‹ OEuvres complètes de MarmontelChapitre 33 sur 117 · LITRE X · texte numérisé non relu

LITRE X

Heureux dans mes sociétés , plus beureux dans mon intérieur domestique, j attendais, après dixhuit mois de mariage, les premières couches de ma femme , comme révénement qui mettrait le comble à mes voeux. Hélas ! combien cruellement je fus trompé dans mes espérances ! cet enfant j si ardemment désiré , était mort en venant au monde. Sa mère étonnée , inquiète de ne pas entendre ses cris » demandait à le voir *, et moi, immobile et tremblant , j^étais encore dans le salon voisin à attendre sa délivrance , lorsque ma bellemère vint me dire : « Venez embrasser votre femme et la sauver du désespoir ; votre enfant est mort en naissant. » Je crus sentir mon cœur meurtri du coup que ces mots y portèrent. Pâle et glacé y me soutenant à peine , je me traînai jusqu'au lit de ma femme , et là , faisant un effort sur moi^-mème : a Ma bonne amie, lui dis-je, voici le moment de me prouver que vous vivez pour moi. Notre enfant n'est plus , il est mort avant d'avoir vu la lumière. » La malheureuse jeta un cri qui me perça le cœur , et tomba évanouie entre mes bras. Comme elle lira ces Mémoires, passons sur ces momens cruels , pour ne pas rouvrir sa blessure qui n'a que trop long-temps saigné.

A son second enfant , je la vis résolue à le nourrir de son lait^ je m'y mposai *, je la croyais trop faible encore. La nourrice que nous avions choisie était, en apparence, la meilleure possible ; l'air delà santé, la fraîcheur, un teint, une bouche de rose , de belles dents , le plus beau sein y elle avait tout , hormis du lait. Ce sein était de marbre ; l'enfant dépérissait , il était à Saint- Cloud ^ et , en attendant que sa nxère fût en état

i\8 Mëmoihës^

d'aller le Toîr, le curé du village nous ataît pro* mis d^ veiller , il nous en donnait des nouvelles j *mais le cruel nous abusait.

En arrivant chez la nourrice, nods fômes douloureusement détrompes. « Mc« enfant pâtit, me dit sa mère ; vois comme ses mains sont flétries ; il me regarde 4ivec des yeux qui implorent ma pitié. Je veux que cette femme me rapporte à •Paris, et que mon accoucheur la- voie. » Elle vint 5 il fut appelé , il visita son sein , il n*y trouva point -de lait. Sur-le-champ il alla nous chercher une -autre nourrice; et aussitôt que Tenfant eut pris ce Nouveau sein , où il puisait k pleine source , il en trouva le lait si bon , qull ne pouvait s'ea rassasier.

Quelle fut notre joie de le voir revenir h vue d^œil et se ranimer comme une plante desséchée et mourante que l'on arrose ! ce cher enfant était Albert , et nous semblions avoir un doux pressentiment des consolations qu'il nous donne.

Ma femme , pour garder 'la nourrice auprès d'elle et faire respirer un aîrpur à l'enfant , désira d'à voirune maison decampagne; et un ami de MM. Morellet nous prêta la sienne à Sàint-Brice.

Dans ce village étaient deux hommes estimables, intimement unis ensemble, et avec qui moimême je fus bientôt lié. L'un était le curé , frère aîné de l'abbé Maury , homme d'un esprit sage et d'un caractère excellent ; l'autre était un ancien libraire appelé Latour , homme doux , paisible , modeste , d'une probité délicate , et aussi obligeant pour moi qu il était charitable envers les pauvres du village. Sa bibliothèque fut la

mienne.

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