‹ OEuvres completes de MarivauxChapitre 5 sur 49 · QUATRIÈME FEUILLE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME FEUILLE

J'ai promis dans la dernière feuille du Spectateur un rêve tiré d'un manuscrit espagnol ; mais je ne puis ra'empécher de le différer, j'ai quelque chose de plus pressant à dire. Je cède à des réflexions moins amusantes, mais plus instructives -, je me reprocherais d'écarter la situation d'esprit où je me trouve ; je me livre aux sentimens qu'elle me donne, qui me pénètrent , et dont je voudrais pouvoir pénétrer les autres. Jamais, peut-être, ne me reviendraient -ils avec ce caractère d'attendrissement qu'ils portent. Je m'imagine en devoir compte aux autres, et je vais essayer de faire passer dans leur âme toute la chaleur de l'intérêt qu'ils m'inspirent.

Je viens de rencontrer, ce soir, dans le détour d'une rue , une jeune fille qui m'a demandé l'aumône ; elle pleurait à chaudes larmes ; son aiUiction m'a touché. Je l'ai regardée avec attention^ je lui ai trouvé de la douceur et des grâces dans la physionomie , beaucoup d'abattement, avec un air confus et embarrassé. Son habit, quoique mauvais, marquait une condition honnête. Pourquoi pleurez- vous? lui ai-je dit. Hélas ! monsieur , c'est que je suis dans un état affreux , m'a -t- elle répondu, mais d'un ton qui m'a saisi, et qui marquait une désolation profonde. Làdessus j'ai été tenté de la laisser, sans lui en demander d<nvantage , pour me sauver de l'intérêt douloureux qu'elle commençait à m'inspirer pour elle^ mais

je n ai pu me débarrasser de la pitië qu'elle m'avait fait éprouver; il aurait fallu prendre trop sur moi , et ce ménagement pour moi-même m'aurait mis plus mal à mon aise que la plus triste sensibilité pour ses malheurs.

Je Tai donc tirée à quartier et dans un endroit où

je pouvais récouter paisiblement Mademoiselle,

vous me paraissez dans une grande peiae , lui ai -je dit , en lui donnant quelque argent; que vous est-il arrivé ?.... Elle ne m'a répondu d'abord que par des sanglots ; ses larmes ont coulé avec plus d'abondance -, enfin, s'étant un peu remise :

c( Puisque vous avez la bonté de prendre part à « mon ainiction, m'a-t-elle dit, je vais vous en ins- « truire. Je suis une fille de famille-, mon père avait « une charge assez considérable en province. Il mou- « rut il y a trois ans -, le jeu avait dérangé ses affai- « res , et ma mère est restée veuve , chargée de trois « filles, dont je suis Fainée. Nous sommes venues à « Paris, ma mère et moi, après avoir vendu tout ce « qui nous restait, pour hâter la décision d'un proie ces dont le gain nous rétablirait. Il y a dix-huit « mois que nous sommes ici. Notre partie, qui est « puissante, et qui prévoit qu'un arrêt ne lui peut A être favorable , a eu assez de crédit pour le reculer; « ces longueurs ont consommé ce que nous avions. « Dans cette extrémité, nous avons tenté de nous « jeter aux pieds de nos juges, pour implorer leur « justice; mais au palais, nous les avons toujours « trouvés entourés de cliens, parmi lesquels nous

« n*osions nous mêler, mal vêtues comme nous som- « mes ; et chez eux, soit que notre figure ne s'attirât c( pas l'attention de leurs domestiques, ou que nous a vinssions à de mauvaises heures, on nous a tou- « jours dit que ces messieurs étaient absens ou oc- « cupés, de sorte que nous n'avons nul appui. On « néglige de travailler pour nous, parce que nous « n'avons point de quoi payer. Enfin, monsieur, la a misère où nous sommes tombées, le chagrin, le <c mauvais air et l'obscurité du lieu où nous logeons, « la douleur de me voir souffrir moi-même, et le t( grand âge , ont entièrement abattu ma mère. Elle « est malade, et tout lui manque^ et moi, qui suis <( au désespoir de la voir dans cet état , il faut , (c monsieur, que je combatte encore mon amour et « ma compassion pour elle. Si je les écoute, je suis « perdue \ un riche bourgeois m'offre tous les secours « possibles. Mais quels secours, monsieur! ils sau- « veraient la vie à celle qui m'est chère , ils déshono- « reraient éternellement la mienne; voilà mon état, « en est-il de plus terrible ? J'aime ma mère , j'en suis « aimée-, elle meurt, cela me fait trembler pour nous « deux. Dans mon afliiction , je lui ai dit les offres de « l'homme dont je vous parle. A mon récit, j'ai cru « qu'elle allait expirer entre mes bras ^ elle m'a bai- « gnée de ses larmes , elle a jeté sur moi des yeux « tout égarés , et s'est retournée de l'autre côté, sans Cl me dire une seule parole. Je ne sais pourquoi je « ne l'ai point pressée de me parler ; il semble que *i cette femme vertueuse ait perdu tout courage,

