TROISIÈME PARTIE
Quels sont les engagements de la vocation sainte à laquelle nous sommes tous appelés, mes Frères? ce sont les promesses solennelles que nous avons faites au baptême de renoncer au monde et à ses pompes, à la chair et à ses convoitises, à Satan et à ses œuvres : voilà l'obligation de chaque chrétien ; c'est
nous a été promise. Ces vérités paraissent familières et destinées au simple peuple; mais c'est un abus : il n'en est pas de plus sublimes et il n'en est pas aussi de plus ignorées. C'est à la cour des rois, c'est aux grands de la terre qu'il faut sans cesse les annoncer : Begibus et principihus terrœ. Hélas 1 ils sont des enfants de lumière pour les affaires du siècle ; et les premiers principes de la morale chrétienne leur sont quelquefois plus inconnus qu'aux âmes simples et vulgaires; ils auraient besoin de lait, et ils exigent de nous une nourriture solide, et que nous parlions le langage de la sagesse, comme si nous parlions parmi les parfaits.
Vous avez donc premièrement renoncé an monde dans votre Tjaptême ; c'est une promesse que vous avez faite à Dieu à la face des autels saints. L'Eglise en a été le garant et la dépositaire, et vous n'avez été admis au nombre des fidèles, et marqué du sceau ineffable du salut, que sur la foi que vous avez jurée au Seigneur de n'aimer ni le monde, ni tout ce que le monde aime. Si vous eussiez répondu alors sur les fonts sacrés ce que vous dites tous les jours, que vous ne trouvez pns le monde si noir et si pernicieux que nous le disons; qu'au fond on peut l'aimer innocemment ; qu'on ne le décrie tant dans la chaire que parce qu'on ne
la condition essentielle du traité conclu entre Dieu et nous, et à laquelle le ciel nous est promis. Ces vérités paraissent peu importantes aux yeux des chrétiens ; et les renvoyer comme l'on fait d'ordinaire au peuple et aux petits, c'est un abus qu'on ne saurait assez déplorer ; il n'en est point de plus ignorées, et cependant point <le plus esseniielles. C'est aux grands et aux riches de la terre qu'il faudrait les annoncer et les expliquer. Plus occupés que les autres des choses temporelles, ils s'appliquent moins à l'étude des choses du ciel ; plus versés que les autres dans la science du siècle, ils ignorent plus la science du salut. Ils sont dts enfants de lumière sur les affaires du monde, et les devoirs de leur sainte religion leur sont inconnus : instruits de toutes les obligations que le monde lenr impose, ils ont besoin de l'être sur celles que le salut exige d'eux. C'est pourquoi je vous demande ici un renouvellement d'attention.
Premièrement, vous avez donc renoncé au monde et à ses pompes par votre baptême : c'est une promesse solennelle que vous avez faite à la face des saints autels Votre foi en a cté le garant ; l'Egisc en est la dépositaire; et vous n'avez été admis et marqué ^u nombre des fidèles que sur le serment que vous avez pi été, que jamais vous n'aimeriez le monde, ni rien qui vienne de lui. ?i vous eussiez répondu au prêtre sur les fonts sacrés, que vous vous réserviez le droit d'aimer encore tant soit peu le monde et ses maximes , qu'on n'est pas pour cela si criminel qu'on le dit, et qu au fond on ne le décrie dans les chaires que parce qu'on ne le connaît pas ; l'Eglise n'aurait eu garde de vous admettre dans son sein, de vous associer à la communion des fidèles, de vous donner la qualité de chrétien , et elle vous eût avec bien de justice conseillé d'aller vivre de la sorte parmi les infidèles qui n'ont que le
GRAND-CARÉME.
le connaît pas, et que, puisque vous avez à vivre dans le monde, vous voulez vivre comme le monde ; si vous eussiez ainsi répondu, ah I l'Eglise eût refusé de vous recevoir dans son sein ; de vous associer à l'espérance des chrétiens, à la communion de ceux qui ont vaincu le monde; elle vous eût conseillé d'aller vivre parmi ces infidèles qui ne connaissent pas Jésus-Christ, et où, le prince du monde se faisant adorer, il est permis d'aimer ce qui lui appartient. Et voilà pourquoi , dans les premiers temps, ceux des calhécumènes qui ne pouvaient encore se résoudre de renoncer au monde et à ses plaisirs, différaient leur baptême jusqu'à la mort, et n'osaient venir contracter aux pieds des at^tels, dans le sacrement qui nous régénère, des engagements dont ils connaissaient l'étendue et la sainteté, et auxquels ils ne se sentaient pas encore en étal de satisfaire. Vous êtes donc obligé, par le plus saint de tous les serments, de h;jr le inonde, c'est-à-dire de ne pas vous conformer à lui. Si vous l'aimez, si vous suivez ses plaisirs et ses usages, non-seulement vous êtes ennemi de Dieu, comme dit saint Jean, mais de plus, vous renoncez à la foi donnée dans le baptême ; vous abjurez l'Evangile de Jésus- Christ ; vous êtes un apostat dans la religion, et foulez aux pieds les vœux les plus saints et les plus irrévocables que l'homme puisse faire.
