CINQUIÈME FEUILLE
Tki promis un rêi^e, je m'en ressouviens; mais c'est un rêve qui ne roule que sur l'amour. Ami lecteur, en vérité, cela peut se différer. Je me sens aujourd'hui dans un libertinage d'idées, qui ne peut s'accommoder d'un sujet fixe.
Je viens de voir l'entrée de I'Infante '. J'ai voulu
■ L'entrée de flicFAnTB. 11 s^agit de la très • jeuoe princesse dIEspagne, fille de Philippe V. Elle n^ayait que cinq ans et demi, lorsquVlle fut maride à Louis XV , alors àgë de quinze ans. Elle vint à Paris , fut logée dans cette partie du Louvre dont le jardin a retenu
qu'il contemple, c'est l'Iiomiiie i sieurs milliei-s d'iiomnies.
Au milieu de mes réflexions, j' savetier (|ui trav.iillait d'un sarg^:
sa houtique. De lumps en temps sur cette foule de gens curieux il critiquait ensuite leur curiosi lipaules d'un air de pitit!-. Il m'a ] près ce philosophe subalterne, e i'ornie pouvaient prendre des ii dans la télé d'un homme qui rac liers.
Je me suis approché. J'ai fait mandé un asile dans sa boutiq Comment! lui ai-je dit, vous que vous pouvez voir de si beili homme I
i>»™i; I ».'.. . il répondu , moi
appartient pas de voir ces beautés- là^ cela est bon pour vous autres gens qui^avez votre pain cuit , et qui avez le temps de consumer votre journée à ne rien faire. Voyez-vous; monsieur? quand on a de l'ouvrage qu il faut rendre, sous peine de jeûner sans en avoir envie, }e cheval de bronze marcherait de ses quatre pattes, que j'aimerais, mardi! mieux le croire, que de Fàller voir. Les fainëans ne valent rien à. suivre; c'est une compagnie qui n'est pas saine pour ceux-là qui n'ont pas le moyen d'être comme eux. J'interrompis ce discours d'un sourire.... Tenez, ajouta-t^il après, en se retournant, voilà quatre escabeaux dans ma boutique; je suis content comme un roi, avec cela et mes savattes , je m'en accommode à merveille, quand je ne m'amuse pas à regarder toutes ces braveries-là. Mais sitôt que je vois tant de beaux ëqwpages , et tout ce monde qu'il y a dedans, mes escabeaux et mes savattes me fâchent, je deviens triste, je n'ai plus de cœur à l'ouvrage. Pardi ! puisque Dieu m'a fait pour raccommoder de vieux souliers, il faut aller mon train, laisser là les autres, et vivre bon serviteur du roi et des siens; le reste n'a que faire de moi, ni moi du reste. J'en serai bien mieux, quand j'aurai été courir la prétantaine, et gagner plus d'appétit qu'à moi n'appartient d'en avoir ! Vous ne savez pas ce que c'est que d'être savetier; cela vous passe. Ce brute Socrate s'est arrêté là '; je ne lui ai rien répondu, sinon qu'il avait raison. La scène a fini par — - • - - ^. .
' Ce brute Socraie s'est arrêté là. La physionomie de ee brute
.|u-= .duiiiiiauuii un ]K'ii|)ie pour Vient pas précise'!» (■]![ <!<; ce i\u bien tles évL'nemens plus ou nie l'ont qu'elle est exposée là , et q imagination.
- i'^aHudm dire de tous côtés beau! etnuu qai lUais ttn princ mation daUs l'esprit du peuple, je et vtwi l'espèce d'argument qu'e vois-tu tout ce monde? c'est qi Tout ce que nous voyons là est fa dons bien, car assurc^ment cela d t|ne cela est beau!
U est ceitain que ces arcs de tri riens, et que c'était une décorati coup de dignité; mais, en dével cette populace, je voyais de pai cabaret, auxquelles peut-cire il ne
converties en chefs-d'œuvre, que d'être exposées dans quelque grande circonstance.
