LIVRE XI. l5l
dérés , la fortune lui refusa et ses hautes faveurs et ses rigueurs extrêmes. Sa sagesse et sa modestie n'eurent à se garantir d^aucune des séductions de la prospérité ; aucune adversité n'éprouva sa constance. Libre , exempt des inquiétudes auxquelles on s'expose en devenant époux et père , il ne fut éprouvé par aucun des grands intérêts de la nature. Isolé autant que peut l'être , dans l'état social , un simple indir vidu y il n'eut pas même un ennemi qui fût digne de sa colère.
Ce n'est donc que par ses écrits que Ton peut se former une haute idée de son caractère. C'est là qu'on trouve partout l'empreinte d'un cœur droit , d'une âme élevée ; c'est là que se montrent le courage de la vérité , l'amour de la justice , l'éloquence de la vertu.
L'académie française jeta les fondemens de la réputation de Thomas, en proposant, pour le prix d'éloquence , les éloges de nos granos hommes. Personne , dans cette carrière , ne put le passer ni l'atteindre '^ et il se surpassa lui - même dans l'éloge de Marc- Aurèle. L'élévation et la profondeur étaient les caractères de sa pensée. Jamais orateur n'a mieux embrassé ni mieux pénétré ses sujets. Avant d'entamer un éloge , u commençait par étudier la profession, l'emploi , l'art dans lequel son héros s était signalé ] et c'est ainsi, qu'il louait Maurice de Saxe , en militaire instruit; Duguay-Trouîn, en homme de mer •, Descartes , en physicien ; d'Aguesseau , en juriscon-r suite; Sully, en administrateur.; Marc-Aurèle , en philosophe moraliste, égal en sagesse à Apollonius et à Marc-Aurèle lui-même. C'est ainsi qu'en ne voulant faire qu^une préface à ces éloges , il
l'5a MÉMOIRES.
composa , sous le nom d'Essais , le plus savant et le plus beau traité de morale historique , à propos des éloges donnés dans tous les temps avec plus ou moins de justice et de vérité , selon les mœurs des siècles et le génie des orateurs : ouvrage qui n'a pas la célébrité qu'il mérite.
Vous concevez qu'une tension continuelle et une hauteur monotone devaient être le défaut 4es écrits de Thomas. U manquait à son éloquence ce qui fait le charme de l'éloquence de Fénélon et oe Massillon dans la prose , de l'éloquence de Vît'gileet de Racine dans les vers 5 l'eflFusion d'une âme sensible et l'intérêt qu'elle répand. Son style était grave , imposant , et n'était point aimable. On y admirait tous les caractères d'une beauté virile ; les femjnes y auraient désiré quelques traits de la leur. U avait de l'ampleur, de la magnificence , jamais de la variété y de la facilité ; jamais la souplesse des grâces •, et ce qui le rendait admirable quelques momens , le rendait fatigant et pénible à la longue. On lui reprochait particulièrement d'épuiser ses sujets , et de ne rien laisser à penser au lecteur : ce qui pouvait bien être en lui un manque de goût et d'adresse, mais ce qui n'en était pas moins un très - rare excès d'abondance.
Dans un temps où j'aurais eu moi - même si grand besoin d'un censeur rigide et sincère ^ Thomas , bien plus jeune que moi , m'avait pris pour le sien. Je le louais avec franchise et souvent même avec transport ; mais je ne lui dissimulais pas que j'aurais voulu dans son style plus de modulation , moins de monotonie, a Vous ne touchez qu'une corde , lui dîsais-je ^ il est vrai
qu^elle rend de beaux sons ; mais sont-ils assex variés ?» Il m'écoutait d'un air triste et modeste^ et peut-être se disait -il que ma critique était fondée ; mais Faustérité de ses mœurs avait passé dans son éloquence ; pour la rendre plus souple , il aurait craint de FamoUir.
11 ne tint pas à moi qu'il n'employât plus utilement les années qu'il donna au poëme du czar. Je lui faisais voir clairement que ce poëme manquerait d'unité et d'intérêt, du côté de Faction ; et , en lui mettant sous les yeux tous les modèles de Fépopée : « Homère , lui dîsais-je , a chanté la colère d'Achille dans V Iliade , le retour d'Ulysse à Ithaque dans V Odyssée 'y Virgile , la fondation de l'empire romain \ le Tasse , la délivrance de la cité sainte 5 Milton , la chute du Ïremier honune •, Voltaire , la conquête de la rance par Henri de Bourbon , héritier des Valois. Vous , qu'allez-vous chanter ? duel événement , quelle action principale sera le terme de vos récits ? Vous raconterez les voyages du czar , sa guerre contre Charles XII , la désobéissance et la mort de son fils , les factions détruites dans ses états , la discipline militaire établie dans ses armées , les arts et les sciences transplantés dans son empire , la ville de Pétersbourg fondée au bord de la Baltique : et ce sont bien là les matériaux d'un poëme historique , d'un éloge oratoire \ mais je n'y vois point le sujet unique et simple d'un poëme épique. » Il convenait qu'il n'y avait point de réponse à mon objection ; mais , s'il n'avait pas , disait-il , une action dramatique à nouer et à dénouer , il avait dans le czar un très -grand caractère à peindre. Avant que de me consulter , il avait déjà com-
j54 mémoires.
f)osé quatre cbunts des voyages du czar en HoU ande , en Angleterre , en France , en Italie. Ce magnifique vestibule renfermait de grandes, beau*tés 5 il espéra trouver les moyens d'achever l'édifice ^ il reconnut enfin qu'il tentait l'impossible; et , au bout de neuf ans , il me témoigna le regret de n'avoir pas suivi le conseil que je lui donnais d'abandonner son entreprise.
Un projet que je lui connaissais , et qu'il aurait supérieurement bien rempli , était d'écrire , sur l'histoire de France , des discours dans le genre de ceux de Bossuet sur l'histoire universelle. Il n'aurait pas eu , comme Bossuet , l'avantage de donner aux évéuemens une chaîne mystérieuse dans l'ordre de la Providence ; mais, sans sortir de l'ordre politique et moral , il en aurait tiré' des leçons salutaires et des résultats importans.
Thomas a laièsé en mourant une haute opinion de lui 9 plutôt qu'une renommée éclatante ; et l'on doit le compter parmi les écrivains illustres plutôt que dans le nombre des écrivains célèbres. Les femmes contribuent essentiellement à la célébrité , et il ne les eut pas pour lui.
J'eus , cette même année de la mort de Thomas , la consolation de voir entrer à l'académie l'abbé Morellet , avec des titres moins brillans que l'abbé Maury , mais non pas moins soUdes ; esprit juste , ferme , éclairé , nourri d'une saine littérature ^ et plein de connaissances rares sur les objets d'utilité publique , il s'était distingué par des écrits d'un style sage et pur , d'une raison sévère , d'une méthode exacte. Dans un autre genre , on connaissait de lui des ouvrages de plaisanterie d'un ton excellent y pleins de