‹ OEuvres complètes de MarmontelChapitre 40 sur 117 · LIVRE XI. l4y · texte numérisé non relu

LIVRE XI. l4y

étaient tous les trois de la même société. Le comte de Schouvalof , le seul témoin que L. H. aurait pu produire, était retourné en Russie ; et, comme onnepouvaitl'entendre, onnepouvait le réfuter. L'abbé Maury, dans sa défense , fut donc réduit à discuter l'accusation elle-même \ et ce fut par les circonstances qu'il fallut démontrer

Îu'elle se démentait. C'est ce qu'il fit avec tant 'ordre , de précision , de clarté , avec une présence d'esprit et de mémoire si merveilleuse , que nous en fûmes confondus. Enfin, dans cette discussion , il serra de si près son adversaire , et avec tant de force, que celui-ci resta muet. L'avis unanime des trois témoins fut donc que L. H.

n'avait aucun reproche à faire à L. M. ; et il y eut devant nous , entre eux , une apparence de réconciliation.

« Je n'en crois pas moins , me dit L. H. , ce que m'a certifié mon ami Scbouvalof. — Vous pouvez le croire , lui dis - je ; mais , en bon-* nête homme , vous n'avez plus droit de le dire ; et , sans compter mon opinion , celle de deux hommes aussi justes , aussi impartiaux que Thomas et Gaillard , doit vous fermer la bouche. Pour moi , si , dans le monde , j'entendais répéter vos plaintes , trouvez bon que je rende compte de ce qui vient de se passer chez moi. )>

Je pris le même soin d'éclaircir tous les autres faits imputés à L. M. Je les trouvai tous supposés , et non-seulement dénués de preuves , mais dépourvus de vraisembUnce. Dès -lors on eut beau s'obstiner à me dire du mal de lui, je répondis

3ue , dans la louange comme dans la satire , les pithètes gratuites ne prouvaient que la bassesse

l48 MÉMOIRES.

du flatteur ou la malice du médisant ; je défiai même les malveillans d'articuler un fait que je ne fusse en état de détruire ; et , de tout mon crédit i j'engageai mes confrères à consoler un grand talent d'une grande persécution , en le recevant à l'académie. Il mt reçu , et dèslors rien ne fut plus intime cpe notre mutuelle

amitié.

L'abbé M. avait , dans le caractère , tm excès d'énergie et de véhémence cju'il contenait diflScilement , mais qu'il me laissait modérer. Quand je trouvais en lui des mouvemens impétueux à réprimer, je les lui reprochais avec une franchise qui le soulevait quelquefois y mais qui ne Tirri^ tait jamais. Il était violent et doux, et aussi juste que sensible.

Un jour , dans son impatience , il me dit que

Î* 'abusais trop de l'ascendant que j'avais pris sur ui. « Je n'ai, lui dis-je, et ne veux avoir sur vous d'autre ascendant que celui de la raison animée par l'amitié ; et , si j'en use , ce n'est que pour TOUS empêcher de vous nuire à vous-même. Je connais fa bonté, la droiture de votre cœur ^ mais vous avez encore trop de feu et trop de verdeur dans la tète. Votre esprit n'est pas mûr , et cette sève qui en fait la force a besoin d'être tempérée. Vous savez avec quel plaisir je loue en vous ce qui est loua]^ ; avec la même sincérité , je re-» prendrai ce qui sera répréhensible ^ et^ lorsque jecroirai qu'une vérité oure vous sera nécessaire, je vous estime trop pour croire avoir besoin de l'adoucir. Au reste , c'est ainsi que j'entends être votre ami. Si la condition vous déplaît , vous n'a» yezqu'à le dire, je cesserai de l'être. » Pour toutq ^réponse , il m'embrassa.

LIVBE XI. 149

« Ce n'est pas tout, repris -je : cette sévërité dont je me fais un devoir envers vous , en est Un pour vous envers moi ; vous avez les défauts qui sont naturels à la force , et moi j'ai ceux de la faiblesse. La trempe de votre âme peut donner à la mienne plus de vigueur et de ressort \ et

i' 'exige de vous de ne me passer rien qui sente a mollesse et la timidité. Ainsi, dans l'occasion, je pourrai vous donner des conseils de prudence et de modération , et vous m'en donnerez de ré* solution et de fermeté courageuse. » La convention fut réciproque , et par-là furent écartés les nuages qu'aurait élevés entrenous l'amour-propre ou la vanité.

La même année que mon ami fut reçu à l'académie, elle perdit Thomas , l'un de ses plus illustres membres , et l'un des bommes les plus recommandables par l'intégrité de ses mœurs et l'excellence de ses écrits.

Vialésrité^ l'égalité d'une vîeîrréprébensible: le rare éloge , mes enfans ! et qui l'a mérité cet éloge mieux que Thomas ? il est bien vrai qu'une partie en était due à la nature. Il était né sage , et il eut la sagesse de tous les âges de la vie. Tempérant, sobre et chaste , aucun des vices de la mollesse , du luxe et de la volupté n'eut accès dans son âme. Aucune passion violente n'en troubla la tranquillité , il ne connut des plaisirs sensuels que ce qui en était innocent-, encore n'en jouissait- il qu'avec une extrême réserve. Toute la force et la vigueur qu'avait en lui l'organe de la pensée et du sentiment s'étaient réunies en un point , l'amour du vrai, du juste et de l'honnête, et la passion de la gloire. Ce fut là le mobile , le ressort de son âme , le foyer de son éloquence.

l5o MÉMOIRES.

U vécut dans le monde , sans jamais à^y livrer , ni à des goûts frivoles , ni à de vains amusemens : il ménageait toutes les faiblesses ; il n'en avait aucune* Sensible à Tamitié , il la cultivait avec soin , mais il la voulait modérée *, il en chérissait les liens , il en aurait redouté la chaîne ^ elle occupait les intervalles de ses travaux , de ses études , mais elle ne lui en dérobait rien , et une solitude silencieuse avait pour lui des charmes qu'il préférait souvent au commerce de ses amis. U se laissait aimer , et autant qu on voulait , mais il aimait à sa mesure.

Dans la société commune, il paraissait timide^ il n'y était qu'indifférent. Rarement l'entretien y fixait son attention. Était-il tète à tète y ou dans un petit cercle, lorsqu'on lui cédait la parole sur quelqu'un des objets qu'il avait médités, il étonnait par l'élévation et l'abondance de ses idées , et par la dignité de son ^locution ^ mais dans la foule il s'effaçait , et son âme semblait alors se retirer en elle-même. Aux propos légers et plaisans il souriait quelquefois , il ne riait jamais. U ne voyait les fenmies qu'en observateiu* froid , comme un botaniste voit les fleurs d'une plante , jamais en amateur des grâces et de la beauté. Aussi les femmes disaient-elles que ses éloges les flattaient moins que les injures passionnées et véhémentes de Rousseau.

Thomas était par complexion et par principes un stoïcien , à la vertu duquel il n'aurait fallu que de grandes épreuves. U aurait été, je le crois, un Rutilius dans l'exil , un Thraséas ou un Séranus sous Tibère , mieux qu'un Sénèque sous Néron, un Marc-Aurèle sur le trône ^ mais , placé iians un temps de calme et sous des règnes mo~

Page 1