SIXIEME FEUILLE
Je m'amusais , Fautre jour, dans la boutique d^un libraire, à regarder des livres. Il y vint un homme âgé, qui, à la mine, me parut homme d'esprit grave; il demanda au libraire , mais d'un air de bon connais-^ seur, s'il n'avait rien de nouveau. J'ai le Spectateur, lui répondit le libraire. Là-dessus, mon homme mit la main sur un gros livre dont la reliure était neuve, et lui dit : Est-ce cela? Non, monsieur, reprit le libraire; le Spectateur ne parait que par feuilles , et le voilà. Fi ! repartit l'autre, que voulez-vous qu'on fasse de ces feuilles -là? cela ne peut être rempli que de fadaises', et vous ^tes bien de loisir d'imprimer de pareilles choses.
L'avez -vous lu, ce Spectateur? lui dit le libraire. Moi , le lire ! répondit-il : non •, je ne lis que du bon , du raisonnable, de l'instructif, et ce qu'il me faut n'est pas dans vos feuilles. Ce ne sont ordinairement que de petits ouvrages de jeunes gens qui ont quelques vivacités d'écolier, quelques saillies plus étourdies que brillantes, et qui prennent les mauvaises contorsions de leur esprit, pour des façons de penser
' Que Yculezr^ous qu'onfaise de ceê feuilles-la? cela ne peut être rempli que de fadaises. On reconnattra ici quelques-unes des idées que Paul- Louis Courier a dëveloppe'es depuis avec bonheur dans son fameux pamphlet des pamphlets ; c^est le même tour d^esprit et le même goût de fine plaisanterie qui ont fait la fortune du célèbre cl malheureux satirique de notre âge.
légères , délicates et cavalières. Je ne suis point curieux d'originalités puériles.
En effet, je suis du sentiment de monsieur, dis-je alors, en me mêlant de la conversation-, il parle en homme sensé ^ pures bagatelles que des feuilles! La raison , le bon sens et la finesse , peuvent-ils se trouver dans si peu de papier? Ne faut -il pas un vaste terrain pour les contenir ? Un bon esprit s'avisa- 1- il jamais de penser et d'écrire autrement qu'en gros volumes? Jugez de quel poids peuvent être des idées enfermées dans une feuille d'impression que vous allez soulever d'un souffle-, et. quand même elles seraient raisonnables ces idées , est-il de la dignité d'un personnage de cinquante ans, par exemple , de lire une feuille volante, un colifichet? Cela le travestît en petit jeune homme , et déshonore sa gravité ^ il déroge. Non , à cet âge-là , tout savant , tout homme d'esprit ne doit ouvrir que des in-folio, de gros tomes, respectables par leur pesanteur, et qui, lorsqu'il les lit , le mettent en posture décente -, de sorte qu'à la vue du titre seul, et retournant chaque feuillet du gros livre , il puisse ^e dire familièrement en lui-même : Voilà ce qu'il faut à un homme aussi sérieux que moi, d'une aussi profonde réflexion. Làdessus il se sent comme entouré d'une solitude philosophique dans laquelle il goûte en paix le plaisir de penser qu'il se nourrit d'alimens solides, dont le goût n'appartient qu'aux raisons graves. Eh bien ! monsieur , qu'en dites-vous? n'est-ce pas là votre pensée ?
Ce discours surprit un peu mon homme. U ne sa-
vait s'il devait se fâcher ou se taire ; je ne lui donnai pas le temps de se déterminer. Monsieur, lui dis-je encore en lui présentant un assez gros livre que je tenais, voici un Traité de Morale; le volume n'est pas extrêmement gros, et à la rigueur on pourrait le chicaner sur la médiocrité de sa forme ; mais je vous conseille pourtant de lui faire grâce en faveur de la matière^ c'est de la morale, et de la morale déterminée, toute crue. Malepeste! vous voyez bien que cela fait une lecture importante, et digne du flegme d'un* homme sensé. Peut-être même la trouverez-votts ennuyeuse , et tant mieux ; à notre âge , il est beau de soutenir l'ennui que peut donner une matière naturellement froide, sérieuse, sans art, et scrupuleusement conservée dans son caractère. Si l'on avait du plaisir à la lire, cela gâterait tout^ voilà une plaisante morale que celle qui instruit agréablement ! toat le monde peut s'instruire à ce prix- là. Ce n'est pas tant l'utile qu'il lui faut, que l'honneur d'agir en homme capable de se fatiguer pour chercher cet utile , et la vaste sécheresse d'un gros livre fait juste* ment son affaire.
* Cbaeun a son goût, et je vois bien que vous n'êtes pas du mien, me dit alors le personnage, qui se re-^ tira mécontent et décontenancé, et que peut-être notre conversation réconciliera dans la suite avec les brochures; excepté, sans doute, avec les miennes, qui peuvent ne le pas méfiter. Ce sera du moins avec celles des autres.
