HUITIÈME FEUILLE
Daks ma dernière Feuille, je jetai quelques idées au hasard sur les critiques que l'on fait aujourd'hui de la plupart des ouvrages d'esprit, et sur la corruption de goût que peuvent entraîner ces critiques, fruit
FRANÇAIS. es
du bon sens moins que de Tinimitié des partis, et des préventions jalouses où Ton est aujourd'hui les uns contre les autres.
Mais comme je ne traitai pas la chose d'une façon méthodique, et que je pris mes réflexions comme elles venaient, je pourrais bien un de ces jours argumenter dans les formes, et prouver qu'écrire naturellement, qu'être naturel, n'est pas écrire dans le goût de tel ancien ni de tel moderne, n'est pas se mouler sur personne quant à la forme de ses idées, mais au contraire, se ressembler fidèlement à soimême , et ne point se départir ni du tour ni du caractère d'idées pour qui la nature nous a donné vocation. En effet, penser naturellement, c'est rester dans la singularité d'esprit qui nous est échue. Ainsi que chaque visage a sa physionomie , chaque esprit aussi porte une différence qui lui est propre; et la correction qu'il faut apporter à l'esprit ne consiste pas à l'arracher à cette différence , mais seulement à purger cette même différence du vice qui peut en gâter les grâces , à lui ôter ce qu'elle peut avoir de trop cru, et à lui procurer ce qui arrive aux physionomies les plus singulières qui ne changent point, mais qui, par le commerce que les hommes ont ensemble, contractent je ne sais quoi de liant, de doux , nous apprivoisent avec elles , et nous rendent par là leur singularité agréable, ou du moins curieuse. En un mot, lorsqu'il a paru un beau génie dans certain genre, il n'est pas raisonnable de le proposer aux autres autrement que comme un génie qui
peut servir à exciter les forces du leur, et non pascomme un modèle sur lequel il faille calquer sa façon de penser pour être habile homme. U est absurde de dire d'un homme qui a travaille dans le même genre , qu'il a mal réussi , parce qu*il n*aura pas travaillé dans le même goût; c'est tout comme si Ton disait à toutes les femmes aimables : N'entreprenez pas d'être gaies ou d'être tendres, on se moquerait de vous; car vous n'avez ni la couleur niles traits de madame une telle, dont les gaitës et la tendresse ont tant réussi, et ce n'est précisément qu'avec cette couleur et ces traits qu'on peut inspirer de la joie ou de l'amour d'une certaine sorte, hors de laquelle nous ne voulons ni aimer ni nous réjouir.
Par cette fantaisie, il n'y aurait peut-être point de femme dont le visage ne fût mis au rebut; mais heureusement pour nous, et pour la plus belle moitié du monde, la diversité là-dessus n'a point de travers d'esprit à craindre de notre part; la nature nous l'a trop bien recommandée, et de ce côté, nous nous prêtons docilement aux aimables variétés que cette nature nous présente.
Pourquoi donc les rebutons -nous dans les productions d'esprit, et tâchons-nous de les décrier'? Se-
' Pourquoi donc les rebutons- nous dans les productions d'esprit , et tachons -nous de les décrier? On recoonait à ces idi^es, d^ailleort pleines de sens et de raison , Tauteur qui aimait mieux, disait- i], àftre humblement assis sur le dernier banc dans la petite troupe des auteuis originaux j qu'orgueilleusement placé a la première ligne dans le nombreux bétail des singes littéraires.
rait-ce qu'il est mortifîant d'avouer le plaisir qae nous font les ouvrages des autres? Est-ce que nous ne voulons ni les estimer, ni qu'on les estime? Que le talent d'auteur traîne après lui de petitesse !
J'adresse ceci à tous ceux qui se mêlent de belleslettres, en un mot, aux deux partis qui régnent aujourd'hui, et qui ont cliacun leur formule de critique, et chacun leurs partisans, leurs élèves, qui sont les dupes des deux partis. A l'égard de ces dupes , ils peuvent ne plus l'être quand ils voudront, et cela, sans qu'il leur en coûte aucun examen fatigant.
Voulez- vous savoir ceux à qui, d'entre les deux partis, vous devez le plus d'estime? La recette est sûre^ écoutez les auteurs eux-mêmes, remarquez bien ceux qu'ils prennent à tâche de décrier, contre; lesquels ils emploient le plus de raisonnemens et de dissertations, ceux contre qui leur critique ou leur mépris mord avec le plus d'emportement; et cet emportement, tâchez de le démêler, tout masqué qu'il sera quelquefois d'un air de discrétion ou d'indiffé* rence jalouse. Souvent même vous verrez attaquer les gens d'une manière oMique \ on les accablera sous le nom d'un tiers qu'on supposera entiché de leur doctrine, sans compter mille autres petites rubriques d'i-» nimitié qu'on emploiera pour leur ruine.
Encore une fois, remarquez bien ceux que cela regarde, et voilà qui est fait; tenez-les à votre tour pour d'habiles gens, vous venez de les entendre louer; car dans la profession on ne se loue pas autrement.