3o LE SPECTATEUR

«( et succombe sous notre malheur; et moi, je vou- <c drais mourir pour être délivrée du péril de la « voir. »

Tout honnête homme sentira combien les discours de cette fille ont dû me toucher. Je lui ai donné ce que j'ai pu ; j'ai joint à cela des conseils que j'ai crus les plus convenables, et me sms retiré chez moi presque aussi afiligé qu'elle.

Qu'il est triste de voir souffrir quelqu'un, quand on n'est point en état de le secourir, et qu'on a reçu de la nature une âme sensible qui pénètre toute l'affliction des malheureux, qui l'approfondit involontairement, pour qui c'est comme une nécessité de la comprendre et de ne rien perdre de la doulqur qui en peut rejaillir sur elle-même! Juste ciel! quels sont donc les desseins de la Providence dans le partage mystérieux qu'elle fait des richesses ? Pourquoi les prodigue -t- elle à des hommes sans honneur, nés durs et impitoyables, pendant qu'elle en est avare pour les hommes généreux et compatissans, et qu'à peine leur a-t-elle accordé le nécessaire? Que peuvent, après cela, devenir les malheureux, qui par là n'ont de ressource, ni dans l'abondance des uns, ni dans la compassion des autres ? Mais ces réQexions , qui naissent de mon impuissante médiocrité, m'écartent de celles que me fournit l'aventure de la jeune fille en question.

Homme riche, vous qui voulez triompher de sa vertu par sa misère, de grâce, prêtez-moi votre attention. Ce n'est point une exhortation pieuse, ce ne

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sont point des sentiments dévots que vous allez entendre ^ non , je vais seulement tâcher de vous tenir les discours d'un galant homme, sujet k ses sens aussi bien que vous-, faible, et, si vous voulez, vicieux; mais chez qui les vices et les faiblesses ne sont point féroces, et ne subsistent qu'avec l'aveu d'une humanité généreuse. Oui, vicieux encore une fois, mais en honnête homme, dont le cœur est heureusement forcé, quand il le faut, de ménager les intérêts d'autrui dans les siens, et ne peut vouloir d'un plaisir qui ferait la douleur d'un autre.

Je vous suppose jaloux de l'estime des hommes, et du droit de vous estimer vous-même. Si vous n'êtes pas ce que je dis, ce n'est plus à vous que je parle, vous n'êtes que la itioitié d'une créature humaine-, vous en avez la figure et le penchant au mal; mais vous n'en avez ni la dignité ni la noblesse, et pour lors je m'adresse à d'honnêtes gens, qui, dans une aventure comme la vôtre, pourraient se démentir, et se livrer à l'amour d'un vice odieux, préférablement au goût de vertu et de générosité qu'ils ont en eux, goût secourable, qu'ils feraient peut-être avorter dans leur ftme, qui cependant les presserait, qui les poursuivrait, qu'ils écarteraient, qui reviendrait à la charge , enfin , qu'ils étoufferaient , de crainte de l'aimer, d'y céder, de devenir vertueux, et d'y perdre.

Quoi qu'il en soit , écoutez-moi , si vous le pouvez. Que vous deveniez amoureux d'une femme qui peut se passer de vous, que nulle affaire importante n'ex-

.... ..i.iiiv.ns cnit'iici

catessc \)i<'>. dont je coiiiprcin couler le scrupule, vous êtes suivant le monde.