Quoi qu'il en soit, le mépris qu'il a fait du Spec^
tateur, sans le connaître, s\e. m'empêchera pas de donner la traduction du rêve que j'ai promis, tout frivole qu'en paraîtra le sujet aux personnes qui ressemblent à mon interlocuteur. C'est de l'amour qu'il s'agit. Eh bien! de l'amour^ le croyez-vous une bagatelle, messieurs? je ne suis pas de votre avis, et je ne connais guère de sujet sur lequel le sage puisse exercer ses réflexions avec plus de profit pour les hommes.
Dirai-je aux personnes qui n'ont pas daigné lire mes feuilles précédentes Torigine du r^ve en question ï'JNon; mon libraire me saurait mauvais gré de leur (iparguer l'achat des brochures qui peuvent les mettre au fait de celle-ci, s'ils veulent y être. Quant à ceux qui me lisent , ils se soaviendront que c'est un Espagnol qui parle.
• Je m'epdcnnis donc du sommeil le plus pro- • ' foad , et je rêvai que je me trouvais au milieu d'une s vaste campagne partagée en deux terres de diffé- « rentes natures. A droite , ce n'étaient que fleurs ■ odoriférantes, et qu'arbres fruitiers; mais ces fleurs « étHientBèdies-et fanées, et les arbres mouraient de « vieillesse. La campagne de ce côté me paraissait « abandonnée ; elle était devenue saprage. Pourquoi^ M disaÎ8-je,)aisse-t-on inculte un pa3r8 naturellement « si fertile!*
1 Alors, en jetant la vue un peu plus loin, je « découvris un palais. L'architecture en était noble « et majestueuse, les grSces s'y mariaient avec la ma- « jesté, et leur accord donnait à l'édifice un aspect « touchant et respectable.
« Je jugeai par quelques ruines que ce devait être « un ancien monument, et je regardais avec applicaa tion, quand, au travers de quelques arbres, il paie rut une femme dont la beauté me surprit. Cepen- « dant je remarquai quelque tristesse sur son visage^ « elle sourit en me voyant, et je m'avançai respec- « tueusement vers elle , pour lui demander où j'étais.
« Jeune homme, vous êtes en peine, me dit-elle, « et vous ne comprenez rien à tout ce que vous a voyez. J'allais vous prier de m'instruire, lui réa pondis-je. Je le veux bien, repartit-elle. Vous voici « dans les terres de l'Amour ^ ce palais antique est sa « demeure, et moi, je suis l'Estime, compagne in- « séparable de ce dieu.
a De grâce, expliquez -moi, lui dis-je, ce que site gnifient ces arbres, ces fleurs fanées, dont l'odeur tt me réjouit encore. Cette terre me paraît excellente, « pourquoi ne la cultive- 1- on point? Ce n'est plus « qu'un désert-, l'Amour manque-t-il de sujets?
« Tout ce que vous voyez, me dit- elle, n'est fait « que pour votre instruction ; c'est une image des V eifets que produisit autrefois l'Amour chez les hom- « mes. Cette terre figure leur âme^ ces fleurs et ces « arbres , sont les vertus que l'Amour y faisait naître -, a l'état mourant dans lequel vous paraissent toutes ft ces choses, vous marque qu'elles sont anciennes. « Cette terre ne produit aujourd'hui ni fleurs fraia ches ni arbres nouveaux ^ c'est que l'Amour ne H règne plus parmi les hommes, et qu'il n'échaufle 9- 4
5o LE SPECTATEUR
(c plus leur âme da goût des yertns qu'il y faisait geru mer autrefois.
« Remarquez tous ces arbres fruitiers de différenu les espèces ; ils sont le symbole de la noblesse , de <c la gcnérositë et de la sagesse des sentimens dont T A- « mour ornait le cœur des plus grands personnages.
(c Parmi ces arbres, vous en voyez quelques-uns « dont il semble qu on ait arrache quelques racines ; « ces racines arrachées signifient les vices que TAa mour a détruits dans ces grands hommes, ou bien « expriment ce qu'il a retranché de vicieux dans des (C sentimens mal réglés , qu'il a rendus plus humains (C et plus louables.
« Regardez cet arbre plus haut que les autres , et <( dont, en quelques endroits, on a coupé les racines; tt il figure les vertus d'un jeune héros , qui dut à son « attachement pour une aimable et vertueuse perce sonne l'estime et Fadmiration que son siècle eut « pour lui. Avant que l'Amour l'eût assujetti sous ses « lois, la grandeur de sa naissance lui inspirait un « noble orgueil-, mais un peu d'excès dans cet oru gueil en altérait la dignité. Ce héros était gênent reux, quand il s'ollVait des occasions de l'être; mais tt il ne savait pas encore chercher ces occasions pré- <i cieuses; il aurait craint de trahir son rang s'il les « avait prévenues; il envisageait un air prévenant u comme un abaissement dans ses pareils, et il aurait u cm s'humilier en se rendant aimable. Il n'esti- « mait, il ne mettait encore au nombre des hommes, fi que ceux (jui, par leur naissance, pouvaient ou
FRANÇAIS. 5i
« rapprocher, on lier commerce avec lui. Cétsàent « aussi les seuls quMl obligeait, parce qu'il n'imagi- « nait de reconnaissance flatteuse que la leur ; c'était « au rang de celui sur qui tombaient ses bienfaits, « que se mesurait le plaisir qu'il avait à les répandre, ce II méconnaissait la misère la plus touchante, dès « que le malheureux qu'elle accablait était un homme « obscur, qui n'eût offert à sa vertu qu'un exercice « ignoré et sans faste. Ce n'était pas qu'il ne fût na- « turellement sensible ; mais sa fierté n'admettait rien « de généreux que ce qui était superbe, et voulait « trouver dans les sujets un vain éclat qui les ajustât a à elle, et, pour ainsi dire , justifiât l'intérêt qu'elle « y daignait prendre. Ce héros était plei|i de valeur « dans les combats, mais d'une valeur aveugle, suce jette à se souiller d'un sang respectable, du sang « d'un ennemi vaincu. Quand il récompensait un « service, ce n'était que l'action qu'il payait^ il ne « joignait pas à la récompense cette aimable façon de « donner, seul salaire vraiment digne de celui qui c( a mérité qu'on lui donne ^ il était équitable, et « n'était pas également bon.
