LIVRE IX
clusion , mais il laissa subsister Tordre que )*a-* Tais mis dans tout le reste ^ il n'y rétablit au-* cune des bizarreries de style que j'avais eflacées : ainsi , en rebutant mon travail , il en pro6ta. Cependant il n'eut point de repos qu'u n'eût découvert de quelle main étaient les corrections faites à son mémoire ; et , l'ayant su , je ne sais comment il fut dès - lors mon ennemi le plus cruel. Un journal qu'il fit dans la suite fut inondé du venin de la rage dont il écumait à mon nom.
Pour le duc d'Aiguillon , il sentit vivement le bien que j'avais fait à son mémoire , en dépit de son avocat , et il pressa Garville de me mener dhez lui , afin qu'il eût au moins , disait -il , la satisfaction de me remercier lui-même. Après m'être long - temps refiisé à ses invitations, je m'y rendis enfin , et j'allai diner une fois chez lui. Depuis , je ne l'avais point vu , quand je reçus ce billet de sa main, a Je viens , monsieur , de demander pour vous au roi la place d'historiographe de France ^ vacante par la mort de M. Duclos. Sa majesté vous l'a accordée. Je m'empresse de vous l'annoncer. Venez remercier le roi. »
Cette marque de faveur , dont la cause étau inconnue , fit taire mes ennemis à la coui* ; et le d.uc de Duras , qui n'avait pas sur la Belle et la Bête le même scrupule que le duc d'Aumont , me demanda en 177 1 Zéndre et Azor pour, le spectacle de Fontamebleau. H y eut un succès inotu , mais ce ne fut pas sans avoir couru le risque d'y être bafoué. VAmi de la Maison , qui fut donné la même année à ce spectacle j y fut très - froidement reçu. Dès ique j^en
jS MÉMOIRES,
€114 scnli la €«ttse , Yj remédiai ; et il eut k Paris * luéme succès que Zémire et jizor* Ce sont de bieu petites choses \ mais , comme elles m'ont ioiéresséy elles auront aussi quelque intérêt pour loues enfa&s.
Lorsque Zémire et Azov fut annoncé à Fo&« tainebleau , le bruit courut que c'était le conte de la BeUe et la Bête mis sur la scène , -et que le {Npincipal personnage y marcherait à quatre pâtes. Je laissais dire, et j'étais tranquille* J'avais donnéy pour les décorations et pour les habits , des pro* grammes très-détaillés ; et je ne doutais pas que mes intentions n'eussent été remplies» Mais ni la tailleur ni le décorateur ne s'étaient donné la peine de lire mes progranmies \ et d'après le conlb de la Belle et la Bête , ils avaient fait leurs dis^ positions. Mes amisétaient inquiets sur le succès de mon ouvrage , Grétry avait l'air abattu; Clair* val lui-même, qui avait )oué de si bon cceur tous mes autres rôles , témoignait de la répugnance à }ouercelui-ci.Jeluiendemandailaraison : uCob»ment voulez-vous , me dit-il , que je rende inté* ressaut un r6le où je serai hideux ? •^— Hideux ! lui dis-je , vous ne le serea point. Vous sei*ez ef» frayant au premier coup d'œil , mais , dans votre laideur , vous aurez de la noblesse , et même de la grâce. — Voyez donc, me dit-il, lliabît debète qu'on me prépare , car on m'en a dit des bor** reurs. » Noua étions i la veille de la représenta* tion ; il n y avait pas^ un moment à perdre» Je demandai qu'<HQinie montrât l'habit d'Aisor. J'eus bien de la peine à obtenir du tailleur cette eoi»- .plaisance. Urne disait d'être tranquille^ etdem'cp rapporter à lui ; mais j'insistai, etlednedeDnras, en lui oicdonnant de me mener au magasin , eut
la bonté de m'y accompagsier • « Monires ^ dit dédaigneuseinacitle taitteur à a«s ([avçDiit , non«irez rhaHt d(s la bèie a monfiieur* » Que tis-je ? UD paataloQ tout semblable à k peau a im sîn^, avec une longue queue sease , un doa pelé 9 d'énonnes gnâes aux quatre paleâ, deuv iongués cornes aa capucbon , -et fe masque le plus difforme avec des deiits de san^tier. 2e fis un oiâ d'horreur , en protestant que ma pièce ne serait point )ouée avec ce ridicule et monstrueux travestissement. « Qu'auriez^otts donc voulu P me demanda fièrement le tailleur. <^— J'aurais IfouIu f lui répondis -)e , que vous eussies lu mon pro* gramme^ vous auriez vu que )e vous demandais un kabit d'homme , et non pas de singe* •—l^ bâbit d'homme pour une bétepi— Et qui vous a dit qu' A2K)r soit une bêle ?<**-Lie ^nte mè le dit« —A- Le come A'est pmm nmsm ouvrage ^ ^ mon ouvrage ne sera point mis au théâtre que tout cela ne soit changé. «—Il n'est plus semps. «^-^ Je vab donc supplier le roi de tpouver bt>n que ce hideux spectaocfe ne lui soit poîiit dotmé; je lui en dirai la nuaon. )> Alors moli homme sie vadow» cil et me demanda ceipii'il &llait faire. « La cho6« du mooade la plus simple , lui répondis - je , Un pantalon tigré, la chaussureel les gaiits de tiaèrne^ un doliman de satin pourpre , tme ciinièffe noire ondée et pittores^uentont épàrsé y un masq9*e effrayant , mais point difforme , ni ressemblant à un museau. » On euit Inéii de là |>èine à trouver tout cela, car le magasin éuh vide ; mais, à force d'obstination, je mefis^béir-^et, quant au masque, je le formai mm-raéme de pièce» l'apportées de plusieurs masques découpés.