Or quel est ce monde que vous devez haïr? Je n'aurais qu'à vous répondre que c'est celui que vous aimez; vous ne vous tromperez jamais à cette marque. Ce monde, c'est une société de pécheurs, dont les désirs, les craintes,
monde ï servir, qui n'attendent leur récompense que de lui, et qui ne connaissent ni Jésus-Christ , ni l'avantage de sa sainte religion. Comme ils ne connaissent que le inonde, il leur est permis de n'adorer que lui. Et voilà pourquoi les catéchumènes dilléi aient leur baptême jusqu'à la mort, et n'osaient se résoudre pendant leur vie à prendre des engagements qu'il est si terrible de violer. Vous êtes donc obligé de le haïr ce monde, c'est-k-dirc de ne pas vous conformer à lui, ni à ses déplorables maximes. Si vous conservez encore de l'inclination pour ses biens, ses plaisirs, de l'attache à ses objets, si vous suivez encore ses loi-, ses usages , ses coutumes ; si vous donnez encore dans ses charmes, ses artifices, ses pièges, non-seulement vous violez vos solennelles promesses , vous rétractez vos vœux ; mais vous abjurez voire foi, vous renoncez à votre espérance, à voire salut , à votre félicité , vous devenez apostat dans la reli^^ion, et vous violez par là les vœux les plus inviolables du christianisme.
Quel est donc ce monde que vous êtes obligé de haïr, dès que vous êtes régénéré par la grâce, et que vous devez continuer de haïr pendant loule votre vie ? Pour vous le bien dépeindre , je n'ai qu'à vous répondre que c'est celui même que fouB aimez. Le monde , c'est cette mer orageuse, sur laquelle
les espérances, les soins, les projets, les joies, les chagrins ne roulent plus que sur les biens ou sur les maux de cette vie ; ce monde, c'est un assemblage de gens qui regardent la terre comme leur patrie ; le siècle à venir comme un exil ; les promesses de la foi comme un songe ; la mort comme le plus grand de tous les malheurs ; ce monde , c'est un royaume temporel où l'on ne connaît pas Jésus-Christ ; où ceux qui le connaissent, ne le glorifiant pas comme leur Seigneur, le haïssent dans ses maximes, le méprisent dans ses serviteurs, le persécutent dans ses œuvres, le négligent ou l'outragent dans ses sacrements et dans son culte. Enfin le monde, pour laisser à ce mot une idée plus marquée, c'est le grand nombre. Voilà ce monde que vous devez éviter, haïr, combattre par vos exemples; être ravi qu'il vous haïsse à son tour; qu'il contredise vos mœurs par les siennes. C'est ce monde qui doit être pour vous un crucifié, c'est à-dire un anathème et un objet d'horreur, et à qui vous devez vous-même paraître tel.
Or, est-ce là votre situation par rapport au monde? Ses plaisirs vous sont-ils à charge? Ses scandales alfligent-ils votre foi ? Y gémissez-vous sur la durée de votre pèlerinage? N'avez-vous plus rien de commun avec le monde? N'en êtes- vous pas vous-même un des principaux acteurs? Ses lois ne sont-elles pas les vôtres? Ses maximes, vos maximes? Ce qu'il condamne , ne le condamnez-vous pas? N'approuvez-vous pas ce qu'il approuve? Et quand vous resteriez seul sur la terre, ne peut-on pas dire que ce monde corrompu revivrait en vous, et que vous en laisseriez un
vogue au gré de leurs désirs une foule de pécheurs, dont les soius, les projets ne roulent que sur les biens ou les maux de cette vie, dont les mouvements ne tendent qu'à se bâtir un trône sur le sable, dont l'espérance n'a pour but que la jouissance ennuyeuse des biens passagers de celte vie, qui ne cherchent d'autre bonheur qu'une fausse joie et des plaisirs qui les fatiguent plus mille fois qu'ils ne valent. Le monde , c'est un assemblage moi.strueux de partis qui se déchirent, qui se supplantent, qui ne te regardent qu'.rvec mépris, qu'avec envie, qu'avec jalousie, sans union, sans bonne foi , sans probité- Le monde, c'est un royaume temporel où l'on ne connaît point Jésus-Christ, d'où il déclare lui-mcme qu'il n'est point, pour lequel il ne veut pas même prier Le monde , c'est cet amas d'mipies , de libertins qui refusent de croire les vérités de l'Evangile, parce qu'elles combattent leurs passions , qui outragent le Sauveur dans son corps mystique , qui le contredisent dans tes maximes, qui le méprisent dans ses mystères, qui le rebutent dans ses membres, qui Tiiinorent dans ses commandements, qui le profanent dans ses sacremcnls, qui le persécutent dans ses serviteurs, qui le frappent dans ses martyr.s ; enlio le monde, pour le dire en un mot, c'est le grand nombre qui suit ses usages. C'est là ce monde que vous avez commencé de
TROISIÈME LUNDI : SUR LE PETIT NOMBRE DES ÉLUS
modèle à vos descendants? Et quand je dis vous, je m'adresse presque à tous les hommes. Où sont ceux qui renoncent de bonne foi aux plaisirs, aux usages, aux maximes, aux espérances du monde? Tous l'ont promis; qui le lient? On voit bien des gens qui se plaignenldu monde; qui l'accusent d'injustice, d'ingratitude, de caprice; qui se dccliaînent contre lui ; qui parlent vivement de ses abus et de ses erreurs ; mais en le décriant, ils l'aiment, ils le suivent, ils ne peuvent se passer de lui ; en se plaignant de ses injustices, ils sont piqués, ils ne sont pas désabusés; ils sentent ses mauvais traitements, ils ne connaissent pas ses dangers ; ils le censurent, mais où sont ceux qui le haïssent? Et de là, jugez si bien des gens peuvent prétendre au salut.
En second lieu, vous avez renoncé à la chair dans votre baptême ; c'est-à-dire vous vous êtes engagé à ne pas vivre selon les sens, à regarder l'indolence même et la mollesse comme un crime , à ne pas flatter les désirs corrompus de votre chair, à la châtier, à la dompter, à la crucifier; ce n'est pas ici une
perfection, c'est un vœu ; c'est le premier de tous vos devoirs, c'est le caractère le plus inséparable de la foi. Or, où sont les chrétiens qui, là-dessus, soient plus fidèles que vous?
