne sais quelle heureuse irrégularité , et qui n'en valent que mieux de n'être pas beaux. J'ai toujours appelé ces physionomies- là d'agréables fantaisies de la nature, qui n'amusent jamais les yeux qu'aux dépens du cœur. Oui , ce sont de ces physionomies à part qui ne ressemblent à rien; on aime à les voir, sans s'aviser de les craindre-, on les regarde avec un plaisir de bonne foi qui n'avertit pas de ce qu'il est. Il y a des visages d'ostentation, déclarés

danf^LTCux. Quand on vient à les aimer, on n'en a point éli^ la dupe, on avait pa présager l'aventure; mais ]es pliysionomies dont je parle ne font point de fracas. Rien n'est d'abord plus familier; leur cliarme agit sans faste-, il ne prt^lude pas avec un cœur, et l'on est tout surpris de se trouver un amour dont ou n'avait pas eu la moindre nouvelle.

Tu ne te douterais pas des petites raisons que j'ai (le caractériser ces friponnes de physionomies; c'est que je connais leurs mauvais tours par expérience. J'en ai rencontré une de cette espace; je croyais, quand elle me plaisait, que c'iîtait sans conséquence ; je le disais partout très-innocemment. Celui qui la portait vînt un beau matin prendre cong^ de moi pour un petit voyage qu'il allait faire. Jusque-là, je ne l'avais cru que mon ami-, quand il partit, je le trouvai mon amant. Mais il n'est pas temps d'en venir à lui.

L'aimable brune dont je l'ai parlé me parut pren* dre quelque intérêt au jeune homme en question , et le jeune homme fit tout ce qu'il put pour me faire remarquer cet intérêt. L'intelligence de ces petites façons me vint sur-le-champ : Vous m'avez méprisé , et vous voyez cependant que je vaux quelque chose; voilà le langage muet qu'elles m'adressaient. Là-dessus, je pris tout d'un coup mon parti. J'aurais été iiichée qu'il eût cm quejele comprenais, encore plus 0chée qu'il eût vu que je refusais de le comprendre ; car, en pareil cas, c'est être trop au fait que de n'y vouloir pas être.

J'appelai donc à moi toute mon industrie, pour

cacher ratlenlion que j'avais, et pour dt5rober que je la cachais. Je pense que je me tirai d'affaire. Je parlais aux personnes de ma loge; je regardais de tous côtés indifféremment; je me faisais enfin de ces postures oisives, de ces regards dissipés , qui ne tombent sur rien en tombant sur tout, et dont une curiosité vague ou le hasard dispose. La nature n'est pas plus vraie que mon art dans ces occasions ' ; c'est un talent qui m'a souvent bien réjouie. Le petit monsieur crut assurément avoir perdu ses peines; j'en jugeai du moins par le ralentissement des soins qu'il se donnait pour être entendu de moi.

Pendant ce temps -là, je méditais un coup de coquette, dont je goûtais le plaisir par avance; car il ne me vint pas un moment dans l'esprit de douter du succès. Écoute donc quel était mon dessein. J'avais trouvé la brune fort aimable , et je ap'étais aperçue qu'elle ne haïssait pas le jeune homme; il pouvait l'aimer aussi, lui, et quand il ne l'aurait pas aimée, l'honneur de plaire à la belle valait bien qu'on ne s'exposât pas légèrement à le perdre. Eh bien ! ma chère , je voulais triompher de l'estime qu'apparemment il faisait de cet honneur , et lui faire abandonner

■ La nature riest pas plus vraie que mon art dans ces occasions» Était-il possible de pénétrer plus avant que ne Ta fait ici Marivaux dans rame d^unc coquette, et de dévoiler avec plus de bonheur ce qu'on peut appeler les marches et les contre-marches de savauitëPCe sont de pareilles re'vclations qui font dire à quelques femmes, dans leurs momens de frnnchbe, que Tauteur de Marianne semble avoir fait partie de leur sexe, et n^avoir eu qu^â s^observer lui-même.

sa maîtresse, sur la simple espt^rnnce de rattraper

mon cœur.

Jo Iroiivalsdans ce triomphe un ragoût dclicat. Je savais bien que j'i'tais fiîmahle ; c'fîtait une vërilii prouvt^o; mais il me sembla que je n"en avais que des preuves ordinaires. Je D'avais fait encore soupirer que des indiir<frens, ou des jeunes gens sans maîtresses, qui nV'taienL ni amoureux, ni aimés, et je ne voyais pas qu'il y eût un si grand mystère k cela. J'en vins donc à penser que je nVlais encore qu'une enchanteresse d'un ordre subalterne, puisqu'il me restait ;i faire une t'preuve de mes charmes, supérieure à tout ce que j'avais fait jusqu'ici. J'étais comptable à ma vanité d'un amant qui brisât ses fers pour s'engager dans les miens , ou qui préférât la poursuite de mon cœur à la gloire d'en conserver un tout acqois. ^

Je formai là-dessus des desseins meurtriers pour la brune en question. On me dit qu'elle était intime amie d'une de mes parentes ; mais je n'aurais pas fait grâce à ma sœur, si elle avait été à la place de la brune. Jl s'agissait d'un plaisir de vanité coquette, et quand . il se présente un pareil gain à faire parmi nous autres femmes, on en ignore encore le sacrifice. J'étais femme complète à cet égard, ou , pour mieux dire, j'avais là-dessus, pour ma part, l'avidité de quatre femmes ensemble.

La brune m'en a toujours voulu depuis ; elle h tort cependant, fasse qu'elle m'ait détestée alors; encore ces ressentimens-là ne doivent-ils durer qu'un jour.

DETACHEES. 299

Pour moi, si jamais semblable aventure m'arrivait, je proteste aujourd'hui contre la rancune qui me saisira, et dont la durée excédera le temps que je viens de te dire.

Cinquième Lettre de M. de M*** , contenant la suite de la même aventure.

Tu te ressouviens bien, ajouta la dame en continuant son histoire, que j'avais déjà deux amans; j'en retenais un parce que j'étais coquette, et le cœur me parlait en faveur de l'autre. Pour entretenir deux amans de cette espèce, il faut du manège. Il est difficile de se conserver des plaisirs de vanité, qui nuisent à tout moment à ceux que le cœur veut prendre. D'ailleurs une coquette, en pareil cas, oublie souvent de l'être. Pour veiller à sa gloire, pour la trouver touchante, il faut qu'elle s'avise d'y penser -, mais elle pense à son amour sans s'en aviser; elle n'a besoin que de sentiment pour en goûter les douceurs, et ce sentiment, elle ne le cherche point, il est toujours tout trouvé.

C'est donc un grand embarras que d'avoir à garder deux conquêtes pareilles aux miennes, et il fallait êlre bien hardie pour en méditer une troisième. Mais, il faut te l'avouer, je ne suis point faite là -dessus comme les autres femmes. Ce n'est pas même à force d'esprit et de finesse que je me démêle de ces intrigues; je ne réfléchis jamais, je badine, et je sens; voilà tous mes talens; c'est avec cela que je me suis

3oo PIECES

toujours tirée d'aQaire. Les mesures les plus dt^Iicates, les tours les plus subtils , ne me coûtent aucun etlort de pensée; j'ai là-dessus une adresse de tempérament; j'agis par instinct , toujours à propos, et toujours me divertissant de tout, même do la violence que je me fais avec mes amans, pour ne point donner d'avantage à celui que j'aime sur celui que je n'aime point.

Autant que j'en puis juger cependant, je crois que cette souplesse de cœur et d'esprit; cette audace à tenter plusieurs conquêtes , à vouloir me les conserver, malgré leur nombre, quand elles sont faites^ cet art de surmonter alors des diûîcultés que je ne prévois jamais , et dont j'ai l'habileté de me tirer sans tâcher d'être habile ; ce talent d'être impunément coquette, de faire soupirer mes amans sous le joug d'une coquetterie actuelle , dont aucun d'eus ne m'accuse , qu'ils nedevinent point; je crois, dis-jc, ne devoir ces avantages qu'à l'insatiable envie de sentir que je suis aimable, et qu'à un goût dominant pour tout ce qui m'en fait preuve.

Vois-tu, mon enfant, si j'ai quatre amans, j'ai pour moi-même un amour de la valeur de tout celui qu'ils ont pour moi. Or, il faut que tu saches que le plaisir de s'aimer si prodigieusement produit naturellement l'envie de s'aimer encore davantage, et quand un nouvel amant m'acquiert ce droit , quand je me vois les délices de ses yeux, je ne puis l'exprimer ce que je deviens aux miens. Mes conquêtes présentes et passées s'offrent à moi ; je vois que j'ai su plaire indistinctement, et je conclus, en tressaillant

DETACHEES. 3oi

d'orgneilet de joie, que j'aurais autant d'amans qu'il y a d'hommes, s'il était possible d'exercer mes yeux sur eux tous. Et même alors, en tirant cette conclusion , je vois en idée les regards que savent porter mes yeux; je les admire, j'en deviens amoureuse; le charme m'en émeut intérieurement ; je brûle de trouver quelqu'un qui les éprouve ; et si , chemin faisant, il se présente un objet pour qui mon cœur se déclare, c'est une aventure agréable , un bénéfice dont je jouis par snrérogation, qui dure autant qu'il peut, et qui n'interrompt nullement mes desseins de conquête.

Toutes ces parenthèses , que je mêle au récit de ma vie, vont à ton instruction; voilà pourquoi je mêles permets volontiers. Jusqu'ici ton amour-propre n'était qu'un maladroit , qui prenait ses intérêts à gauche ; je crois pourtant m'apercevoîr qu'il est de bonne trempe , et qu'il ne tient qu'à lui de s'évertuer. Songe bien, ma fille, à méditer sur l'avidité du mien, et sur la préférence que je donne au plaisir d'être aimée sur celui d'aimer moi-même ; échauffe ton or-* gueil de l'idée de régner sur plusieurs cœurs , et tu sentiras que l'art de conserver ses conquêtes naît du désir bien ardent de les faire. Continuons à présent.

La comédie finit ; le jeune homme dont je t'ai parlé, la belle brune avec laquelle il était, et leur compagnie, se levèrent pour sortir de leur loge. Personne de la mienne ne remuait encore; mais je me levai pour inviter les autres à en faire autant. J'avais envie de rencontrer mon fugitif en descendant l'escalier; j'y réussis. Il me salua d'une révérence que j'interprétai

3o2 PIECES

encore, car elle ilail parlante; c'était un défi qa'ÏI faisait au pouvoir de mes charmes. 3e fermai les yeux sur l'injure , et je résolus sur-le-champ de tourner sa vanité même à mou avantaije.