Le lendemain moitm, je fis essaya i Clairyal
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ce vêtement; et, en se regardant ati miroir , il le trouva imposant et noble. « A présent , mon ami , lui dis-je , votre succès dépend de la manière dont vous entrerez sur le théâtre. Si Ton vous voit confus , timide , embarrassé , nous somme» perdus \ mais ^ si vous vous montrez fièrement, avec assurance, en vous dessinant bien , vous en imposerez^ et, ce moment passé, je vous réponds du reste. »
La même négligence avec laquelle j^avais été servi par ce tailleur impertinent , je Tavais retrouvée dans le décorateur ^ et le tableau magique, le moment le plus intéressant de la pièce, il le faisait manquer, si je n^avais pas suppléé à sa maladresse. Avec deux aunes de moire d^argenl, pour imiter la glace du trumeau, et deux aunes de gaze claire et transparente , je lui appris à produire Vune des plus agréables illusions du théâtre.
Ce fut ainsi que , par mes soins , au lieu de la chute honteuse dont j'étais menacé , j'obtins le plus brillant succès. Clairval joua son r6le comme je le voulais. Son entrée fière et hardie ne fit que Timpression d'étonnement qu'elle devait faire , et dès-lors je fus rassuré. J étais dans un coin de l'orchestre , et j'avais derrière moi un banc de dames de la cour. Lorsqu'Azor , à genoux aux pieds de Zémire , lui chanta :
Du momeDi qu'on aime , L'on devient si doux , Et je suis moi-même Plus tremblant que vous,
j'entendis ces dames qui disaient entre elles : //
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T^est déjà plus hùâ^ et , Tinstant d'après , U est beau.
Je ne dois pas dissimuler oue le cliarmé de la musique contribuait merveilleusement à produire de tels effets. Celle de Grétry était alors ce qu^elle n^a été que bien rarement après moi , et il ne sentait pa» assez avec quel soin je m'occupais à lui tracer le caractère , la forme et le dessin d'un cbant agréable et facile. En général , la fatuité des musiciens est de croire ne rien devoir à leur poëte ; et Grétry , avec de l'esprit , a eu cette sottise an suprême degré.
Quant à TAmi de la Maison , ma complaisance pour madame La Ruette , mon actrice , fut la cause du peu de succès que cet ouvrage eut à la cour. J'aurais voulu d'abord donner le r6le de l'Ami de la Maison à CaiUot; je l'avais fait pour lui ; il l'aurait joué supérieurement bien , j'en étais sûr \ mais il le refusa pour une raison singulière* « Cette situation , me dit-il , ressemble trop i celle où nous nous trouvons quelquefois ; et ce caractère est aussi trop semblable à celui (^'>on nous attribue. Si je jouais l'Ami de la Maison comme vous l'entendez et connue je le sens 9 aucune mère ne voudrait plus me laisser auprès de sa fille. -—Et Tartufe , lui dis-je , ne le joueriez-vous pas?— Tartufe , me dit -il, n'est
£as si près de nous *, et l'on ne craint pas , dans s monde , que nous soyons des Tartmes. »
Rien ne put vaincre sa répugnance pour un rôle qui lui ferait, disait-il , d autant plus de tort qu'il l'aurait mieux joué. Cependant j'avais observé que La Ruette le convoitait, et je m'aperçus que sa femme'pensait qu'après Caillot je ne pouvais le donner qu'à lui» Grétry pensait de même \
hu MfiMOIRE0.
)e me laissai aller ; je m'en repenUs dès lé« pre-* mières répëtitions. Ce rôle demandait de la jeur Besse , de la Tivacité ^ du hrillaat dans la voix , de la finesse dans le jeu. Le bon La R<iietse, avec sa figure vieillotte et sa voix U'emUante et cassée, y était fcurt déplacé. Q Téteigoit et Tattrista ; comme il était mal à son aise , ^1 ne s^y livra pas même à son naturel^ il fit manquer toutes les scènes.
De son côté , madame La Ruette , qui avail un peu de pruderie , se persuadant cjue la finesse et la malice que j'avais mises dans le r6le d'« gatbe n'étaient pas convenables à une si jeune personne, avait cru devoir émousser cette pointe d'espièglerie i elle y avait substitué nn eertam air aévére et résefvé qui était au r^ toute sa gentillesse.
Ainsi tout mon <tuvyage avttit été dénatuFé.
Heureusement La Ruetie reccimul lui-mèmefque le rôle de Cléon ne lui cotiveiiaîini pour le ytm^ ni pour le cbant ^ et je Ceouvai, au mèine théâtre, un nommé Julien , moins difficile quâ Caillot, et plus jeune que La Ruetse , avee ime voix bril- Lmte , une action viv« , une tournure leste. Nons nous mimes , Gvébpy et mot > à lui montrer sois rôle I et il parvint k le cbaBûter et â le )Otter asso^ bien»
Madame La Ruette était peu disposée «entendre ce que j avais à lui dir« ; je lui db cepemdant : «Madame, ncms serons fretdssiaous vondons être trop sages; £uieâ-moi la gvice de foner le lâle d' Agathe au nalurel. Son imM>cence «'est pas odle é'A^pès , mnis c'est encore de rinnocence ^ et y comme die n'emploie sa; finesse et sa mabce qu'à se jouer du fourbe qui cherche à la séduire ,