Enfin, vous avez dit anathème à Satan et à ses œuvres? Et quelles sont ses œuvres? Celles qui composent presque le fil et comme toute la suite de votre vie : les pompes, les jeux, les l)laisirs, les spectacles, le mensonge dont il est le père, l'orgueil dont il est le modèle, les jalousies et les contentions dont il est l'artisan. Mais je vous demande où sont ceux qui n'ont pas levé l'anathème qu'ils avaient prononcé là-dessus contre Satan ?
Et de là, pour le dire en passant, voilà bien des questions résolues. Vous nous demandez sans cesse si les spectacles et les autres plaisirs publics sont innocents pour des chrétiens ? Je n'ai, à mon tour, qu'une demande à vouz faire. Sont-ce des œuvres de Satan ou des œuvres de Jésus-Christ? Car dans la religion il n'est point de milieu. Ce n'est pas qu'il n'y ait des délassements et des plaisirs qu'on peut appeler indifférents ; mais les plaisirs les plus in-
détester dans votre baptême, que vous êtes obligé sans cesse de contredire, de condamner, de combattre, dont vous devez sans cesse détruire les maximes par celles de Jésus-Christ ; c'est ce monde pour lequel vous devez être crucifié et qui le doit être pour vous; ce monde, c'est l'ennemi de la croix et de l'Evangile de Jésus-Christ, qui doit vous être un objet d'horreur, et que vous devez toujours sacriQer aux intérêts du salut.
Est-ce là, mes Frères, votre situation à son égard? Est-ce là comme vous le traitez, comme vous l'envisagez ? Ses plaisirs vous sont-ils à charge? Ses scandales affligent-ils votre foi? Ses lois ne sont-elles point les vôtres? Ses usages ne sont-ils point la règle de votre conduite ? Ses maximes ne vous conduisent-elles pas? Ses charmes ne vous plaisent-ils pas? Ne courez-vous point après ses plaisirs , à ses jeux , à ses spectacles ? Ce qu'il condamne, ne le condamnez-vous pas aussi ; et n'approuvez-vous pas ce qu'il approuve; et quand vous resteriez seul sur la terre , ne pourrait-on pas dire que le monde revivrait en vous, et que vous en laisseriez un modèle à tous vos descendants ? Quand je dis vous , je dis presque tous les hommes. On voil bien des gens qui se plaignent de lui, de sou inconstance, de ses bizarreries, de ses embarras, de ses caprices ; mais combien en voit-on qui le quittent, qui s'en séparent, qui renoncent à ses biens, à ses plaisirs, à ses honneurs et à ses maximes? Il s'en trouve quelques-uns qui le blâment, qui le décrient, qui le méprisent ; mais au fond ils l'aiment , ils le suivent; ils sont piqués et ne sont point désabusés, ils craignent ses mauvais traitements et ne redoutent point ses dangers. Jugez de là s'il y en a beaucoup qui tiennent les promesses de leur baptême , et par conséquent s'il y en a beaucoup de sauvés.
En second lieu , vous avez renoncé à la chair dans votre baptême , c'est-à-dire que vous avez promis de ne point vivre selon les sens ; vous vous êtes engagé à regarder comme des crimes la mollesse, l'indolence, la sensualité, et pour m'exprimer avec le grand apôtre, à crucifier votre chair, à la châtier, à réduire votre corps en servitude ; ce n'est pas ici un état de perfection fonde sur la sévérité de la morale , c'est un vœu
solennel fondé sur le plus saint de tous les actes de religion; ce n'est point un conseil, c'est le devoir le plus indispensable de la foi du chrétien. Or où sont ceux qui soient plus fidèles à ce vœu qu'au premier ? A voir la délicatesse avec laquelle on traite son corps, l'indolence et l'oisiveté à laquelle s'abandonnent les gens du inonde, ne les prendrait-on pas plutôt pour des disciples d'Epicure que pour des enfants de Jésus-Christ et de son Eglise?
Enfin, vous avez renoncé à Satan et à ses œuvres ? Vous l'avez promis et juré ; mais où sont les fidèles qui y renoncent; qui disent anathème à ses charmes et à ses attraits ? Quelles sont les œuvres de Satan? Ce sont celles que pour l'ordinaire vous faites, gens du monde , ce sont les jeux, les plaisirs , les spectacles, les divertissements, les cercles, les assemblées où il préside , les mensonges dont il est le père, l'orgueil dont il est le modèle, les jalousies, les envies, les inimitiés dont il est l'artisan. Or où sont ceux qui n'ont point levé le voile; qui s'ab. tiennent de ses œuvres , qui fuient ses charmes ?
Et ici, pour vous le dire en passant, voilà bien des questions décidées. Vous nous demandez si les spectacles, les comédies, les opéra , les bals , les théâtres vous sont défendus ou permis ; je ne veux sur cela qu'un principe qui vous servira à décider toutes sortes de cas en cette matière. Le voici, c'est de vous demander à vous-mêmes : sont-ce des œuvres de Jésus- Christ ou des œuvres de Satan? Car il n'y a point de milieu. Ce n'est pas que la religion chrétienne ne connai>se el ne permette certains délassements et de corps et d'esprit, sans lesquels les travaux paraîtraient rebutants, et la vertu trop farouche ; mais ces sortes de délassements ne sont permis que pour en venir à une dévotion plus sérieuse, et la religion n'en reconnaît point d'autre fin. Tout ce que nous faisons , que nous pleurions, que nous nous réjouissions, que nous travaillions, que nous nous reposions, tout doit être d'une telle nature que nous le rapportions à Jésus-Christ notre chef : sans cela ce ne sont point ses œuvres que nous faisons.