Je sentis, je ne sais comment, qu'en pareil cas le plus sûr moyen de triompher d'un fanfaron, c'est de feindre de le regretter. Le plaisir que vous lui faites, en flattant la bonne opinion qu'il a do lui , l'attire insensiblement k vous pour l'amour de voos-mi;rae. Il se charge , sans y penser, d'une reconnaissance qui le conduit à l'amour. D'abord il s'humanise par curio* site , pour la joie que vous aurez de le voir revenir î mais 11 paie ensuite de toutsoa cœur le plaisir superbe de voir agir le vôtre.

Monsieur, dis-je au jeune homme, en m'approchant de lui avec un sërieux que la dupe prit pour du dépit, il y a six mois que je vous prêtai les Lettres Portugaises; ce livre n'est point à moi; on me le

redemande, et je vous prie de me le renvoyer

J'irai vous le rendre moi-même, au hasard d'être encore raillé, me rëpondit-il, du ton d'un homme qui veut bien laisser entrevoir qu'il pourrait devenir traitaUe.... IVon, lui dis-je; un laquais sulfit. Je ne vous raillerais pas ; mais je ne vous renverrais pas plus content.

Je prononçai ces derniers mots en le quittant, sans le regarder, et avec un dédain qui sans doute lui parut alors tenir la place d'un soupir. Il ne me répondit points mais je m'aperçus bien que sa vanité mordait ï l'hameçon. Pour moi, qui l'avais abordé

DETACHEES. 3o3

très-froidement , je gardai toujours un maintien uniforme. Je remarquai qu'il jetait les yeux sur moi à la dérobde, et qu'il avalait à longs traits la douceur dangereuse de me voir sérieuse \ ce qui , dans cette occasion , valait autant que de me voir triste.

Nous remontâmes en carrosse, et j'attendis le lendemain, persuadée que le jeune homme ne pourrait porter plus loin Tenvie de^jiuiir , ou de ma douleur, ou de mes timides espérances. Je l'attendis donc comme en embuscade; je veux dire que je lui fis une nouvelle friponnerie. Il'\int eOeclivement, et me trouva dans un négligé dont l'économie était un chef-d'œuvre. J'avais laissé dans ma parure les marques d'une distraction que je n'avais pas eue , et cela sans préjudice des grâces que j'y avais ménagées. Bien entendu que ces grâces s'y trouvaient, sans qu'on pût m' accuser d'avoir pris la peine de les y mettre ; elles n'étaient là que parce que j'avais une figure, et qu'elles y tenaient , et je vis bien, quand il entra , qu'il m'en croyait effectivement innocente.

Je le reçus avec un air d'indifférence , qui semblait gêner un mouvement de surprise agréable. Tout cela porta coup '. Voici, mademoiselle, le livre que vous m'avez prêté, me dit-il, et je viens vous demander excuse de l'avoir gardé si long-temps. Cela n'en vaut

* Tout cela porta coup. On le croira aisément; car on ne saurait imaginer de femme plus habile , ni qui cache mieux son habileté. Pour tout autre que Marivaux , quel travail c'eût e'të de suivre un esprit de coquette à trarers tant de ruses et de détours!

3o4 PIECES

pas la peine, monsieur, lai dis-je, et je pardonne aist^ment de pareilles fautes. 3e serais au désespoir d'en avoir de plus grandes à me reprocher, repartit -il. Brisons là-dessus , répondis-je vivement, et avec une adresse qui paraissait exclure une esplicatîon, eu l'amenant, au contraire; brisons là-dessus, je voQs pardonne tout. Mais, mademoiselle, me dit-il, cliarmii de voir que je lui pardonna!» du ton dont on accuse , de grâce, apprenez-moi mes crimes. Changeons de discours, ou je vous quitte, lui rt'pondis-je impatientée, en me levant, et faîsafTt même quelques pas.

A ce transport, le petit orgueilleux, content ot rassasié de gloire, me sut si bon gré du mérite que . lui supposait ni.i colère , quil se jeta à mes genoux . transporté d'aise. 11 me prit une main que je ne voulus pas avoir la force de retirer d'entre les siennes; car il fallait qu'à mon emportement succédât une tendre indulgence. Ce sont deux sentimens qu'en pareil cas la nature a liés l'un à l'autre. Il donnait mille baisers à ma main; les souffrir, c'était faire un doux aveu <|u plaisir que j'avais de le revoir tendre , et dans cet aveu même, il entrait d'amoureuses plaintes de son inconstance passée. Je ne sais si tu conçois com> ment mon action pouvait signifier tout ce que je dis ; mais il est certain que peu de chose , en amour , contient souvent le sens de plusieurs pensées.

Mais, ma chère, le plus plaisant de l'histoire, c'est qu'au milieu de tout cela il m'arriva un accident que je n'avais pas mis en ligne de compte dans mon projet. Je pris ma part au plaisir d'un raccommodement

DÉTACHÉES. 3o5

que je n'avais médite que par coquetterie -, je dis ma part en amour. Ce nëtait plus vanitë; c'était tendresse'. Apparemment que mon cœur voulut profiter aussi bien que le sien de Toccasion d'être à son aise. Le fripon me remit sur mon siège , et là , mon attendrissement redoublant le sien, il m'embrassait les genoux avec une ardeur prouvée par quelques larmes, différentes de celles qui viennent du don d'en savoir verser.

Dans cet état : Oui , s'écriait-il, mademoiselle, j'ai fait mille crimes , puisque j'ai pu vous être infidèle. Ce n'est pas l'être pourtant que de négliger un bien dont une étourderie de jeunesse, dont mon peu d'expérience me laissait ignorer le prix. D'autres objets m'ont amusé quelque temps , je l'avoue -, mais il y a plus de quatre mois que mon cœur expie sa faute, qu'il vous regrette, qu'il adore votre image. Je n'osais point paraître devant vous ^ je me trouvais trop indigne d'obtenir grâce , et je le suis encore. Oui , ma chère maîtresse , oui , punissez-moi , vengezvous en me permettant de vous voir ; plus je vous verrai, plus je pleurerai la perte de votre cœur.

De temps en temps, le fripon s'interrompait d'un

* Ce n'était pbu vanité j c'était tendresse, La mâme chose arrive au oeTcu de M. de Gourrille , dans la charmante comédie de PHé* ritière , de MM. Scribe et Germain Delavigne. Il n'a d*abord d'autre but que de venger son amour-propre offense, en se faisant aimer de madame de MeWal j mais il en vient bientôt à adorer cette ▼cuTe, dont il ne voulait point accepter la main. Il ne faut pas jouer avec le ft*u , dit un vieux, proverbe.

3o6 PIECES

baiser qu'il donnait à ma main. C'était maigre moi ; mais je ne l'en empêchais pas. A le dire le vrai, je me senlais tîtourdie; ses caresses, ses larmes, ses regrets, me faisaient tremlilerde peur et de plaisir. L'occasion ^tait vive, le jeune liorame vif, et moi vive aussi : Levez-vous, lui dis-je en baissant ma tiîte auprès de la sienne. Il me vola un baiser; je m'eniâchaî sans pouvoir m'en mettre en colore. Je craignis son désordre et le mien : Asseyez-vous , lui dîs-je d'une voix pins ferme que mon cœur ; je le veux, asseyezvous.

Il se levait, quand j'entendis du bruit dans l'antichambre; il était causé par l'arrivée d'un de mes aman», celai pour qui j'avais du penchant '.

Première Lettre à madame *••, contenant des réflexions sur la Populace , les Bourgeois et les Marchands, les Hommes et les Femmes de quaUté^ à Pans.

. ïs vous tienaparole, madame, ou plutôt je vous obéis j car ce qa'un amant promet à ce qa'il aime vaat OQ devoir d'obéissance envers son maître. Vous avez raison de vouloir être instruite des mœurs et du caractère des habitans de Paris, et de tout ce qui se pratique dans cet abrégé du monde.

Paris est le cmtre des vertus et des vices ; c'est

' Encore une hiitoira que HariTaux ii plut ialâviuDt, pour ne janaii l'achevei

DÉTÂGHÉBS. 307

le lieu où les mëchans développent lear iniquité , Tendroit où se manifeste toute leur capacité de mal faire. La raison de cela, madame , est quMls ont abondance d'occasions, et que l'exercice met en œuvre et perfectionne leurs mauvaises dispositions. Les vertus n'y régnent j)as moins que les vices; mais elles y régnent sans bruit et secrètement. Les justes y com-^ posent un parti ignoré de la foule des hommes.

On y voit encore un troisième ordre de personnes; ce sont d'honnêtes gens d'une probité morale dont l'unique principe est un heureux caractère , qui les porte à vivre avec honneur , ou bien un goût de sa^ gesse philosophique, qui les maintient dans un esprit de justice et d'union avec les hommes. Ce sont de ces gens qui, bornés à satisfaire leurs petits plai<* sirs, tâchent, autant qu'ils peuvent, de ne troubler ceux de personne; de ces gens, en un mot, qui adop** tent le frein des lois, moins, si vous voulez, par respect pour elles , que par ménagement pour le préjugé public.

Cette secte, madame, ne laisse pas que d'être un peu pyrrhonienne ; car elle n'a de vertus que par convention. Mais vivre bien avec les hommes , et penser autrement qu'eux , est une chose qui parait si belle et si distinguée, que, dans bien des endroits à Paris , vous ne passez pour homme d'esprit qu'autant qu'on vous croit confirmé dans cette impiété philosophique.

Je m'étendrais là-dessus davantage, si je ne prévoyais que , dans la suite de cette relation , l'occasion

se présentera d'en parler encore. Venons à d'autres

matières.

Vr la Populace.

Il est diiTicile de d^nir la populace de Paris; je vais pourtant lûclier de vous en donner qtielqne idtie.

Imaginez -vous un monstre remué par un certain instinct, et composti de toutes les bonnes et mauvaises qualités ensemble. Prenez la fureur, l'emportement, la folie, l'ingratitude, l'inEolencc, la trahison et la lâcheté-, ajustez tout cela, si vous le pouvez, avec la compassion tendre, la fidélité, la bonté, l'empressement obligeant, la reconnaissance, la bonne foi, la prudence même ; en un mot , formez votre monstre de tous ces élémens contraires; voilà le peuple, voilà son génie. Pour achever son portrait, il faut lui supposer encore une nécessité machinale de passer en un instant du bon mouvement au mauvais. Détaillons à présent ce caractère.