Oui , toutes les injures qu'on leur a faîtes sont vraiment aufant d'éloges dont vous ferez l'estimation, au de^ré de venin et de subtilité que portent ces in-> jures mêmes ; et croyez à ce que je vous dis , conune vous croyez au produit d'une somme calculée dans la dernière exactitude.
Nous avons beau dissimuler le mérite qui nous blesse 9 nous avons beau l'attaquer^ il a cet avantage sur notre malice, qu elle ne peut se sauver d'en faire Taveu. Oui , il en faut venir là de bonne ou mauvaise grûce, le reconnaître avec une franchise généreuse, ou lui rendre hommage par les marques honteuse^ de notre jalousie.
De tous les mensonges, le plus difticile à bien faire, c'est celui par qui nous voulons feindre d'ignorer une vérité glorieuse à nos rivaux. Notre amour t propre, avec toute sa souplesse , est alors si défaillant sur ce point, qu'il ne peut dans ses fourberies se défendre de la passion qui l'agite; cette passion le suit, il ne peut se l'assujettir ni la soustraire ; elle est empreinte dans tout ce qu'il nous fait dire, on la voit*, cela trahit sa malice, et l'en punit.
J'ai une preuve toute récente de ce que je dis. Je suis à la campagne, et hier je rendis visite à une dame assez jolie et d'un assez bon air. Je ne la connaissais pas encore, et des amis communs m'avaient mené chez elle.
Dans la conversation on vint à parler d'une autre dame , voisine de celJe chez qui j'étais , et que je devais voir aussi le lendemain pour la première fois...
C'est une fort aimable femme*, dit alors quelqu'un de la compagnie. A cela , pas un mot de réponse de la part de la dame qui ët^it présente ; mais en revanche , question subite, faite à propos de rien, sur le temps que j'avais envie de passer à la campagne.
Bon, dis- je en moi -même, bon pour la dame dont on a parlé; elle est aimable, c'est un fait, et peutêtre plus aimable que celle à qui je parle, et celle-ci ne l'était pourtant pas mal; cepeut-étre que je formais se convertit bientôt en certitude.
Quelqu'un reprit le discours sur la dame, dont le silence de l'autre avait ébauché l'éloge, et dit : On m'assurait, l'autre jour, que son mari était jaloux , et
il est vrai qu'on peut Tétre à moins Lui , jaloux!
répondit-elle alors; c'est un conte que cela. Madame*** est d'une conduite si sage que cette faiblesselà ne serait pas pardonnable à son mari ; et d'ailleurs , c'est une femme qui a beaucoup d'agrémens , il est vrai; mais n'avez-vous pas remarqué qu'elle est d'une physionomie extrêmement triste?... Il me semble que non, reprit un de mes amis. Peut-être que je me trompe, dit-elle encore; mais comme elle n'a guère de teint, qu'elle a je rie sais quoi d'un peu rude dans les yeux... Elle, guère de teint , et du rude dans les yeux ! répondit alors un de ces messieurs en s'écriant ; je lui ai toujours trouvé les yeux vifs, et la dernière fois que nous la vîmes , elle était plus vermeille qu'une rose.... Bon! repartit- elle, le ciel la préserve d'être toujburs vermeille à ce prix-lii, la pauvre femme ! elle avait une migraine affreuse; voilà, mon-
sieur, d'où lui venait ce beau teint. Non, non, assu-ré ment, le teint n*est pas oe qu'elle a de pins beau, et pour l'ordinaire elle est pilç» aussi est «elle d'une santé assez infirme. Je ne connais point de femme plus sujette qu'elle aux fluxions; cela lui a même gâltS les dents qu'elle avait assez belles. Écoutez , elle n'est plus dans cette grande jeunesse, au moins ; elle se sou* tient pourtant assez bien.
Une visite qui arriva rompit le cours d'une satire qui rendait une fenune triste parce qu'elle était mo* deste, convertissait la vivacité de ses yeux en rudesse, ne lui souffrait un beau teint qu'en conséquence d'une migraine, lui remplissait la tête de fluxions pour lui gâter les dents, la faisait infirme pour la vieiUir; satire, en un mot, qui, eh (rois ou quatre traits enveloppés dans un air perfide de bienveillance, barbouillait tous les appas de la dame en question, ruinait ses dents, sa santé, sa jeunesse, son teint, et le feu de ses yeux.
Pour moi, sur ce portrait-là, je m'attendis à voir une femme charmante ; car tant de fiel , qu'on venait de répandre sur elle , ne pouvait tirer sa source que d'une jalousie douloureusement sentie et allumée par de grandes causes.
Impatient de vérifier là ^dessus mes conjectures, je courus le lendemain chez cette femme triste, pâle, infirme, et âgée. Je ne m'étais pas trompé; je la trouvai telle que je l'avais comprise sous les expressions dont on s'était servi contre elle; je vis, en un mot, que j'avais très - savamment entendu la langue c|ue
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parle Tamour-propre dans une jolie femme qui en peint une belle.