De même, que la jeunesse c dont nous avons parlé vous ait ce n'est pas là ce qui m'étonnt pas de vous inquiéter là-dessui frappé de désespoir, dont la se traits, que ces grâces flétries p pas déconcerté votre amour, ou une protection pour cette inibrtu loin de la plaindre de tant de i quune confiance plus brutale-, q féconde en impressions touchan miné qu'à Foutrage, et non paî vous dirai-je enfin? qu'à la vue d amour ne se soit pas fondu en pi écoutant cette fille, la charité ne dri sur 1p r»/."'

sans en sentir vos désirs confondus, sans être épouvanté vous-même de vous surprendre dans le dessein horrible d'en profiter, voilà ce qui me passe ^ c'est xuie iniquité dont je ne sais comment on peut soutenir le poids, c'est une intrépidité de vice que mon imagination ne peut atteindre.

Tyran que vous êtes I qu'avez-vous dit à cette fille, dont vous avez vu la jeunesse en proie à la fureur des derniers besoins? Malheur à toi que la faim dévore! à qui t'adresses- tu? mon incontinence va prendre avantage de ta misère. Si tes besoins te mettaient moins en prise, tu pourrais n'exciter que ma compassion ] mais ils sont extrêmes , ils me corrompent. U ne s'agit plus de te plaindre^ ton honneur m'échapperait, si j'étais généreux^ je l'attends de ton désespoir que ma dureté va pousser à bout-, et, mi-* sérable comme tu l'es, je te vois comme une bonne fortune qui vient s'offrir à ma débauche. Point de secours qui ne fasse ton opprobre^ subis toutes les rigueurs de ton sort^ achève d'en être la victime. Veux-tu du pain ? deviens infâme , et je t'en accorde ' ; voilà tout ce que je sens pour toi , voilà le fruit de l'imprudent aveu de ton infortune.

Est-ce là ce que vous avez dit à cette fille? si ce ne sont pas là vos paroles, du moins ce sont vos

' f^eux-tu dit pain? deviens infâme, et je t'en accorde» On ne pou- Tftit n$8umer d^uno manière plus énergique le sens gënëral de ce morceau qui prouve, comme plusieurs belles pagfs de Marianne , queVesprit, chez Marivaux, n^exclut pas ré]o<(uence du sentiment : Pectus est quodfacil disertum,

pensées. Vos pens<Jes l non^ je ne le puis croire; elles ont peut-être menace de se montrer; mais vous en avez craint la laideur trop affreuse, et vous vous y êtes refuse. Votre Ame n'aurait pu supporter Itk vue d'une méchanceté si distincte v son libertinage n*àurait pu la sauver des remords, de Thorreur d'ellemême , ni des sentimenS d'attendrissement qui l'auraient pressée. La victoire aurait été trop sanglante à remporter sur tout cela, et ce n'est enfin <{u*en vous étourdissant sur votre action, que vous l'avez commise. Cependant, valait* eHe que vous dussiez renoncer à la satisfaction d'être content de vous, et étouffer l'honnête homme, pour mettre le monstre en liberté? Vous me l'avouerez, vos efforts pour détruire Fun vous mettaient mal avec vous-même, vous n'osiez les réfléchir -, vos efforts contre l'autre auraient été presque des plaisirs; il y serait entré je ne sais quelle douceur de vous trouver dans l'ordre, exempt de reproche , et comme en état de vous regarder avec quiétude et confiance; il s'y serait mêlé je ne sais quel sentiment de votre innocence, je ne sais quelle suavité que l'âme respire alors, qui l'encourage et lui donne un avant-goût des voluptés qui l'attendent. Oui , voluptés ; c'est le nom que je donne aux témoignages flatteurs qu'on se rend à soi-même, après une action vertueuse; voluptés bien différentes des plaisirs que procure le vice. De celles-là, jamais l'âme n'a satiété; elle se trouve, en les goûtant, dans la façon d'être la plus délicieuse et la plus

superbe ^ ce ne sont point des plaisirs qui la dérobent à elle-même ^ elle n'en jouit pas dans les ténèbres -, une douce lumière les accompagne , qui la pénètre , et lui présente le spectacle de son excellence. Voilà les plaisirs que vous avez sacrifiée à Favilissement des plaisirs du vice; car que sont -ils qu'un état de prostitution pour Fâme, qu'elle ne goûte et ne se pardonne qu'à la faveur du trouble qui liii voile son infamie?.... Mais c'en est assez-, ces réflexions m'ont mené trop loin. Il en naît encore de très-importantes de l'aventure de cette fille et de sa mère, qui n'ont pu aborder leurs juges, et dont la pauvreté met les affaires en souffrance. Cela me fournit une matière digue d'être traitée dans un autre discours. Juges, que les devoirs de votre état sont nobles ! Mais je i^nis ; nous les examinerons aiUeurs.

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