Le peuple est une portion d'hommes , qu'une égalité de bassesse. dans la condition réunit. Ils se querellent, se battent, se tendent la main, se rendent service et se desservent tout à la fois ; un moment voit renaître et mo)|rir lenr amitié; ils se raccommodent et se brouillent, sans s'entendre. Le peuple a des fougues de soumission et de respect pour le grand seigneur, et des saillies de mépris et d'insolence contre lui ; un denier donné par- dessus son salaire vous en attire un dévouement sans réserve , et ce denier retranché vous en attire mille outrages. Quand il

est bon, il verserait pour vous son sang-, quand il est mauvais, il vous ôterait tout le vôtre. Sa malice lui fournit des moyens de nuire, que Thomme d'esprit n'imaginerait jamais. Tel est le pathétique de ses discours, qu'il laisse parmi les plus honnêtes gens et les meilleurs esprits une opinion de bien ou de mal pour ou contre vous , qui ne manque pas de vous servir ou de vous nuire.

Le peuple , à Paris , a tous les vices qu'il se reproche dans ses querelles*.

Une chose m'a toujours surpris. Deux femmes s'accusent de mauvaise vie , citent les lieux et les circonstances^ les assistans croient tout*> la querelle finit , et elles ne se sont fait aucun tort.

Les femmes entre elles ne rougissent pas de l'opprobre dont elles se chargent ; leur motif de honte est d'avoir été vaincues en coups ou en injures. Plus une femme a la voix vigoureuse , et plus celle avec qui elle se querelle a de tort.

Plus une querelle a de témoins , plus elle s'échauffe ^ ce n'est plus tant alors une vraie colère qui anime les combattantes, qu'une émulation d'invectives.

Personne ne caractérise plus éloquenunent que le peuple. On lui inspire aisément de la confiance^ mais quand il la perd , il déshonore. Toute belle que vous êtes , madame , si le hasard vous avait attiré le courroux d'une femme du peuple , elle vous ferait rougir de vos propres charmes.

L'union des gens mariés parmi le peuple est la chose du monde la plus divertissante v vous diriez , à

3,o PIECES

les entendre se parier et se répondre, qn'ils ne peuvent se supporter, et qu'ils souffrent de se voir. Voici la n'ilexion que je fais là-dessus, madame. Dn mot plus haut que Tatitre brouille des «pou\ honnêtes gens. Pourquoi cela? C'est que leur commerce est ordinairement honnête. Cette honnûteté cesse-l-elle un moment, l'union s'altère. Les gens mariés d'entre le peuple se parlent toujoui-s comme s'ils allaient se battre ; cela les accoutume à une rudesse de manières , qui ne fait pas grand efl'et quand elle est sérieuse et qu'il y entre de la colère. Une femme ne s'alarme pas de s'entendre dire un bon gros mot; elle y est faite en temps de paix comme en temps de guerre. Le mari, de son côlt-, n'est point surpris d'une réplique brutale ; ses oreilles n'y trouf ent rien d'étrange. Le coup de poing seulement avertit que la qaerelle est sérieuse; et même leur façon de -parler en est toujoars si voisine , que ce coup de poing ne fait pas dd grand dérangement.

SsTez-Toos bien, madame, qu'à tout prendre, il y a plus de gain dans cette façon de se traiter, que dans celle des bonoétes gens 7 Je compare l'union de ces derniera à une mer calme, sur laquelle les deux époux voguent en paix.. Vient -il un seul coup de vent, il porte l'alarme dans la barque, et nos époux, accoutumés k une longue bonace , ne se remettent que longtemps après de leur frayeur. La même comparaison me servira pour figurer l'union des gens du peuple. Cette mer,'^ur eux , est toujours agitée ; les vents et les- éclairs y régnent sans interruption j la barque va

DÉTACHÉES. 3ii

son train, sans s*en apercevoir-, la tempête lui est familière. La foudre tombe quelquefois^ mais elle est une suite si naturelle de Forage, que la barque tâche de se réparer sans en avoir frémi. Manie de politesse à part, la mer agitée me parait préférable à la mer calme.

Je n*aurais jamais fait, si je ne voulais rien omettre dans le portrait du génie du peuple. Inconstant par nature, vertueux ou vicieux par accident, c'est un vrai caméléon, qui reçoit toutes les impressions des objets dont il est environné.

Là -dessus, vous vous imaginez que le peuple est méchant, et vous avez raison-, mais il n a point une méchanceté de réflexion; c'est une méchanceté de hasard , qui lui vient de ce qu'il voit ou de ce qu'il entend. Il devient méchant, comme il devient bon, sans être le plus souvent ni l'un ni l'autre. Il exprimera , par exemple , des cris de malédiction contre les ' gens d'affaires. Ce n'est pas qu'il ait conclu qu'ils le méritent *, mais la voix publique les annonce haïssables; voilà le peuple irrité contre eux. ;.r On allait un jour faire mourir deux voleurs de grands chemins. Je vis une foule de peuple qui les suivait, et je lui remarquai deux mouvemens qui n'appartiennent, je pense, qu'à la populace de Paris. Ce peuple courait à ce triste spectacle avec une avidité curieuse, qui se joignait à on sentiment de comppssion pour ces malheureux. Je vis même une femme, qui , la larme à l'œil , courait tout autant qu'elle pouvait, pour ne rien perdre d'une exécution dont la pen-

3ia PIECES

sée lui causait d'avance une douleur machinale. Que pensez-vous de ces deux mouvemens? Pour moi, je ne puis y voir ni dureté ni pitii'. Je regarde en celte occasion l'âme du peuple comme une espèce de machine incapable de sentir et de penser par elle-même, mais esclave de tous les objets qui la frappent. Par ce système, je vois clair comme le jour la raison de ces deux mouvemens contraires. On va faire mourir deux hommes; l'appareil de leur mort est fort triste; voilà la machine frappée d'un mouvement assortissant, voilà le peuple qui pleure ou qui se contriste. L'exécution de ces hommes a quelque chose de singulier; voilà la machine devenue curieuse. Je gagerais que le peuple pourrait, en même temps, plaiadre un homme destiné à la mort, avoir du plaisir en le voyant mourir, et lui donner mille malédictions.

Que dirons-nous encore do peuple? Il est de certains endroits à Paris, madame, ou il est en possession d'une liberté despotique dans le langage , et souvent dans les actions; il y règne souverainement, y parle de tout et n'y craint personne. Achetez-voua quelque chose aux marchés publics, par exemple^ ^ TOtrebonoeur, votre taille, votre visage, y sont à la discrétion des marchandes. Il faut opter, ou d'être dupe, ou d'être mal traité. Dans ces endroits, qu'on pourrait appeler l'empire des Amazones, vous a.vex autant de juges Œ oe parties qu'il y a de femmes. Si la colère d',\ine d'entre elles vous déclare coupabli», c'en est fait, toutes les autves vous condamnent sans coDSoltaûoa, et vous exécutent à la même heure.

DÉTÂCHÉES. 3i3

Toute la liberté qu'on vous laisse, c'est de vous sauver; et vous ressemblez, en ce cas, à ces soldats qui passent par les baguettes en courant ^

Je connais un de mes amis , homme d'esprit et de bon sens, qui me disait un jour, en parlant du génie du peuple : Le moyen le plus sûr de connaître ses défauts et ses vices, serait de èè familiariser quelque temps avec lui, et de lui chercher qoerelle ensuite, v On a trouvé le moyen de se voir le visage par le^^miroirs; une querelle avec le peuple serait la meilleure invention du monde, pour se voir l'esprit et le coifs ensemble. Une aimable fille , entendant parler aies! mon ami, nous dit en badinant : Tous mes amans m'assurent que je suis bdUe; ma glace et mon amour-propre m'en disent autant; mais pour en avoir le cœur net, quelque jour, en carnaval, j'userai du procédé dont vous parlez.

Qu'ajouterai-je encore sur le caractère du peuple ? Les dévots d'entre le peuple le sont infiniment dans la forme*, la vraie piété est au-dessus de la portée de leur cœur et de leur esprit. Une grosse voix dans un prédicateur les persuade. Ils ne comprennent rien à

■ Qui passent parles baguettes en courant. On ne pourait rencontrer une expression plus heureuse et plus pittoresque, pour donner uue idëe de ces huées unanimes de toutes les femmes d*une halle, à travers lesquelles il vous faut honteusement vous frayer un chemin. Au reste, le portrait que trace ici Marivaux de la populace parisienne n'a guère vieilli, et Ton y admire parfois une touche ferme et vigoureuse, que peut-être on ne s^attendait pas à trouver chez Pudmirable peintre de la coquetterie féminine.

\,^iW- ■ PIÈCES

Un bourgeois qui s'en tiendiaît à sa condition, qui en saurait les bofnes et l'ûleodue, qui sauverait son caractère de la peliteasfi àe celni du peuple , qui s'abstiendrait de tout amour de ressemblance avec rhouime <lc qualitij, dont la coiîduîle*n un mot se maintiendrait dans un juste milieu, cet homme serait mon sage. 1

Généralement parlant , à Paris vous trouverez de la franchise et de l'amitié dans le bourgeois^ mais il ne faut point le tâler sur la bourse^ une froideur subite et l'éloignement succéderont aux marques d'aflectioa qtic vous en aurez reçues. Le bourgeois alors se fait de vous fuir un principe de sagesse et d'habileté; il ae croirait votre dupe, .s'il vous avait oblige. Je connais un homme qui avait été long-temps en commerce d'amitié avec un bourgeois. Il eut uu jour un besoin pnfim 4e qu^que somme d'argent; il écrivit au ]|miwil|( le priant de la lui prêter. Je me trouvais idhqpnif (|Dand il reçut la lettre ; il répondit à son ami qu'il ne pouvait lui faire ce plaisir. Lorsque le laquais fut parti : M. *•* me demande de l'argent à emprunter, me <^||8Ymalepeste ! qu'il est fin avec ses amitiés ! mais j'en sais autant que lui. Monsieur , ré • pon^,-je, il n'y a pas grande finesse à avoir besoin d'anont et k e»3èaiander k ses amis. Bon! reprit-ïl, ses amis! Il en a cinquante comme moi; mais il n'aura garde de leur proposer la chose, il sait bien qu'il n'y aurait rien à faire. Il m'a cru plus sot qu'un autre. Peut-être plus généreux, répondis -je. Il n'y a plus que les bétes qui le sont, me dit-il.

