LIVRE VIII
Eti bien! s*écria-t-il, que j'aie été injuste, imprudent , insensé , qu'en inférez-vous qui vous justifie à mes yeuit d'avoir tf ahi ma confiance , et d'avoir révélé le secret de mon cœur ? — J'en infère, lui dis-* je, que c'est vous qui m'avez trompé ; que c'est vous qui m^avez induit à vouô défendre comme j'ai fait. Que ne me disiez-vous que vous aviez changé d'avis ? Je n'aurais poitit parlé de votre repentir; je n'aurais pas cru répéter les propres termes de votre lettre. Vous vous êtes caché de moi pour faire ce que vous saviez bien que je n'aurais point approuvé ; et y lorsque ce coup de votre tête a Veliet qu'il devait avoir , vous m'en faites un crime à moi l Allez , puisque dans Tamitié la plus sincère et la plus tendi^e vous cherchez des sujets de haine, votre cœur ne sait que haïr.
» Courage ! barbare , me dit-il \ achevez d'accabler un homme faible et misérable. H ne me restait au monde , pour consolation , que ma propre estime , et vous venez me l'arracher. — Alors Rousseau fut plus éloquent et plus touchant dans sa douleur qu'il ne l'a été de sa vie. Pénétré de l'état où je le voyais , mes yeux se remplirent de larmes ; en me voyant pleurer , lui-même il s'attendrit , et il me reçut dans ses bras.
» Nous voilà donc réconciliés -, lui , continuant de me lire sa Nouvelle Héloïse , qu'il avait achevée , et moi allant à pied , deux ou trois fois la semaine , de Paris à son Ermitage , pour ea entendre la lecture , et répondre en ami à la confiance de mon ami. C'était dans les bois de Montmorency qu'était le rendez -vous; j'y arrivais baigné de sueur , et il ne laissait pas de se plaindre lorsque je m'étais fait attendre. Ce
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fut dans ce temps-là que parut la lettre sur les spectacles , avec ce beau passage de Salomon par lequel il m'accuse de l'avoir outragé et de l'avoir trahi. ))
« Quoi ! m'écrîai-je, en pleine paix ! après votre réconciliation ! cela n'est point croyable.— Non, cela ne l'est point , et cela n^en est pas moins vrai. Rousseau voulait rompre avec moi et avec ines amis -, il en avait manqué l'occasion la plus favorable. Quoi de plus commode en effet que de m'attribuer des torts dont je ne pouvais me laver ? Fâché d'avoir perdu cet avantage , il le reprit , en se persuadant que , de ma part , notre réconciliation n'avait été qu'une scène jouée, où je lui en avais imposé. »
« Quel homme ! m'écriai- je encore ] et il croit être bon ! » Diderot me répondit : « 11 serait bon , car il est né sensible , et , dans Téloigneinent , il aime assez les hommes. 11 ne hait que ceux qui l'approchent , parce que son orgueil lui fait croire qu ils sont tous envieux de li;i ^ qu'ils ne lui font du bien que pour l^umilier , qu'ils ne le flattent que pour lui nuire , et que ceux même qui font semblant de l'aimer sont de ce complot. -C'est là sa maladie. Intéressant par son infbrtime , par ses talens , par un fond de bonté , de droiture qu'il a dans l'ànie , il aurait des amis , s'il croyait aux amis. 11 n'en aura jamais , ou ils l'aimeront seuls ^ car il s'en méfiera toujours. »
Cette méfiance funeste , cette facilité si légère et si prompte , non-seulement à soupçonner , mais à croire de ses amis ^i;it qu'il y avait de plus noir, de plus lâche , de plus infâme ^ à leur attribuer des bassesses ^ des perfidies , sans autre