‹ OEuvres complètes de MarmontelChapitre 35 sur 117 · LIVRE %. lai · texte numérisé non relu

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et le martyr de la vérité , et s'en jouer sans cesse avec d'adroits sophismes ; se délivrer par la ca<^ lomnie dufardeau de la reconnaissance *, prendre dans son humeur farouche et dans ses visions sinistres les plus fausses couleurs pour noircir ses amis ] dinamer ceux des gens de lettres dont il avait le plus à se louer , pour se signaler seul et les effiicer tous , je faisais sentir à ma femme , ar le bien même que Rousseau avait fait, tout e mal qu'il aurait pu s'abstenir de faire , si , aii lieu d'employer son art à servir ses passions , à colorer ses haines , ses vengeances , ses cruelles ingratitudes, à donner à ses calomnies des apparences spécieuses , il eût travaillé sur lui-même à dompter son orgueil , son humeur irascible , ses sombres défiances , ses tristes animosités , et à re« devenir ce que l'avait iait la nature , innoceni-* ment sensible , équitable , sincère et bon^

Ma femme m écoutait tristement. Un jour elle me dit : <( Mon ami , je suis fâchée de vous entendre parler souvent mal de Rousseau. L'on vous accusera d'être ému contre lui de quelque inimitié personnelle, et peut-être d'un peu d'en** vie.

— ^Pour de la personnalité dans mon aversion, elle serait , lui dis-je , très-injuste , car il ne m'a jamais offensé , et il ne m'a fait aucun mal. Il serait plus possible qu'il y eût de l'envie , car je l'admire assez dans ses écrits pour en être en* vieux , et je m'accuserais de l'être si je me sur- ' prenais à niédire de lui ^ mais j'éprouve, au contraire, en vous parlant des mal^idies de sonâme^ cette tristesse amère que vous ressentez à m'en** tendre. —-Pourquoi donc, reprit-elle, dans vos écrits , dans vos discours , le traiter si sévère-

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jnent ? Pourquoi msîfiter sur ses vices? N'y a-t-îl pas de l'impiété à troubler k cendre des morts ? . — Oui , la cendre des morts qui u'ont , hti dis-je ,' laissé aucun esemple, aucun seurremr pemî* cieux pour les yivans ; mais des poisons assirisonnés dans les écrits d'tm éloquent sepbiste et d'un corrupteur séduisant ; mais des impressions fonestes qu^il a faites sur les esprhs par de spé-* eieuses calomnies 5 mais tout ce qu^un taïent ce* }èbre a laissé de contagieux , doit^il passer à la faveur du respect quel'on doit aux morts , et se perpétuer d'âge en âge ? Certainement j'y oj^oserai, soit en préseryatï6, soit exï contre-poisona, tous les moyens qui sont en mon pouvoir ; et , ne fut-ce que pour lav€»r la mémoire de mes amis des tacbes dont il Ta souillée , je ne laisserai , si ]b puis , à ce qui lui i^este de prosélytes et d^en» tbousiastes , que le cboix de penser qtte Rous-seau a' été méchant , ou qu'il a été feu. Ils m'accuseront moi d'être envieux; mais tautd-^ommes iHustres à qui )*ai rendu le phts juste et le plus purbommage, attesteroirtiqne jamais l'iîntie n'a obscurci dans mes écrits la justice et 1a yérhé. J'ai épargné Rousseau tant qu'il a vécu , parce qu'il avait besoin des bommes^ et que je ne touhis pas lui nuire. Il n'est plus; je ne dois aucun ménagement k la réputation d'un bomme qui n'en a ménagé aucune ^et qui , dans ses mémoi* res , a diflirmé les gens qui l'emt le plus aimé. » A r^ard ^JBeloïse , ma fanmeccuvenaît du daneer de cette leoture ; etce quej'en ai <fit dans un Essai sur les Rotnansvteut pas besoin d'apo- Ibgie. Mais moî-méme avaîs-je toujours aussi sévèrement jugé Fart qu'trvait mia Rousseau à rendre intéressant le crime 4e Samt^PrèUK , le

erime de Julie, run^éâinsittit son ëcolière, Tantre abufiautde la bonne £^, â€f iaprobité deWohnar? Non 9 je Tarrou^y el iBA mcrale, dans ma nou^ vdle pesMotti, se i?Gê$emBk de riofiaence qu'ont nos intéiéts ]^i«ttmék sitr nos opinions et sur nos sentinieiffi.

E» vi?ant dans «Ift ie&o&de dotit les moetn*» pU'* bUipies sctit cùtPÊfiùjmts , il est difficile de ne pas Goiicracfifiv au moins de rinddgence pour eevunns TJces è la mckie. Lk>pinioA , Texemple , ks sédueôdna de la vanHé, et sortont IVttrait èa pbÎBÎtf ^ akèrem èetits de jennes ânnes la recmiaide du mm «Mime : fair «t te ton l^ger dont de Tieuat Jibevdns savent tourner en badinage les scrttpiiles de ta yettvt ^ et en ridicule les règles d'oneliofimièteité délicate , font que Ton s'accoutmne à ne pas y anacber nne sériettse importance. Ce fut aortom de cette Éftollesse de con<* scisnce qtte me guérit ihon nouvel état.