DETACHEES. 817

Parlons un peu des dames bourgeoises*, car vous avez sans doute plus d'envie de connaître les personnes de votre sexe que celles du nôtre. Comme je n'ai d'ordre que le hasard dans cette relation, je ne ferai point difficulté de vous dire ici ce que j'aurais pu vous dire ailleurs \ c'est qu'il y a différentes bourgeoisies^ Le commerce, par exemple, est un métier qui fait une espèce de bourgeoisie-, la pratique fait une autre espèce ^ et dans ces deux espèces , il y a encore une différence du plus au moins.

Je suis tenté de vous dire que, pour l'ordinaire, les bourgeoises marchandes sont de grosses personnes bien nourries. Vous en trouvez de fort brusques, qui vous querellent presque au premier signe de difficulté que vous faites. Vous en trouvez d'aflbbles, mais d'une affabilité vive et bruyante-, rien n'est épargné pour vous faire plaisir-, on devine ce qui vojiis plaît. Faites un geste de tête, toute la boutique est en mouvement^ et cet empressement d'action est entremêlé, comme je vous l'ai dit, d'un torrent de douceurs et d'honnêtetés.

Un jour, un provincial nouvellement d^>an3oé.4 Paris entra dans la boutique d'une de ces marchandes, pour acheter quelque chose de considélA|p. D'abord, salut gracieux, étalage empressé. La mârphaor dise ne lui plaisant pas, il mâchait un refus de la prendre et n'osait le prononcer; la reconnaissance pour tant d'honnêtetés l'arrêtait. Plus il hésitait, plus la marchande le chargeait de nouveaux motifs de reconnaissance. De dépit de lui voir prendre tant de

3i8 PIEGES

peine, et de n avoir pas la force d'être ingrat, il se lève et tire sa bourse : Tenez, madame, lui dit-il, votre marchandise ne me convient pas et je n ai nulle envie de la prendre ; mais vous m'avez accablé d^bonnétetés , dont j'enrage , et je n'ai pas le front de sortir sans acheter; voilà ma bourse, je vous laisse la liberté de me vendre ou de me renvoyer ; le dernier m'obligera davantage. Ce discours ne démonta pas la marchande. U cmt, le pauvre homme! avoir trouvé le secret de se tirer d'affaire avec honneur. Ce que vous me dites est trop obligeant, lui dit- elle; je n'ai pas le cœur moins bon que vous , monsieur , et je ne puis répondre mieux à la bonté du vôtre , qu'en vous vendant ma marchandise. J'en sais la valeur, et vous seriez assurément trompé ailleurs. Je veux vous faire du bien, malgré que vous en ayez. Là -dessus, elle ouvrit la bourse, en prit ce qu'il lui fallait, fit couper la marchandise et la livra à notre provincial , de qui cette action avait dissipé la honte-, mais il n'était plus temps d'être courageux.

Vous me direz là-dessus que toute autre marchande n'aurait point été capable de profiter de la bêtise du provincial avec autant d'esprit; mais vous serez bien surprise quand je vous dirai qu'elle en avait fort peu, quoiqu'il y eût bien de la finesse dans sa réplique. Il y a à Paris un certain esprit de pratique parmi les marchands. Rien n'est plus adroit, plus souple, plus spirituel que leur façon d'offrir à qui vient acheter. Vous croyez que cette souplesse veut réellement de l'esprit, et qu'elle est mieux ou moins bien prati-

DETACHEES. 819

quée par ceux ou celles qui ont plus ou moins cVesprit. Point du tout; cette souplesse, cet art de captiver la bienveillance, d'embarrasser la reconnaissance, n'est qu'un métier qui s'apprend, comme celui de tailleur ou de cordonnier; les plus spirituels n'y sont pas les plus parfaits, et dans cet art, un garçon es boutique, épais et pesant d'intellect, y sera le pins habile. '

U me vient une pensée assez plaisante sur le babil obligeant des marchands dont j'ai parlé. Je les corn* pare aux chirurgiensqui, avant de vous percer la veine, passent long-temps la main sur votre bras pour l'endormir. Les marchandes, pour tirer l'argent de votre bourse, endorment ainsi votre intérêt à force d'empressemens et de discours flatteurs. Quand le bras est en état, je veux dire, quand elles ont tourné votre esprit à leur profit, elles vous donnent le coup de lancette; elles disposent de votre volonté, elles coupent, elles tranchent, elles vous arrachent votre argent, et vous ne vous sentez blessé que quand la saignée est faite. La boutique de ces marchandes est un vrai coupe-gorge pour les bonnes gens qui n'ont paft la force de dire non. Êtes-vous belle et jeune; elles vous cajolent sur vos appas en déployant leurs marchandises. G^s complimens ne sont point étrangers à la vente ; on dirait qu'ils font partie de la marchandise même. Vous êtes cajolée, vous écoutez, vous leur en savez gré, vous vous prévenez pour elles; tout cela, sans que vous vous en aperceviez. Êtes- voué vieux ou vieille; elles ont des recettes de surprises pour tout âge. Êtes-vous

3ïo ' PIECES

jeune homme; elles font en sorte qu'un peu de galanterie vous amuse, et pendant ce temps, votre bourse se délie, vous jetez votre argent sur k table, tout en badinant.

Vous me demanderez peut-être, madame, si la ))Onne foi riï^ne dans la boutique des marchands. SI vous entendez par bonne foi une certaine exactitude

, de conscience sans détour, cette bonne foi prescrite à la rigueur par la loi, je vous rtSpondrai franchement que je n'en sais rien. En revanche, je vous dirai qu'il peut s'y trouver une bonne foi mitigée, qui, dégagée , de la sévérité du précepte, s'accommode à l'avidité que les marchands ont de gagner sans violer absolument la religion. Le marchand partage le diirérend en deux. La religion veut une régularité absolue, l'avidité veut if^ g»in hors de tout scrupule^ on est chréUeajt marchand tout à la fois ; ce sont deux contrai re^v^'D'iie le froid et le chaud. Cependant il faat vivre et se saover. Que fait-oti ? On cherche un tempérament. Comme chrétien, je m'abstiendrai d'un

* gain exorbitant ( comme marchand, je le ferai raisonnable. Le malheur est que ce n'est presque jamais le clirétien, mais bien le marchand, qui fixe ce gûn raisonnable.

2^ Ce discours sur le commerce commence à m'en-

i. nuyer; changeons de sujet, sans dianger d'objet '.

■ Ckangtoai deiujet, janj changer d'ob'/et. CrUc dUtànctioii re le tujet et l'objet n'ot pu latttTaÎMDte. Qa dcrioe ponrtoMI

DÉTACHÉES. 32i

Tous les plaisirs, toutes les délices de la vie sont, à Paris, tellement à portée de celui qui les peut pren* dre, qu'il faut être d'un tempérament bien heureux pour ne point abuser de la possibilité de les goûter. Les riches marchands ici ne se les refusent guère. Il est surtout un agrément fort prisé du bourgeois opu* lent; c'est, ne vous déplaise, madame, l'agrément d'aimer une personne qui n'est point sa femme, mais qui le traite avec autant de bonté que sa femme même. A propos de ces femmes si bonnes, puisque j'en suis à elles, détaillons un peu les différens degrés de bonté que comprend le métier de femme obligeante. Paris, madame, est aujourd'hui rempli de femmes excessivement bonnes, dont la charité ne fait accep* tion de personne; cette sorte de femmes possède le degré de bonté le plus éminent. Il y en a d'autres d'une charité un peu inférieure, et que j'appellerai, pour quitter le langage figuré, des coquettes parfaites. Ce sont des femmes qui n'affichent point, pour ainsi dire, l'excès de leur coquetterie, qui ne la promènent pas dans les rues, mais qui, sans beaucoup de façons, la montrent tout entière à ceux auxquels le hasard la fait deviner. Il y en a encore d'une troisième espèce -, ce sont celles à qui les bourgeois donnent volontiers le superflu de leur bien. Dans le métier de coquetterie, elles sont sans doute les plus

que Fauteur veut dire. l\ se propose de continuer ses rëflexious sur le même objet, la bourgeoisie , mais en Tobscryant sous une autre face.

3aa PIÈCES

honoraliks ; car le clufaiit qui se troavc: dans leur

conduile est à prissent, p.irtoila pliipait clas femnu^i,

UQ si petit objet, que, depuis le peuple jusqu'aux

femmes de qualité, tout s'en mêle, et personne n'en

rougit.

Je me trouvais im jour dans une compagnie où je vis une des plus belles personnes de la ville ; je m'approchai d'elle dans le dessein de la fl-Hciter de ses appas. Elle me reçut lionnélemeat-, mais elle avait de grandes distractions. J*<ipcrçus dans un coin un Iiomme de cinquante ans, et en rabat; il fronçait le sourcil, et jetait de notre côte de noirs regards, qui annonçaient noe méçbaote Uameor. Un de mes amîs^ plus au fait que moi des mœurs et de la condnite de ceux qui composaient la compagnie, vint me tirer par Ja manche, et m'arraclia d'auprès de ma belle, sous pt^texte de me dire quelque chose : Vous ne savez pas , me dit-il , que vous causez de l'inquiétude à deux personnes, à la demoiselle à qui vous parliez, et i celui que vous voyez dans le coin, ajouta-t-il en me montrant mon homme à rabat. Est-ce son mari? répondis-je. Non. C'est apparemment son pèreP rëpliqoai-je. Ce n'est ni l'un ni l'autre, me dit-il; mais c'est un ami , c'est un brutal dont elle a besoin. Mademoiselle de *•* n'a point de bien , et elle est obligëe d'avoir des mënagemeos pour cet horame-là qui lui rend quelques services.

Tentends, rëpondis-je, elle fait avec lui un troc de ce qu'elle a contre ce qui lui manque et que cet homme possède. Mais comment n'a-t-elle pas honte

DETACHEES. 323

de se montrer en si bonne compagnie , puisque Ton sait le secret de son petit ménage? Vous vous moquez , me dit-il. Si une pareille bagatelle déshonorait, il nV aurait pas une femme ici qu on ne dût fuir. On vit h présent plus aisément dans le monde*, la rareté de l'argent a fait congédier bien des scrupules *, les bonnés mœurs ne sont plus si farouches -, se conserver un amant utile, c'est de la prudence. Une femme regarde même comme un bienfait Tamour qu'un homme riche veut bien prendre pour elle. Mais enfin, répondis-je, Thonneur ? Bon! me dit-il en m'interrompant, l'honneur! Le public ne se scandalise plus de ces bagatelles. Or, enlevez le scandale, il n'y aura plus de cruelles.