Tableaux de, Raphaël, disais -je encore en moimême, si vous étiez à la place de ces mêmes enseignes, j'aurais grande peur que vos admirateurs ne vous prissent pour ce que vous paraîtriez; je veux mourir si, en vous voyant, ils s'avisaient de vous deviner là. Hélas! combien est -il de mauvais tableaux parmi vous, qu'un coup de hasard, qu'une estime visionnaire qui a fait du progrès , vous a donnés pour frè- ' res! et à combien de vos frères a-t-on fait l'injure de ne les pas reconnaître, pour avoir paru trop tard, ou dans une occasion peu favorable !
En vérité , à cela près que nous vivons et que nous pensous , nous sommes tous des tableaux les uns pour les autres ; notre fortune va du moins comme la leur.
Tel est un Raphaël, un tableau du plus grand prix, je veux dire un homme né plein d'esprit et de talens. Si le hasard ou sa naissance l'a mal exposé, c'en est fait, il a beau nous voir, nous parler tous les jours; voilà notre discernement en défaut sur son compte. Rien ne nous avertit de ce qu'il vaut ; la médiocrité de son état l'enveloppe, pour ainsi dire, d'un nuage qui nous le dérobe; c'est un personnage inutile confondu dans la foule que nous méprisons. Il n'a ni biens, ni rang, ni crédit; voilà le fantôme qui nous frappe, à la place de l'homme que nou3 n'apercevons pas; voilà le masque qui nous caciieson visage; enfin, voilà le tableau, tout beau qu'il
^on. c£! sont ;,'ens d'fspiit, et ( monde, cjnî le pensent comme peut-être eu quelque peine à si mêmes; mais l'homme dont il opulence oa dans aa crédit qui qui a levé hbrs doutes. Us vouf Je o'ai pas d'abord pris cet hor est. Et vous vous écrierez : Voil, ilii tout; je vous l'ai dtji dit, il lioniieur-lâ. Il n'y a point d'inii ce soDt en cela de vrais dupes dont l'espiit est, pour ainsi dire térêl. C'est ce misi^rabie intérêt < souplesse à leur jiifjement, et q qu'un grand équipage, un grani une bonne table, sont du l'espnl de la vivacité et des bons mots.
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FRANÇAIS. 4f
titres moins superbes, mais plus aimables, plus touchants, et peut-être plus augustes-, c'était le bienfaiteur, Tami de chaque homme de la nation-, c'était le protecteur, Tespërance, Tamour et les délices du peuple, que Ton voyait passer '.
Rois, princes de la terre, ce n'est ni la garde qui vous environne , ni cette foule d'hommes soumis qui composent votre cour, ni vos richesses , ni votre vaste puissance, qui feraient mon envie. Ceux^qui, parmi vous, ne sont sensibles qu'à ces avantages, sont simplement des hommes riches, redoutables, puissans; ils ne sont pas rois. Assis sur le trône, ils ne régnent pas ^ je les vois dans le sein du bonheur sans qu'ils en profitent. Autant que leur vie a d'instans, autant, s'ils veulent, vont-ils goûter de plaisirs, mais des plaisirs vraiment dignes de leur rang, et dont le ciel n'a destiné l'abondance délicieuse que pour eux seuls. Rois, qu'est-ce donc que votre condition a de flatteur? quel est celui qui règne? quel est le prince qui jouit des vrais biens attachés au trône? C'est celui qui sait faire un généreux usage de la crainte et du respect ({ue la majesté de son rang inspire. Cette crainte et ce respect sont les moindres de ses droits, ou plutôt ils ne font que lui préparer ses véritables droits. Craint,
' L'amour et le* délices du peuple* Louis XV rëalisa ces brillans présages dans la première moitié de son régne ^ mais dans la dernière !
Sor les sombres conlenrs de œ truie taUeen U faot pessrr Téponge «m tirer le rideav.
