LIVRE 3t. I
en ma faveur , soit que ma bonhomie lui convînt au premier abord , elle fut bientôt avec Fami de ses frères comme avec un ancien ami qu'ellemême aurait retrouvé. Nous soupàmes ensemble. La joie qu'ils avaient tous d'être rëunis anima ce souper. J'y pris la même part que si j'eusse été l'un des leurs. Je fus invité à dîner pour le lendemain y et successivement se forma l'habitude de nous voir presque tous les jours.
Plus je causais avec la mère , plus j'entendais parler la fille , plus je trouvais à l'une et à l'autre ce naturel aimable qui m'a toujours charmé.
Mais , encore une fois , mon âge , mon peu de fortune , ne me laissaient voir pour moi aucune apparence au bonheur que je présageais à Tépoux de mademoiselle de Montigny , et plus de deux mois s'étaient écoulés sans que l'idée me fût venue d'aspirer à ce bonheur-là.
Un matin , l'un de mes amis , et des amis de MM. Morellet, l'abbéMaury, vînt me voir, etme dit : « VoulcjÈ-vous que je vous apprenne une nouvelle ? Mademoiselle de Montigny se. marie.
Elle se marie ? avec qui ? — Avec vous. —
Avec moi?— «Oui , avec vous-même. -—Vous êtes fou , ou vous rêvez. — Je ne rêve point , et ce n'est point une folie ; c'est une chose trèssensée , et dont aucun de vos amis ne doute. »
« Écoutez-moi , lui dis-je , et croyez-moi , car je vous parle sérieusement. Mademoiselle de Montigny est charmante ; je la crois accomplie , et c'est pour cela même que je n'ai jamais, eu la folle idée de prétendre au bonheur d'être son - époux. — ^Ehbien! vous le serez sans y avoir prétendu. — A mon âge ! — Bon ! à votre âge ! Vous êtes jeime encore , et en pleine santé. » Alors
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le voilà qui déploie toute son éloquence à me prouver que rien n'était plus convenable^ que je serais aimé ; que nous ferions un bon ménage -^ et , d^un ton de prophète , il m'annonça que nous aurions de beaux enfans.
Après cette saillie » il me laissa livré à mes réflexions *, et , tout en me disant à moi-même qu'il était fou , je commençai à n'être pas plus sage.
Mes cinquante-quatre ans ne me semblèrent plus un obstacle si effrayant; la santé, à cet âge, pouvait tenir lieu de jeunesse. Je commençai à croire que je pouvais inspirer , non pas de l'amour , mais une bonne et tendre amitié ; et je me rappelai ce que disaient les sages : Que l'amitié fait plus de. bons ménages que l'amour.
Je croyais avoir remarqué , dans cette jeune et belle personne , du plaisir à me voir , du plaisir à -m'entendre : ses beaux yêux, en me regardant, avaient' un caractère, d'intérêt et de bienveillance. J'allai jusqu'à penser que, dans les attentions dont m'honorait sa mère , dans le plaisir que témoignaient ses oncles à me voir assidu chez eux , il entrait peut-être quelque disposition favorable au vœu que je n'osais former. Je n'étais pas riche ; mais cent treiiie mille francs, solidement placés , étaient le fruit de mes épargnes. Enfin, puisqu'un ami sincère, l'abbé Maury , trouvait cette union non-seulement raisonnable , mais désirable des deux côtés, pourquoi moi-^même aurais-je pensé qu'elle fut si mal assortie ?
J'étais engagé ce jour-là à dîner chez MM. Mo^ rellet. Je m'y rendis avec une émotion qui m'était incoxinue. Je crois même me souvenir que je