LIVRE VIII
Séran lui avait inspirée triompha de tous ses dégoûts. «Monsieur, lui dit-elle en le revoyaat, je suis persuadée que la laideur, ainsi que la i>èauté, s'oublie, et que les seules qualités dont Thabitude nVfiaiblit point Timpression , et dont tous les jours , au contraire , elle fait mieux sentir le prix , ce sont les qualités de Tàme ; je les trouve en vous , c'est assez ; et je me fie à votre honnêteté du soin de mon bonheur. Je désire faire le vôtre. »
Ainsi se maria mademoiselle de Bulioud avant ses quinze ans accomplis ; et M. de Séran fut
Sour elle tout ce qu'il avait promis d'être. Je ne is pas que cette union eût les charmes de Tamour ; mais elle avait les douceurs de la paix , de l'amitié , de la plus tendre estime. Le mari , sans inquiétude , voyait sa femme environnée d'adorateurs ; et la femme, par sa conduite raisonnable et décente , honorait aux yeux du public la. confiance de son mari.
Cependant , comme il était impossible de la voir , de l'entendre , surtout de la connaître sans désirer pour elle un meilleur sort , ses amis s'occupèrent du soin de sa fortune ] et , au mariage du duc de Chartres , ils songèrent à la placer honorablement auprès de la jeune princesse. Mais pour cela il ne suffisait pas d'une noblesse ancienne et pure , il fallait encore être du nombre des femmes présentées au roi ; telle était l'étiquette de la cour d'Orléans. Cet honneur était réservé à quatre cents ans de noblesse, et à ce titre, elle avait le droit d'y prétendre. Il lui fut accordé. Mais le roi , après avoir écouté plus attentivement l'éloge de sa beauté que les xémoignages 6ur sa noblesse , nut pour condition à son coç*
«entement, qu^après sa présentation elle irait Ten remercier ; article secret pour M. de Séran, et auquel sa femme elle-<mème ne s^était pas attendue ^ car , de bien bonne foi y elle n'aspirait qu'à la-
S lace qui lui était promise dans la cour au duc 'Orléans; et, lorsqu'au rendez -vous que luî donna le roi dans ses petits cabinets , il fallut aller seule le remercier tète h tête , j'ai su qu'elle en était tremblante. Cependant elle s'y rendit, et j'arrivai chez madame Filleul comme on y atten^ dait son retour. Ce fut là que j'appris ce que je iriens de raconter ; e| je vis bien que pour ses. amis la place à la cour d'Orléans n'avait été qu'un spécieux prétexte ,. et que le rendez-vousi iKïtuel était leur ob)et important.
J'eus le plaisir de voir les châteaux en Espagne de l'ambition s'élever ; la jeune comtessetoute -.puissante , le roi et la cour à ses pieds ^ tous ses amis comblés de grâces , de faveurs- ^ moi-même honoré de h confiance de la maitresse , et par elle inspirant et faisant faire au roi tout le bien que f^aurais voulu ; il n'y avait rien de si beau. On attendait la jeune souveraine y tm. comptait les minutes , on mourait d'impatience de la voir arriver ^ et cependant on était bien aise qu'elle n'arrivât point en-- €ore^
flte arrive enfin, et nous raconte son voyage. TJn garçon de la chambre l'attendait à k grille de la chapelle ; il était nuit close ; elle était monr^ fée par un escalier dérobé dans les petits appartemens. Le roi ne s'était pas fait attendre, if Ta-» vait abordée d'un air aimable , lui avait pris les. mains , les lui avait baisées respectueusement v et^ la voyanjt craintive , il Tavait rassurée pac
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île douoes paroles et ua regard plein de bont^» Ensuite il lavait fait asseoir vis-* à -•vis de lui ^ l'avait £âioitee sur le sueeès de sa prësentatien y en lui disant cpe rien de si beau n'ayait para dans sa cour , ec que tout le niMide en ^tait d*ack cord. ((Hast donc bien vrai, sire, lui ai>-je répondu, nous dit -elle, <me le bonheur nous embellit , et , si cela est , )e dois être encore plu» belle dans ce moment. **- Aussi Têtes - vous , m*a-t*il dit en me prenant les mains et en les serrant doucement dans les ûennes qui étaient tremblantes. Après un moment dé silence oh «es regards seuls me parlaient , il m^a demandé qudle serait la place que j'ambitionnerais k sk cour. Je lui ai répondu , la place de la princesse d'Armagnac (c'était une vieille amie du roi q\û venait de mourir ). — Ah ! vou» êtes bien jeune , m'a^tr-il dit , pour remplacer une amie qui mV vu naître , qui m'a tenu sur ses genoux, et que f ai chérie dès le berceau, fl faut du temps , madame , pour obtenir ma confiance : j'ai tant de fois été trompé i -—Oh! je ne voua tromperai pas , lui ai*je dit ; et , pour mériter le beau* titre de votre amie 9 s*il ne faut que dû temps | j'en ai À vous donner. — *• Ce langage , avec mes vingt aâs , Ta surpris , mai» ne lui a pas déplu. &i changeam de propos , il m'a-^demandé si je trouvais ses petits appartemens meublée d'asses bon goût. *-r- Non , lui ai - je dit , je les voudrais en bleu, •— » G>mme le bleu est sa couleur , cette réponse l'a flatté. J'ai ajouté qu'à cela près je les trouvais charmans. — Si vous vous y plaisez , m*a«-t*-il dit, j'espère que vous voudrez bien y venir quelquefois , par exemple , tous les di** manches ^ à la méine heiure qu aujourd'hui. -^
44 MÉHOIIVES.
Je Fai assure que je saisirais tous les momens de lui faire ma cour. Sur quoi il m'a quittée pour aller souper avec ses enfans. Il m'a donné ren« idez-vous a la huitaine, à la même heure. Je yous annonce donc à tous que je serai Tamie du roi y et que je ne serai rien de plus. »
Comme cette résolution était non-seulement dans sa tète , mais dans son cœur, elle y tint , et )'en eus la preuve. Au second rendez-vous , elle trouva le salon meublé en bleu comme eUe Tavait désiré, attention assez délicate. Elle s'y ren* doit tous les dimanches, et par Janel, Tintendant des postes , elle recevait fréquemment , dans Tin^ tervalle des rendez-vous , des lettres de la main du roi ; mais , dans ces lettres que j'ai vues , il ne scM'tait jamais des bornes d'une galanterie res*
Sectueuse, et les réponses qu'elle y faisait, pleines 'esprit> de grâce et de délicatesse, flattaient son amour ^ propre sans jamais flatter son amour* .Madame de Séran avait infiniment de cet esprit naturel et facile , dont l'agrément naïf et simple enchante ceux qui en ont le plus , et plait à ceux qui en ont le moins. La vanité^ du roi , difficile a apprivoiser > avait été bientôt à son aise avec elle. Dès leur second rendez-vous , les momens qui précédaient le souper du roi au grand couvert lui avaient paru si courts , qu'il la pria de vouloir bien l'attendre, et d'agréer qu'on lui servit à elle un petit souper , promettant d'abré* ger le sien autant qu'il lui serait possible , afin d'être avec elle quelques momens de plus. Comme il avait dans ses cabinets une petite bibliothèque, un soir elle lui demanda quelque livre agréable pour s'occuper en son absence ; et le roi lui en laissant le choix ^ elle eut pour moi l'attention