SIXIÈME FEUILLE
J'EiiTEin>s quelquefois parler de style , et je ne comprends rien aux éloges ni aux critiques qu'on fait de celui de certaines gens. Vous voyez souvent des gens d'esprit vous dire : Le style de cet auteur est noble ; le style de celui-ci est affecté, ou bien obfrcur , ou plat , ou singulier. Enfin , c'est toujours du style que l'on parle, et jamais de l'esprit de celui auquel appartient ce style. Il semble que dans ce monde il ne soit question que des mots, et point des pensées.
Cependant ce n'est point dans les mois qu'un auteur qui sait bien sa langue, a tort ou raison. Si ses pensées me font plaisir, je ne songe point à le louer de ce qu'il a été choisir les mots qui pouvaient les exprimer.
C'est lui homme qui, comme je l'ai déjà dit, connaît bien sa langue, qui sait que ces mois ont été institués pour être les expressions propres, et les signes des idées qu'il a eues; il n'y avait que ces mots qui pussent faire entendre ce qu'il a pensé , et il les a pris. Il n'y a rien d'étonnanl à cela ; et , encore une fois , je ne songe point à lui en tenir compte. Ce n'est pas là ce qui fait son mérite, et c'est d'avoir bien pensé que je le loue ; car pour les expressions de ses idées, il ne pouvait pas faire aulremenl que de les prendre, puisqu'il n'y avait que' celles-là qui pussent communiquer te qu'il pensait.
Cet homme-là, au contraire, pense mal, ou faiblement, ou sans justesse ; tout ce qu'il pense est outré; ce que je ne connais que par les mots dont il s'est servi pour me communiquer ses pensées. Dirai -je qu'il a un mauvais style, et m'en prendrai -je à ses mots P Non ; il n'y a rien à y corriger. Cet homme, qui sait bien sa langue, a dû se servir de ces mots, parce qu'ils étaient les seuls signes des pensées qu'il a eues.
En on mot, il a fort bien exprimé ce qu'il a pensé; son style est fx qu'il devait être ; il ne pouvait pas en avoir un autre. Tout son tort est d'avoir eu des pensées , ou basses , ou plates , ou forcées ; car ces
pensées ont exigé nécessairement qu'il se servit de tels el tels mots, qui ne sont nî bas, ni plats, ni forcés . en eux-mêmes, et qui, entre les mains d'un homme doué de plus d'esprit, pourcont servir ime autre fois à exprimer de très-fines ou de tcès-fortes pensées. Ce que je dis là est incontestable ; il faut seulement un peu raisonner pour le sentir; mais on, ne se met au fait de rien , à moins qu'on ne raisonne.
Je suppose une femme qui connaisse toutes les couleurs , et qui imagine un meuble où il en entre quatre. Elle ordonne ce meuble; ou le lui apporte. Vous étas présent , et le meuble ne vous plaît point. Direz-Tous à cette femme : Cela, est mal exécute, ce ne sont pas là les couleurs que vous deviez employer pour avoir un meuble comme vous l!avez imaginé? Non , ce ne serait pas lui parler raison ; car ces couleurs, disposées comme elles le sont, produisent bien l'effet qu'elle a imaginé ; elle ne pouvait avoir ce meuble qu'avec ces mêmes couleurs arrangées comme elles le sont.
Et quel tort donc a-t-elle ? C'est d'avoir imaginé ce meuble dans ce goût-là; c'est son imagination qui De vaut rien, q^uoique très-bien rendue par les couleurs, lesquelles sont bonnes. Ces couleurs sont ici comme le style de la chose ; et la chose étant ce qu'elle est, voilà ce que le style en devait être.
Pour achever d'éclaircir ce que je veux dire , posons quelques principes, 4^ui seront aisés à comprendre. Je les ai quelquefois exposés à des gens d'esprit, et même à des femmes; et tous sont convenus avec
moi que ces discours ordinaires sur ïe style sont un pur verbiage, mis à la mode par l'ignorance et la malice, pour diminuer le prix des ouvrages remarquables. Il s'agit encore ici d'un petit raisonnement. 1) y sera question d'idées et de pensées , matière qui a toojours l'air un peu abstraite , et qui effarouche ; mais je n'ai que deut mots à dire , et je tâcherai d'être clair.
Je distingue entre pensée et idée , et je dis qne c'est avec plusieurs idées qu'on forme une pensée. Qu'estce donc que j'appelle une idée ? Le voici. J'ai vu un arbre , un ruban , etc. j j'ai vu un homme en colère , jaloux, amoureux; j'ai vu tout ce qui peut se voir par les yeux de l'esprit et par les yeu\ du corps ; car, pour abréger, je confonds sous le nom d'idëe ce qui tombe et ce qui ne tombe pas sous les sens , quoique je sache bien la différence qu'on met entre ces deux classes d'objets. Or, en voyant ces différentes choses, j'ai prîs ce que j'appelle l'idée de chacune d'elles; il m'en est resté l'image, ou la perception dans l'esprit.
A présent que j'ai l'idée de ces différentes choses qui m'ont frappé, comment ferai-je, quand je songerai à un arbre, ponr instruire les autres que je songe à un arbre, ou à une autre chose qui me viendra dans l'esprit, surtout si elle n'est pas présente ? Les hommes entre eux ont pourvu à cela ; ils ont établi des signes , c'est-à>dire des expressions qui sont les représentations de l'idée {[u'on a dans l'esprit. On est convenu que le mot etrbre signi-
fierait l'idée que nous avons d'un arbre -, dès que je le prononce , ou m'entend-, et ainsi du reste.
