‹ OEuvres completes de MarivauxChapitre 8 sur 49 · SEPTIÈME FEUILLE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME FEUILLE

SoupçonNERATT-oiff uu coutcmplateur des choses humaines, un homme âge, qui doit être raisonnable, tranchons le mot, un philosophe ; le soupçonneraiton de s'être dégoûté d'écrire , seulement parce qu'il y a des gens dans le public qui méprisent ce qu'il fait? Yoilà pourtant l'origine de mon dégoût; n'est-ce pas là un louable motif de silence? quelle misère que l'esprit de l'homme !

Je croyais n'être plus vain ; mais je vois bien que je n'ai changé que de façon de l'être. 3\ii cependant fait ce que j'ai pu pour guérir de ma vanité; mais tout ce que mes efforts ont opéré contre elle, c'est que de courageuse qu'elle était autrefois, elle est devenue lâche; nos faiblesses, combattues sous une figure, nous échappent sous une autre. 11 n'est pas question de les détruire; il s'agit de quelque chose de plus pénible et de plus glorieux, c'est de les poursuivre sans cesse.

Oui , messieurs mes critiques, vos mépris m'avaient découragé; mais, comment découragé? c'était par une vanité mécontente que j'avais discontinué d'écrire; souffrez donc que je recommence; je compte

encore sur vos mépris , et je vais m'en servir comme d^une recette contre celte vanité dont je croyais être défait, et qui reparait métamorphosée en dégoût. Courage , messieurs , c'est pour une bonne œuvre que je vous sollicite ; j'étais tout triste de vous déplaire , parce que cela m'ôtait Thonneur d'avoir de Fesprit avec vous. Que je voiis aie l'obligation de ne me plus soucier de cet honneur-là. Allons, ne vous relâchez pas*, critiquez bien, critiquez mal, n'importe lequel des deux; mon profit, ou le vôtre, s'y trouvera toujours. Si c'est bien , je dirai que le ciel vous le rende , je vous regarderai comme mes bienfaiteurs , j'avertirai le public de la justesse de vos préceptes; si c'est mal, je tâcherai de vous induire à penser plus juste, j'y contribuerai de toutes mes forces, j'arrêterai les progrès de vos erreurs , afin de vous épargner le plus de torts que je pourrai; voilà ma charge. A l'égard de ces critiques qui ne sont que des expressions méprisantes, et qui, sans autre examen, se terqdinent à dire crûment d'un ouvrage, cela ne vaut rien, cela est détestable, nous serons bientôt d'aôcord là -dessus, et je vous ferai convenir sur-le-champ que ces sortes de raisonnemens à leur tour ne valent rien et sont détestables ; qu'un habile homme, après avoir lu un livre , peut bien dire : // ne me plaît pas, mais ne décidera jamais qu'il est mauvais, qu'après avoir comparé ses idées à celles des autres ; à moins que , tout homme éclairé qu'il est, vous ne lui supposiez une audace, une présomption qui tient ses lumières en échec, et ([ni, pour l'ordinaire, est la marque

d'un esprit borne ou mal rdglë. Car plus on a d'esprit, plus on voit de choses, et pour lors on dëméle, on aperçoit tant de sentimens diffërens, tant de goûts qui peuvent combattre ou balancer le nôtre, qu'avant que d'avoir pesé le plus ou moins de valeur qu'ils ont tous, on est bien long à se prouver qu'en tout genre ce qui ne nous plaît paft ne doit raisonnablement plaire à personne.

Ah ! que nous irions loin , qu'il naîtrait de beaux ouvrages ' , si la plupart des gens d'esprit qui en sont les juges , tâtonnaient un peu avant de dire, cela est nuwvais ou cela est bon ! Mais ils lisent ; et en premier lieu , Fauteur est - il de leurs amis ? n'en est-il pas? Elst-il de leur opinion en général sur la façon dont il faut avoir de Tesprit ? Est-ce un ancien? est-ce un moderne? Quelles gens hante-t-il ? Sa société croit-elle les anciens des dieux ? ne les croit-elle que des hommes ? Voilà par où l'on débute pour un livre. On lit après; et que lit -on? sont*ce positivement les idées de Fauteur? Non, il n'y a plus moyen*, son nom, son âge et sa secte les ont métamorphosées, toutes gâtées d'avance, ou toutes embellies.

