LIVRE XI. l
goût et d'un sel très-fin et très-picpiant. Lucien, Rabelais et Swift lui avaient appris à manier l'ironie et la raillerie , et leur disciple était devenu leur rival. Ainsi mes amis les plus chers venaient s'asseoir auprès de moi et rem* placer à Tacadémie ceux que je perdais tous les atis.
En voyant cette foule de gens de lettres passer successivement chez les morts , je fis rétlexion que je pouvais bientôt les suivre , et qu'il était temps de songer à mon testament littéraire , et de choisir ce que je voulais qui restât de moi ap|ès moi. Ce fut dans cet esprit que je rédigeai Vecution de mes œuvres. J'en ai suffisamment
Sarlé dans mes préfaces ; il ne reste qu'à iniquer l'occasion et l'intention de quelques-uns de mes écrits.
Dans le temps que d'Alembert était secrétaire de l'académie française ^ il avait fort à cœur de rendre intéressantes nos assemblées publiques , et celles de nos séances particulières où les souverains assistaient. Personne ne contribuait autant que lui à les bien remplir. Cependant quelquefois il n'y pouvait suffire , et c'était pour lui un chagrin véritable que de s'y voir abandonné. Alors il recourait à moi , se plaignant de la négligence de tant de gens de lettres qui composaient l'académie , et me conjurant de l'aider à soutenir l'honneur du corps.
Dans ces occasions pressantes, je composais des morceaux de poésie ou de prose, que j'adaptais aux circonstances , comme les trois discours en vers sur l'éloquence , sur l'histoire , sur l'espérance de se survivre. Ce dernier, lu à la réception de Ducis , successeur de Voltaire , eut le mérite
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de Tà-propos , et fit sur rassemblée une rive impression.
Des morceaux de prose que je lisais , celui dont le public parut le plus content , ce fut Téloge de Colardeau , à la réception de La Harpe ; mais ce qui me toucha bien plus moi-même , fut le succès qu'obtint Fesquisse de Péloge de d'Alembert , et celui du petit poëme sur le dévouement et la mort de Léopoid de Brunswick.
Je crois devoir , sur celui - ci , me permettre quelque détail , pour exposer nettement ma conduite.
Le trait d'humanité et de dévouement héroïne du jeune prince Léopold de Brunswick ayant sensiblement touché le jeune comte d'Artois , ce prince avait proposé à Tacadémie française im prix de mille écus pour le poëme joù cette belle action serait le plus dignement célébrée.
J'étais alors secrétaire perpétuel de l'académie , et , en ma qualité de juge , il m'était interdit de me présenter au concours ; mais comme il arrivait assez souvent que le prix même de poésie , dont nous laissions le sujet libre et au choix des poètes , n'était pas accordé , j'eus
Ïuelque inquiétude qu'il ne se présentât rien 'assez digne de celui-ci ; et alors quelle honte et quelle humiliation pour la littérature française! quel dégoût même pour l'académie d'avouer -aux yeux de l'Europe , qu'un si beau sujet aurait été manqué !
^ Comme j'en étais plein et fortement ému y je ne pus résister au désir de le traiter moi-même , bien résolu à ne laisser connaître mon ouvrage qu'après qu'il serait décidé que nul autre n'aurait te prix.