Le diraâ«-)e ? ii faut être époux , il faut devenir père , pour juger sainement de ces vices contagidiQE €[m attaquer les moeurs ^hns leur source, de ces viees dem: et pei^des qui portent le trouble , la honte, la haine, la désolation, le désespoir dans la sein des fsemilles.

Un oélibatiiÎFe , insensible à ces afflictions qui biisontétrangëres , ne p^ise ni aux larmes qu'il lera répancbe , m aux Hirettrs et aux vengeances ^'il Gulumera dans les ecèurs. Tout occupé , coiÉme Tar aignëe , à tendre ses filets et à guetter Tinstant d'y envelopper sa proie , ou il retranche de sa HKirâe le respect des droits les plus saints , ou , s'il lui en revient quelque souvenir , il les réglée cMMne des lois tombées en désuétude.

Ceqpiertsml'd'auiresse permettent de faire , ou

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3'applaudissent d^avoir fait , lui parait, sinon légitime , du moins très-excusable. Il croit pouvoir jouir de la licence des mœurs du temps.

Mais lorsque lui-même il s^est mis au nombre de ceux que les séductions d^un adroit corrupteur peuvent rendre malheureux pour toute la vie *, lorsqu'il voit que les artifices , le langage flatteur et attrayant d'un jeune fat n'ont qu'à surprendre ou l'innocence d'une fille , ou la éeûblesse d'une femme, pour désoler le plus honnête ^omme , et lui-même peut-être un jour \ averti par son intérêt personnel , il sent combien l'honneur , la foi , la sainteté des moeurs conjugales et domestiques sont pour un époux , pour im père , des propriétés inviolables ; et c'est alors qu'A voit d'un œil sévère ce qu'il y a de criminel et de honteux dans de mauvaises mœurs, de quelque décoration que le revête l'éloquence , et sous quelques dehors de bienséance et d'honnêteté que le déguise un industrieux écrivain.

Je blâmais donc Rousseau , mais en le blâmant je mt'affligeais que de tristes passions , un sombre orgueil et une vaine gloire eussent gâté le fonds d'im si beau naturel.

Si j'avais eu la passion de la célébrité , deux grands exemples m'en auraient guéri , celui de Voltaire et celui de Rousseau ; exemples diflTérens ^ opposés sous bien des rapports , mais pareils en ce point , que la même soif de louange et de renommée avait été le tourment de leur vie.

Voltaire , que je venais de voir mourir , avait cherché la gloire par toutes les routes ouvertes au génie, et l'avait méritée par d'immenses tra-<vaux et par des succès éclatans \ mais sur toutes

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ces routes il avait rencontré Fenvio et toutes les furies dont elle est escortée. Jamais homme de lettres n^avait essuyé tant d'outrages , sans autre crime que de grands talens et Tardeur de les signaler. On croyait être ses rivaux en se montrant ses ennemis ; ceux qu^en passant il foulait aux pieds Tinsultaient encore dans leur fatige. Sa vie entière fut une lutte , et il y fut infatigable. Le combat ne fut pas toujours digne de lui , et il eut encoreplus a insectes à écraser que de serpens à étoufier. Mais il ne sut jamais ni dédaigner ni provoquer l'ofifense : les plus vils de ses agresseurs ont été flétris de sa main ; Tarme du ridicule fut l'instrument de ses vengeances, et il s'en fit un jeu redoutable et cruel. Mais le plus grand des biens , le repos , lui fut inconnu. Il est vrai que l'envie parut enfin lasse de le poursuivre , et l'épargner au moins sur le bord du tom^ beau* Dans le voyage qu'on lui permit de faire à Paris , après un long exil , il jouit de sa renom*mée et de l'enthousiasme de tout un peuple reconnaissant des plaisirs qu'illui avait donnés. Le débile et dernier efibrt qii il faisait pour lui plaire, Irèiie fut applaudie comme l'avait été Zaïre \ et ce spectacle , où il fut couronné , fut pour lui le plus beau* triomphe. Mais dans quel moment lui venait cette consolation, ce prix de tant de veilles? Le lendemain je le vis dans son Kt. «Eh bien ! lui dis-je , enfin, êtes-vous rassasié de gloire ? — ^Ah! mon ami , s'écria-t-il , vous me parlez de gloire, et je suis au supplice , et je me meurs dans des toarmens affreux ! »

Ainsi finit l'im des hommes les plus illustres dans les lettres , et l'un des plus aimables dans la société. H était sensible a rmjure , mais il Té-

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tait à rftmkié. Celle dont il a honoré m» ^jeunesse fut la même jusqu'À m mort ; et un dernier ta'-' xnoign^ige qu^il m'en dofmi^îutraccmQÎÏ plein d& grâce et de bonté qu'il fit à ma femme 9 lorsque je la Im présentai. Sa maison n^e iifisemplisfiait pas du monde qui venait le voir , et nous étions tâ-^ moins de la (atigae qu'il se donnait pour répnun dre convenabl^nent à ebacun. Cette attention continuelle éptqsait ses forces ; et, Mur ses lirait amis , c'était un speelsicle péni^; Maïs noua étions de ses soupers , et la nous jouSsions des dernières lueurs de cet espritqui albit s'éteindire» Rousseau était malheureux comme lui et par Ja même passion ; mais l'ambition de Voltaire avait ^n fonds de modestie \ vous pouvez le voit 4lans ses lettres : au lieu que celle de Rousseau était pétrie d'orgueil ; la preuve en esflt dans ses jpcrîis.

