LIVRE IX, gg
Le «entJment de ma propre faiblesse , et la bonne opinion que j'avais du célèbre composi- ' teur qu'on m'avait donné dans Piccîni , me tirent donc imaginer de prendre les beaux opéras de Quinaoll , d'en élaguer les épisodes , les détails ' superflus 5 de les réduire à leurs beautés réelles , d'y ajouter des airs , des duos , des monologues , en récitatif obligé , des chœurs en dialogue et en contraste ; de les accommoder ainsi à la musique italienne , et d'en former un genre de poëme lyrique plus vâiië , plus animé , plus simple, moins décousu dans son action , et inGniment plus rapide que l'opéra italien.
Dans Métastase même, que j^étudiais, que j'admirais comme un modèle de l'art de dessiner les paroles du chant , je voyais des longueurs et des vides insupportables. Ces doubles intrigues , ces amours épisodiques , ces scènes détachées et si multipliées , ces airs presque toujours perdus ^ comme on Fa dit , en cul-ae-Iampe au bout des scènes , tout cela me choquait. Je voulais une action pleine, pressée, étroitement liée, dans laquelle les situations, s'enchainant Tune à l'autre» fussent elles-mêmes l'objet et le motif du chant, de façon que le chant ne fut que l'expression plus vive des sentimens répandus dans la scène , et que les airs , les duos , les choeurs , y fussent enlacéss dans le récitatif. Je voulais , de plus ^ qu^en se d^onnant ces avantages , l'opéra français conservât s^ pompe , ses prodiges , ses fêtes , ses illusions , et qu'enrichi de toutes les beautés de la musique i^Iienne, ce n'en fut pas moins ce spectacle.
Où les beauii^ Vers^ la danse, la musique,
Uàrt de troinîpèr les yeux par les couleurs.
L'arf plus heureux de sëduire les coeurs ,
De cent plaisirs fpnt un plaisir unique. ( Volt. )
Ce fut dans cet espri|: que fut recomposé Yo-^
;>érade Roland' Dèsque j'eus mis ce poëme dans 'état où je le voulais , j'éprouvai upe joie aussi vive que si je l'avais fait moi-même, Je vis Vou^ vrage de QuinauUdans sa beauté naïve et sipiple; je vis ridée que je m'étais faite d'un poëme ly-r rique fr^çais , réaliaée ou sur le point de l'être par un habile musicien. Ce musicien ne savait pas deux niots de français \ je me fis son maître de langue. « Quand serai^je en état, me dit-il en italien, de travailler à cet ouvrage? — Demain matin , » lui disr je -, et dès }e leudeinaiu je pie rendis chez lui,
Figurez-rvous quel fut pour moi le travail de sou ipstruction : vers par vers, presque motpour mot, il fallait lui tout expliquer; et, lorsqu'il avait bien sai^i le sens d'uu morceau , je le lui déclaprifiîs , eu marquant bieuFacceut, la proso« die , la cs^dence des vers , les repos , les demi-t repos , les articulations de la phrase; i\ m'écou-» tait ayideuient, et j'avais le plaisir de voir que ce qu'il avait eutendu était fidèlemeut uoté. L'accent de la lapgue et le nombre frappaient si ju3te cette excellente oreille, mie presque jamais, dans sa musique ^ ui l'unzii vautre n étaient altérés. Il avait , pour saisir les plus déljc^tes in-: flexions de la yoix , une sensibilité si prompte ,
Îu'il exprimait jusqu'aux uuanc^s les plus unes . u seutimept*
C'était pour moi un plaisir inexprimable de voir s'exercer sous mes yeux un art , ou plutôt un génie dont jusque-là je n'avais eu aucune
iàéek Son harmonie était dans sa tète. Son orchestre et tous les effets qu'il produirait lui étaient préseus. Il écrivait son chant d'un trait de plume ; et , lorsque le dessein en était tracé , il remplissait toutes les parties des instrumens ou de la voix , distribuant les traits de mélodie et d'harmonie , ainsi qu'un peintre habile aurait distribué sur la toile les couleurs et les ombres pour en composer son tableau. Ce travail achevé, il ouvrait son clavecin , qui jusque-là lui avait servi de table ; et j'entendais alors un air , un duo , un chœur complet dans toutes ses parties , avec une vérité d'expression , une intelligence , un ensemble , une magie dans les accords qui ravissaient l'oreille et l'ème.
Ce fut là que je reconnus l'homme que je cherchais , l'homme qui possédait son art et le mat-* trisait à son gré ] et c'est ainsi que fut composée cette musique de Roland qêi , en dépit de la cabale , eut le plus éclatant succès.
En attendant, et à mesure que l'ouvrage avançait , les zélés amateurs de la bonne musique , à )a tête desquels étaient l'ambassadeur de Naples et celui de Suède, se ralliaient autour du clavecin de Piccini pour entendre tous les jours quelque scène nouvelle ; et tous les jours ces jomssances me dédomimageaient de mes peines.
Parmi ces amateurs de la musique se distinguaient MM. Morellet , mes amis personnels , et les amis les plus officieux que Piccini eût trouvés en France. C'était par eux qu'en arrivant il avait été accueilli, logé, meublé , pourvu des premiers besoins delà vie. Us n'y épargnaient rien, et leur maison était la sienne. J'aimais à croire que de nous voir associés ensemble ^ c'était pour
lOâ MEMOIRES.
eux un motif de plus de Fintërét qulls pre* naient h lui ^ et , eutre eux et moi , cet objet d'ajBfection commune était pour Tamitié un nouvel aliment.
L'abbé Morellet et mcu n'avions cessé de vivre depuis vingt ans dans les mêmes sociétés , souvent opposés d'opinions , toujours d'accord de sentimens et de principes , et pleins . d'.estime l'un pour l'autre. Dans nos disputes les plus v,i ves , jamais on n'avait vu se mêler aucun trait , ni d'amertume , ni d'aigreur. Sans nous flatter y nous nous aimions.
Son frère , qui , nouvellement arrivé d'Italie , était pour moi un ami tout récent , m'avait gagné le cœur par sa droiture, et sa franchise. Ils vivaient ensemble, et leur sœur, veuve de M. Leyrin de Montigny , venait de. Lyon , avec sa jeune fille, embellir leur .société.
L'abbé , c[ui ^ihvaît annoncé le bonheur qu'ils
allaient avoir d'être réimis en famille , m'écrivit
. un jour : u Mon ami , c'est demain qu'arrivent
nos femmes , venez nous aider, je vous prie, à
les bien recevoir. )x
Ici ma destinée va prendre une face nouvelle ; et c'est de ce billet que date le bonheur vertueux et inaltérable qui m'attendait dans m^ vieillesse , et dont je jouis depuis vingt ans^