Le nombre des mots, ou des signes, chez chaque \ peuple, rtipond à la quantité d'idées qu'il possède. Il y a des peuples qui ont peu de mots , dont la langue est très-pauvre; c'est qu'ils n'ont qu'un petit nombre d'idées } c'est la disette d'idées qui fait la disette de leur langue, ou de leurs mots. Il y a des peuples dont la langue est très-riche; c'est qu'il y a parmi ' eux une grande quantité d'idées, à chacune desquelles il a fallu un mot , un signe. Us ont , par exemple, démêlé dans l'homme, dans ses passions, dans ses mouvemens , mille choses qu'un autre peuple n'y a pas vues ; c'est une finesse d'esprit et de vue générale parmi eux, et qui les a obligés d'inventer autant de mots qu'elle leur a procuré d'idées.
S'il venait en France une génération d'hommes qui eût encore plus de finesse d'esprit qu'on n'en a jamais eu en France et ailleurs, il faudrait de nouveaux mots, de nouveauxsignes, pour exprimer les nouvelles idées dont cettegénéralionseraitcapable. Les mots que nom avons ne suffiraient pas, quand même les idées qu'ils exprimeraient auraient quelque ressemblance avec les nouvelles idées qu'on aurait acquises ; il s'agirait quelquefois d'un degré de plus de fureur, de passion , d'amour, ou de méchanceté, qu'on apercevrait dans l'homme; et ce degré de plus, aperçu tout nouvellement, demanderait un signe , un mot propre , pour fixer l'idée qu'on aurait acquise.
Mais je suppose, comme il est peut-^re vrai, que
4^o LE CABINET
nous avoDS aujourd'hui tout autant d'idées que ITiom-
me sera jamais capable d'en avoir. Chacune de ces
idées de tout genre a son signe, son mot, que je n'aî
qu'à prononcer pour apprendre aux autres à quoi je
songe.
Nous voilà donc fournis des idées de chaque chose, et des moyens de les exprimer, qui sont les mots. Que faisons-nous de ces idées et de leurs inot£ P De ces idées nous formons des pensées , que nous exprimons avec ces mots; et ces pensées, nous les formons en rapprochant plusieurs idées que nous Kons les unes aux autres; c'est do rapport et de l'union qu'elles ont alors ensemble , que résulte la pensée.
Penser, c'est donc unir plusieurs idées particulières les unes aux autres. Je songe aux charmes d'une femme. Ces charmes , voilà une idée. Après cela je songe à une femme; autre idée. Je songe à l' effet que ces charmes produisent; autre idée encore. Je songe à quelque chose en moi , sur qui tombe cet effet ; nouvelle idée. Ce n'est encore là avoir que des idées ^ lions-les ensemble, pour en former une pensée quelconque : Les cîutrines d'une femme égarent la raison.
Cette pensée n'est encore que dans mon esprit, et n'est pas exprimée. Comment fais-je pour l'exprimer? Je me sers du mot qui est le signe de chacune de mes idées. L'idée de charmes s'exprime par le mot charmes ; l'idée d'une femme, par ces mots, une et femme. L*idée précise que j'ai de l'eOetqueces charmes produisent, s'exprime par le mot égarer, qui ,
moyennaDt la conjugaison que' j'en fais pour marquer le temps , me rend , égarent; enfÎD l'idée que j'ai de la chose qui est égarée s'exprime par le mot raison. A l'égard du petit mot les, qui précède celui de charmes, et du root la, qui précède celui de raison, ce sont de petites conjonctions , qu'on a imaginées pour aider à la liaison des idées entre elles , et dont nous apprenons l'usage en apprenant les mots.
J'ai donc d'abord eu des idées, qoi ont chacune leur mot. De ces idées j'ai formé une pensée \ et cette pensée , je l'ai exprimée en donnant à chacune de ces idées le signe qui la représente.
Ainsi, un homme qui sait bien sa langue, qui connaît tous les mot£, tous les signes dont elle se compose, et la valeur précise de ces mots conjugués ou non, pourra penser mal , mais exprimera toujours bien ses pensées.
Venons maintenant à l'application de tout ce que j'ai dit. Vous accusez un auteur d'avoir un style précieux. Qu'est-ce que cela signifie? Que Toulez-vous (lire avec votre style? Je vois d'ici un jeune homme d'esprit, qui compose, et qui, de peur de mériter le même reproche , ne va faire que des phrases. Il craindra de penser fmement \ car, s'il pensait ainsi, il serait oblige d'employer des mots qu'il soupçonne devoir vous paraître précieux.
Il rebute donc toutes les pensées fmes et un peu approfondies qui lui viennent, parce que, dès qu'il les a exprimées, il lui parait h lui-même que les mots
l'y! LE CABINET
propres , dont il n'a pu s'empt^cher de se servir, sont , rc'clicrchi^s. lis ne le sont pourtant pas; ce sont seulement des mots qu'on ne voit pas ordîn aï renient aller ensemble , el cela parce que la penst;e qu'il exprime n'est pas commune, et que les dix ou douze idt'es qu'il a été obli{;t! d'unir pour former sa pensée, ne sont pas non plus ordinairement ensemble. Mais ce jeune homme ne raisonne pas ainsi; la critique qu'il vous a entendu faire ne lui en a pas tant appris^ elle ne parlait que de style et de mots , el il ne prend {jarde qu'à ces mots. Qu'en arrive-t-îl ? C'est que , pour avoir un style ordinaire, il n'ose employer que des mots qu'on a l'habitude de voir ensemble, et qni, ^ conséqiiemmcnt n'expriment que les pensées de tout le monde ; car ces mots ne sont d'ordinaire ensemble, que parce que la liaison des idées dont ils sont te signe, est familière à tout le monde.
