‹ OEuvres complètes de MarmontelChapitre 14 sur 117 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Tnconter ces détails ; mais il faut bien que je vous apprenne qu'avec quelque talent et une conduite honnête et simple , on se fait estimer partout.

Quoique madame de Séran et madame de Ma- •rigny ne fussent pointmalades , elles ne laissaient pas de se donner fréquemment le plaisir du nain ; et je 1^ entendais parler de leur jeune baigneuse comme d^un modèle que les sculpteurs auraient été trop heureux- d'avoir pour la statue d'Atalante , ou de Diane , ou même de Vénus.

Commç j'avais le goût des arts , je fus curieux de connaître ce modèle qu'on louait tant. J'allai voir la jeune baigneuse ^ je la trouvai belle , en effet y et presqu'aussi cage que belle. Nous fîmes connaissance. Une de ses amies , qui fut bientôt la mienne , voulut bien nous permettre d'aller quelquefois avec elle goûter dans son petit jardin. Cette société populaire , en me rapprpchai^t de la simple nature , me rendait assez de philosophie pour conserver mon âme en paix auprès de mes deux jeunes dames ^ situation qui , sans cela , n'eût pas laissé d'être pénible. Au reste , cqs goûters n'étaient pas ruineux pour moi ; de bons petits gâteaux avec une bouteille de vin de Mo*jselle , «ai faisaient les frais. ; et. madame Filleul , que j'avais mise dans ma confidence j me glissait en secret de petits flacons de vin deMalaga que fia baigneuse et moi buvions à sa santé.

Hélas ! cette santé qui , malgré toutes ses intempérances , ne laissait pas de se rétablir par la vertu merveilleuse des bains , éprouva bientôt xme Dévolution funeste.

M. de Marigny revint de son voyage de Hollande :.il croyait ramener avec lui sa fenjime à

M/ém^ II» 3

5o MÉMOIRES.

Paris •, maïs madame Filleul lui ayant témoigné quHl lui ferait plaisir de lui laisser sa fille jusqu'à la fin de la saison des eaux , temps qui n'était pas éloigués, il parut céder volontiers à ce désir d'une mçve malade^ ejt, comme il voulait voîrSpa eq s'en allant , nos jeunes dames résolurent del y accom^ pagner^ ils m'engagèrent tous à faire ce petit voyage. Je ne sais quel pressentiment me faisait insister à tenir compagnie à madame Filleul ^ mais elle-même , s'obstinant à vouloir qu'on la laissât seule , me força de partir. Ce malheureux voyage s'annonça mal. Deux Polonais de la société de nos jeunes dames, MM. Regewski, trouvèrent qu'il serait du bon air de les accompagner à cheval ; M. de Marigny ne les vît pas plutôt caracoler à la portière du carrosse, qu'il tomba dans unehu«« meur sombre ; et , dès ce moment , le nuage qui s'éleva dans sa tète ne fit que se grossir etdeve*nir plus orageux.

En arrivant à Spa, il vint cependant avec nous à l'assemblée du Ridotto ; mais plus il Ifi trou*> va brillante , et plus il fut frappé de l'espèce d'émotion qu'avaiei^t causée nos jeunes dames en s'y montrant , et plus son chagrin se noircit. Il ne voulut pourtant pas avoir l'humiliaûofi de se montrer jalou^. Il prit un prétexte plt^ vague.

A souper , comme il était sombre et taciturne , madame de Séran et sa femme Payant pressé de dire quelle était U cause de sa tristesse , il ré* pondit enfin qu'il voyait trop bien que sa pré^ scnce était importune; qu'après tout ce qu'il avait fait pour être aimé , il ne l'était point; qu'il étail liaï , au'il était détesté ; que la demande que lui avait faite madame Filleul était préméditée ; qua

Page 1