Ce principe le plus indubitable de notre rehgion une fois supposé, tous ces spectacles dont je viens de parler, sont-ils permis ou dépendus ? Pouvez-vous dire que vous y assistez
(ÎRAND-CARKME.
différents que la religion permet, et que la faiblesse de la nature rend même nécessaires, appartiennent, en un sens, à Jésus-Christ, par la facilité qui doit nous en revenir de nous appliquer à des devoirs plus saints et plu» sérieux. Tout ce que nous faisons, que nous pleurions, que nous nous réjouissions, il doit être d'une telle nature, que nous puissions du moins le rapporter à Jésus-Christ, et le faire pour sa gloire.
Or, sur ce principe le plus incontestable, le plus universellement reçu de la morale chrétienne, vous n'avez qu'à décider. Pouvez-vous rapporter à la 2:loire de Jésus-Christ les plaisirs des théâtres ? Jésus-Christ peut-il entrer pour quelque chose dans ces sortes de délassements; et avant que d'y entrer, pourriez-vous lui dire que vous ne vous proposez dans celte action que sa gloire et le désir de lui plaire? Quoi I les spectacles, tels que nous les voyons aujourd'hui, plus criminels encore par la débauche publique des créatures infortunées qui montent sur le théâtre, que par les scènes impures ou passionnées qu'elles débitent, les spectacles seraient des œuvres de Jésus-Christ? Jésus-Christ animerait une bouche d'où sortent des airs profanes et lascifs ? Jésus-Christ formerait lui-môme les sons d'une voix qui corrompt les cœurs? Jésus-Christ paraîtrait sur les théâtres en la personne d'un acteur, d'une actrice effrontée, gens infâmes, même selon les lois des hommes? Mais ces blasphèmes me
pour Tamour de Jésus-Christ ? Cette œuvre profane et de l'invention de Satan , peut-elle trouver sa place parmi les œuvres pures des chrétiens? Jésus-Christ peut-il entrer dans cette manière de délassement? Auriez-vous bien assez d'impudence pour lui dire que c'est par rapport à lui que vous allez à ces comédies, à ces danses ? Oseriez-vous lui dire : Oui , mon sauveur, c'est pour votre gloire que je cours à ces spectacles, à ces assemblées mondaines , que je me présente devant ces objets scandaleux. Je vous offre ce divertissement; c'est pour l'amour de vous que je vais le prendre, afin de vous plaire et de vous servir davantage. Quoi donc ! un Dieu crucifié autoriserait ces plaisirs ? Un Dieu mort en croix se trouverait sur ces infâmes théâtres? Jésus-Christ animerait une bouche qui prononce tant de paroles impudiques? Jésus-Christ donnerait le mouvement à des lèvres qui ne débitent que des fables ? Quoi ! Jésus-Christ formerait ces sons d'une voix ou d'un instrument qui corrompt les cœurs? Quoi! il approuverait ces chansons lascives qui n'inspirent qu'un amour profane , il voudrait qu'on lui rapportât un art funebte qui lui ravit tant d'adorateurs^ qui séduit tant d'âmes innocentes! Quoi! Jésus-Christ paraîtrait au milieu de ces suppôts de Satan , et voudrait être adoré en h personne d'un acteur ou d'une actrice infâme ! Jésus-Christ iuspirerait une doctrine dont le poison entre par tous les sens, et dont toutes les maximes ne tendent qu'à embraser les cœurs et les faire brûler d'une llamme criminelle ! Etaicnt-ce là vos plaisirs et vos délassements , pieux fidèles, dans ces assemblées Baioles, où vous ne voua entreteniez que des moyens de salut.
font horreur ; Jésus-Christ présiderait à des assemblées de péché, où tout ce qu'on entend anéantit sa doctrine, où le poison entre par tous les sens dans Tàme, où tout l'art se réduit à inspirer, à réveiller, à justifier les passions qu'il condamne ' ? Or, si ce ne sont pas des œuvres de Jésus-Christ dans le sens déjà expliqué, c'est-à-dire des œuvres qui puissent du moins être rapportées à Jésus-Christ, ce sont donc des œuvres de Satan, dit Tertullien? Nihil enim non diaboli est, quidquid non Dei est... hoc ergo erit pompa diaboli. Donc tout chrétien doit s'en abstenir ; donc il viole les vœux de son baptême lorsqu'il y participe ; donc de quelque innocence dont il puisse se flatter, en reportant de ces lieux son cœur exempt d'impression, il en sort souillé, puisque par sa seule présence il a participé aux œuvres de Satan auxquelles il avait renoncé dans son baptême, et violé les promesses les plus sacrées qu'il avait faites à Jésus-Christ et à son Eglise.