Je l'avais vu dans k société des gêna de lettres les plus estimables accueilli et considéré : ce lie fat pas aases pour kti ^ lonr céiébrita l'oâùs-r quait; il les crut jaloux de la sienne. Leur Hea-^ , veillauce lui fut susp^te. Il commença par les soupçonner , et il finiit par les noircir^ Il eut ^ malgré lui , des anais \ ces amis lui firent du bien , leur bonté Inifiu importune. U reçut leurs bienfaits; mais il les accusa d^avoir voulu l'hu^ milier, le déshonorer, l'avilir ; et la plus odieuse diflamation fut le prix de leur biennîaance.

On ne parlait de lui dans, le monde qu'avec un intérêt senaibje. La critique eîle*-mème était pour lui pleine d'égards et tempérée par à»B éloges. Eue n'en était , disait^îl , que pUisiadEDoite et plus perfide. Dana le repos le pkxs tianqmlle , ii voulait toujours ou secnrare, ou se dire per-*

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sécuié. Sa maladie était d'imaginor dans les é\é^ ncoiens les plus fcM^uiis , daas les rencontres les plus cammuoes > qudqtie intention de lui nuire , comme si dans le monde unis les yeux de Tenvîe avaient été atiacbéa sur lui. Si le duc de Choiseul tivait fait conquérir la Corse , c'avait été pour lui èter la gloire d'en être le législateur. Si le mémie duc allait souper, k Montmorency , che2 la ma-* récliale de LuxemlK^urç , c'était pour usurper la place qu'il avait coutume d'occuper auprès d'elle à table. Hume , à l'entendre , avait été envieux de l'accueil que lui avait fait le prince de Conli. Il ne pardonnait pas à Grimm d'avoir eu sur lui quelque préséance ehe^ madame d'Épiuay ; et r<m peut voir dans ses mémoires comment soa âpre vanité s'est vengée de cette offense.

Ainsi pour Voltaire et pour lui la vie avait été perpétuellement, mais diversement agitée. Elle avait eu pour l'Un dea peines souvent bien cuisantes, mais des jouissances u^- vives ^ poui! l'autre , ce n'étaient que des flots d'amertume y sans presque aucun mélange de joie et de douceur. AssurémeAt à aucun prix je n'aurais voulttde la condition de Rousseau ^ il n'avait pu l'en-» durer lui-même *, et, après avoir emprisonné ses jaui's , je ne suie point surpria qu'il en ail vdontaÎFement abrégé la triste durée*

Pour Voltaire , )'a voue que je trouvais sa gloîret encore trop cbèrement payée par toutes lea tri-* bulaûpns qu'elle lui avait fait éprouver , et je disaîa micore : Moins d'édal ei ptûs de repos.

Restreint dans mon ambition , d'abord par le besoin de mesurer mou vol à la faiblesse de met ailes , et puis enicore par l'amom" de ce repos de Vesprit et dk TAme qui accompagne ua travail

paisible , et que je croyais le partage de l'humble médiocrité , j'aurais été content de cet heureux état. Ainsi , renonçant de bonne heure à des tentatives présomptueuses , j'avais , pour ainsi dire, capitulé avec l'envie , et je m'étais réduit à des

Senres d'écrire dont on pouvait sans peine paronner le succès. Je n'en fus pas plus épargné •, et j'éprouvai que les petites choses trouvent encore i dans de petites âmes , une envieuse mali— gnité.

Mais je m'étais fait deux principes : l'un, de ne jamais provoquer dans mes écrits l'offense par l'offense \ l'autre , d'en mépriser l'attaque et de n'y répondre jamais. Je fus trente ans inébranlable dans ma résolution ^ et toute la rage des Fréron , des Palissot , des Linguet , des Aubert et de leurs semblables n'avait pu m'irriter contre eux.

Pourquoi donc , au moment de la querelle sur la musique , avais-je été moins impassible ? C'est que je n étais pas le seul insulté par mes adversaires , et que j'avais à venger un artiste inhumainement attaqué dans ses intérêts les plus ichers.

Piccîni était père de famille , et d'une famille nombreuse qui subsistait du fruit de son travail : son caractère paisible et doux le rendait plus intéressant encore. Je le voyais seul , sans intrigue, travailler de son mieux à plaire à un nouveau public 5 et je voyais en même temps une cabale impitoyable Tassaillir avec furie , comme un essaim de guêpes. J'en témoignai mon indignation -, la cabale en fut irritée , et les guêpes tournèrent contre moi tous leurs aiguillons.

lies chefs de la cabale avaient une presse à

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