LIVRE XIT
confident de Mirabeau , Tun des ehefe de k faction , Je crus être à la sourcedes instructions que }e voulais avoir j et, pour l'engager à s'expliquer , )e feignis de ne pas l'entendre. « Vous m'eflfrayez^ lui dis-je , en parlant de détruire ^ il me semblait à moi qu'on ne voulait que réparer^ »
— « Oui , me dit-il , mais les réparations entraînent souvent des ruines : en attaquant un vieux mur , <m ne peut pas répondre^ qu'il n'é-croule sous le marteau, et wanchementici l'édifice est si délabré que je ne serais pasr étozmé qu'ail feMt le démolir de fond en comble. — De tond €» comble! m'écriai-je. — ^Pourquoi pas, repartit Chamfort , et sur un autre plan moins gothique et plus régulier ? Serait-ce , par exemple , un si grand mal qu'il n'y eut pas tant d'étagea, etque tout y fût de plain-pied ? Vous désderiez-vous de ne plus entendre parler d'éminence».,^ ni degrandeurs , ni de titres , ni d'armoiries , ni de noblesse , ni de roture , ni du liaut ni du ba^ clergé 2 » J'observai a que l'égalité avait toujoursété la cbimère des républiques , et le leurre que l'ambition présentait à la vanité ^ mais ce nivellement est surtout impossible dans une vaste monarcbie 5 et, en voulant tout dboMv, îlme semble,, ajoutai-je , cju'on va plus loin que la nation ne l'entend , et plus loin qu'elle ne demande. >)
—«Bon ! reprit-il , k nation sait-elle ce qu'elle veut ? On lui fera vouloir et on lui fera dire ce qu'elle n'a jamais pensé V et ,, si elle eu doute ,onlui
répondra comme Crispin au légataire: Cef£ votre létliargie.. La nation est un grand troupeau qui »e songe qu'à paître , et qji'avec de bons chiens les bergers mènent à leur gré* Après tout ,. c'est ioa bien <jue l'on veu^ feire à SQu insu j car >
mon ami , ni votre yieux régime , ni votre calte^ ni vos mœurs , ni toutes vos antiquailles de pré-' jugés , ne méritent qu'on les ménage. Tout cela fait honte et {>itié à un siècle comme le nôtre } et, pour tracer un nouveau plan, on a toute raison de vouloir Ëiire place nette, n
*— «Place nette!insistai-*je, et le tr6ne?etrautel? — Et le trône , et Tautel , me dit^il , tomberont ensemble : ce sont deux arcs-boutans appuyés lun par Tautre ^ et que Tun des deux soit brisé , 4*autre va fléchir, .m
Je dissimulai Timpression que me faisait sa confidence, et pour Vattirer plus avant : a Vous m'annoncez, lui dis-je , une enti^eprisè où je crois voir plus de difficultés que de moy(»is. »
— « Croyez-moi , reprit-il , les difficultés «ont prévneé et les moyens sont calculés. » Alors il 3e développa , et j'appris que les calculs de la faction étaient fondés ^ur té caractère du roi « si éloigné de toute violence qu'on le croyait pu* «illanime ^ sur Tétat acmel du clergé , où il n'y avait plus , disait-il , que quelques vertus sans talens , et quelques taiens dégradés et déshonorés par des vices -, enfin , sur Tétat même de la haute noblesse que l'<m disait dégénérée, et dans laquelle peu de grands caractères soutenaient Féelat d'un grand nom.
Mais c'était surtout en lui-même que le tiers état devait mettre sa confiauce. Cet ordre, dés long-temps fatigué d'une autorité arbitraire et graduellement oppressive jusque dans ses derniers rameaux , avait sur les deux autres ordres ncm-seulement l'avantage du nombre, mais celai de l'ensemble, mais celui du courage et de l'audace à tout braver, a Ekifin , disait Chamfort, ce
loDg aiUAS d'iiupaûence et d'indignation , formé comme un orage , et cet or^ige prêt à crever, partout la confédération et Finsurrection décla«^ rées , et au signal donné parla province duDau-* {>hiné , tout le royaume prêt à répondre par acclamation , <{U^il pk'étend être libre ; les pro* Yinces liguées ^ leur correspondance établie , et de Paris , comme de leur centre , iVsprit républicain allant porter au loin sa chaleur avec sa lumière : Voilà Tétat des choses. Sont-ce là des projets en l'air ?»
J'avouai qu'en spéculation tout cela était imposant; mais j'ajoutai qu'au-delà des bornes d'une réforme désirable, la meilleure partie de la nation n« laisserait porter aucune atteinte aux lois de son pays , et aux principes fondamentaux de la monarchie.