Voilà les vœux de notre baptême , mes Frères. Ce ne sont point ici des conseils et des pratiques pieuses , je vous l'ai déjà dit ; ce sont
* Je trouve dans une lettre inédite de Boileau, écrite dans les années où éclatait le plus vivement l'éloquence de Massillon, quelques mots qui prouvent combien le poète avait été frappé de la haine évangélique du prédicateur contre les speclacles. « Quoi qu'en dise le P. Massillon , le poëme dramatique n'est mauvais que par le mauvais usage qu'on en fait ». Celle lettre est datée d'Auteuil, le 17 septembre 1703. Au reste, ce n'est pas la seule fois que Boileau s'est plaint de la sévérité de Massillon à l'égard des spectacles.
où vous ne donniez à vos sens que le triste, mais solide plaisir de la mortification, où votre esprit ne s'occupait que des choses du ciel, où votre bouche ne prononçait que des protestations d'une nouvelle fidélité, où votre voix ne servait qu'à entonner des cantiques sacrés, où l'on ne mangeait que pour vivre , où l'on ne faisait ensemble quelques repas sobres et médiocres , que pour serrer plus étroitement les nœuds sacrés d'une commune charité, où l'on ne parlait que de souffrances, que d'austérités, que de pénitence, où l'on s'entr'exhortait au martyre, où l'on se préparait à la mort par la pieuse lecture des consolantes vérités de l'Ecriture ou par la méditation des souffrances de Jésus-Christ ? Or, si ces œuvres ne peuvent se rapporter à Jésus-Christ, ce ne sont donc point ses œuvres, et si ce ne sont point ses œuvres, ce sont celles de Satan, dit Tertullien, et si ce sont les œuvres de Satan, tout chrétien doit s'en abstenir. Donc, de quelque innocence que vous vouslluttiez en assistant à ces spectacles profanes , vous en sortez toujours souillé , et par conséquent criminel , parce que vous participez aux œuvres de Satan que vous aviez détestées, et que vous violez témérairement les promesses que vous aviez faites k Jésus- Christ et à son Eglise dans voire baptême.
Ce ne sont point ici de simples conseils, mes Frères, ce sont des obligations les plus essentielles de votre vocation. Votre foi n'en connaît point de plus indispensables ; ce ne tout point de ces vérités dont la pratique ou le violenient vous rendent plus ou moins parfaits ; mais qui vous rendent lidcles ou rebelles, en les observant ou ne les observant pas. Cependant, ô
TROISIÈME LUNDI : SUR LE PETIT NOMRRE DES ÉLUS
nos obligations les plus essentielles. Il ne s'agit pas d'être plus ou moins parfait en les négligeant ou en les observant; il s'agit d'être chrétien ou de ne l'être pas. Cependant , qui les observe? qui les connaît seulement? qui s'avise de venir s'accuser au tribunal d'y avoir été infidèle ? On est souvent en peine pour trouver de quoi fournir à une confession ; et, après une vie toute mondaine, on n'a presque rien à dire au prêtre. Hélas ! mes Frères , si vous saviez à quoi vous engage le titre de chrétien que vous portez; si vous compreniez la sainteté de votre état ; le détachement de toutes les créatures , qu'il vous impose; la haine du monde, de vous-même et de tout ce qui n'est pas Dieu , qu'il vous ordonne ; la vie de la foi , la vigilance continuelle, la garde des sens, en un mot , la conformité avec Jésus-Christ crucifié , qu'il exige de vous ; si vous le compreniez ; si vous faisiez attention que , devant aimer Dieu de tout votre cœur et de toutes vos forces , un seul désir qui ne peut se rapporter à lui vous souille ; si vous le compreniez, vous vous trouveriez un monstre devant ses yeux. Quoi ! diriez-vous, des obligations si saintes, et des mœurs si profanes ! une vigilance si continuelle, et une vie si peu attentive et si dissipée ! un amour de Dieu si pur , si plein , si universel, et un cœur toujours en proie à mille affections , ou étrangères , ou criminelles î Si cela
est ainsi, ô mon Dieu ! qui pourra donc se sauver ? Quis poterit salvus esse ^ ? Peu de gens , mon cher auditeur. Ce ne sera pas vous , du moins si vous ne changez ; ce ne seront pas ceux qui vous ressemblent; ce ne sera pas la multitude.
Qui pourra se sauver? Voulez-vous le savoir? ce seront ceux qui opèrent leur salut avec tremblement; qui vivent au milieu du monde, mais qui ne vivent pas comme le monde. Qui pourra se sauver? celte femme chrétienne qui, renfermée dans l'enceinte de ses devoirs domestiques, élève ses enfants dans la foi et dans la piété ; laisse au Seigneur la décision de leur destinée ; ne partage son cœur qu'entre Jésus- Christ et son époux ; est ornée de pudeur et de modestie ; ne s'assied pas dans les assemblées de vanité ; ne se fait point une loi des usages insensés du monde ; mais corrige les usages par la loi de Dieu , et donne du crédit à la vertu par son rang et par ses exemples.
Qui pourra se sauver? ce fidèle qui, dans le relâchement de ces derniers temps , imite les premières mœurs des chrétiens ; qui a les mains innocentes et le cœur pur; vigilant, qui n'a pas reçu son âme en vain % mais qui , au milieu même des périls du grand monde ,
