‹ OEuvres complètes de MarmontelChapitre 19 sur 117 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

demander , mais auparavant je veux vous engager à me rendre justice^ Vous parlez de moi fort légéi^ement y je le sais \ vous croyez que je suis du nojDodire des fenmies qui aspirent à posséder le cœur du roi , et à prendre sur son esprit un crédit qui vous fait ombrage. J'aurais pu me venger de vos propos ^ j'aime mieux vous détromper. Le roi désirait de me voir , je ne me suis pas refusée à ce désir ; nous avons eu des entretiens particuliers et une relation assidue* Vous savez tout cela , mais ce que vous ne saves pas 9 les lettres du roi vont vous Tapprendre. lisez , vous y verrez un excès de bonté ^ mais autant de respect pour moi que de tendresse , et rien dont je doive rougir. iPaime K roi , ajouta-t*elle , je Taime comme un père , je donnerais pour lui ma vie ; mais, tout roi qu'il est , il n'ob« ticsidra jamais de moi que je le trompe, ni que je m'avilisse en lui accordant ce que mon cœur ne peut , ni ne veut lui donner. »

Le duc de Choiseul , après avoir lu les lettres qu'elle lui avait remises , voulut se jeter à ses pieds. « Pardon , madame , lui dit-il , je suis coupable , je l'avoue , d'en avoir trop cru l'apparence. Le roi a bien raison : uous nétes que trop admirable. Maintenant dites -moi ce que vous demandez , et à quoi peut vous être bon le nouvel ami que vous venez de vous attacher pour la vie.

— - Je suis , lui dit-elle , au moment de marier ma sœur à un militaire estimable. Ni mes pa-> rens ni moi ne sommes en état de lui faire une dot.

— Eh bien ! madame , il faut , lui dît-il , que le roi prenne soin de doter mademoiselle votre

sœur , et je vais obtenir pour elle, sur le trésor royal, une ordonnance de deux cent mille livres. — Non , monsieur le duc , non ; ûous ne voulons , ni ma sœur ni moi , d'un argent que nous n'avons pas gagne et ne gagnerons point. Ce que nous demandons est une place que M. de]L>a ^arthe a méritée par ses services 5 et la seule faveur que nous sollicitons , c'est qu'il robtienne {)ar préférence à d'autres militaires qui auraient e même droit que lui d'y prétendre et de l'obtenir. » Cette faveur lui fut aisément accordée ; mais tout ce que le roi put lui faire accepter pour elle-même , fiit le don de ce petit hôtel où elle m'offrait un logement.

Comme j'allais m'y établir , je ine vis obligé d'en préférer un autre^ et voici par quel incident. Mon ancienne amie , mademoiselle Clairon , ayant quitté le théâtre , et pris une maison assez considérable à la descente du Pont-Royal , désirait de nv'avoir chez elle. Elle me savait engagé avec madame de Séran ; mais , comme elle la connaissait bonne et sensible 5 elle l'alla trouver à mon insu ; et , avec son éloquence théâtrale , elle lui raconta les indignités qu'elle avait essuyées de la part des gentilshommes de la chambre , et la brutale ingratitude dont le public avait pavé ses services et ses talens. Dans sa retraite solitaire , sa plus douce consolation aurait été d'avoir auprès d'elle son ancien ami. Elle avait un appartement commode à me louer •, elle était bien sûre que je l'accepterais , si je n'étais pas engagé a occuper celui que madame la comtesse avait eu la bonté de m'offrir. Elle la suppliait d'être assez généreuse pour rompre elle - même cet engagement , et pour exiger de çioi que j'allasse

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loger chex die. «Vouâ été» ekivieoiilliBe^ madame, lui dit-elle , de loi3i$ la» ç^res de bonhenr ^ et moi je n'ai plus (jue celui que je puis trouver dans la société assidue et intime d^un ami véritable. Par pitié , ne m'en prive* pas. w

Madame de Séran fut touchée de sa prière.

£Ile me soupçonna d'y avoir donné mon consentement ^ )e rassurai que non. EneJBtet, le logement qu'elle faisait accommoder pour moi et à ma birâséance m'aurait été plus agréable ^ j'y aurais été plus libre et à deux pas de Facadémie. Cette proximité seule aurait été pour moi dSm prix inestimable dans les mauvais temps de Pannée , durant lesquels j'aurais le Pont-Royal à traverser si je logeais chez mademoiselle Clairon. Je n'eus donc pas de peine à persuader à madame de Séran qu'à tous égards c'était un sacrifice qui m'était demandé. <( Eh bien ! dit-elle , il faut faire ce sacrifice ^ mademoiselle Clairon a sur vous des droits que je n'ai pas. »

J'allai donc loger chez mon ancienne amie , et, dès les premiers jours , je m'aperçus qu'à l'exception d'une petite chambre sur le aerrière y mon appartement était inhabitable pour un homme a étude, à cause du brait infernal des carrosses et des charrettes sur l'arcade du pout, qui était à mon oreille. C'est le passage le plus fréquent de la pierre et du bois qu'on amène à Paris. Ainsi , nuit et jour , sans relâche , le broiement des pavés d^une route escarpée sous les roues de jces charrettes et sous les pieds des malheureux chevaux qui ne traînaient qu'en grimpant , les cris effroyables des charretiers , le bruit plus perçant de leurs fouets , réalisaient pour moi ce que Virgile dit du Tarlare :

7pr MéH0IRE$.

Hinc etauâù^gemitus^et eœ\fa sonore yérbera : tum stridorfetri^ tràctœque cdtenas*

Mais, quel({ue affligeante que fût pour moi cette incommodité , je n'en témoignai rien â ma chère voisine ; et, autant quHl était possible que j'en fusse dédommagé par les agrémens de la société la plus aimable et la mieux choisie , je le fus tout le temps qu^elle et moi habitâmes cette maison.

Elle y voyait souvent la duchesse deVilleroy, fille du duc d'Aumont , et qui , dans le temps que son père me poursuivait, m avait vivement témoigné le regret de le vpir injuste , et de ne pouvoir radoucir.

Un soir qu'elle venait de quitter ma voisine , je fus surpris d'entendre celle-ci me dire : a Eh bien, Marmontel, vous n'avez jamais voulu me nommer l'auteur de la parodie de Cinria ; je le connais enfin ^ » et elle me nomma Cury ( alors Cury, sa mère et son fils étaient morts ). « Et qiii vous l'a dit ? lui demandai-je avec surprise. — ^ Une personne qui le sait bien , la duchesse dé' Villeroj. Elle sort d'ici , et vous avez été l'objet de sa visite. Son père demande à vous voir.— ^ Moi ! son père ! le duc d'Âumont ! -^ Il veut vous co|isulter sur les spectacles qu'il est chargé dé donner à la cour pour le mariage du dauphin.

Mais mon père , m Vt-elle dit , voudrait que Marmontel ne lui parlât point du passé. — Assuré* ment , lui ai-jc répondu , Marmontel ne lui en

1>arlera point \ mais lui , madame , n'a-t-il rien à ui dire sur le regret d'avoir été si cruellement injuste envers lui ? car je puis vous répondre qu'il l'a été vraiment.— -Je le sais bien , m'a-t-ellé

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