• H convint que , dans ses foyers , à ses comp-^ toirs , à ses bureaux , à ses ateliers d'industrie, une bonne partie de ces citadins casaniers trouveraient peut-être hardis des projets qui pourraient troubler teur repos et leurs jouissances. « Mais, s'ils les désapprouvent, ce ne sera, ditnl, que timidement et sansbmit , et l'on a , pour leur en imposer , cette classe déterminée qui ne voit rien pour elle à perdre au changement , et croit y voir tout à gagner.
» Pour l'ameuter , on a les plus puîssans mobiles , la disette , la faim , l'argent , des bruiu d'alarme et d'épouvante , et le délire de frayeur et de rage dont on frappera ses esprits. Vous n'avez entendu parmi la bourgeoisie que d'élé^ gans parleurs. Sachez que tous nos orateurs de tribune ne sont rien en comparaison des Démosthènes à un écu par tête, qui , dans les cabarets'.
!ï52 MÉH0IKE9.
dans les places publiques , dans les jardins et snr les quais, annoncent des ravages ^ des incendies y des villages saccagés , inondés d€ sang , des complots d'assiéger et d'afTamer Paris. C'est là ce qife j'appelle des hommes éloquens. L'argent surtout et 1 espoir dû pillage sont tout-puissans parmi ce peuple. Nous venons d'en faire Fessai au faubourg Saint-'Antoine y et vous ne sauriez croire combien peu il en a coûté au duc d'Orléans pour faire saccager la manufacture de cet konnête Réveillon, qui dans ce même peuple faisait subsister cent familles. Mirabeau soutient plaisamment qu'avec un millier de louis on peut faire une jolie sédition. »
•^^ a Ainsi, lui dis^e, vos essais sont des crimes^ €t vos miKces sont^ des brigands. -*^ Il le faut bien, me répondit-il froidement. Que feriez-vous de tout ce peuple en le muselant de vos principes de Ilioiïnète et du juste ? Les gens de bien sùni faibles , personnels et timides ^ il n'y a que les vauriens qui soient déterminés. L'avantage dn peuple, dans les révolutions, est de n'avoir point m morale. Comment tenir contre des hommes i qui tous les moyens sont bons ? Mirabeau a raison : il n'y a pas une seule de nos vieilles vertus qui puisse nous servir : il n'en faut point au peuple, ou il lui en faut d'une autre trempe. Tout ce qui est nécessaire à la révolution , tout ce qui lui est utile est juste : c'est là le grand principe. »
— *• « C'est peut-être celui du dnc d'Orléans , répliquai-je ; mais je ne vois que lui pour chef a ce peuple en insurrection , et je n'ai pas , je vous ravoue , grande opinion de son courage. — » Vous avez raison^ me djt-il , et Mirabeau, qui let
"connaît bien , dit que ce setaii |bât]r sur de la boue que de compter dur ui. Mais il s'est mon- ^é populaire , il porte ui| nom qui en impose , il a des millions à répandre , îl déteste le roi , il déteste encore plus la reine ^ et , si le^courage lui manque , on lui en donnera ^ car , dans le peuple même on aura des chefs intrépides , sur* tout dès le moment outils se serout montrés re« belles , et qu'ils se croiront criminels ^ car il n'y ft plus à reculer , lorsqu'on n'a derrière soi pour retraite que l'échafaud. La peur, sans espérance de sâlut, est le vrai courage du peuple. On au* ra des forces immenses , si l'on peut obtenir une inunense complicité. Mais, ajouta-t-il, je vois que mes espérances vous attristent : vous ne voulez pas d^une liberté qui coûtera beaucoup d'or et de sang. Voulez ^ vous qu'on vous fasse des révolutions à l'eau rose ?»
Là finit ^entretien, et nous nous séparâmes | lui sans doute plein de mépris pour mes minu» deux scrupules , et moi peu satisfait de sa fière ^nunoralité. I^ malheureux s'en est puni en s'é»gorgeant lui-même ^ lorsqu'il a connu ses er^ reurs.
Je fis part de cet entretien à Tabbé Maury le soir même. « Il n'est que trop vrai , me dit-il , que dans'][eurs spéculations ils ne se jtrontpent guère 5 ejt que , pour trouver peu d'obstacles , la faction a bien pris son temps. J'ai observé les deux partis. Ma résolution *est prise de périr sur la brèche ^ mais je n'en ai pas moins la triste certitude qu'ils prendront la place d'assaut , ef; qu'elle sera mise au pillage. »
— <c S'il est ainsi , lui dîs-je , quelle est donc h dépience du clergé et de la noblesse , de laisseir
q54 mémoires.