Je ne sais plus où j'en suis. Je parlais des bourgeoises, ou des marchandes. Disons encore un mot de ces dernières.

Le comptoir est une place d'une dangereuse conséquence pour un mari , quand la femme est belle , et qu'elle l'occupe. Les regards des curieux qui la contemplent , donnent aux siens une hardiesse qui des yeux passe dans le discours, et du discours dans les actions. Une femme accoutumée à regarder ceux qui la regardent, répond aisément à ceux qui lui parlent. Les marchandes de Paris peuvent au comptoir avoir impunément auprès d'elles un soupirant; mais je doute qu'elles l'aient impunément pour leur innocence. S'il était possible que la coquetterie se perdit parmi les femmes , on la retrouverait chez les filles des marchands; mais je ne crois pas qu'on soit obligé

324 PiEri-s

de l'y aller clierciier; les bourgeoises de toute esp<^ce en ont bonne provision.

La passion damluante des bourgeoises, c'est la vanité; elle est la lige de tous les autres menus défatiti qu'elles contractent. Sans la vanité, elles n'aimeraient pas la bonne cli^rci sans la vanitti, elles ne seraient point avides de plaisirs. La vue d'une bourgeoise magnifique, quoique galante, va triompher de la vertu de cinquante l'emmes de sa condition , qui la verront, et qui souffiiront de n'avoir pas autant de parure qu'elle. La preuve la plus certaine qu'elles voudraient ^tie à sa place, c'est le niiSpris qu'elles témoigneront pour elle. Parmi les bourgeoises, la médisance n'est qu'une espression de l'fiivic qu'elles uuraient delà mëriter. Ce qui gâte l'esprit des bourgeoises, c'est \e faste continuel qui s'offre à leurs yeux. Chaque équipage que rencontre en chemin une femme i pied, porte en son cerveau une impression de douleur et de plaisir^ de douleur, en se voyant à pied; de plaisir, en se figurant celui qu'elle aurait, si elle possédait une pareille voiture. Le moyen que le cerveau d'une femme tienne à cela !

Des Perjonnxs de qualité.

Varions les matières^ laissons là les bourgeois et leurs femmes, pour les reprendre dans l'occurrence, et parlons un peu des dames de qualité.

Leurrang est le vôtre, madame. Heureux ceux qui, comme vous, savent rendre cette chimère du rang

DETACHEES. 325

une chose respectable , et qui , par leur affabilité , restituent au vulgaire comme un équivalent de Tégalité naturelle qui existe entre leshommes! J'ai dit chimère, et ce mot est sans conséquence^ c'est le langage des philosophes, et leurs idées ne feront jamais revenir personne sur le train ordinaire des choses de ce monde.

Pouvoir être impunément superbe, parce qu'on est d'une grande naissance^ sentir pourtant qu'il n'y a point là matière à orgueil, et se rendre modeste, non pour Thonneur de l'être , mais par sagesse , cela est beau. Être né sans noblesse, et néanmoins acquiescer de bonne grâce aux droits qu'on a donnés au noble, sans envier son état ni rougir du sien propre, cela est plus beau que d'être noble ^ c'est une raison audessus de la noblesse. Les deux caractères d'esprit que je viens d'indiquer sont peut-être sans exemple; mais, en revanche, nous avons des fourbes qu'on appelle sages ou philosophes. Ils n'ont point les vertus que je viens de signaler; seulement ils ont de l'esprit, et beaucoup d'orgueil. Avec ces deux pièces-là , ils font même figure que s'ils étaient en effet ce qu'ils feignent d'être ; ils trompent les sots ; quant aux clairvoyans, ils sont en si petit nombre, qu'ils ne valent pas une exception.

Vous seriez surprise de voir ici, madame, de quel air certains hommes du plus haut rang abordent leurs inférieurs. J'ai souvent examiné leurs façons d'assez près. Ce grand personnage vous caresse, vous tend la main, vous sourit, se familiarise, pourvu qu'il ait des

%uuî> jcbiez caresse, marque de tit, insulté par restime que s'a vous sacrifiant, en jouant le pu méme^ car il jouit de Tapplaudii ter qae c'est un bien mal acquis

Sar cela je fais une réflexion.

les pins sots , peut • être les plu les hommes orgueilleux^ mais Torgueil jusqu'à vouloir contrcf mériter Festime qu'on donne homme est an petit monstre \

Un jour, je me trouvai dans v de ces hauts seigneurs dont je p:

dans la compagnie; on lui pro déférences. Messieurs, dit- il av qni^iélangeait artistement la hai oa^tti, pour mieux dire, était é

* Ca kêmme eiimnpeiii monstre. Mont •tftère, lonqa*il a lit : Heureux qui peut être Adatte! Cest un aveu pénible à fai

et Tautre, et aussi flaUeur pour lui qu il le croyait flatteur pour nous, messieurs, point de cérémonie; je vis sans façons, et partout où je vais , c'est m' obliger que de n'en point faire. Cela, bien interprété, signifiait : On doit des respects à mon rang, je le sais, et je suis charmé que vous ne l'ignoriez pas ; mais je vous en fais grâce ; vous vous êtes mis en état, et cela me suffit.

A votre avis , madame , ai-je mal fondu ce compliment? N'est-ce pds là le sens qu'il peut rendre, et l'inférieur ne doit-il pas être bien flatté d'une familiarité dont on ne l'honore qu'en se montrant satisfait du sentiment qu'il a de sa petitesse? Avec cela cependant, et d'autres vertus de la même force, l'homme de haute qualité gagne le titre de philosophe. Celui dont je vous parle nous fit un récit qui tendait à nous prouver sa modestie, mais qui amenait en même ^ temps une exposition de tous ses avantages. Ce récit est de trois lignes; le voici.

Les provinciaux sont fatigans, nous dit-jl. Je ne pus l'autre jour me dispenser d'aller à une petite ville dont je suis seigneur. J'appris que les habitans viendraient en corps me complimenter à mon arrivée. Le gentilhomme de France le plus ennemi de ces fadaises, c'est moi -, la vanité de mes confrères là-dessus m'est insupportable. Pour me sauver, je dis à mes gens d'arrêter à deux lieues de la ville, dans le dessein de n'y entrer qu'à dix heures du soir, et d'envoyer dire ([ue j'arriverais seulement le lendemain sur le soir. Mais je m'assoupis, pour mes péchés, dans le

lieu où je m'étais arrête. Mes gens n'osèrient me réveiller*, j'y passai la nuit, et par là, le lendemain je fus contraint d'essuyer une kyrielle de respects ridicules. Quelle corvée ! je baissai mes glaces, et je fis le malade.

Tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde que l'homme du haut rang. Le petit noble ne peut guère se donner ces airs mitigé de hauteur et de modestie ; la distance d'un bourgeois à lui n'est pas assez grande, et de teb airs ne seraient pas à leur place. Bénué de ces équipages magnifiques et de cet appareil de domestiques» qui subjuguent la vanité des inférieurs, à la faveur d'un sentiment de vanité même, il n'a pour toute ressource d'orgueil que le maigre titre de noble ^ sa philosophie, quand il se mêle d'en avoir, n'est guère au large avec cela.

S'il contrefait le modeste, ce ne peut être qu'avec le bourgeois^ et sa modestie, en pareil cas, ne ferait pas fortune. Le bourgeois, à la vérité, l'en croira sur sa mine-, mais il ne l'en louera pas*, il le trouvera seulement dans l'ordre. Si même le bourgeois est plus riche, il croira pouvoir en conscience faire deux membres égaux en valeur, d'une part, avec sa roture et ses richesses, de l'autre, avec la naissance et la médiocrité des biens du noble; tant pour tant, et le compte fait, la fierté du bourgeois se tient en garde.

Il y a de l'erreur, dit intérieurement le noble, qui se doute bien du calcul; mais comment faire pour la prouver au bourgeois? Le voici, madame. Parmi les hommes, le préjugé de la noblesse est violent; le

DETACHEES. 3^9

riche boui^eois a beau s'étourdir III -dessus , il n'y a que façon de le prendre pour le rendre au joug. Le gentilliomme, pour cela, emploie une familiarité franche, raille la noblesse, vante le bon citoyen , lui fait honneur de sa roture, et le confirme dans le mépris qu'il a déjà pour les avantages de la naissance. C'est bien là le meilleur hameçon pour rattraper le bourgeois qui avait rompu ses (itets. Comme il s'était Rttendu h quelque résistance de la part du noble , quand il avait arrêté son compte, il est charmé d'une telle docilité, il en a de la reconnaissance, il estime, il admire enfin celui qui a bien voulu ne pas sentir qu'il était gentilhomme; voilà le grand œuvre du petit noble philosophe, dont l'amour-propre, longtemps contraint, trouve ainsi la récompense de la contrainte qu'il a soufierte.

Il me semble, madame, que vous me demandez comment il en use avec Thorame de qualité. C'est une autre allure. Jeune , il brigue sa compagnie , son amitié, sa confidence. Quelquefois, par un autre tour d'imagination, il travaille d'esprit, de geste et de dé^ pense, pour arriver à prendre avec lui un ton d'égal à égal; il s'enfle, et fait comme la grenouille, qui veut être aussi grosse que le bœuf. Si son bien et sa situation lui interdisent le commerce des gens de qualité, et quejpar hasard il ait à leur parler, il affiche sur son visage qu'il est gentilhomme, et paraît à peu près dans le goût de ces aventuriers de roman ,^ Cttque en tête et lance au poing, qui se vantent par leur seule posture.

porte, quand, montée sur sa li d'un château à Tautre-, otez-lul antiquités de famille, son ton total de sa contenance, et sa uniforme, toutes choses dont s< de sa ridicule personne*, ôlez-lu le dheyalier, petits enfans qu'el à la révérence villageoise, et toujours morveux quand ils arri> dbés du mouchoir de la mère ' trait) ; âtez4ui, dis-je, tout cela .

lieo de curieux chez elle , si ce le' ton emphatique de ses compli ei^vOle. Tout cela vu et entendu Jki femmes de qualité dans ce ps men plus varié. Les définirai-je c eit hardi ;^ nlmporte.

