‹ OEuvres complètes de MarmontelChapitre 32 sur 117 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

quî cela faisait envie , j'allais vous demander si un cinqtiiènie , comme moi , par exemple , gâterait la société. -^^e ne le croîs pas, me répondit* elle ; demandez plutôt à mon frère. -— • Moi , dit le frère avec franchise , je trouverais cela trèsbon. — Et vous , mademoiselle ? — Moi , dit* elle j j*espère que mon oncle Tabbé sera de l'avis de maman ^ mais, jusqu^à son retour, permettezmoi de garder le silence. »

Comme on ne doutait pas qu'il ne fut de Ta vis commun , mon intention une fois déclarée , et la mère , la fille et Toncle étant d'accord , je ne dissimulai plus rien. Je crus même m'apercevoir qu'un sentiment qui m'occupait sans cesse trouvait quelque accè$ dan3 le cqeur de ceHe qui en était l'objet.

L'abbé se fit attendre , enfin il arriva ; et , quoique tout se fut arrangé sans son aveu , il le donna. Le lendemain , le contrat fut signé. U y institua sa nièce son héritière après sa mort et après la mort de sa sœur ; et moi , dans cet acte dressé et rédigé par leurnotaire, jene pris d'autre soin que de rendre , après moi , ma femme heu-* reiise et indépendante de ses enfans.

Jamais ma^age ne s'est fait sous de meilleurs auspices. Gonmie la confiance entre mademoiselle de niontigny et moi était mutuelle et parfaite , et que nous nous étions bien persuadés l'un l'autre du vœu que nous allions faire à l'autel , nous l'y prononçâmes sans trouble et sans aucune in* quiétude.

Au retour de l'église, où Chastellux et Thomas avaient tenu sur nous le voile nuptial , on voulut bien nous laisser seuls quelques momens ^ et ces imomeas furent employés ànou» biep assurer Vm\

IIO' MÉMOIRES.

l'autre du désfr de nous rendre mutuellement heureux* Cette première elKision de deux coeurs que la bonne foi d'un coté , Tinnoeence de l'autre , et des deux côtés Tàmitié la plus tendre unissent à jamais , est peut-être l'instant le plus délicieux de la vîe.

Le dîiier, après la toilette , fut animé d^une gaieté du bon vieux temps. Les convives étaient d'Alembert , Cbastellux , Thomas , Saint-Lambert , un cousin dé MM. Morellet , et quelques autres amis conmiuns. Tous étaidit occupés de la nouvelle épouse^ et, comme moi , ils en étaient si charmés , si joyeux , qu'a les voir on eût dit que chacun en était l'époux.

Au sortir de table , on passa dans un salon en galerie^ dont la riche bibliothèque de l'abbé Morellet formait la décoration. Là , un clavecin, des pupitres ,' anncmçaient bien de la musique ; mais quelle musique nouvelle et ravissante on allait entendre ! L opéra de Roland^ le premier opéra français qui eût. été mis en musique italienne , et ^ pour rexécuter , les plus belles voix et l'élite de l'orchestre de l'Opéra.

L'émotion qu'excita cette nouveauté eut tout le charme de la surprise. Piccîni étaît au clavecin ; il animait l'orchestre et les acteurs du feu de son génie et de saa âme. L'ambassadeur de Suède et l'ambassadeur de Naples assistèrent à ce concert*, ils en étaient ravis. Le maréchal de Beauvau fut aussi de la fête. Cette espèce d'enchantement dura jusqu'au souper, où furent invités les chanteurs et les symphonistes.

Ainsi se passa ce beau jour , l'époque et le présage du bonheur qui s'est répandu sur tout le reste de ma vie , à travers les adversités qui Tont

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tix>ublé souvent, mais qui ne l'ont point corrompu.

.11 était convenu que nous habiterions ensemble ^ les deux oncles , la mère et nous ^ que nous payerions un cinquième par tète dans la dépense du ménage ; et cet arrangement me convenait à tous égards. Il réunissait Tavantage de la société domestique à celui d'ime société toute formée du dehors , e^ont nous n avions qu'à jouir.