Mais voici ce que la critique aurait dû dire : L'auteur qu'on accuse d'être précieux sait bien sa langue, et ne pèche point dans son style ; il ne voulait dire que ce qu'il a dit, et il l'a fort bien exprime; seulement ce qu'il a fort bien exprimé n'est pas bien pensé. C'est un auteur dont les pensées sortent du vrai; et dans les objets, dans les sentime.Tis qu'il peint, il ajoute des choses qui n y sont pas , qui y sont étrangères, ou qui n'y tiennent pas d'assez près. Il ne saisit pas les vraies fniesses de ses sujets; il les peint d'après lui, et non d'après eux-mêmes; il pense subtilement et non finement; il invente, il ne copie pas. Voilà son véritable tort ; voilà ce que la critique ,
en s'exerçant sur lui , devrait nous apprendre ; et c'est ce qu'elle ne nous apprend pas.
Elle ne parle que de son style , où il n'y a rien à redire. Du moins, le vice de son style, s'il y en a un, n'est qu'une conséquence bien exacte du vice de ses pensées. Qu'elle nous montre donc le vice de ses pensées, et qu'elle laisse là son style qui ne saurait être autrement qu'il est. En effet, quand cet homme pensera mieux , quand il ne mettra rien d'inutile , rien d'outré, rien d'ampoulé, rien de faux dans ses pensées, il n'y aura conséquemment plus de vice dans son style , et il paraîtra s'exprimer fort bien , sans qu'il ait appris pourtant à s'exprimer mieux ; car encore une fois il sait sa langue , et ne la saura jamais mieux qu'il la sait ] or, pour s'exprimer bien, il n'est question que de la savoir. Aussi cet auteur s'exprimet-il bien, même en pensant mal.
Mais est-il vrai qu'il pense mal ? C'est ce qu'il faut prouver-, et s'il y a un reproche à lui faire, il ne peut tomber que là-dessus, et non pas sur son style, qui n'est qu'une figure exacte de ses pensées. Ce style peutêtre bien n'est accusé d'être mauvais, précieux, guindé, recherché, que parce que les pensées qu'il exprime sont extrêmement fines , et ont du se former d'une liaison d'idées singulières, lesquelles idées ont dû à leur tour être exprimées par le rapprochement de mots et de signes qu'on a rarement vus aller ensemble.
Ne serait -il pas plaisant que la finesse des pensées de cet auteur fût la cause du vice imaginaire dont on
accuse son style? Cela se pourra'il bien ^ et sur ce pled-Ià, rhomme qui pensera be;iucoup , domien souvent beau jeu à ceux qui s' acharnent sur le style. L'homme qui pense beaucoup approfondit les sujets qu'il traite; il les pénctre, il y remarque des cboses d'une extrême finesse, que toul le monde sentira quand il les aura dites, mais qui, de tout temps, n'eut été remarquées que de très-peu de gens ; et il ne pourra assurément les exprimer que par un assemblage et d'idées et de mots très-rarement vas ensemble. Voyez combien les critiques profiteront contre lui delà singularité inévitable de style que cela va lui faire ! Que son style sera précieux ! Mais aussi de quoi s'avise-t-il de tant penser, et d'apercevoir, même dans les choses que tout le monde connaît , des côtés que peu de gens voient , et qu'il lui faudra exprimer par un style qui paraîtra nécessairement précieux ? Cet homme-là a grand tort.
Il faudrait lui dire de penser moins, ou prier ks autres de vouloir bien qu'il exprime ce qu'il aura pensé, et de souffrir qu'il se serve des seuls mots qui peuvent exprimer ses pensées, puisqu'il ne peut les exprimer qu'à ce prix-là.
Quand elles seront exprimées, il faudra voir si on les entend. Sont-elles obscures ? Qu'on lui dise alors : 11 vous a été permis d'unir telles idées, et conséquemment teb mots qu'il vous a plu , pour vos pensées. Peu nous importe que telles idées aussi bien que tels mots soient ordinairement ou rarement ensemble; même nous ne demandons pas mieux que l'union en
soit singulière; cela nous promet des pensées, oa neuves, on rares, ou fines. Mais vous vous mêlez de faire le grand esprit, d'avoir besoin de cette singularité d'union dans vos idées , et consëquemment dans vos mots; et cela ne vous procure que des pensées inintelligibles, oa qui peignent les choses autrement qu'elles ne sont , ou qui j ajoutent des finesses qu'oD n'y trouve pas. Pensez donc avec netteté, justesse, etc. Oh! voilà des reproches sérieux, raisonnes et raisonnables, pourvu qu'on en prouve la justice.