*jih i que nous irions loin , qn il naîtrait de beaux ouvrages y etc. La critique, mémo injuste, n^a jamais arrêté Fessor des ouyrages Yëritablement beaux j elle ue peut être redoutable qu^aux méchans ëcriTains. Il importe donc que ses droits lui soient maintenus dans leur intégrité, et c'est de «{uoi le Spectateur lui- même convient un peu plua loin, a la suite de quelques réflexions aussi vraies que fines.

On ne saurait s'imaginer le droit que ces bagatelleslà ont sur Tesprit humain , ni toute la corruption de goût dont elles le pénètrent, ni toute l'industrie machinale qu elles lui donnent, pour se falsifier à luimême ce qui lui passera devant les yeux , pour diminuer, augmenter, arrêter, détourner le plaisir ou le dégoût des sentimens qu'il reçoit.

Après cela, on porte son jugement, parce qu'il faut qu'un homme d'esprit juge, ne fût-ce que pour mettre son orgueil en possession du respect que ses amis auront pour ce qu'il pense , et qu'enfin il est comptable à l'attente où ils sont d'une décision quelconque.

On lui fera peut-être des objections de bon sens , quand il aura prononcé^ mais voilà qui est fait, il a jugé. Dut son sentiment pervertir le goût de tout le genre humain^ se doutât-il, malgré lui, qu'il s'est trompé^ plutôt que de se dédire, il armera son esprit contre son esprit, il confondra ses lumières par ses lumières mêmes, il s'irritera de voir clair après coup, et parviendra à se persuader qu'il ne voit rien; tout cela , pour se consei-ver de bon droit l'honneur d'avoir tout vu d'abord. Car notre amourpropre est inconcevable; il ne veut jouir c[ue d'une gloire légitime , il est d'un scrupule infini là-dessus ; et ce même amour- propre si scrupuleux, quand il soupçonne qu'il ne la mérite pas, ce n'est pas de sa gloire qu'il se défait , c'est du soupçon de l'avoir mal acquise; moyennant quoi , le voilà plein de quiétude, et tout aussi fier qu'il aime à l'être.

Cependant le jugement qa*on a porté va son train, sert (le règle à je ne sais combien de génies naissans qui s'y conforiAent , qui souffrent pour s'y conformer, et qui ne font rien qui vaille.

Je crois pour moi, quà Fexception de quelques génies supérieurs, qui n'ont pu être maîtrisés, et que leur propre force a préservés de toute mauvaise dépendance , de tout temps la plupart des auteurs nous ont moins laissé leur propre façon d'imaginer, que la pure imitation de certain goût d'esprit, décidé le meilleur par leurs amis. Ainsi nous avons très -rarement le portrait de l'esprit humain dan;: sa figure naturelle ^ on ne nous le peint que dans un état de contorsion. Il ne va point son pas, pour ainsi dire *, il a toujours une marche d'emprunt qui le dclourne de ses voies , et qui le jette dans des routes stériles , .\ tout moment coupées , où il ne trouve de quoi se fournir qu'avec un travail pénible. S'il allait son droit chemin, il n'aurait d'autre soin à prendre que de développer ses pensées, au lieu qu'en se détournant il faut qu il les compose , les assujettisse à un certain ordre incompatible avec son feu , et qui écarte l'arrangement naturel qu'amènerait une vive attention sur elles.

Est-ce là l'esprit, après cela? non -, nous ne voyons point là ce qu'il est, mais bien ce que des égards pour des sentimens inconsidérés le font devenir.

Combien croit -on, par exemple , qu'il y ait d'écrivains , qui , pour éviter le reproche de n'être

pas naturels , font justement tout ce qu il faut pour ne pas Tétre, et d'autres qui se rendent fades, de crainte qu'on ne leur dise qu ils courent après Tesprit! Courir après l'esprit, et n'être point naturel, voilà les reproches à la mode.

