‹ OEuvres complètes de MarmontelChapitre 20 sur 117 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

dit , et mon père le sait bien lui-même. La parodie de Gnna était de Cury ; la Fertë nous l'a dit ^ il la lui avait entendu lire ; mais, tantqui^ ce malheureux a vécu , il n'a pas. voulu le tra* hir. »

Je fus obligé de convenir de ce qu'avait dit la Fértë \ et , curieux devoir quelle serait vis-à-vis de moi la contenance d'un homme condamné par sa propre conscience , j'acceptai l'entrevue et me renais chez lui*

Je le trouvai avec ce même la Ferté, intendant des Menus-Plaisirs , examinant sur une table le plan d'un feu d'artifice* Dès qu'il me vit entrer, il congédia la Ferté ; et , avec une vivacité qui déguisait son trouble , il me conduisit dans sa chambre. Là , d'une main tremblante , il fivance une chaise , et , d'un air empressé , il m'invite à m'asseoir. La duchesse de Villeroy avait dit à mademoiselle Clairon que , pour k» £hiet de k cour , sonpère était dans T embarras. Ce mot me revint dans la tète , et pour engager l'entretien: (( Eh bien ! lui dis-je , monsieur le duc y \fousétes donc bien embarrassé? » A ce début , je le vis pâlir , mais heureusement j'ajoutai : a Pour i^os spectacles de la cour ^ » et U se remit du saisissement que lui avait causé l'équivoque, a Oui y me dit-il, très-embarrassé , et je vous serais obligé, si vous vouliez m'aider à me tirer de peine. » Il babilla beaucoup sur les difficultés d'une pareille commission ; nous parcourûmes les répertoires ^ il parut goûter mes conseils , et finit par me demander si , dans mon portefeuille , \e n'aurais pas moi-même quelque ouvragenouveau.il avait entendu parler de Zémire et Zizor; il me pria de lui en faire entendre la lecîure ; )'y consentis ^

>J2 ' ltÉ«dîftfiâ«

tnats poiiirlui setiL Ce fut Follet d'im second tètei^tète ; mais comme son éruditiou s'étendait jusqu'aux Contes des Fées y ayant reconnu dans mon sujet celui de ht Belle et ta Béte : « U m'est im*

SDSsible, djt-ily de donner ce spectacle au mariage u dauphin ; on prendrait cela pour une épigramme, y» C'était lui-même qui Pavait faite , et je lui en gsu*dai le 3ecret. Ce qu'il y a de remarquable dans nos deux entretiens y c'est que cette âme faible et vaine n'eut pas le courage de me témoigner le regret de m'avoir f^ât une injustice, et le désir , au moins stérile, dç trouver l'occasion de la réparer*

Dans ce temps-là le prince rovalde Suède fit un voyage à Paris ; il s'était pris déjà d'une affection très- vive pour l'auteur de BeUsaire , et avait bien voulu être en relation de lettres avec moi. n désira de me voir souvent et çn particulier. Je lui fis ma cour ^ et , lorsqu'il apprit la mort duroî son père , je fus le seul étranger qu'il reçut dans les prelmiers momens de sa douleur. Je puis dire avoir vu en hii l'exemple rs^re d'un jeune bomme assez sage pour s'affliger sincèrement çt profondément d'être roi. «Quel malheur, ine dit-il , de me voir à mon âge chargé d*une couronne et d'un devoir immense que je me sens hors d'état de remplir ! Je voyageais pour acquérir les connaissances dont j'avais besoin , et me voilà interrompu dans mes voyages , obligé de m'en retourner sans avoir eu le temps de m'instruire , de voir, de connaître les hommes, et^vec eux tout commerce intime , toute relation fidèle et sûre m'est interdite désormais. U faut que je dise un adieu étemel à l'amitié et à la vérité. — Non , sire , lui dis-je, la vérité ne fiiît que les rois qui

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la rebutent et ^i ne veulent pas rentendré. Vous Faimez, elle vous suivra ; la sensibilité de votre cœur , la franchise de votre caractère , vous rend digne d^avoir des amis ; vous en aurez. — - Les hommes n^en ont guère \ les rois n*en ont jamais , répliqua-t-il. — En voici un , lui dis-je ( en lui montrant le comte de Creutz , qui dans un coin lisait une dépêche ) , en voici un qui. ne vous manquera jamais.— ^ui; c'en est un, me dit-il, et j'y courte , mais il ne sera point avec moi ; mes affidres m'obligent de le laisser ici. »

Ce petit dialogue donne une idée de mes en^ tretiens avec ce jeune prince, dont j'étais tous les jours plus charmé. Après avoir entendu quel^ ques lectures des Incas , il m'en fit demander par son ministre une copie manuscrite ; et der. puis , lorsque l'ouvrage fut imprimé , il me permit de le lui dédier»

Dans cette mèmeannée, je iSs à Croix-Fontaine un voyage bien agréable , mais qui finit par être, bien malheureuxpour moi. B régnait de ce côté' là , tout le long de la Seine , une fièvre putride' d'une dangereuse malignité. A Saint-Port et à Sainte^- Assise , plusieurs personnes en étaient; mortes ; et à Croix-Fontaine , un grand nombre^ de domestiques en étaient attaqués. Ceux qui p'en étaient point atteints servaient leurs camarades \ le mien ne s'y épargnait pas ; et moirmème j'allais assez souvent visiter les malades , acte d'humanité au moins très^inutile. Cependant je croyais encore être en pleine santé , lorsqu'on m'écrivit de Paris de me rendre à l'académie pour la réception de l'archevêque de Toulouse , assemblée que le roi de Suède devait honorer de sa présence.