Et comment la prouvera-t-on? En examinant diaque pensée, en voyant si elle s'entend; car il faut qu'elle soit nette et claire. Après cela, est-elle trop allongée, 00 ne l'est-elle pas? Pourrait-on la former avec moins d'idées qu'il n'en entre dans sa composition, et par conséquent, l'exprimer avec moins de mots, sans rien ôter de sa finesse et de l'étendue qu'elle embrasse? Ensuite, est -elle vraie? L'objet qu'elle peint, regardé dans ce sens-là, est-il conforme au portrait qu'elle en fait?
Par exemple ; L'esprit est souvent la dupeducœur. C'est M. de La Rochefoucauld qui l'a dit. Supposons que cela ne fût dit que d'aujourd'hui par quelque auteur de nos jours. Ne l'accuserait - on pas de s'être exprimé dans un style précieux ? Il y a bien de l'apparence. Pourquoi, s'écrierait un critique, ne pas dire que l'esprit est souvent trompé par le cœur, que le cœur en fait accroire à l'esprit? C'est la même chose.
Non pas, s'il vous plaît, lui répoodrais-je, vous n'y
(îtes point; ce n'est plus là la pensée précise de l'aaleur; VOUS la diminuez de force, vous la faites baisser. Le style iJe la vôti-e, puisque vous parlez de style, ne vous exprime qu'une pensée assez commune; le style de cet auteur nous en exprime une plus particulière et plus fine, et nous peint mieux ce qui se passe quelquefois entre le cœur et l'cspril. Cet esprit , simplement trompé par le cœur, ne me dit pas qu'il est souvent liompé comme un sot, ne me dit pas même qu'il se laisse tromper. Nous sommes souvent Lrompt^^Â, sans mériter le nom de dupes; quelquefois on nous en fait habilement accroire, sans qu'on puisse nous reprocher d'être de facile croyance. Or, cet auteur a voulu nous dire que souvent le cœur tourne l'esprït comme il veut; qu'il le fait aisément incliner à ce qui lui plaîl; qu'il lui Ole sa pénétration , ou la dirige à son profit; enfm qu'il le séduit et l'engage à être de U)ii avis , bien plus par les charmes de ses raisons que par leur solidité. Cet auteur a voulu nous dire que l'espiita souvent la faiblesse , en faveur du cœur, de ia.ire passer pour raisonnable , pour possible , pour vrai , ce qui ne l'est pas ; et le tout, sans remarquer qu'il a oette iaible$se-là. Voilà bien des choses, que l'idée de dupe renferme toutes, et que le mot de cette idée exprime toutes aussi. Or, si l'idée de l'auteur est juste, que trouvezvous à redire au signe dont il se sert pour exprimer cette idée ' ? § Il y a des gens qui, en faisant un ouvrage d'es-
■ Que trouvei'VOUi a rtdire au ligne dont il le jert pour erpri-
prit, ne saisissent pas toujours précisément une certaine idée qu'ils voudraient joindre à une autre. Ils la cherchent^ ils Tout dans Tinstinct, dans le fond de râme^ mais ils ne sauraient la développer. Par paresse, ou par nécessité, ou par lassitude, ils s'en tiennent à une autre qui en approche, mais qui n'est pas la véritable^ et ils l'expriment pourtant bien, parce qu'ils prennent le mot propre de cette idée à peu près ressemblante à l'autre , et en même temps inférieure.
§ Si Montaigne avait vécu de nos jours, que de critiques n'eût-on pas faites de son style! Car il ne parlait ni français, ni allemand, ni breton , ni suisse ^ il pensait et il s'exprimait, au gré d'une âme singulière et fine. Montaigne est mort \ on lui rend justice \ c'est cette singularité d'esprit , et conséquemment de style , qui fait aujourd'hui son mérite. La Bruyère est plein de singularités. Aussi a-t-il pensé sur l'âme , matière pleine de choses singulières. Combien Pascal n'a-t-il pas d'expressions de génie ! Qu'on me trouve un auteur célèbre ayant approfondi Fâme, et qui, daus ses
mer cette idée? Tout ce morceau sur le style est un deTeloppement paradoxal , parce qu'il est outre , de ces deux Ters de Boileau :
Ce qve Ton cosçoit bien s*énoiicc cUircaent, £t Icf mots pour le dira arrirent aûcmenl.
On s^aperçoit trop, d^ailleurSi que MariTaux défend sa propre cause, et cherche k se justifier de quelques reproches qui lui ont été prodigués souTent par Tenyie et répétés par la routine , mais qu^il a mérités aussi quelquefois.
peintures de nous et de nos passions, n'ait pas le stjrle
singulier.
§ Je ne suis pas surpris qu'il y ait des gens qui critiquent impoliment, malhonnêtement, injurîcusefflent, et qui aient recours à ce moyen honteux pour donner quelque d<^bit à leurs livres -, il y a de mauvais sujets dans tous les mtîtiers, si métier peut se dire ici. Ce qui me surprend, c'est que des Approbateurs puissent accorder un passe-port aux insultes de ces gens- ]à , et les laisser maltraiter d'honnêtes gens , qu'one critique, de quelque part qu'elle vînt, honorerait toujours, si elle était décente; et quigàdi^faut de tout autre nitnte,ont cela du moins de respectable , qu'ils n'ont jamais eu de l'esprit contre personne , tout aisé peut - être qu'il leur sciait d'en avoir, même du plus cruel , sans impolitesse , si le plaisir de faire du bmit aux dépens des autres pouvait être du goût d'un honnête homme.