J'ai fait cdïvàitre une partie de ceux que nous pouvions appeler nos amis ; mais il en est encore dont je n'ai pas voulu parler comme en passant , et sur lesquels mes souvenirs se plaisent à se reposer»

Vous avez j mes enfans , entendu dire mille fois par votre mère , et d^ms sa famille , quel était

£our nous l'agrément de vivre avec M. de Saint- >ambert et madame la comtesse d'Houdetot, son amie ^ et quel était le charme d'une société où l'esprit , le goût , l'amour des lettres , toutes les

Jualités du cœur les plus essentielles et les plus ésirables, npus attiraient, nous attachaient, soit .auprès du sag^ d'Eaubonne , soit dans l'agréable, retraite de la iSévigné de Sanois. Jamais deux esprits et deux âmes n'ont formé un plus parfait accord de sentimens et de pensées ; mais ils se ressemblaient surtout par un aimable em^ pressement à bien recevoir leurs amis. Politesse à la fois libre ^ aisée , attentive ^ politesse d'un goût exquis , qui vient du cœur , qui va au cœur, et qui n est bien connue que des âmes sensibles ^ INous avions été , Saint-Lambert et moi , des sociétés du baron d'Holbach , d'Helvélîus , de pnadame Geoffrin *, nous fûmes aussi constam>» m^n% de celle de madame Neeker) piais , dam

celle-ci , \e datais de plus loin qne Itd ] j'en étais presque le doyen.

C'est dans un bal bourgeois , circonstance assez singulière , que j'avais fait connaissance avec madame Necker , jeune alors , assez belle , et d'une fraîcheur éclatante , dansant mal , mais de tout son cœur.

A peine m'eut-elle entendu nommer ^ qu'elle vint à moi avec l'air naïf de la joie. « En arrivant à Paris , me dit-elle , l'un de mes désirs a été de connaître l'auteur des Contes moraux.

Je ne croyais pas faire au bal une si heureuse rencontre. J'espère que ce ne sera pas une aventure passagère. — INecker , dit-elle à son mari , en l'appelant , venez vous joindre à moi pour engager M. Marmontel , l'auteur des Contes mo* raïuVy à nous faire l'honneur de nous venir voir. » M, Necker fut très-civil dans son invitation; je m'y rendis. Thomas était le seul homme de lettres qu'ils eussent connu avant moi ] mais bien* tôt j dans le bel hôtel où ib allèrent s'établir , madame Necker , sur le modèle de la société de madame Geofirin , choisit et composa la sienne.

Etrangère aux mœurs de Paris , madame Necker n'avait aucun des agrémens d'une jeune Fran* çajse. Dans ses manières , dans son langage , ce n'était ni l'air , ni le ton d'une femme élevée à l'école des arts, formée à l'école du monde. Sans goût dans sa parure , sans aisance dans son main-* tien , sans attrait dans sa politesse , son esprit , comme sa contenance, était trop ajusté pour avoir de la grâce.

Mais un charme plus digne d'elle était celui de la décence , de la candeur , de la bonté. Une éducation vertueuse et des études solitaires lui

avaient donné tout ce que la culture peut ajouter dans Tàme à un excellent naturel. Le sentiment en elle était parfait; mais , dans sa tète, la pensée était souvent confuse et vague. Au Ueu d^éclaircir ses idées , la méditation les troublait; en les exagérant , elle croyait les agrandir ; pour les étendre , elle s'égarait dans des abstractions ou dans des byperboles. Elle semblait ne voir certains objets qu'à travers un brouillard qui les grossissait à ses yeux; et alors son expression s'enflait tellement que Fempb^se en eût été risible , si l'on n'avait pas su qu'elle était ingénue.

Le goût était moins en elle un sentiment qu'un résultat d'opinions recueillies et transcrites sur ses tablettes. Sans qu'elle eût cité ses exemples y il eût été facile de dire d'après qui et sur quoi son jugement s'était formé. Dans l'art d'écrire, elle n'estimait que l'élévation, la majesté , lapompe* Les gradations , les nuances , les variétés de couleur et de ton la touchaient faiblement. Elle avait entendu louer la naïveté de La Fontaine, le naturel de Sévigné ; elle en pailait par ouï-dire , mais elle y était peu sensible. Les grâces de la négligence, la facilité, l'abandon lui étaient inconnus. Dans la conversation même , la familiarité lui déplaisait. Je m'amusais souvent à voir jusqu'où elle portait cette délicatesse. Un jour, je lui citais auelques expressions familièi^s , que je croyais , oisais-je, pouvoir être reçues dans le style élevé : CGmwMjfàire T amour ^ aller voir ses amours^ comr mencer à voir clair ; prenez votre parti -^ pour bien faire ^ ilfaudrait ; no/i, vois-tu : faisons mieux ^ etc. Elle les rejeta comme indignes du style noble. Bacine , lui dis- je , a été moins difficile que vous.

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Jl les a toutes ^plojées, et je lui en fis voir les exemples. Mais son opinion , une fois établie , était invariable ; et rautorité de Thomas ^ ou celte de Bufibn^ étaient pour elle un article .de foi.

On eût dit qu^elle réservait la rectitude et laf justejsse pour la règle de ses deyoîrs. Là , tout éu^it précis et sévèrement compassé ; les amusemens même qu^elle semblait vouloir se procu- :rer , avaient leur raison , leur méthode.