« La femme de qualité a tous les l^ecôse, mais, pour ainsi dire, ti

DETACHEES. 33i

ducation et Tusage. Elle possède un goût de hardiesse si heureux, qu'elle jouit du bënëfice de TetPronterie, sans être effrontée. Peut-être ne doit -elle cet avantage qu'à la nature de Tesprit des hommes , faciles à donner des droits plus amples à qui les étonne par de plus fortes impressions.

L'air de mépris le mieux entendu de la femme de qualité pour la bourgeoise, ce sont ses caresses et ses honnêtetés*, et là -dessus, rien n'est plus joli que la femme de qualité, dit la bourgeoise. L'innocente! qui ne voit pas que , par cette politesse , la voilà destinée à la subordination.

Dans la femme de qualité, l'habillement, la marche , le geste et le ton , tout est formé par les grâces ; la nature ne s'en est point mêlée. Ce ne sont point de ces grâces qui font partie nécessaire de la figure , que l'on a sans y penser, qui nous suivent partout , qui sont nous, qui sont en nous-mêmes; ce sont des grâces de hasard, formées après coup , que la vanité des parens a commencées, que l'exemple et le commerce aisé des autres femmes ont avancées, et qu'une étude de vanité personnelle a finies^ grâces ridicules aux yeux des gens raisonnables, attirantes pour les jeunes gens , imposantes pour le peuple, inimitables aux bourgeoises, quoique toujours copiées par elles; voisines du mal dont elles aplanissent les voies, et dignes d'être regardées comme le chefd'œuvre de l'orgueil. Voilà, madame, ce que Ton appelle les airs du monde.

On ne peut aisément exprimer ce que c'est que le

"f '"""'"'«"Uesecre,,,,,,, volent aussi. La médisance „

"""""■"• "PO"J=..lquo lad ■«"San, Je p„blic, d,,, ^„^„

•.pe|:.a,ncesdese,re,sp|aisa„.d

"yalespèeedesfe^eslc

, " '" '^«'■'- ™l>™sse la prof,

'">rcsp„tib„milled'idfcdél

n"lp^.in-allcs„„i„i,|e 4 '

""e»mic.io„<lc,c„drossc

IJyalV<pt.codesfem«, , '»».our,„d«i„e,™,„,c„,, """''«: i""<»-v„„si„,p„j,

"""« ■'"'"'■ aies ne 1,„' „ ,1 ™en,,,a,,i„ ,,„,,,,,» -

elles faveur du hasard 2

Mlelsd'i„„°! '"•7'"''™' ; tout cela va an p,

DETACHEES. 333

d'autant plus dangereuse, qu'elles sont, relativement aux plaisirs, dans une oisivetë dont elles enragent. Je vous les peindrai une autre fois, madame, en achevant Farticle des femmes de qualité que je ne fais que commencer, et où je n'ai rien dit encore des exceptions avantageuses \

Deuxième Lettre à madame M. ***, contenant des Réflexions sur les femmes de qualité.

En terminant mes dernières réflexions, madame, je vous en promis de nouvelles sur les femmes de qualité. J'en vis l'autre jour deux ou trois qui mé fournirent de quoi penser. Elles étaient ce qu'on appelle en négligé. J'ai toujours regardé cet habit comme un honnête équivalent de la nudité même ; vous verrez dans un moment pourquoi je l'appelle équivalent.

Les femmes ont un sentiment de coquetterie qui ne désempare jamais leur âme-, il est violent dans les occasions d'éclat, quelquefois tranquille dans les indifférentes^ mais toujours présent, toujours sur le

' Je n'ai rien dit encore des exceptions avantageuses. C*est que peut-être il n*en avait pas un grand nombre à citer. Du moins, dans ses obsefTations suivantes sur le même sujet, il ne paraît pas f^dtre souvenu quHl avait promis d^accorder quelques ëloges de compensation aux femmes de qualité'. 11 est vrai que cet oubli de sa part est assez justifie par plus d'une aventure scandaleuse, rapportée dans les Mémoires du dix-huitiéme siècle.

, . ■-'■--luijy ;i nia ij,;.

"'""*" *i»n„Ji„:„ i» vo,c,. Je ,.„,„ ,i ,|i, quelles sans ,.e,3e|,e. Or el <I«M"and elles veaie„l'i„:

7'™ do ™<|„e«e,ie, „.(, ■i™.;edere„,i„j^

. Ih^b't n,.S„i(i,„e donne 31.1e, elle e„dev,e„,p,„ """ P»s »ilo„chanle;,||e, -oins dangereuse, cet écla,

"" le speclalcur de l'ai,

■"""ne-iian^,,,,,^,, ;

"?•*=, ne d.,iea.e,„Jd'

""VPVer de seconds, t'es '^' de celle làçon,l,™,„i;;

^o™ei附e„,We,„n:;

"■iJ»»o..de,nes,i„„,„.,„

DETACHEES. 335

Pour résoudre celle queslion, on a recours au nc'};ligë. Par lui, on fail une épreuve de ses charmes, qui finit les chicanes de son amour-propre ^ par lui , on expose la vérilé toule nue, el on semble dire : Me voilà lelle que la nalure m'a faile; voilà du moins une copie modeste et voilée de Toriginal. A vous dire vrai, ce voile modeste est si léger et si Iransparenl , qu'il n'esl presque pas un obslacle pour Timaginalion des hommes. Les femmes, me direz -vous, se rendentelles comple de ce libcrlinage d'imaginalion? Je ne vous assurerai pas qu'elles s'en rendenl comple -, mais pour le peu qu'elles s'en doutent, le négligé durera long-temps.

Concluez de tout ce que nous venons de dire, madame, que cet habit a la simplicité, la propreté, le peu d'affectation des habits vraiment modestes^ mais qu'il n'en a pas la pudeur, et qu'il porte, pour ainsi dire, le caractère de la peu chaste vanité qui l'inventa sans doute. Quand je dis peu chaste, je n'entends pas parler de desseins formellement mauvais-, mais de vifs sentimens de complaisance pour ses charmes, sentimens d'où vient l'art de se vêtir, sans y rien perdre, et de mettre, sans blâme, ses appas dans leur point de vue le plus dangereux.

Revenons aux dames que je vis. Une d'elles se retira au moment ou je m'en allais aussi. Un cavalier s'avança pour lui parler. Je m'attendis sur-le-champ à quelque phrase de manège , et je ne me trompai point. Laissez - moi , lui dit - ellç , je me sauve , je suis faite comme une folle. Savez -vous, madame, ce qu'une

""'•™'Moilo.S|).„..,i,f„„j «r-lcc de plus ,,„„ jy,„ ^^^,^.^, On 1m volt, on Je, sj,„ „, ^

pem;cro,ez-ledemt'n,e,Je comme une folle!

Volli, madame, ce que si., cnle don. nous abuse une l,,kiî, ■1« cela, e-c.sl,|„e les hommes „• Wable de ce discours, el„„< , ■.'"™'S*cJ„resleàIae, „ ™'™l'=1"'ilconlient.Ilya fc.ons i (aiie, convenablesau

°«"*'"'"I"'"«i' le champ d'idc^e

à ™»«pri,, je vous les sacrifie

(?^e vous dirai-je encore? Le

*v*s dans les usages de e„„

*"..»e.ré,e„d„e de leurl.be™ "»»»" un amanlavonë cessera S-«e.neo„o,„„,,sse„;.e,;erd:

DETACHEES. 337

sait à la cour le prix de la vie , et Ton n'y admet nulle maxime qui ne tende à le faire sentir.

Nous avons dit qu elles y rougissaient de n'avoir point d'amant ^ cela n'est pas difficile à comprendre en les supposant coquettes. Une femme qui vit sans être aimée, vit dans l'opprobre et dans la dernière des réputations ; la plus galante des femmes de cour a le pas sur elle dans l'esprit des hommes. Je ne sais même, à bien examiner l'esprif de cour, si cette plus galante n'est pas, dans mille momens, la plus estimée. Ces momens sont ceux où les courtisans ne font point de réflexions raisonnables^ or, il serait hardi de parier qu'ils en fissent quelquefois.

Il faut donc des amans ^ il faut même se les conserver. Ah.! c'en est trop, me répondrez-vous 5 ceci devient sérieux. J'en conviens , madame , et très-sérieux, surtout avec des amans de cour, qui veulent bien essuyer des délais de bienséance, qui s'attendent bien à combattre des imitations de vertu , mais non pas la vertu même, et qui savent, à un jour près, assigner la durée raisonnable de ces imitations \ qui soupirent enfin, non pour tâcher de vaincre (car tâcher suppose des efforts pour un succès douteux) , mais parce que les soupirs sont un cérémonial précédant d'ordinaire la récompense, et que, pour être dans l'ordre, une femme doit avoir l'air de récompenser, et non de donner d'avance.

Comment donc conserver des amans de cette espèce ? Comment ? comme on peut \ par des espérances. Ah! grands dieux! est -il permis, direz -vous,

pensez. Si nous parlions d'une f,

tends femme de ville ou de ]

quences seraient justes. Une

rurgéo de licences, cl qui lui a

«ertnsàlalellre.luidcfendde!

soulTre-l-eUe, elle a fait un prêt

du crime; lui permet -elle d'es|

■mile, ou bien les fera. En elfei,

nir là, que de diminutions Joun

gesse, que d'inutiles travaux de

cession de mouvemcns libertins n'

aguerrir .on âme, pour la familiî

cnme! Elle donne des espérances

solu le crimt, elle l'envisage, cil

nes'ylivre-,.elle|.Ce n'est pas 1

empêche; c'est le souvenir d'en a

tarde,

Voili, madame, l'histoire du

- bourgeois, qui donne des esp*a„o

Cil est de ni4mp rln ™»..

ne, c'est un discours en Tair, un proverbe, un vaudeville de cour*, en fait de galanterie, elle ne sait pas ce qu'elle donne alors. Seulement, par exemple. Farinant qui en attend Téchéance, comme d'un bon billet, presse, s'impatiente, fait ses diligences, menace d'infidélitë; et si quelqu^un alors se présente pour tenir sa place en cas de désertion , je crois franche** ment qu'une femme est en péril manifeste.

L'on voit encore une autre sorte de femmes de cour. Il est, par exemple, des coquettes honoraires^ ce sont celles qui font leurs preuves d'agrémens et de charmes, en laissant seulement aborder les amans, et qui, résolues d'être sages, prennent de publiques attestations de la facilité qu'elles auraient de se mettre au rang des aimables folles. Ce n'est pas la vertu parfaite; mais que voulez-vous, madame? la corruption est tellement sympathique avec le cœur humain ! On ne peut l'en purger si bien qu'il n'y reste souvent ou la honte de n'oser paraître sage, on du penchant à ne pas l'être. Là-dessus, ne pourrait-on pas dire que le vice est comme l'amant chéri de l'âme? elle le regrette en y renonçant, et ne le hait jamais.