Cette femme à physionomie triste me parut avoir un air sage; sa pâleur était une blancheur mélëe d'un incarnat doux et repose ; ses yeux rudes jetaient des regards vifs et imposans. A Tégard de son air infirme, oii pouvaitle justifier par je ne sais quoi de mignard, de tendre et de languissant, répandu sur sa figure. Au reste 5 je remarquai que cette dame crachait assez souvent, et ce fut à cela que j'attribuai Fidée des fluxions qui lui gâtaient les dents. Pour son défaut de jeunesse, je le trouvai, moitié dans* beaucoup d'embonpoint, et moitié dans la simplicité de ses ajustemens.
A vous dire le vrai , il n'appartient qu à Tamourpropre piqué d'apercevoir les rapports éloignés que tant d'avantages pouvaient avoir avec les défauts qu'on m'avait annoncés»
Or, voyons à- présent comment s'exprime l'amourpropre d'une belle femme, sur le compte d'une autre personne qui n'a que des agrémens subalternes.
Après les complimens requis dans une visite, cette dame- ci me demanda si j'avais vu l'autre. Oui, madame, lui répondis-je Eh bien I monsieur, qu'en
dites-vous? reprit-elle, sans me donner le temps d'en dire davantage. Êtes- vous du goût de tout le monde? Vous plaît -elle, et n'ai -je pas là une jolie voisine? Je vous avoue que c'est ma beauté.
Quelle croyez-vous que fut mon idée en l'entendant parler sur ce ton -là? Si je n'eusse pas déjà vu
Fautre, j'aarais derioé U-dessos qu'elle portait an visage iafënearà celle-d.
Eh bien ! nos deux iemines/et les anteara entre eux, c'est toot un '; et pour mieux dire, je ermt qu'on peut juger tons les hommes ea général aur la même règle.
Volontiers louona-noos les gens qui ne noos valent pas j rarement ne censnrons-noDs pas ceux qni Talent ■ mieux que nous. Ainsi noua ne louons presque lé mérite d'autmt que pour sous-entendre la supériorité du nôtre, et quand nous le bUmons, c'estla douleur de le sentir supérieur au nôtre qni nous édiappe. Mais je laisse là les querelles des auteurs, et les réflexions qu'elles me font faire.
Avant de finir cette feuille, je ne puis m'empécher de dire un mot d'un livre que je lisais ce malin , intituki les Lettres Persanes. Je n'en ai encore lu que quelques-unes , et par celles-là je juge que l'auteur est un homme de beaucoup d'esprit -, mais entre les sujets hardis qu'il se choisit, et sur lesquels il me paraît le plus briller, le sujet qui réussit le mieux à l'ingénieuse vivacité de ses idées, c'est celui de la religion et des choses qui ont rapport à elle. Je voudrais qu'un esprit aussi fin que le sien eût senti qu'il n'y a pas un si grand mérite à donner du joli et du neuf sur de pareilles ma-
Ca panllile entre l'imoDr-propre dci femmnet calui du auteur* Mt trét-heureni, «t Im d«ui portrait* qua le Spectateur ti tût* àet iinf ^ dt* autre*, Hmt ptriàit* d« tiwiti et de nialtcc.
tières, et que tout homme qui les traite avec quelque liberté, peut s'y montrer spirituel à peu de frais. Non que, parmi les choses sur lesquelles il se donne un peu carrière, il n'y en ait d'excellentes en tout sens, et que même celles où il se joue le plus ne puissent recevoir une interprétation utile *, car enfin , dans tout cela je ne vois qu'un homme d'esprit qui badine, mais qui ne songe pas assez qu'en se jouant il engage quelquefois un peu trop la gravité respectable de ces matières. Il faut là-dessus ménager l'esprit de l'homme, qui tient faiblement à ses devoirs, et ne les croit presque plus nécessaires , dès qu'on les lui présente d'une façon peu sérieuse.
L'auteur, par exemple, blâme les lois de l'Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes ^ il les appelle injustes et furieuses ^ il veut qu'on laisse à l'homme le droit de sortir de la vie, quand elle lui est à charge^ il dit que cet homme, en se défaisant, ne fait que changer les modifications de sa matière , et rendre carrée une boule que les lois de sa création avaient faite ronde.
De l'air décisif dont il parle, on croirait presque qu'il est entré de moitié dans le secret de cette même création*, on croirait qu'il croit ce qu'il dit, pendant qu'il ne le dit que parce qu'il se plaît à produire une idée hardie.
Quoi qu'il en soit, je crois que j'achèverai son livre avec autant de plaisir que je l'ai commencé *. Je ré-
' /e crois que j* achèverai ton livre avec autant de plaisir que je
serre pour la FeaiUe niiTante l'arentiire d'nne demoi'
telle dont on me rendit l'antre joor an paqoet de
lettres. L'une est pour son amant, l'antre ponr son
père , et la troisième pour moi. Je les prodoini tontet
t\ois.