1 Matth., XIX, 25.
2 Qui non accepit in vano animam suam. Ps. xxiii, 4.
étrange corruption ! qui les observe comme il faut ces vérités sacrées ? qui les croit d'une obligation si étroite , et qui est-ce qui fait le moindre scrupule de faire ces œuvres de Satan ? Hélas! loin de s'en faire des crimes, ou s'en fait honneur; ou est presque embarrassé de quoi l'on s'accusera au tribunal sacré de la pénitence, quoiqu'on soit chargé de mille crimes de la sorte ; et, après une vie toute mondaine, toute voluptueuse, toute sensuelle, passée dans les jeux, dans les spectacles, on ne trouve presque rien à dire au prêtre. Ah ! si vous vous souveniez bien des engagements de votre baptême, si vous vous représentiez chaque jour devant les yeux le détachement du monde, la fuite de ses pompes et de ses plaisirs, la haine de vous-mêuie, la mortification de vos sens, la vie de la foi, que vous avez embrassées, la. conformité avec Jésus-Christ, qu'il exige de vous comme son membre et son enfant, si vous le compreniez bien, qu'il faut aimer Dieu de tout votre cœur sans retour, ni partage ; que vous ne pouvez sans crime porter ailleurs vos affections et vos désirs; que toute pensée, toute parole, toute œuvre qui ne se rapporte point à lui, est l'œuvre de Satan, et par conséquent criminelle ; qu'un simple regard qui ne tend pas à lui et à sa gloire, lui déplaît, l'offense ; qu'une seule démarche quelque innocente qu'elle paraisse, si elle ne se fait pas selon la charité, nous rend rebelles et coupables ; si vous les compreniez bien, dis-je, ces vérités, vous gémiriez sans cesse, vous viendriez souvent au pied du tribunal vous déclarer coupable devant Jésus-Christ votre juge, dont le confesseur tient la place. Quoi! diriez-vous, l'état que j'ai embrassé dans le baptême, exige de moi une vigilance si exacte, un courage si infatigable, des exercices si saints, une retenue si grande, une haine du monde si absolue, un amour de Dieu si universel. Une légèie
partie de ce temps qui m'a été donné pour travailler à mon salut, ou passé inutilement, ou employé à des choses profanes, est capable de me rendre un serviteur criminel, ou du moins inutile.
Ah ! si cela est, me direz-vous, qui pourra donc se sauver ? Quis ergo poterit salvus esse ? Qui pourra se sauver ? Le voulez-vous savoir ? ce sont ceux qui craindront sans cesse d'être du nombre des réprouvés, ceux qui veilleront pour ne jamais se laisser surprendre. Qui pourra se sauver? ce sera cet homme de qualité, cet homme riche , qui dans sa grandeur et son opulence se tiendra toujours humble et détaché des choses de la terre, qui compatira aux besoins de ses frères. Qui pourra se sauver ? ce sera cette femme chrétienne, qui, renfermée dans l'enceinte de son domestique, élève ses enfant? dans la crainte de Dieu, laisse au Seigneur le soin de leur destinée, les aime tous d'une égale tendresse, ne leur marque d'autre place que celle où Dieu les appellera, ne s'abandonne point aux modes de luxe et de vanité, ne se trouve point dans les cercles de railleries et de médisances, ne s'assied point dans la chaire du mensonge, ne parait guère qu'au temple, et n'y va que pour y prier et y adorer, qui ne suit point les usages, les coutumes, les maximes du monde, et qui par son rang et ses exemples donne du crédit à la vertu.
Qui pourra se sauver? ce (idèle qui imite la candeur et la bonne foi des premiers chrétiens, qui marche sur leurs traces ; un homme qui n'est vigilant que pour empêcher que le vice n'entre dans son âme, qui n'est juste que pour abandonner lui-même ses droits temporels et soutenir ceux de ses frères, qui n'est puissant, grand, élevé en autorité, que pour défendre ceux qui ont besoin de son appui, et piuléger le faible et l'iû-
GRAND-CAREME.
s'applique sans cesse à la purifier ; juste, qui ne jure pas frauduleusement à son prochain *, et ne doit pas à des voies douteuses l'innocent accroissement de sa fortune; généreux, qui comble de bienfaits l'ennemi qui a voulu le perdre , et ne nuit à ses concurrents que par son mérite ; sincère , qui ne sacrifie pas la vérité à un vil intérêt et ne sait point plaire en trahissant sa conscience ; charitable , qui fait de sa maison et de son crédit l'asile de ses frères; de sa personne, la consolation des affligés; de son bien, le bien des pauvres; soumis dans les afflictions , chrétien dans les injures , pénitent même dans la prospérité.
Qui pourra se sauver ? vous , mon cher auditeur, si vous voulez suivre ces exemples. Voilà les gens qui se sauveront. Or, ces gens-là ne forment pas assurément le plus grand nombre. Donc tandis que vous vivrez comme la multitude , il est de foi que vous ne devez pas prétendre au salut : car, si en vivant ainsi vous pouviez vous sauver, tous les hommes presque se sauveraient ; puisqu'à un petit nombre d'impies près qui se livrent à des excès monstrueux, tous les autres hommes ne font que ce que vous faites. Or , que tous les hommes presque se sauvent , la fui nous défend de le croire. Il est donc de foi que vous ne devez rien prétendre au salut , tandis que vous ne pourrez vous sauver si le grand nombre ne se sauve.
* Nec juravit in dolo proximo sno. Ps. xxiii^ 4.
nocent ; heureux que pour combler les pauvres de ses bienfaits; sincère qui n'entretieul pas le vice en le dissimulant; désintéressé qui ne trahit pas son mini;tère pour un vil intérêt; charitable qui ne fait pas ses largesses du bien d'autrui ; mais qui fait de son bien propre le patrimoine de l'indigent, patient qui ne murmure pas contre la main toule-puissante qui le frappe, et qui pardonne une injure sitôt qu'il l'a reçue ; doux et affable au milieu de l'éclat et de la pompe qui l'environne, pénitent daus la prospérité comme dans l'adversité, joyeux dans les maux comme dans les biens.