le roî s'engager daûs cette gu^re?*^Que vou^ lez^^vous qu'ils fasseiDtP'-^Ce qu'on fait dans un jncendie : je veux qu'ils fessent la part au feu ; qu'ils remplissent le déficit en se chargeant de la dette publique ^ qu'ils remettent ^ flot le vaii^ seau de l'état ^ entix^ qu'ils retirent le roi du miUeu des écueils où ils l'ont engagié eux-mêmes, et qu'à quelque prix que ce soit, ils obtiennent de lui de renvoyer les états généraux avant qu'ils ne soiient assemblés. Je yeux qu'on leur annonce qu'ils sont perdus si les états s'assem^ bleat» et qu'il n'y a pas un ziaoment à perdre pour 4issiper l'orage qui va fondrje sur eux. » Maiiry me fit des objections ; je n'en voulus en-* tendre aucune. « Vous l'exigez , me dit -il , eh bien ! )e v^^s faire cette démarche. Je ne serai point écouté, y)
Malheureusement il s'adressa à l'évèque D"^'^'^» tète pleine de vent , lequel traita mes avis de jchimère. n répondit : « Qu'on n'en était patsoà l'on croyait en être, et cpie, l'épée dans une main, le crucifix dans l'autre, le clergé défendrait j£s droits. »
Libre de ma députation de l'assemblée âectO" raie , j'allai chercher dans ma maison de campagne le repos dont j'avais bdsoin \ et par^U je me dérobai à .une société nouveUa qui sfi formait icîhez moi ', elle était composée de gens que je me gérais plu à réunir dans des temps pUis paisi^ }>les. C'étaient l'abbé de Périgord , récepunent évêque d' Autun , le comte de Narbomie , et le marouis de^^ Fayette. Je les avai^ vus, dans le monde , aussi libres que mm d intrigues et de '^ns : rù|i , 4^un esprit sage , liant et doux ; )'dutre^ d'mG gaieté vive, bi^apte, nigépieujie }
le dernier, d*une cordialité pleine d^agrémens et de grâces , et tous les trois du commerce le plus aimable.
Mais dans leurs rendez-' vous chez moi, je vis leur humeur rembntme d'une teinte de po-« litique ; et, à cpelques traits échappés, je soupit connai des causes de cette altération dont mes principes ne s'accommodaient pas. Us s'aper-* curent comme moi que , dans leurs relations et dans leurs conférences , ma maison n'était pas im rendez-vous pour eux. Ma retraite nous sépara,
Les jours de la semaine où j'allais à l'académie , )e couchais à Paris , et je passais assez firé^ quemment les soirées chéx M. Necker. Là , me trouvant au nulieu des ministres » ^e leur par-r lais à cœur ouvert de ce ^e favais vu et de ce que j'avais appris. Je les trouvais tout stupé** l^its , e| comme ne sachant où donner de la tête. 'Ce qui se passait à Versailles avait détroPKupé M. Necker, e^ je le voyais cousteruét Invité à dîner chez lui , avec les principaux députés des communes , je crus remarquer, à l'air froid dont ils xépondaient à ses attentions et à ses
{>réYeuimces , qu'ils voidaiesit hien de lui pour eur intendant , nu^is non pas pow leur direcu leur.
M^ de Montmorin , à €{ui je {larlai d'engager
le roi à se retirer dans l'une de ses places foi:tes ,
^t à la tè|e de ses années , m'c^^eèta le manque
d'argent , la banqueroute ,{la guerre civile.
(( Vous croyez donc , ajoutant^l , le péril bien
J>ressant pour aller si vite aux extrêmes ? -r^ Je e crois si pressant, lui.dis*je, que % daus un mois d'ici , je ne répondrais plus ni de la liberté 4y m ^ ^î de sa tête , ni de la yàtre, »
:s56 <^ MÉMOIRES.
Hélas ! JI!liamfort m'avait rendu prophète; mais je ne fus point écouté , ou plutôt je le fus par un minisire faible , qui lui-même ne le fiit pas.
Cependant les déposés des trois ordres/s'étaient rendus à Versailles â peu près au nombre prescrit ] trois cents de Tôrore du clergé , trois cents de Tordre de la noblesse , et six cents de Tordre du tiers état , y compris ceux de la commune de Paris , qui n'arrivèrent que quelques jours après.
Ce fut le 5 mai que se fit Touvertnre de rassemblée. Jamais la nation n'avait été si pleinement représentée , jamais tant de si graves intérêts n'avaient été remis à ses représentans ; jamais aussi tant de talens qfi de lumières ne s'étaient réunis pour travailler ensemble au grand ouvrage du bien public ; jamais enfin un roi , ni meilleur, ni plus juste, ne s'était offert pour y contribuer. Que de bonheur un système av^gle de révolution a détruit!
Le roi , dans tout Tappar^l de sa majesté , accompagné de la reine et des. deux princes ses frères , des princes de son sang , des pairs de son royaume , des officiers de sa couronne , de son garde des sceaux et du ministre de ses finances, se rendit à la salle des états assemblés.
U parut avec une dignité simple, sans orgueil, sans timidité , portant sur le visage le caractère de borné qu'il avait dans le cœur , doucement ému du spectacle et du sentiment que la vue des députés d'une nation fidèle devait mspirer à son
Bien de plus vrai que l'air , le ton , l'^cent