(( Dès qu'il aima, ce ne fut plus le même homme; « le désir de mériter celle qu'il aimait, fit disparaîcc tre tous ses défauts; l'Amour purifia sa valeur ce et sa fierté de cet excès qui les déshonorait toutes « deux. Tout l'empire retentit bientôt du bruit de ses « vertus '.
■ Tout l'empire t^tentit bientôt du bruit de ses vertus. Il y a Jiea
a Je ne vous dirai rien des autres arbres , me dit « alors cette femme-, parcourez dans votre imagina- « tion les vertus les plus éclatantes, ces arbres les « représentent toutes. A Tégard de ces fleurs, dont « le nombre est presque infini , elles figurent de bon- « nés qualités, d'un prix peut -être égal aux vertus u des grands personnages, mais que la condition de « ceux qui les durent à TAmour , rendit moins bril- « lantes et d'une importance plus médiocre. Pour tt vous en donner une légère idée, ce sont des ivro* t( gnes devenus sobres , des débauchés devenus sages, « des avares faits généreux, des menteurs corrigés « de leur vice par la honte de devenir méprisables, tt des brutaux ramenés a un caractère plus doux et « plus sociable ^ c'est une jeunesse impudente, rendue « modeste et respectueuse ] ce sont des fainéans devett nus laborieux, des hommes sans foi, sans probité, tt transformés en gens d'honneur; ce sont d'habiles tt gens dans les arts, à qui l'Amour inspira de l'é-
de croire que ce portrait t]*UD jeune prioce , humanise' par Tamour y est celui de Louis XIV, qui, dans ses premières années, annonçait un caractère indomptable et un orgueil dont les excès faisaient tout craindre. Son amour pour madame de La Vallière ope'ra un heureux changement dans ses mœurs et dans ses manières. Si la mémoire de ce grand roi attire encore quelques rc]>roches de la poslérkë, on convient du moins que nul souverain ne sut mieux concilier la dignité de son rang avec Tamabililé delà vie prive'e; il mettait plus de grâces encore que de noblesse dans ses relations intimes ^ il était bon maître, aflaUe pour tous ceux qui avaient occasion de rapprocher. Saint-Simon , qui nVst point ftuspecl, lui rend pleine justice à cet égard.
« mulation, et qui crurent leurs maîtresses dignes de « la gloire d'avoir des amans illustrés par de grands « talens: ce sont même des coquettes dont F Amour a « reforme les manières, qu'il a guéries de cette insa- <( tiable avidité de plaire, et qui oq^ senti qu'une « pudeur scrupuleuse était le plus aimable trait d'une a femme, qu'il est honteux de débauclier les cœurs « et glorieux de les attendrir ; enfin , vous voyez dans tt ces fleurs une infinité de vertus moyennes et doa mestiques.
(c Mais avançons vers ce palais qui a frappé vos « regards; il est temps que vous connaissiez l'Amour <c et sa suite , que vous appreniez ce qu'était autre- « fois son règne» par quelles actions éclatait le pence chant dont il liait les âmes, et comment s'aimaient c( les deux sexes. Nous descendrons dans les jardins ic de l'Amour -, vous y verrez des amans , vous y verrez « du moins des figures qui vous instruiront «lutant « que ferait la réalité. Quand vous aurez visité ce a canton où nous sommes, on vous conduira dans « cette autre terre que vous avez remarquée, diffé- « rente de celle où vous êtes. Là, vous verrez un « monstre qu'on appelle aussi Amour '; mais mar-
' Làf vousverrez un monstre qu'on appelle autsi Amour, Toutes ces allégories, à propos d^une passion si uaturelle que celle de Tamoar, nous paraissent aujourd'hui peu piquantes; mais elles plaisaient du temps de Marivaux , et s*il a fait ce sacrifice au goût de ses contem • porains, on n*a pas lieu d'en être ëtonnë, puisque Montesquieu luimême Ta fait dans son Temple de Gnide,
« chonSf et songez à profiter de tout ce qu^on ya « vous montrer. »
Dans la Feuille suivante, je donnerai le reste du rêve, et j'espère que ce qu'il a de curieux fixera Fat-
lention de met lecteurs.