Qui pourra se sauver ? Vous-même, mon frère, qui le demandez, si vous voulez entrer dans ces voies. Or, ceux qui vivent de la manière que je viens de dépeindre, ne composent pas sans doute le plus grand nombre. On n'en trouve que très-peu dans le monde, et vous en convenez vous-même. Il est donc certain que, tandis que vous suivrez le grand nombre, cette multitude de mondains, vous ne serez pas du nombre de ceux qui se sauvent. Si cependant vous vous vantez de pouvoir vous sauver en vivant comme vous faites, tout le monde peut se vanter comme vous, puisqu'à un petit nombre d'impies près, qui, secouant le joug de leur conscience, ne veulent suivre de règle que l'impiété et le libertinage, tous les autres vivent comme vous, agissent comme vous, se conduisent comme vous, et par conséquent le plus grand nombre se sauverait selon tous, ce qui pourtant est contraire aux paroles de Jésus-Ohrist, qui dit qu'il y aura peu d'élus, pauci vero elecii. 11 est donc de fui que vous ne pourrez vous sauver, tandis que vous suivrex la multitude, et que vous vivru: comme les autres.
Voilà des vérités qui font trembler ; et ce ne sont pas ici de ces vérités vagues qui se disent à tous les hommes , et que nul ne prend pour soi, et ne se dit à soi-même. Il n'est peut-être personne ici qui ne puisse dire de soi : « Je vis comme le grand nombre, comme ceux démon rang, de mon âge, de mon état; je suis perdu, si je meurs dans cette voie ». Or, quoi de plus propre à effrayer une âme à qui il reste encore quelque soin de son salut? Cependant, c'est la multitude qui ne tremble point ; il n'est qu'un petit nombre de justes, qui opèrent à l'écart leur salut avec crainte; tout le reste est calme; on sait en général que le grand nombre se damne ; mais on se flatte qu'après avoir vécu avec la multitude , on en sera discerné à la mort; chacun se met dans le cas d'une exception chimérique ; chacun augure favorablement pour soi.
Et c'est pour cela que je m'arrête à vous , mes Frères , qui êtes ici assemblés. Je ne parle plus du reste des hommes ; je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la terre ; et voici la pensée qui m'occupe et qui m'épouvante. Je suppose que c'est ici votre dernière heure et la fin de l'univers ; que les cieux vont s'ouvrir sur vos têtes , Jésus-Christ paraître dans sa gloire au milieu de ce temple , et que vous n'y êtes assemblés que pour l'attendre, et comme des criminels tremblants, à qui l'on va prononcer , ou une sentence de grâce , ou un arrêt de mort éternelle. Car vous avez beau
Voilà qui fait trembler, mes Frères; et ce sont ici de ces vérités d'autant plus terribles qu'elles s'adressent à chacun en particulier. 11 n'est peut-être personne ici qui ne dise en luimême : oui, je vis comme ceux qui sont de mon âge, de mon rang, de mon état, de ma profession, et, puisque je suis le plus {rranii nombre, je suis donc perdu ; je me damne avec la mulhtnde ; mais quoiqu'on se représente qu'il n'y aura de sauvé qu'ua petit nombre de gens qui opèrent leur salut avec crainte et en tremblant, on ne laisse pas de se calmer et d'espérer contre toute espérance. Tout le monde se flatte qu'après avoir été confondu parmi la foule des pécheurs, on en sera distingué par la miséiicorde du Seigneur; chacun se repose sur une chimérique confiance, et c'est pour la détruire que je vous expose le danger où vous êtes.
Voici ce que j'ajoute à ce que je vous ai dit. Je suppose que ce soit ici notre dernière heure à tous; car je ne m'en exempte pas moi-même ; que les cieux vont s'ouvrir sur nos tètes, que le temps est passé, et que l'éternité commence ; que Jésus- Christ va paraître pour nous juger selon nos œuvres, et que nous sommes tous ici pour attendre de lui ou le coup de grâce ou le coup de mort.
Je vous le demande, frappé de terreur moi-même, ne séparant point mon sort du vôtre, et me meltaut dans la même situation où nous devons tous paraître un jour devant Dieu, notre juge, et où je vous prie de vous mettre dès mjinlenant pour un moment ; si Jésus-Christ, dis-je, paraissait dès à présent pour faire la terrible séparation des justes et des péctieurs; croyez-vous que le plus grand nombre fût sauvé ? croyez-vous
TROISIÈME LUNDI : SUR LE PETIT NOMBRE DES ÉLUS
vous flatter , vous mourrez tels que vous êtes aujourd'hui. Tous ces désirs de changement qui vous amusent, vous amuseront jusqu'au lit de la mort ; c'est l'expérience de tous les siècles; tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau , sera peut-être un compte un peu plus grand que celui que vous auriiz aujourd'hui à rendre ; et sur ce que vous seriez, si l'on venait vous juger dans le moment, vous pouvez presque décider de ce qui vous arrivera au sortir de la vie.
Or, je vous demande, et je vous le demande, frappé de terreur, ne séparant pas en ce point rhon sort du vôtre, et me mettant dans la même disposition où je souhaite (pie vous entriez; je vous demande donc: si Jésus-Christ paraissait dans ce temple , au milieu de cette assemblée , la plus auguste de l'univers , pour nous juger^ pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez- vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite? Croyez-vous que les choses du moins fussent égales? Croyezvous qu'il s'y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières? Je vous le demande, vous l'ignorez, et je l'ignore moi-même. Vous seul, ô mon Dieu 1 connaissez ceux qui vous appartiennent; mais si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent , nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les fidèles ici assemblés? Les titres et les dignités ne doivent être comptés pour rien; vous en serez dépouillés devant Jésus-Christ. Qui sont-ils? Beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir; encore plus qui le voudraient , mais qui diffèrent leur conversion ; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber; enfin un grand nombre qui croient n'avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte ; car ils en
seront retranchés au grand jour. Paraissez maintenant , justes ; où êtes- vous ? restes d'Israël, passez à la droite ; froment de Jésus- Christ, démêlez-vous de cette paille destinée au feu. 0 Dieu ! où sont vos élus? et que restet-il pour votre partage?