Mais, dira-t-on, il faut pourtant des critiques.^. Oui, sans doute, il en faut ^ mais je voudrais des cri- ; tiques qui pussent corriger et non pas gâter, qui: réformassent ce qu'il y aurait de défectueux dans le caractère d'esprit d'un auteur, et qui ne lui fissent pas quitter ce caractère. 11 faudrait aussi pour cela, s'il était possible, que la malice ou l'inimitié des partis n'altérât pas les lumières de la plupart des hommes , ne leur dérobât point l'honneur de se juger équilablement, n'employât pas toute leur attention à s'humilier les uns les autres, à déshonorer ce que leurs talens peuvent avoir d'heureux, à se ruiner réciproquement dans l'esprit du public^ de façon que , sur leur rapport, vous, lecteur, vous méprisez souvent des ouvrages que vous estimeriez -, ou si vous les avez lus, je gagerais que les endroits où l'auteur a pensé le mieux vous ont paru les plus mauvais , par la raison qu'ils vous ont fait plus d'impression que le reste, et que, disposé comme vous étiez, cette impression a dû vous choquer au même degré qu'elle vous aurait plu.

Ne vous a-t-on pas dit que cet écrivain , qui courait après l'esprit, n'était point naturel ? Eh bien ! n'avezvous pas senti qu'on avait raison ? le moyen de n'en point convenir ! En le lisant, vous avez trouvé un

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ifënie doué d'une pënétration profonde, d*nne Tue fine et déliée, d*un sentiment nourri partout d^un goût de réflexion philosophique. Avec ce génie-là, avec un naturel si riche et si supérieur, on est pardessus le marché nécessairement singulier, et d'an singulier très- rare; cela est donc clair, il n'est point naturel , il court après Tesprit.

Voilà comme on vous dupe , lecteur ; voilà les surprises qu'on fait an public, et comment on peat frustrer les talens les plus estimables des éloges qai leur sont dus.

Quand je songe à cette critique, surtout à celle de courir après Tesprit, je la trouve la chose du monde la plus comique, tant j'ai de plaisir à me représenter la commodité dont elle est à tous ceux (qu'elle dispense heureusement d'avoir de l'esprit, et qui ne rattraperaient point quand ils courraient après. Et en effet il y a bien des ouvrages qui ne subsistent que par le défaut d esprit , et leur platitude fait croire à certains lecteurs qu'ils sont écrits d'une manière naturelle. Au surplus, pourvu qu'on adore Homère, Virgile, Anacréon, etc., on peut avoir de l'esprit tant qu'on pourra ^ les amateurs des anciens ne vous le reprocheront pas, et je connais des écrivains rusés, qui ont dix fois plus d'esprit qu'il n'en faudrait pour être persécutés, si la religion dont ils font profession pour les anciens ne les sauvait.

Je disais l'autre jour à un de mes amis . à qui les reproches dont j'ai parlé sont or^naires : Savez-vous

FRANÇAIS. ) 6i

bien ce que, chez certaines gens , signifient ces mots, ils courent après V esprit?

Comment ! messieurs les modernes , petits marmousets, vous prétendez valoir et surpasser des auteurs qui ont écrit en grec et en latin, et que j'étudie depuis vingt ans ! Si le monde allait vous en croire , que deviendrais-je, moi, qu'on associe au respect qu on leur rend? Faudra-t-il me réduire à TaHront devons admirer, vous avec qui je vis tous les jours ? Oh ! il y a bonne justice, et moyennant ce que nous allons dire, la plupart de ceux qui vous liront, et à qui notre querelle n'importe en rien, se voyant appuyés, seront bien aises de disserter cavalièrement sur votre compte, d'oser secouer la tête, et d'avoir des dégoûts en vous lisant^ ils s'imagineront gagner à ce qu'ils vous feront perdre , car voilà l'homme. Et en effet , ils auront raison de vous trouver mauvais. De bonne foi , je sens que vous l'êtes , et si vous cherchez à briller dans vos ouvrages, vous voulez être spirituels; vous n'y êtes point, ce n'est point là la nature, vous courez après l'esprit '.

C'est là à peu près , dis-je à mon ami, ce que veulent dire certaines gens , en tenant les discours que vous teniez tout à l'heure. Les auteurs plats leur ser-

■ Ce n'est point là la nature , vous courez après l* esprit, U est facile de voir que Marivaux plaide sa propre cause. De la peutêtre quelques mots d^humeur qui lui échappent contre la critique j mais U a soin de se mettre en même temps hors de ses atteintes , en montrant ici beaucoup dVsprit et de finesse, sans cesser d'être naturel.

vent de troupes auxiliaipes *, ef voici ce que ces derniers disent à leur tour, ou du moins ce que chacun d'eux pense.