Je lus l'autre jour ces mots dans je ne sais quel livre où l'on parlait d'un auteur : Son style est ridicule j il faut le dire hautement. Je demande si ce n'est pas là parler d'une manière ofiénsante. De raison , il ne saurait y en avoir dans un pareil ^rbiage ; je viens de le prouver. On n'y voit donc qu'une insulte, et une insulte en pure perte pour la raison. Et cette insulte, d'où arrive-t-elle jusqu'à la personne sur qui elle tombe P De l'endroit même par où doivent passer toutes les critiques, pour être purgées de ce qui peut blesser l'honnêteté; en un mot, de chez
TApprobatenr ', de chez celui à qui la loi a confié le soin de vous garantir de toute offense à cet égard.
Le Voyageur dans le Nouveau Monde.
§ Parmi tous les pays connus, il n en est point assûrement de si curieux que celui que j'ai découvert. Je rappelle nouveau monde, ou autrement monde vrai , et je vais en donner la relation la plus exacte que je pourrai.
Par ce mot de monde vrai , je n'entends pas un monde plus réel que le nôtre, plus véritablement existant -, car de ce côté-là , ce me semble, il n'y a rien
* En un mot, de chez V Approbateur. II nVst personne qui, par la seule vue de quelque ancienne ëtlition, n*ait pu se faire une id^ des fonctions de V Approbateur. Il ëtait, k Tëgard de tout ce qui s^impriroait , charge à peu prés de la même mission que le censeur dramatique de nos jours, à IVgard des ouvrages destines au thëâtre. U Approbation , quMl ne faut pas confondre arec le Privilège du roi y commençait habitueUement par ces mots ; J'ai lu, par ordre dé monseigneur le garde des sceaux, un manuscrit intitulé, etc. Il est trés-curieux de Toir ici Mariraux , cet esprit si juste, cet homme si indépendant, réclamer plus de se'vëritë de la part de V Approbateur. Cest un VŒU qu^aucun homme de lettres ne forme aujourdliui ; mais c^cst que les temps sont bien changes. Le public, plus ëclairë, revendique avec raison le droit de censurer seul tout ce qui s'ëcrit; car tout ce qui sMcrit est toujours â son adresse. Toute autre cen* sure est désormais illëgitime, inutile, et même dangereuse; elle ne pourrait être établie ou subsister qu^en haine de la liberté , et non pour veiller aux intérêts des auteurs, qui, s^' 1s sont toujours envieux les uns des autres, par un vice endémique à leur race ; met* tent du moins maintenant plus de décence qu^autrefois dans leurs relations mutuelles.
m qu'ils soient ou moins niéd
ses, ou moins fons que îes lie
Us sont nés avec tous nos vice
nous qu'en un seul point, qui
absolument d'autres liomincs ;
semble, ils se montrent loujo
Tert, an lieu que la nôtre est t
Ainsi ilonc, en vous peignai
trouvés, je vais vous donner I
faux avec qui vous vivez, je vai
portent. Vous savez ce qu'ils
ce qu'ils sont ; vous ne connaisse
allez la voir, pour ainsi dire, a
vaut bien la peine d'être consi
pour n'être point la dupe de ce
et que vous prenez pour le vi!ri
SEPTIÈME FEI """ ' " ri^m- dans le
DU PHILOSOPHE. 45i
dégoûter d'eux. Je ne me soucierai plus de leur commerce. Je m'occupe aujourd'hui du soin de mériter leur estime ; il m'est doux de l'obtenir, ou de croire l'avoir obtenue -, mais je n'en voudrai plus alors. Je perdrai celle que j'ai pour eux, et qui pourtant m'est agréable; mon cœur et ma raison rompront avec eux. Ne serai-je pas bien avancé ? Non ; laissez-moi comme je suis; ma conditiou dans ce monde est de jouir, et non de connaître. Je sais bien en gros que les hommes sont faux-, que dans chaque homme il y en a deux, pour ainsi dire, l'un qui se montre, et l'autre qui se cache. Celui qui se montre, voilà le mien aujourd'hui; voilà celui avec qui je dois vivre, A l'égard de celui qui se cache , sans doute il aura son tour pour être vu ; car enfin il faudra que tout se retrouve. L'ëtemité des temps n'est pas toute consacrée au mensonge. Mais ne dérangeons point l'ordre des choses , n'anticipons point sur les spectacles. Si, de même que nos corps sont habillés , nos âmes à présent le sont aussi à leur manière , le temps du dépouillement de nos âmes arrivera, comme le temps du dépouillement de nos corps arrive quand nous mourons ; mais pour aujourd'hui je m'en tiens k ce que je vois ; gardez vos découvertes , je ne vous les envie point , et je vous crois même fort à plaindre de les avoir faîtes.
Moi ! point du tout; vous vous trompez. Je ne saurais vous exprimer le repos , la liberté, l'indépendance dont je jouis. Je n'ai jamais été si content, je ne me suis jamais diverti de si bon cœur, que depuis ma dé-
""'"^ i"; i:iiif,'iii-ur insupporta ■l™nLie, dc„,cla„c„|ie;,„, leur, croyez-m'en sui mon ct| TCï à pri%enl rcs.irdL-r les cl, goiilpourlccomnUTti.deslio leu» idée q„e vous vo„,)ii,e, "ers lous les inlcWls, loules 1 idée vous remue; vous fies co voudrai! pas qu'on J„i prouva ""«■"M*,u„eperr,d«,etq,
■i-uorcr ce qu'elle esl, ne me d( complc;je„'e„p„j„i^p^^j
Jiu pour elle; TOUS m'oieriez se, je trouve à l'aimer, pour me do I aimer encore, loul indigne qu.