Mém. lu 4

Le leniiaiiaîii de AK>n arrivée A Paris , je me sentis ocmn» asaomiaë. J'assntai cependant f TassemUëe de Pacadéinie ; jN^ lus même quel* que» morceaux de mon ouTrage de» Ihcas , mais d'une Toix éteinte, sansescpressiovi) sans vigueur. Peus duaucMsès^ mais on s^apepçnt ayec inquié* tude de l'abattement où j'étais. Le soir, la faèvre me* saisit. Mon domestique se sentit frappé en même tempa que moi ; et Pun et Tautre nous fumes quarante jours entre la vie et la mort. Ce fut la première maladie dont Bouvard me guérit. Il prit de mot les soins d'un ami tendre ; et mademoiselle Clairon , dans ma convalescence , eut pour moi ks plus touchanles attentions; elle était ma kctrice , et les rêveries des 3ftlk etunc NidU éuieQt la seule lecture que mon faible cerreau pàt soutenir.

Peu de iLemps après Tacadémie perdit Duclos; ei, ài^a mort, la place d'bistoriograpbe de France 0ie fut dcmée sans aucune sdlieitation de ma part. Voici d'où me vint cette grâce.

Tandis que je logeai» encore cbes madame Geofin^ , un bomme de la société de mademoi-* telle ClaiiK)n^ et dont je connaissais la loyauté et la fraiiehise' , GrarviUe, vint me voir et me dit : « Dans des voyages que j'ai fidts en Bretagne , lor9<|ue le <kio d'Aiguillon y était commandant , je l^ai vu et j'ai eu lieu de le connaître. Je §uis instruit' e« convaincu que le procès ctai lui est iniMtén'elt qu'une affaire de parti et <rintrigue ; maià, quelque bonne que soit sa cause, le crédit des éiats et du paiiement de Bretagne feit qu'à Paris même it xÈt peut trouver un arocat ; le seul qui sdt osé se cbàrger dé le dëfimdre est un en- ^t perdu , un jeune bonune dont le talent iCes%

Cifi formé . ifiak t[ai tente foftune. S s^appclle ]dga<it. Il a fait un mémdre dont le duc est très-Biécont6Dt« C'est une dédatnation ampoulée, tm msMLS inferme de phrases ridiculement figurées; il n'y a pas moyen de publier un verbiage aussi indécent. Le duc m'en a témoigné sa douleur. Je lui ai conseillé d'avoir recours & quelque homme de lettres* Les gens de lettres , m'a-t-il dit , sont tous prévenus contre moi ^ fis sont mes ennemis. Je lui ai répondu <me {'en connaissais Un qui n'était ennemi rpxe de l'injustice et du mensonge^ et je vous ai nommé. Il m'a embrassé en me disant que je lui rendrais le plus grand service si \e vous engageais à travailler à son mémoâre. Je viens vous en prier ,. vous en conjurer de sa part. — Monsieur , répondis - je à Garville , ma plume ne se refttsera jamais à la défense d'une bonne cause. Si celle de M. le duc d'Aîguittom est telle que vous le dites , il peut tomptèr svat moi. Qui! me confie ses papiers. Apres les avoir lus , je vous dirai plus positive* ment si îe puis travailler pour lui. Mais diteslui que le même sèîe que j'einploh^i à le défendre , je l'emplcArais de même à dtfendrc rhomme du peuple qui , en pareil cas , aurait recours à htm , et , en m'aequittaût de ce de-r vojr , j* jr afiettt*ai deux conditions : l'une , que le seeret mé sehi gardé ; l'autre , qu'il tie sera jstmaiii quesdeti , ^ lui à moi , de remercfanens ta àe feeoiiUaisdanee ; je ne veux pas même le

Garvîtte lui rendit fidèlement cette réponstâ , «t le lendemain il m'apporta son mémoire avec se» papiers. Bans ses papiers je crus voir, cil mtkî y 4ue le procès qni Jtri était infeetité n'étddt

y6 MÉMOIRES.

qu'une persécution suscitée par des ànîmbsités personnelles. Quant au mémoire , le trouvant tel qu'on me l'avait annoncé , je le refondis. En conservant tout ce qui était raisonnablement bien , j'y mis de l'ordre et de la clarté. J'en élaguai les broussailles d'un style hérissé de meta-* pbores incohérentes, et je substituai à ce langage outré l'expression simple et naturelle. Cette correction de^ détails y fit seule im changement heureux ; car c'était surtout par le style que ce mémoire était choquant et ridicule. Cependant j'y ajoutai quelques morceaux de ma main , comme l'exorde où Lingùet avait mis ime arrogance impertinente , et la conclusion où il avait négligé de ramasser les forces de sa preuve et de ses moyens.

Quand le duc d'Aiguillon vit ma besogne , il en &t très-content. Il fit venir Linguet : « J'ai lu votre mémoire , lui dit-il, et j'y ai fait quelques changemens que je vouspri^ d'adopter. » Linguet en prit lecture , et , bouillant de fureur : « Non , monsieur le duc, lui dit^il, non ce n'est pas vous, c'est un homme de l'art qui a mis la main à mon ouvrage. Vous m'avez fait une injtire mortelle \ vous voulez me déshonorer , mais je ne suis l'éco* lier de personne ; personne n'a le droit de me corriger. Je ne signe que mon ouvrage , et cet ouvrage n'est plus le mien. Cherchez un avocat qui veuille être le vôtre ; ce ne sera plus moi. » Et il allait sortir. Le duc d'Aiguillon le retint. 11 se voyait à sa merci ; car nul autre avocat ne voulait signer ses mémoires. H lui penhit donc de construire celui-ci comme il l'entendrait. Toutes les.pages qui étaient de moi en furent retranr chées. Linguet refit lui-même l'exocde et la cony

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