Ces gens contre qui on crie me chagrinaient \ il me fallait tous les jours aller aux expëdiens , pour ne me pas douter que je valais moins qu'eux ; et j'entends qu'on dit qu'ils ne sont point naturels, qu'ils courent après l'esprit; ma foi ! cela est vrai, bien trouvé, et, grâce au ciel, me voilà meilleur qu'eux. Oui, messieurs, lisez- moi; vous verrez un homme qui pense simplement, raisonnablement, qui va son grand chemin , qui ne pétille point ; et voilà le bon esprit.

Je crois que mes lecteurs voudront bien me passer mes gaités sur ce chapitre-là. Je me joue des hommes en général, et je n'attaque personne. Je parais aujourd'hui n'apostropher que les amateurs des anciens ; un de ces jours les modernes auront leur tour, je m'y engage, et je promets que leur article vaudra bien celuici ; car je ne suis d'aucun parti ; anciens et modernes, tout m'est indifférent -, le temps auquel un auteur a vécu ne lui nuit ni ne lui sert auprès de moi. J'adopte seulement, le plus qu'il m'est possible, les usages, les mœurs, le goût de son siècle, et la forme que cela fait ou faisait prendre à l'esprit; après quoi, je vais mon train. Si c'est une traduction du grec, et qu'elle m'ennuie, je penche à croire que Fauteur y a perdu; si c'est du latin, comme je le sais, je me livre sans façon au dégoût ou au plaisir qu'il me donne; bien entendu que c'est dans les choses que je comprends parfaitement, et qui n'ont pas besoin de Vhis-

toire particulière du temps. L'on aurait beau me dire, cela ne vaut rien, ou cela est excellent, on ne me donne do disposition ni pour ni contre^ je lis le livre, et le jugement que j'en forme m'appartient, à moi et à mes lumières, sûres ou non sûres-, fort pur d'ailleurs de toute prévention, il est à moi, tout comme si j'étais seul au monde. Il serait à souhaiter que nous fussions tous de même. Les anciens avaient plus d'esprit que nous, nous avons plus d'esprit que les anciens; voilà les vraies causes de la corruption du goût, s'il vient à se corrompre.

Est-ce le génie des auteurs grecs qu'il faut que ce jeune homme imite? non; leurs idées ont une sorte de sim(flicité noble née du caractère des actions qui se passaient alors, et du genre de vie qu'on menait de leur temps. Ils avaient, pour ainsi dire, tout un autre univers que nous; le commerce que les hommes avaient ensemble alors ne nous parait aujourd'hui qu'un apprentissage de celui qu'ils ont eu depuis, et qu'ils peuvent avoir en bien et en mal. Ils avaient mêmes vices, mêmes passions, mêmes ridicules, même fond d'orgueil ou d'élévation; mais tout cela était moins déployé, ou l'était différemment. Je ne saisjequel des deux. Quoi qu'il en soit, l'homme de ce temps -là est étranger pour l'homme d'aujourd'hui ; et en nous supposant comme nous sommes , c'est-à-dire en étudiant le goût de nos sentimens aujourd'hui, il est certain qu'on verra que nous avons des auteurs admirables pour nous, admirables aussi

à Favenir pour tous ceux qui pourront se mettre àa vrai point de vue de notre siècle.

Eh bien ! un jeune homme doit-il être le copiste de la façon de faire de ces auteurs? non \ cette façon a je ne sais quel caractère ingënieux et fin, doiit Timitalion littérale ne fera de lui qu'un singe, Tobligera de courir vraiment après Tesprit, et Tempéchera d'être naturel. Ainsi, que ce jeune homme n'imite ni Tingénieux , ni le fin , ni le noble d'aucun auteur ancien ou moderne , parce que , ou ses organes l'assujettissent à une autre sorte de fin, d'ingénieux, de noble; ou cet ingénieux et ce fin, qu'il voudrait imiter, ne Test dans ces auteurs qu'en supposant le caractère des mœurs qu'ils ont peintes. Qu'il se nourrisse seulement Tesprit de tout ce qu'il leur sent de bon, et qu'il abandonne après cet esprit à son geste naturel. Qu'on me passe ce terme, qui me parait bien expliquer ce que je veux dire-, car on a mis aujourd'hui les lecteurs sur un ton si plaisant, qu'il faut toujours s'excuser auprès d'eux, d'oser rendre vivement ce que l'on pense. Mais il me semble qu'il y a longtemps que j'écris^ et si je ne finissais, la matière me mènerait trop loin.

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