Mais ici, il n'j aura rien de to sen iront; ïoiro amour vans qui le regrettiez i et, à la place du, aujourd'hui,, ons aurez le plaisi, ■l«»sce.leoccasio„-ci,c„esl„n
douleur de voir que les hommes les trompent; qui de la douleur passent à Tindignation contre ces hommes, de l'indignation vont à la haine , et sont enfin conduits en droite ligne à une misanthropie où ils achèvent tristement de vivre, comme s'ils voulaient se punir des torts que les autres ont avec eux. Cela n'est pas raisonnable , et c'est aussi ce qui ne vous arrivera pas. Je vais instruire votre esprit, sans affliger votre cœur; je vais vous donnerdeslumières, et non pas des chagrins -, vous allez devenir philosophe, et non pas misanthrope. Le philosophe ne hait ni ne fuit les hommes, quoiqu'il les connaisse *, il n'a pas cette puërilité. Sans compter qu'ils lui servent de spectacle, il est lui-même, en sa qualité d'homme, uni à eux par une infinité de petits liens dont il sent l'utilité et la douceur ; seulement il les tient toujours si aisés à rompre en cas de besoin^ que son âme en badine, et n'en est jamais gênée. Ce que je vais vous dire vous apprendra à badiner des vôtres, à n'en point avoir de plus incommodes.
Ainsi, ne craignez rien; il ne sera ici question qu'autant que vous le voudrez bien, ou de votre maîtresse, si vous en avez une, ou de vos amis, ou d'aucun de ceux avec qui vous vivez , et à qui le sang et l'amitié vous lient. Je n'ai point de faits à vous révéler contre ces gens-là. Je n'ai à vous donner qu'une simple relation de mon voyage dans un monde que j'aurais pris pour le nôtre, sans une seule chose qui le dislingue, c'est-à-dire, l'étonnante naïveté avec laquelle les hommes y expriment ce qu'ils pensent. Lisez ma relation, ne fût-ce que pour vous amuser.
Je n'avais encore que vingt -sept à vingt-huit ans, quand j'appris, par une lettre tombée entre mes mains , qa'on me faisait les deux plus craelles perfidies que pût essuyer un homme de mon âge. C'était mon meilleur ami qui écrivait cette lettre à une femme que j'adorais. Sans doute qu'il m'en écrivait une en même temps , et qu'il se méprit d'adresse sur les deux lettres. Celle que je reçus était courte ; en voici les termes :
« Le chevalier (c'était moi ) va demain à deux lieues
« de Paris, voir notre ami D H en reviendra le
« soir. On m'apporte un billet de lui , où il m'invite « à être de la partie. Je vais lui répondre que je le « veux bien; mais c'est sans conséquence , et demain « matin je serai malade. Je n'ai garde d'y manquer, ce Ne badinons pourtant point là -dessus; car j'irai « passer la journée avec vous, marquise; et si on > « meurt de plaisir, je n'en réchapperai pas. Que j'ai tt d'obligation à D.... de ce qu'il est à la campagne ! « Que j'aime le chevalier de l'aller voir ! Que je le a trouve aimable de croire qu'il a votre cœur, de ne « savoir pas que je vous adore , et que vous le voulez « bien ! A demain, belle marquise. »
Et par apostille :
« Si, par hasard, le chevalier ne partait pr.s dece main, il me serait inutile d'être malade; mais vous « n'auriez qu'à l'être pour lui , et vous porter bien « pour moi; je n'y perdrais rien. N'est-ce pas, mar- « quise? »
Je devins furieux à la lecture de cette lettre, et sans
m'amuser ni à soupirer ni À me plaindre, je sortis pour chercher mon perfide ami et lui arracher la vie ; projet digne d'un homme qui a perdu la raison. Je le trouvai chezl ui, pâle et tenant un billet de la marquise, par lequel elle l'informait de la mtîprise qu'il avait faile. Au premier re'gard que je jetai sur lui , il comprit bien de quoi il était question : Je sais ce qui vous amène, me dit-il ; vous venez de recevoir une lettre qui n'était pas pour vous, et vous êtes instruit. Oui, lui dis-je , sans daigner ajouter rien de plus. Sortons.
Il me suivit ; nous ailAmes nous battre. Je le blessai , il tomba ; et comme il venait du monde, je m'enfuis, et te laissai nageant dans son sang. De là , je me hâtai de retourner chez moi, pour y donner quelques ordres et y prendre quelque argent. Après quoi, je partis, le désespoir dans le cœur, et croyant avoir tué mon adversaire, dont je me reprochais la mort, tout indigne qu'il était de vivre. Je quittai la France, et me mis à voyager dans les pays étrangers , où je reçus des nouvelles de mon affaire , bien meilleures que je n'en attendais.
