LIVRE XV
il leur montrer qu^on pouvait user de rigueur, et que , n'étant pas sûr d'être obéî par les gardesfrançaises^ il était temps de faire avancer quelques troupes sur lesquelles on pût compter. Il en fit donc venir; mais d'abord en très-peth nombre , et bien sincèrement dans l'unique intention d^ protéger l'ordre public et le repos dés citoyens. Personne n'en doutait 5 mais ce repos , cet prdre même était le coup mortel pour la révolution qu'on voulait produire.
On a entendu le roi répondre à la noblesse , qu'il connaissait les droits attachés'à sa naissance, et qu'il saurait les maintenir. Il avait dit aux états généraux qu'aucun de leurs projets , aucime de leurs délibérations ne pouvaient avoir force de loi sans son approbation spéciale , et que tous les ordres de l'état pouvaient se reposer sur son équitable impartialité. Or , dans ce sy*- . tème d'autorité et de puissance protectrice , et en opposition avec une faction populaire qui se regardait elle-même comme le corps législatif unique , absolu et suprême , et comme le dépositaire delà volonté nationale , le roi, pour tenir ce langage , ne devait pas être désarmé -, et dans le cas où. il serait forcé d'agir comme il avait parlé, en bon roi, mais en vrai monarque, il était nécessaire qu'il en eût le pouvoir. C'était là déterminément ce que le parti factieux et révolutionnaire ne voulait pas souffrir. Ses forces résidaient dans ce ramas de peuple qui suit aveuglément ceux qui se déclarent pour lui ; et si Versailles était gardé , si Paris était calme , ou réprimé par des troupes de ligne , les factieux restaient sans moyens et sans espérance.
Ce n'était pas encore à dès forfaits qu'on exci-^
à86 MiîMOiAfid.
à Versailles , avaient voulu lapider un cliaritaUe et pieux archevêque ? et ceux qui avaient enlevé au supi^ce un 6I5 meurtrier de son père? et ceux
3ui , depuis , dans Paris , aux portes de Thôtel e ville , et à Versailles même , dans le palais du roi j ont commis tant d^atrocités ? et ceux qui les ont applaudies après les avoir provoquées , et se sont réjouis en voyant promener au bout des lances toutes ces têtes de citoyens inhumaine-^ ment massacrés ?
C'était donc , disaient les deux ordres qui ré-<clamaient la sûreté commune , c'était donc une dérision cruelle , que de confondre ainsi le peuple qu'il fallait contenir avec celui qu'il fallait protéger. Par un grossier abus des mots , de la populace on faisait le peuple, et de ce peuplb la nation que l'on déclarait souveraine.
Les communes demandaient à Paris une garde bourgeoise ^ mais , en attendant qu'elle fut orga-^ nisée , qu'avait d'inquiétant le petit nombre de troupes réglées que le roi y avait fait venir ? Tout y était tranquille depuis leur arrivée ^ mais cette police militaire n'était pas du goût des communes. Leurs émissaires ne cessaient d'agiter le Palais-Royal , l'iniame repaire du crime ; ils y attiraient les soldats aux gardes , et les y retenaient la nuit. Ce fut ce que le duc du Châtelet , leur colonel , ne put dissimuler ^ il y fit prendre a une beure indue deux de ces soldats vaga-^ bonds ] et ils furent conduits à la prison de l'Abbaye. Ce fut le signal d'un soulèvement. L'acte le plus commun de l'autorité militaire fut traité d'attentat contre la liberté , et , en moins d'une betire , la prison des deux soldats ( q.u'on appelait amis du peuple ) fut assiégée par vingt
LITRE XT. 289
miUe hommes. Les geôliers "ayantiaiC résistance, on prit de^ bâches et des. leviers , les portes furent enfoncées y et tous les prisonniers , même les criminels , s'échappèrent pendant la nuit.
Le lendemain , à rouverture de l'assemblée nationale , arrivent à Versailles les députés de cette foule mutinée. Dans leur adresse , qui fut remise au président , il était dit que ces deux malheureuses victimes du despotisme avaient été arrachées de leurs fers ; qu'au bruit des acclamations ils avaient été ramenés au Palais- Royal , où ils étaient sous la garde du peuple , Îui s'en était rendu responsable, a Nous attenons , ajoutaient-ils , votre réponse, poui' rendre le calme à nos concitoyens, et la liberté à nos frères. »
La réponse du président fut qu'en invoquant la clémence du roi, l'assemblée donnerait l'exemple du respect du à l'autorité royale , et qu'elle conjurait les habitans de Paris de rentrer sur-lechamp dans l'ordre. Cette réponse faible était au moins sincère et conforme au vœu des communes ^ car l'assemblée ne savait pas que , par les plus insignes et les plus infâmes brigands , on soulevait la populace , et que cette furie cpi'on lui avait inspirée , on l'employait à faire craindre à kb cour des soulèvemens. L'assemblée ellemême était mue par des ressorts qui lui étaient inconnus. En son nom et par elle on remuait le
{>euple 9 par le peuple on la dominait. Tel a été e mécanisme de la révolution.
Le rpi fut donc supplié , au nom de l'assemblée, de vouloir bien employer au rétablissement de l'ordre les moyens infaillibles de la clémence et de la bonté , si naturels à son cœur , et il y
Mém, n. i3
:igO MÉMOIRES.
consentit sans peine; mais, avant de céder à un mouvement de bootë , il voulait que Tordre £àt rëtaUi, Il ne le fut en aucune nkanière. Le peu* pie , sans remettre les deux soldarts dans leur prison 9 sans renoncer hii-mème à %e$ attroupemens nocturnes , et en redoublant au contraire de tu* multe et. de violence , réclama la promesse du roi d'un ton à ne souffrir aucun retardement , et il fallut que la 4is€ipline et que Tautorité royale fléchissent devant sa volonté.
Ce fut alors que les rësohitioBs du conseil parurent prendre quelque énergie ; mais la faiblesse ne sort jamais de son caractère qu'à demi d'un pied cbaneelant , et pour y rentrer pkts timide après un inutile effort.
L'aventure des soldats aux gardes, l'esprit d'insub<WiBation que le peuple leur inspirait , l'audace de ce peuple , le tcm qu'il avait pris , cette manière de commander en suppliant , cette impatience fougueuse d'obtenir dequ'il demandait, et ce mérite qu'on lui faisait de s'apaiser après qu'<m lui avait obéi , enfin ce caractère de liberté impérieuse et menaçante qu'il annonçait à tout propos , avai^t été dans les conseils des moyens vivement saisis de faire entendre au roi que le plus grand des maux , et pour l'état et pour luimême j serait de laisser mépriser l'auterité qu'il avait en main , et qu'infaiHiblement on la mépri* serait si on la voyait désarmée ; qu'on osait d^à l'attaquer parce qu'elle se montrait faible , e| que des forces redoutables lui pouvaient seules eb-^ tenir le respect et assurer l'obéissance; qu'il fallait que la multitude tremblât , ou qu'elle fit tremnler ;• que ce notait pas seulement par des lois que se gouvernaient tes états , surtout dea