Il y a des femmes de qualité plus courageuses encore que ces dernières, et qui ne souffrent point d'adorateurs. On voudrait bien qu'elles fussent coquettes; elles savent qu'on le voudrait bien, et le savent avec plaisir-, voilà leur coquetterie. Il leur est' doux d'être regardées comme des beautés inaccessibles; il leur est doux, toutes séquestrées qu'elles sont de la foule, d'inquiéter les sens des spectateurs.

, — o^..,to (.-iivuieiK au

suies de nos femmes, c'est IM leurs charmes; adieu le monde Les habits, le maintien, le dise tout est )Dieux; le cœur même p façon des actions pieuses 5 il aJn lïiulaire ambulant ou contempi:

fifîmira sans douleur au pied d.

des pleurs , dont la source sera , i mais la vive et jalouse imitation i'ârae entrera dans son sujet, ains que entre dans la passion qu'il n

Mais, sans m'en apercevoir, j que je m'étais d'abord interdite

■ Le Jornu^UiTt: mubulanl ou conUmpU dir. «an, doufe («r un. inUrpr,it.tiaD n'e, circetlcphraielaDUoitpeuobscure) ctla d^T»t« .'attact, .urtout «„ fonnul.ire qu dim^rehe. {ambuCanl), et qui donce |j di ' Je trauc une matiire ,,ue > m'éiaa d' Bi plu* d'uDe occaaioD . nn»

DETACHEES. 341

que je ne parlasse des bienheureux personnages à qui ces dames confient leur conscience -, gens au profit de qui tourne la pieté de nos dévotes, pendant que Dieu n'en a que les honneurs. Je ne sais^ mais celle inquiétude, ce scrupule toujours renaissant, el ces visites fréquentes chez Thomme de Hiexx , sont une image bien ressemblante des mouvemens d'un cœur tendre; ce pourrait être de Tamour qui n'a fait que changer de nom. Peut-être Tâme s'y méprend- elle, et n'eslelle jamais plus profane qtie quand elle paraît scru* puleuse.

Troisième lettre à madame ***, contenant des réflexions sur les beaux -esprits.

Vous voulez que je vous parle des beaux-esprils de Paris, madame. La malière est fine, et bien m'en prend d'avoir un zèle d'obéissance qui m'étourdit sur les difficultés du sujet. J'oserai donc obéir; mais observez, s'il vous plaît, madame, qu'ici tout mon devoir est d'oser, et non de réussir-, à moins qu'il ne soit vrai, comme on dit, que l'amour donne de l'esprit. Nous saurons bientôt ce qu'il en faut croire; car je vais éprouver le proverbe, comme partie capable, s'il en fut jamais.

redoutable des faux dévots? H eut pourtant une fois le courage de les atta((uer vÎYemcnt; ce fut dans sa Marianne. Il Ht mieux j il essaya de leur prouver, par la conversion de M. de Climal, qu^on peut se corriger ou du moins se repentir de tous les vices, même de Yhypocri5ie.

..^■iiiciii les gTi

le mime genre de travail ; passe que je leur donne. Nous potivo à la tête des ofhciers subalterne premiers de celle cinsse. Imaf,'ine espace entre l'excellenl et le n qu'ils occupent; leurs idées son n'est pas que ce milieu qu'ils ti lont le inonde ; il n'appartient qu lui-mi^nic de l'apercevoir. Leur gfiniSralement parlant, leur fait I tort et trop d'honneur; trop de te des ^ens, machinalement connaii se sentant pas assez frappes du ton confondent avec les médiocres; tro que bien des gens aussi , n'ayan sûr, peu décisif, les jugent exce plaisir qu'ils prennent à la lecture Après eux viennent les médiocres olficiers subalternes; gens dont le sardiLOanifr ..-■ — •-■

DETACHEES. 343

d'être expressément offertes à la curiosité du lecteur un peu délicat.

Disons un niot en passant des esprits du plus bas étage. Ce sont des auteurs au-dessous du médiocre, gens si misérables , que c'est une bonne fortune à eux de fixer même une idée commune dans son degré de force et de justesse. Un si petit talent d'esprit ne vaut pas la peine d'une plus grande analyse. Qu'ii vous suffise de savoir, madame, que ces messieurs n'ont point de nom, qu'on ne connaît chacun d'eux ni par la chute ni par le succès particulier de leurs ouvrages. Fût-ce par la chute , ce serait toujours être connu par quelque chose. Un médiocre compose-t-il \ s'il tombe, du moins dit-on , un tel est tombé , comme ourdit, tel officier a été tué. Mais à l'égard de ces aerniers, on sait en gros que mille de leurs productions paraissent et ne valent rien ; c'est comme un bataillon qui se présente, et que le mousquet fait tomber. Qui est-ce qui s'avisera de demander le nom des soldats morts ?

Il y a d'autres auteurs encore, que nous mettrons, si vous voulez, au rang des beaux-esprits*, ce senties traducteurs. Ib savent les langues savantes, ils ressuscitent l'esprit des anciens, qui, disent- ils, vaut cent fois mieux qjue l'esprit des modernes \ du moins fautil avouer qu'ils le croient de bonne foi, puisque nous ne voyons pas qu'ils s'estiment assez pour penser par eux - mêmes. C'est agir conséquemment à leur principe.

Je vous aurais parlé plus tôt d'une autre sorte d'au-

344 PItCES

teurs , si je a'anù jagé <[a% tieiidmeiit â injure de ae voir nÙB au rang de oenx qa'oa appdie betas-esprit»; ce soot les philoMphei et In gëomAtret. Tù qndquefois pensé an pea de cm qoe ce* mesnean mublent faire des pro^ietiow de MDlimait et de §Bte, aussi bien qu'à la^dÎBtinclioBiraitagense que le pa-' . blic fait d'eux. Le bd-esfH^, il est yrai, ne||*«Bt pas fait de 11 gtonëttie nne sdmce pwtieidière; fln'est point gémnètre-oonier. Ceit nn homme ne n^ chitecte, qui, mdditaatnn édifice, le voit s'âercrà ses yeux dans tonteB aes piiliea différentes, qoi «t imagine et «i voit l'efiet total par un raisonnement imperœptible et comme sans progrès. Ce même raisonnement, pour le géomètre, contiesdrait ta valenr de mille raisennemens qui se saccèderaient avec lenteur. I^e bel-esprit, en un mot, par l'effet d'une heureuse conformation d'organes, possède un sentiment fin et exact de toutes les choses qu'il voit ou qu'il imagine; il y a entre ses organes et son esprit nn heureux accord, qui lui forme une manière de penser, dont Tt^tendue , l'évidence et ta chaleur ne font qu'un corps. Je ne dis pas qu'il ait chacune de ces qualîl^ dans toute leur force; un si grand bien est au-dessus de l'homme ; mais il en a ce qu'il en faut pour voler à une sphère d'idées dont non-seulement les rapports, mais la simple vue, passent le géomètre.

Quant aux philosoplies , la nature et ses principaux effets ne sont-ils pas le nœud gordien pour eux ? Nous sommes-nous à nous-mêmes une énigme plus intelligible qu'il y a qaa\re mille ans? Qu'a pu penser sur

rhomme un philosophe, qu'un bel-espçit excellent ne nous puisse dire, et plus ingënieuseraent , et avec des préceptes plus accommodés à nos façons non réfléchies de connaître* et de sentir? A entendre fastueusement prononcer le nom de philosophe, qui ne croirait que son esprit est d'un autre genre que celui du bel-esprit? L'homme, pour l'ordinaire, est cependant leur sujet commun. En quoi diffèrent-ils donc? C'est que l'un traite ce sujet dans un poème, dans une ode : l'autre , dans un corps de raisonnemens qu'on appelle système. L'un glisse l'instruction à la faveur du sentiment , et l'on dirait un maître caressant qui vous fait des leçons utiles, mais intéressantes-, l'autre est un pédagogue qui vous régente durement, et vous commande un triste silence.

Pourquoi donc pense-t-on plus respectueusement du philosophe que du bel -esprit? Ne serait-ce pas que le philosophe , ou bien l'homme au système , nous proposant une connaissance expresse de nous-mêmes, nous fait penser que nous sommes difficiles à comprendre, et par là importans; au lieu que le belesprit, qui fait un poème ou une ode, semble ne nous exposer à nos propres yeux que pour nous divertir? Or, ce dessein ne nous fait pas tant d'honneur.

Pardon, madame, si tout cela m'a conduit un peu loin ] ce sont des idées que j'avais depuis long - temps dans l'esprit, et qui ont enfin trouvé à se faire jour.. Revenons à nos auteurs. Je sais que vous aimez k raisonner-, je vais tâcher de vous servir à votre goût.

L'amour- propre est à peu près à l'esprit ce qu est

3ir. PIÈCES

la forme h la maliLTC; l'un suppose Taulre. Tout esprit a donc de l'amour-propre, comme tonle portion de matière a sa forme. De m5me aussi que toute portion de matière est susceptible de prendre une forme plus ou moins fine et variée, suivant qu'elle est plus ou moins fine et délicate elle-même, de même notre amour-propre est plus ou moins subtil, suivant que notre esprit a lui-mCme plus ou moins de finesse. Ces principes <^tablis, concluons que l'auteur excellent est, de tous les auteurs, celui dont l'amour-propre est le plus subtil.

Tâchons d'en développer le jeu. Tout homme vraiment supérieur a le sentiment de sa supériorité; il a les yeux bons , il voit incontestablement ce qu'il est ; il se complaît à se voir, il s'estime-, voilà le début de son amour- propre. Il veut des témoins de ses avantages; en voilà les progrès. Il veut des témoins sans faveur, naïfs, irréprochables, portant témoignage avec un étonnement qui les décèle inférieurs ; il veut mettre leur propre orgueil en défaut; il est bon juge des moindres expressions de confusion qui échappent h cet orgueil; il apprécie un geste, le silence même-, voilà la finesse de l'amour-propre excellent. Mais observez, madame, que cet amour-propre est à son dernier période, quand, à l'art de ces appréciations dont j'ai parlé, il joint encore l'art de dérober ses inquiétudes superbes, et de jouir de ses découvertes, sans paraître y avoir tâché. Insinuer qu'il est bonnement, innocemment supérienr; escamoter à ceux qu'il surpasse jusqu'à la triste consolation de

rappeler vain ; voilà le nec plus ultra de Torgueil de l'auteur.