On la voyait tout occupée à se rendre agréable à sa société, empresséeàbieni*ecevoir ceux qu^elle y avait admis ; attentive à dire à chacun ce qui pouvait lui plaire davantage ; mais tout cela était prémédité^ rÎQu ne coulait de source y ciea ne faisait illusicm.

Ce n était point pour nous , ce .n'était point •pour elle qv^'elle se dc»aiiait tous ces soins ; c'était pour §on mari. Nous le fciire connaitse , luixoncilier nos esprits , iaire parler de lui avec éloge dan;$ le monde y et commencer sa renomjnée , tel fut le principal €d)}etde la fondation de sa société littéraire. Mais il fallait encoreque soa jsalop, q^e son diner , fussent pour son mari un: délassemeiKt y un spectacle^ car y en effet , il n'éjtaitlà qu'un spectateur silencieux et froid. Hor- ;Doâs ,qMe}que3 mots iins qu il piaf ait çà et là y

Îeirsonçage muet , il laissait à sa femme le soim e ^soutenir la conversation. £11« y faisait bies sop possible ; mais son esprit n'avait rien d'ave-- Jiliant à des propos de taUe. Jamais^ une saillie ^ .|amaj^ un mat j»quant^ jamais un trait qui «pût réveiller les esprits. Soucieuse y inquiète , sitoç .qu'elle voyait la scène et le dialogue languir , seS' xegpards en cherchaient la eaiise dans nos yeux*.

Elle avait même quelquefois la naïveté die s'en plaindre à moi. « Que ^voUlez-vous , madame, lui disais-^ Je, «on n'a pas de l'esprit quand on on veut, et Ton n'est pas toujours en lituneur d'être ai- -mable. .Voyez M. Necker lui-même, s*il est tous les jours amusant. »

Les attentions .de madame Neclcer et tout son désir de nous plaire n'auraient pu vaincre le dégoût de n'être, à ses dîners que pour àmu^ ser son mari. Maïs il en était de ces dîners comme de beaucoup d'autres , où la sotiété , jouissant d'elle- même., dispense Thôte d'être aimable , pourvu qu'il la dispense de s'occuper de lui. .

Lorsque Necker a été ministre , ceux qui né l'avaient pas connu dans sa vie privée , ont attribué son silence, sa gravité, son air de tête à l'arrogance de son nouvel état. Mais je puis attester qu'avant même qu'il eûtfanibrtune, simple associé du banquier Thelusson , îl avait le même air , le même caractère silencieux et grave , et qu'il n'était ni plus liant , ni plus familier avec nous. Il .recevait civilement sa compagnie ; mais il n'avait avec aucun de nous cette cordialité qui flatte , et qui donne à la poUtesse une apparence d'amitié.

Sa fille a dît dé lui qu'il savait tenir son monde à distance. Si telle avait été l'intention de son père , en le disant , elle aurait trahi bien légèrement Je secret d'im orgueil au moins ridicule. Mais la vérité simple était qu'un homme accoutumé , dés sa jeunesse , aux opérations mystérieuses d'une banque , et enfoncé dans les calculs des spéculations commerciales , connaissant peu le monde , fréquentant peu les hommes ,

fl6 MEMOIRES.

très - peu même les livres , superficieUement et Taguement instruit de ce qui n^était pas la science de son état, devait, par discrétion, par prudence, par amour-propre, se tenir réservé pour ne pas donner sa mesure ^ aussi parlait-il librement et abondamment de ce qu^il savait bien, mais sol>rement de tout le reste. Il était donc adroit et sage , et non pas arrogant. Sa fille est quelquefois tme aimable étourdie.

A regard de madame Necker , elle avait parmi nous des amis quelle distinguait -, et je fus tou^jours de ce nombre. Ce n'était pas que nos esprits et nos goûts fussent bien d'accord. J'affectais même d'opposer mes idées simples et vulgaires à ses hautes conceptions ; et il fallait qu'elle descendit de ces hauteurs inaccessibles pour communiquer avec moi. Mais , quoique indocile à la suivre dans la région de ses pensées, et plus dominé par mes sens qu'elle n'aurait voulu , elle ne m'en aimait pas moins*

Sa société avait pour moi un agrément bien

Srécieux , celui d'y retrouver Fambassadeur de faples et celui de Suède , deux hommes dont j'ai le plus regretté l'absence et la perte. L'un , par sa bonhomie et sa cordialité , autant que par se& goûts et ses lumières , me rendait tous les jours son commerce plus désirable y l'autre, par sa tendre amitié , par sa douce philosophie , par je ne sais queUe suave odeur de vertu naïve et modeste , par je ne sais quoi de mélancolique et d'attendrissant dans son langage et dans son caractère , m'attachait plus intimement encore. Je les voyais chez moi y chez eux , chez nos amis , le plus souvent qu'il m^était possible , et jamaia assez à mon gré*.

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