Mon adversaire n'avait été que blessé. Ceux que j'avais vus venir h nous, au moment où je pris la fuite, lui avaient donné du secours; il était parfaitement guéri; il avait tu notre combat, et s'était dit blessé par un inconnu avec qui il avait pris querelle. On me mandait encore que , pendant qu'on avait travaillé k le guérir, la marquise, qui était veuve, avait épousé un jeune homme de bonne maison. Je connaissais ce jeune homme; il n'était pas riche, et la
marquise avait presque subitemeQlfaitsa fortune. Tont cela me fut fort iotUOt-rent -, mon amour s't^laît t^piiùé pour elle. Il m'en était resté seulement une tristesse de ne savoir plus à qui je pourrais désormais me fier, après avoir été trahi par les personnes qui m'avaient, été les plus chères, et dont j'avais le plus estimé le caractère.
11 ne tenait donc qu'à moi de revenir en France ; mais je sentis que j'avais encore besoin d'en être absent quelque temps, cl que je n'étais pas assez fort pour revoir si tôt les lieux où j'avais éprouvé tant de malheurs. Je restai dans la ville oiî j'étais alors. J'y avais fait quelques connaissances , avec lesquelles je lâchais de me distraire du souvenir de mon aventure.
Parmi les personnes que je voyais quelquefois , se trouvait un homme de distinction, étranger comme moi , âgé à peu près de cinquante ans , de très-bonne mine, et de la plus belle physionomie du monde. Il me paraissait avoir beaucoup d'esprit et de raison. Je m'empêchais de l'aimer; car je ne voulais plus avoir d'amis. Cependant je préférais sa compagnie à celle des autres ; et de son côté, malgré la diûerence des âges, il semhlait se plaire avec moi. Nous étions souvent ensemble, etjen'avaispu me dispenser démanger une ou deux fois chez lui.
Je pars après demain pour ma campagne, me ditil un jour que nous nous promenions ensemble; voa- ]ez-vous y venir? Vous n'avez pas de grandes affaires ici, je pense; et nous y passerons huit jours, plus ou moins, suivant le goût que vous y prendrez. J'y con-
senlis. Il me te proposait de si bonne grâce, qu'il n'y eut pas moyen de s'en défendre ; et je lui promis de me tenir prêt pour le jour qu'il avait arrêté.
Il y avait déjà trois ou quatre jours que nous étions à celte campagne, quand il me dit : Je vous surprends quelquefois dans des tristesses que je crois étrangères à votre caractère ; il faut que vous ayez des chagrins. Je n'ai pas la curiosité de les savoir^ mais j'aurais une extrême envie de vous être bon à quelque chose , et souvent on se soulage k dire ses peines aux gens qui nous aiment. L'air sincère avec lequel il me tint ce discours me toucha; je n'y résistai point. Oui, lui dis-je, vous ne vous trompez pas, j'ai des chagrins. Us sont d'une espèce à pouvoir se dire ; et quand la prudence m'engagerait à les cacher, je suis persuadé que je ne risquerais rien k vous les déclarer. Je suis charmé que vous pensiez ainsi, me dit-il -, et vous me rendez justice. De quoi s'agit-il ?
Là-dessus, jeluî fis le récit de mon aventure, qu'il trouva aussi cruelle qu'elle l'était eu effet. Mais ce qui me décourage le plus dans tout ce que je viens de vous dire, ajoutai -je en fmissant, c'est qu'après ce qui m'est arrivé, je sens que je n'oserai plus aimer personne, et qu'ainsi je dois me condamner à m'ennuyer toute ma vie. Ce n'est pourtant pas le plaisir d'avoir de l'amour que je regrette ; on vit bien sans cela ; on n'a que faire de ihaitrcssepourâtre heureux. Mais du plaisir d'avoir un ami , comment s'en passer? N'estce pas être seul dans ce monde, que de n'y avoir pas un cœur k qui l'on puisse ouvrir le sien ?
Pas un! ah! c'est trop dire, me r^pondit-)l. Lesbonnêlcs gens sont rares, j'en conviens; mais il y en a. Par exemple, vous , monsieur, n'étes-voos pas un honnête homme? Ne vous garanti riex-vous pas pour tel? Ne scntes-vous pas bien que vous êtes incapable d'une perfidie? Le fond de mon cœur m'en assure, lui dis'je ; mais cependant je pardonnerais à qui craindrait de se fier à moi, c-L dirait , en m'csaminant : U me parait honnête homme, et pent-éire me Irorapé-je. Oui, quoique sa méfiance fût injuste, je dirais à mon tour : Il est vrai qu'il a lorl avec moi; mais pareille méliancelui a déjàfaitailleurs éviter tanlde pièges! il a eu raison de se tenir sur la réserve avec tant d'hommei J qu'il a trouvL-s faux, et dont il avait aussi bonne opinion que de moi ! C'est sagesse à lui de ne pas se livrer plus à moi qu'aux autres; il ne saurait me connaître mieux qu'il a cru les connaître. Les hommes se contrefont si bien, qu'il n'y a rien de sûr avec eux.
Seriez-vous curieux, me dit-il , d'en connaître qui ne se contrefont point? Oh! très-curieux, répondisje; mais oij sont-ils? En avez-vons vu de pareils? Oui , me dit-il \ j'ai passe une partie de ma vie avec eux , et ce sera parmi eux que je mourrai. Tel que vous me voyez, ajouta-t-il, j'ai beaucoup voyagé; j'ai fait bien des découvertes; et cdle dont je vous parle, quand on est bien conduit , ne demande pas un long voyage. Voulez-vous que j'en recommence un pour vous ?
