‹ OEuvres complètes de MarmontelChapitre 29 sur 117 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

1 kVT que le ciel m'avait laissé dans madame Odde une sœur tendrement chérie , et <jui m'aimait plutôt d'un amour filial que d'une amitié fraternelle, sûr d'avoir dans son digne et vertueux époux un véritable ami , dont la maison serait la mienne , dont les enfans seraient les miens , je savais où vieillir en paix. L'estime et la confiance qu'Odde s'était acquises , l'excellente réputation dont il jouissait dans son état , me rendaient son avancement fadle et assuré \ et , n'eùt-il fait que conserver l'emploi qu'il avait à Saumur , ma pe*tite fortune ajoutée à la sienne nous aurait lait vivre dans une honnête aisance. Ainsi , lorsque le monde et moi nous aurions été las , ennuyer l'un de l'autre , ma vieillesse avait un asile honorable et plein de douceur. Dans cette heureuse confiance , je me laissais aller , comme vous avez vu , au courant de la vie , et sans inquiétude je me voyais sur mon déclin.

Mais lorsque j'eus perdu ma sœiir et ses enfans 5 lorsque , dans sa douleur , Odde abandonnant une ville où il ne voyait plus que des tombeaux , et , renonçant à son emploi , se fut retiré dans sa patrie , mon avenir , si serein jusqu'alors , s'obscurcît à mes yeux -, je ne vis plus {>our moi que les dangers du mariage , ou que a solitude d'un triste célibat et d'une vieillesse abandonnée.

Je redoutais dans le mariage des chagrins dc«

mestîques qu'il m'auraij été impossible d'essuyer sans mourir , et dont je voyais mille exemples ; mais un malheur plus effrayant encore était celui d'un vieillard obligé , ou d'être le rebut du monde , en y traînant une ennuyeuse et infirme caducité, ou de rester seul, délaissé, à la merci de ses valets ^ livré à leur dure insolence et à leur servile domination*

Dans cette situation pénible , j'avais tenté plus d'une fois de me donner une compagne , et d'adopter une famille qui me tint lieu de celle que la mort avait moissonnée autour de moi ] mais , par une heureuse fatalité , aucun de mes projels ne m'avait réussi , lorsque je vis arriver à Paris la soeur et la nièce de mes amis MM. Morellet. Ce fut un coup du ciel.

Cependant , tout aimables qu'elles me semblaient l'une et l'autre , la mère, par un caractère de franchise , de cordialité , de bonté ; la fille , par un air de candeur et de modestie qui , joint à la beauté, l'embellissait encore; toutes les deux, par un langage où j'aperçus sans peine autant d'esprit que de raison , je n'imaginais pas qu'à cinquante ans passés je fusse un mari convenable à une personne qui n'avait guère que dixhuit ans. Ce qui m'éblouissait en elle, cette fleur de jeunesse , cet éclat de beauté , tant de charmes que la nature avait à peine achevé de former , était ce qui devait éloigner de moi l'espérance , et , avec l'espérance , le désir de la posséder.

Je ne vis donc pour moi , dans cette agréable aventure , que I avantage d'une nouvelle et / charmante société. /

5oit que madame de Montigny fût prévenue

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