Nous poursuivrons le reste une autre fois, madame ; cela vous divertira.

Quatrième lettre à madame ***, contenant la suite des réflexions sur les beaux -esprits.

Nous parlions l'autre jour de l'amour- propre de l'auteur excellent ou supérieur. Je vous dis là-dessus , madame, que cet auteur savait ses avantages, qu'il se disait : Je connais ma supériorité, et cela est doux; mais il me reste encore un plaisir bien flatteur à prendre, c'est de voir les autres la reconnaître avec moi.

Et qui sont ces autres , madame ? Ce sont des hommes orgueilleux comme lui, qui composent ou ne composent pas, mais qui ont de l'esprit, sont marqués dans le monde comme en ayant beaucoup, et s'en croient encore davantage. En eifet, ils supposent que le monde jaloux loue modiquement, et que, quand il va pour nous jusqu'à l'estime, c'est signe qu'il devrait aller plus loin. Ce sont des gens, enfin , faisant sentinelle pour épier tout ce qui parait de beau, allant et venant pour en arrêter les impressions, dans la crainte que ce beau ne leur nuise, et qu'en pensant indirectement à eux, le public ne s'avise de présumer qu'ilsne pourraient en faire ou dire autant. Voilà , madame ,. quels sont ceux de qui l'auteur supérieur veut un hommage.

Cet hommage, je voui l'ai dit, ce n'tst le pius souvent qu'un geste, un not; c'est le silence même âe certaine espèce. Il taat *tre bien fin pour expliquer de pareils signes, que la jalousie de ceux ni(;mes auxquels ils éclisppetit rend obscurs. Ce sont comme des énigmes doDt l'homme supérieur a le talent de trouver le mot; mais il se {^arde bien de laisser apercevoir qu'il l'a trouvé.

Ce n'est pas qu'il paraisse indiirércut aux louanges foimelles qu'on veut bien lui donner; l'air d'indiiFércnce serait trop grossier, et qui veut trop prouver ne prouve rien. Aussi prend-il un autre parti, en homme adroit. Il sait qu'il est des occasions oij, pour faire myslcre de toute sa vanité, il l'aut en montrer un peu ; car il ne serait pas naturel de n'en point avoir alors, et de ne pas ressembler à tous les autres hommes. Bi (m loin donc d'être indiU'érent aux éloges, il les reçoit d'un air ingénu qui semble dire : Tenez, messieurs, je n'y entends point de finesse ; franchement, votre approbation me flatte; j'ai du plaisir à voir estimer ce qne j'ai fait; vous récompensez mon travail. Et voili , madame, ce qui s'appelle agir en habile homme.

Voulez-vous savoir ce qui arrive de cela? Il a forcé les autres à l'admirer-, ils ont rougi de se trouver inférieurs. Imaginez une jolie femme qui n'a pu s'empêcher de convenir avec elle-même que ses appas !e cèdent à ceux de sa compagne; quelle mortification ! Eh bien ! nos gens ont senti d'abord un chagrin de la même nature. Mais de la façon dont s'y prend l'homme supérieur, ils se trouvent soula-

DETACHEES. 349

gës. Ib ont pu comprendre qu'il n'a pas aperçu l'excès humiliant de leur admiration-, c'est autant de diminué sur la honte de l'avoir sentie. Ils n'en ont eu de témoins qu'eux-mêmes; ce témoin-là n'est point incorruptible, on peut se sauver avec lui. A la fin, il se trouvera qu'il s'est trompé.

D'ailleurs , cet homme supérieur aurait pu surprendre leur secret. U l'ignore , il ne leur a pas fait tout le mal qu'il pouvait leur faire *, ils l'en haïssent moins , ils le supportent volontiers; à la fin même, ils lui voudront dufbien peut-être, parce que l'ignorance où il est de ce qu'il vaut les met plus à leur aise en le louant, et rend cette louange sans conséquence, et d'égal à égal. Voici un homme, disent-ils, qui n'abusera point de l'estime que nous lui montrerons; il l'a simplement espérée, et cela nous fait honneur; car espérer un bien, c'est l'estimer soi-même, c'est n'en regarder pas l'acquisition comme infaillible , c'est nous dire : Je souhaite de l'obtenir; jugez si je le mérite. Nous voici donc juges et dispensateurs de ce bien qu'il attend ; c'est jouer un rôle avantageux et plus noble que le sien même.

Après ces courtes réflexions ' , qui dans l'esprit de

' Apre» ces courtes réflexions , etc. Mariraux a peÎDt ici toutes les ruses de Tamour-propre d^uu auteur, eo homme du mëtier qui s*y connaît , et de manière à prouver que le cœur des femmes n'a- Tait pas été, comme on Ta insinué faussement, Punique objet de ses observations. 11 est yrai quUl y a parfois une certaine analogie entre la coquetterie d'une femme et celle d'uu auteur.

nos admirateurs s'arrangent en un instant et non par reprises comme ici, le croiriez -vous, madame? l'alfront s'oublie , leur dépit passe. L'art de l'homme superieura mis, pour ainsi dire, un appareil ^ tout; il s'est justifié, parce qu'il a su raccommoder les autres avec eux-mêmes , en amusant leur vanité par de petits profits, qui leur font regarder leur désavantage passé comme une fausse alarme.

Que conclure de la confiance de nos dupes, qui croient s'être efTarouchées mal à propos? Que l'iiomme vraiment supérieur est celui qui sait plier les autres à lui souffiir, à lui pardonner sa supériorité. Tout homme supérieur qui révolte les autres n'est pas si supérieur que l'on pense; je dis, quand nR'mo on lui passe en secret qu'il l'est. Il lui manque au moins le talent de voir qu'il intéresse la malice des autres à lui refuser nettement, pour le punir, ce qu'il veut emporter à force ouverte, et ce qu'il pourrait obtenir sans violence. En effet, quoique l'auteur supérieur dont je vous ai parlé, madame, ait fait penser aux auti-es qu'ils traitent avec lui d'égal à éyal, cependant le dépit de se sentir inférieurs, les petites illusions dont ils ont eu besoin pour perdre ce sentiment d'infériorité, tant de mouvemens enfin, ont laissé chez eux des traces de ce sentiment même ; et l'auteur revient si souvent Ji la charge, les réveille si souvent ces traces , qu'elles se fortifient au point de ne laisser îasensiblement plus de place aux illusions de vanité de ses envieux.

Voici ce qui arrive en faveur de l'homme supérieur,

DÉTACHÉES. 35i

quand il sait se ménager. Ses ouvrages peuvent impunément mortifier Torgueil des autres, puisque, par sa conduite personnelle, il répare TefTet de ses ouvrages. Mais il les gâte, en les appuyant de sa voii. Qu'il se réjouisse de ce que les autres les trouvent bons ] il doit sans doute des démonstrations de joie à ceux qui Tenvironnent , et il les irriterait même , s'il paraissait peu touché de leur approbation. Il les abaisse par Texcès de ses talens; quil les guérisse donc, en ne s'en prévalant que de leur aveu; ce sera tenir d'eux ses plaisirs. Ainsi, il calmera leur orgueil par cet orgueil même. S'ils ont été fâchés de le sentir au-dessus d'eux, ils seront flattés de penser qu'il ne se croit louable que sur leur parole ; il gouvernera leur amour-propre , tandis qu'ils s'imagineront qu'ils gouvernent eux-mêmes le sien.

Disons encore un mot de l'homme supérieur. Si par hasard il se trouve dans le monde avec de grands médiocres, et qu'on vienne à parler d'ouvrages, quel parti croyez-vous que lui fera prendre sa vanité ? De mettre les siens sur le tapis ? Non , madame , mais bien ceux des grands médiocres. Dans le monde on est fort persuadé que ces messieurs ont de l'esprit ; mais comme cet esprit est entre deux feux, ni excellent ni médiocre, la réputation qu'il leur produit est comme indécise; on ne sait pas bien jusqu'à quel degré d'estime il faut les honorer. Parler d'eux alors , leur donner occasion de briller, c'est donner sujet aux autres de les estimer plus hardiment, et de se déterminer du moins sur leur compte le plus favorable-

ment qu'il sera possible^ c'est leur procurer une bonne fortune de passage.

Vous me demanderez pourquoi leur prêter ce secours, et se taire sur son chapitre? Tout doucement, madame ^ car voici un des plus fins et des plus superbes procédés de Famour- propre dans notre auteur. Voyons ce qu'il pense. Il s'agit d'ouvrages. Si je parle des miens, se dit-il, mes inférieurs parleront des leurs ^ on me louera, on les louera de même, et me voilà compromis; car ils feront comparaison avec moi. Non , non , faisons garder le respect qui m'est dû. Je suis déshonoré si l'on me loue, et l'éloge ici le plus digne de moi , c'est de n'en point recevoir. Qu'ils brillent au contraire ces inférieurs, et qu'ils brillent par moi - même. Le géant a bonne grâce à | louer la taille des hommes-, c'est montrer à l'œil sa grandeur et leur petitesse. Quant à eux, ils ne remarqueront pas l'aflTront que leur fera mon suflfrage; pareille remarque est au-dessus de leur portée. Voilà, madame, ce que signifie le secours dont vous vous étonniez , et que notre auteur prête aux grands médiocres.

Une autre fois, madame, nous verrons le reste'.

» Une autrefois , madame , nous verrons le reste. EDCore une promesse que Marivaux ne tiendra pas. 11 semble parfois, et nous avoDS eu trop d'occasions de lui adresser ce reproche, qu'il ait pns à tâche de commencer un sujet, d'y déployer quelques-unes des qualités brillantes qui le distinguent, et de le laisser imparfait, pour jouir en quelque sorte des regrets du lecteur , comme d'un suffrage d'une douceur plus exquise.

Je vous parlerai des médiocres, ensuite des traducteurs, ou des amateurs de Tantiquité. Vous verrez quels combats ces derniers ont livres aux modernes , et avec combien peu de succès. Préparez- vous, en attendant, à les regarder comme une famille ruinée, où tout le monde, jusqu'aux domestiques, se plaint de la partie adverse, et même des indifTérens au procès.

Fin DBS PIÈCES DÉTACHÉES, ÉCRITES D»S LE GOUT , DU SPEGTÀTECm FRANÇAIS*

JUGEMENT

Page 1