Si vous (?tes aussi libre que moi, lui dis-je, et que rien ne vous retienne ià, j'accepte votre offre, et
nous partirons quand il vous plaira. 1\ n*y a point d'homme plus indépendant que moi , me réponditil; je suis un étranger qui n'ai ni femme ni enfans; je ne me suis arrêté en ce pays-ci que pour y être tranquille. J'y loue cette maison de campagne où nous sommes, et celle où je loge en ville; il m'est aisé de les quitter toutes deux. Mon bien ne m'oblige à aucune résidence; mes revenus se portent partout; et je suis tout prêt à vous tenir parole. Retournons demain à la ville; nous nous y fournirons des choses nécessaires pour notre voyage, et nous fixerons le jour de notre départ. Mais en attendant, ajouta-t-il, il ne vous sera pas inutile de lire une assez ample relation que j'ai faite de tout ce que j'ai vu dans le monde où je vous conduirai ; venez , elle est dans mon cabinet, et je vais vous la donner tout à l'heure.
Nous allâmes la prendre ; et il avait raison de dire qu elle était ample; on aurait fort bien pu en faire trois ou quatre volumes. Après qu'il me l'eut mise entre les mains, il tira encore quelques livres fort rares, qui m'étaient inconnus, et parmi lesquels il y en avait un intitulé V Histoire du cœur humain.
Si l'historien, luidis-je, a possédé sa matière, ce doit être là un livre bien instructif. Nous l'emporterons avec nous, reprit-il; il faut que nous le lisions ensemble. Mettons-le à part aussi bien que ces autres livres. Vous y puiserez la connaissance des hommes avec qui nous vivons actuellement, et vous en ver-, rez mieux ce que ces hommes ont de commun avec ceux que nous allons trouver. Il est bon d*étre un peu
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ï^e je verrais quelque ehoseo ""■'leurs, cela allongeait noir, °° '"^'l"'" '"e faisait passe ' " »«» '-"es, et à réfléchir tan
mon aventure ; il me semble qu'on peut en effet vivre avec eux sans être leur dupe, et qu'il n'est pas si difficile de démêler ce qu'ils sont à travers ce qu'ils paraissent. C'est faute d'attention et d'expërience que je me suis trompé sur les façons de mon ami et sur celles de la marquise.
Vous songez à épouser cette femme-là, chevalier, et elle est aimable , je n'en disconviens pas, me disaitil souvent de l'air d'un homme qui s'inquiétait obligeamment de ce xqui m'arriverait. Il s'en inquiétait tant, il est vrai, que je devais sentir que c'était un jeu. Oui, j'avoue qu'elle est aimable, continuait-il; mais elle vous aime trop. Je n'ai rien vu d'égal à la contrainte où elle vous tient ; sa jalousie est insupportable, et je tremble qu'avec tout son amour vous ne soyez pas heureux avec elle.
Chevalier, je souffre votre ami, disait de son côté la marquise; mais je vous avertis que je le haïrai. Il faut absolument que vous l'aimiez plus que moi; car on ne vous voit ici que quand il veut bien ne vous point mener ailleurs.
Voilà de quelle manière ils s'y prenaient tous deux pour m'abuser ; et à présent que j'y songe, est-ce que cela ne signifiait pas qu'ils s'aimaient, et qu'ils travaillaient de concert à m'inspirer une confiance aveugle? Oii avais-je l'esprit alors? Car aujourd'hui je ne serais pas trompé. Les hommes sont faux; mais ce qu'ils pensent dans le fond de l'âme perce toujours à travers ce qu'ils disent et ce qu'ils font.
Vous n'en seriez donc plus la dupe ? me dit mon
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sont que par force , et vous vous apercevrez bien un peu (les efforts inutiles qu'ils font d'abord pour se déguiser.
C'était en allant à la ville qu'il me parlait ainsi ; et nous y arrivâmes un instant après. A peine y entrionsnous , que je vis de loin un homme qui avait la figure d'un jeune officier de mes amis, et qui paraissait me regarder attentivement.
Que signifie ce que je vois là? dis-je alors à mon guide. Je jurerais que cet homme-ci est de ma connaissance^ il ressemble trait pour trait à un jeune homme avec qui j'ai vécu dans notre monde, et que je ne crois pas d'humeur à voyager pour faire des découvertes 5 et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il me semble que celui-ci m'examine à son tour, comme s'il me connaissait aussi. Apparemment qu'il se méprend. Ne soyez point étonné de cela, me répondit mon guide *, il n'y a pas une figure d'homme ni de femme dans notre monde, dont vous ne trouviez ici une copie si exacte , que vous la prendrez pour Forigina]. Attendez- vous à ce que je vous dis là. Tout ce que vous avez connu de gens chez nous, vous croirez quelquefois les revoir ici trait pour trait, comme de leur part ils croiront vous connaître. Bien plus, c'est que tout ce qui se passe dans notre monde se passe ici. L'histoire du nôtre et l'histoire de celui-ci , c'est la même chose.
Quoi ! m'écriai-je, mon aventure avec la marquise s'est répétée ici, et il y a ua faux ami avec lequel une femme appelée la marquise de.... a trahi un homme
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je m y attendais. En un mot
pour la semaine prochaine et
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«pris-dWeje le mènerai chez
" ne lue l'enliveras
légères. Ah ! ah ! ah ! reprit le jeune homme en souriant aussi, je me connais, monsieur, et les dangers de cette espèce-là ne me regardent pas ; c'est moi qui les fais courir aux autres.