il n'est encore que le maiire; aini**, le voila roi. Eh! comment l'aime-t-on? Comptez tous les sentimens de véntiratîon, d'estime, d'admiration, lous les mouvcmens de tendresse, de dévouement, de confiance, dont i'iiommc est capable; voiiii de quoi se compose l'amour qu'on a pouv un maître dans qui l'on est charmé de trouver n» roi , enfin voilà les trésors du rang suprême. Un accueil obligeant, un sentiment de bonté, un sourire, un geste, une parole, princes, ce sont là pour vous les clefs de ces trésors. Oui, soyez douK, alfaUes, généreux, compatissans, caressans dans vos discours, et vous êtes possesseurs de ces biais dont l'ambitioD a fait les grands hommes, et dont k peine ont-Us pa s'acquérir aae petite partie. .Quelqu'un que j'ai entendu parler alors d'an ton de voix extrêmement haut, a mis fin à mes réflexions. Là-dessus je me suis retoamë, et j'ai vu plusieurs hommes entourant un individu qui leur parlait avec beaucoup d'action. J'ai soupçonné qu'il y aurait là quelque chose pour moi, je me suis donc approché; je ne répéterai point ce qu'il disait. Il parlait de la dernière paix avec l'Allemagne et l'Angleterre ', il jetait les ministres dans des intrigues politiques,
■ // parlait de ta àeraitre paix avac V AlUmagne et f Angleterre. Que l'oD compire ce portrait du Douv«lU>tc politiqjc avec ceux du mime penonnage igui ont A£ tracta par La Bruyère et par MoDteH|uiea dam >ei Laitrei penanet, et l'on laura gre à Marivaui d'aTuir encore trouvé quelque) traits plaiuni et nalurcla, après r.n grandi peintrea. Lapaiidonl Util ici quation fut conclue à Vienne fB 1745.
il s'étonnait de leur habileté-, et je remarquai qu'insecsiblement la dignité du sujet étourdissait cet honme, qu'elle réfléchissait sur son âme, et la rendait d'un sentiment d'élévation personnelle. De la façon dont cela se passait dans son esprit, je voyais que c'était lui qui se réconciliait avec les puissances, 01: plutôt, il était tour à tour l'Allemagne, l'An**ghterre, la Hollande et la France. Il avait fait la guerre , il faisait la paix. L'admiration judicieuse qu'il avait pour les ministres lui en glissait une de la même valeur pour lui-même. Bientôt le^ ministres et lui ne faisaient plus qu'un, sans qu'il s'en doutât. Je seatais que dans son intérieii^r il parcourait superbement un vasfe champ de vues politiques \ il exagérait sa matière avec volupté : c'était l'homme chargé des affaires de tous ces royaumes, car il était Allemand, Hollandais, Anglais, Français, il était tout, pour avoir le mérite de tout fiire. Quelquefois la difficulté des négociations nécessaires l'étonnait extrêmement^ mas je le voyais venir; i. n'y perdait rien à s'étonner, il en avait plus d'honceur à percer dans les voies quon avait tenues pour faire réussir ces négociations. U ne disait pas tout ce :{u'il apercevait; il lui suffisait d'être soupçonné d'une pénétration profonde, et de voir ses auditeurs avoier, dans un humble silence, qu il en savait plus qu'eux.
Quelqu'un de la baide, d'un amour-propre plus rétif et plus entendu cans ses intérêts , ne trouvait pas apparemment son compte k fournir son contingent d'étonnement pou- le discours de notre politi-
que : Un petit mot, monsieur, lui dît-il, de l'air dun homme qui ne se pale pas de babil, et qui a Inp d'esprit pour s'épouvanter de celui d'un autre; pnnez bien garde que ces ministres, que vous loœz tant, auraient pu dans telle occasion... Monsieur, ht répondit l'aulre en lui coupant la parole, je ne forte personne, et vous êtes libre d'en penser ce qu'il vois plaira; ce que j'ai dit n'en est pas moins juste. Le censeur, à ces mots, sourit d'un air incrédule, et te tut ; et moi, je dirais volontiers à tous les censeurs te son espi'ce : Messieurs, ne soyons point de cens qiï cherchent toujours querelle au mérite des belles cheses; louons ce qui est louable, et laissez Vd ce peLt profit d'orgueil que vous tronvez à critiquer.
Rien n'est plus vrai qu'un homme oisif se plaU !i disputer son estime à la conduite des personnes ei place; il entre dans les dégoûts qu'il prend pour elle certaine audace qui Iih ut, qui le venge de son peu de relief , de l'inaction cans laquelle il passe ta journée , et lui donne je ne sas quel air d'importance momentanée dont il s'amuse.
Mais je pense que je ferai bien de quitter la plumî; je sens que je m'appesantis. Otte feuille-ci a été relardée par des accidens qui r'arriveront plus dans la suite, mais qui pourraient Ken avoir cause la langueur que je crois sentir ici.