Mes Frères, notre perte est presque assurée, et nous n'y pensons pas. Quand même dans cette terrible séparation, qui se fera un jour, il ne devrait y avoir qu'un seul pécheur de cette assemblée du côté des réprouvés , et qu'une voix du ciel viendrait nous en assurer dans ce temple, sans le désigner, qui de nous ne craindrait d'être le malheureux? Qui de nous ne retomberait d'abord sur sa conscience, pour examiner si ses crimes n'ont pas mérité ce châtiment? Qui de nous, saisi de frayeur ne demanderait pas à Jésus-Christ, comme autrefois les apôtres, Seigneur, ne serait-ce pas moi ? Numquid ego sum, Domine * ? Et si l'on laissait quelque délai, qui ne se mettrait en état de détourner de lui cette infortune, par les larmes et les gémissements d'une sincère pénitence ?
Sommes-nous sages, mes chers auditeurs ? Peut-être que parmi tous ceux qui m'entendent, il ne se trouvera pas dix justes ; peutêtre s'en trouvera-t-il encore moins. Que saisje? 0 mon Dieu I je n'ose regarder d'un œil fixe les abîmes de vos jugements et de votre justice; peut-être ne s'en trouvera-t-il qu'un seul. Et ce danger ne vous touche point, mon cher auditeur. Et vous croyez être ce seul heureux dans le grand nombre qui périra, vous qui avez moins sujet de le croire que tout autre ; vous sur qui seul la sentence de mort devrait tomber, quand elle ne tomberait que sur un seul des pécheurs qui m'écoutent?
Grand Dieu 1 que l'on connaît peu dans le monde les terreurs de votre loi ! Les justes de tous les siècles ont séché de frayeur, en médi-
* Matth., XXVI, 22.
que le nombre des justes fût au moins égal à celui des pécheurs ? croyez-vous que s'il faisait maintenant la discussion des œuvres du grand nombre qui est dans cette Eglise, il trouvât seulement dix justes parmi nous ? Je vous le demande ; vous l'ignorez et je l'ignore comme vous : où en seraient tous les autres ? bisons plus : ily a beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir, plusieurs qui le veulent et ne le font pas, d'antres qui ne se convertissent que pour retomber, ou enfin qui par une fausse témérité croient ne pas avoir besoin de se convertir; commencez par retrancher d'abord ces quatre sortes de pécheurs : car ils ne seront pas du nonibre des élus, puisque nul d'eux n'est en grâce. Où êtes-vous donc mainte-
nant, justes aux yeux de Jésus-Christ T Paraissez et vous séparez des pécheurs : froment, démêîez-vous de la paille ; que restera- t-il après cela ?
Ah ! notre perte est ptesque certaine, et nous n'y pensons pas! Nous sommes dans la voie de perdition et nous ne songeons pas à en sortir! Quand même il ne devrait y avoir qu'un seul réprouvé de nous tous, et qu'une voix du ciel nous le viendrait annoncer sans assigner qui il est, qui de nous ne tremblerait pas? Chacun d'entre nous ne dirait-il pas de soimême comme autrefois chaque disciple : n'est-ce point moi. Seigneur, qui suis ce réprouvé? Quel est mon sort et ma destinée ? Suis-je du nombre de vos élus ou de celui des malheu-
GRAND-CARÊME
tant la scvériic et la profondeur de tos jugements sur la destinée des hommes : on a vu de saints solitaires après une vie entière de pénitence, frappés de la Téritô que je prêche, entrer au lit de la mort dans des terreurs qu'on ne pouvait presque calmer, faire trembler d'effroi leur couche pauvre et austère, demander sans cesse d'une voix mourante à leurs frères : «Croyez- vous que le Seigneur me fasse miséricorde? » et être presque sur le point de tomber dans le désespoir, si votre présence, ô mon Dieu, n'eût à l'instant apaisé l'orage, et commandé encore une fois aux vents et à la mer de se calmer. Et aujourd'hui, après une vie commune, mondaine, sensuelle, profane, chacun meurt tranquille ; et le ministre de Jésus-Christ appelé est obligé de nourrir la fausse paix du mourant, de ne lui parler que des trésors infinis des miséricordes divines, et de l'aider, pour ainsi dire, à se séduire luimême. 0 Dieu 1 que prépare donc aux enfants d'Adam la sévérité de votre justice?
Mais que conclure de ces grandes vérités? qu'il faut désespérer de son salut ? A Dieu ne plaise I II n'y a que l'impie qui, pour se calmer sur ses désordres, tâche ici de conclure en
secret que tous les hommes périront comme lui. Ce ne doit pas être là le fruit de ce discours ; mais de vous détromper de cette erreur si universelle, qu'on peut faire ce que tous les autres font, et que l'usage est une voie sûre ; mais de vous convaincre que pour se sauver il faut se distinguer des autres, être singulier, vivre à part au milieu du monde, et ne pas ressembler à la foule.
Lorsque les Juifs, emmenés en servitude, furent sur le point de quitter la Judée et de partir pour Babylone, le prophète Jérémié, à qui le Seigneur avait ordonné de ne pas abandonner Jérusalem, leur parla de la sorte : « Enfants d'Israël, lorsque vous serez arrivés à Babylone, vous verrez les habitants de ce payslà qui porteront sur leurs épaules des dieux d'or et d'argent; tout le peuple se prosternera devant eux pour les adorer; mais pour vous, alors, loin de vous laisser entraîner à l'impiété de ces exemples, dites en secret : C'est vous seul, Seigneur, qu'il faut adorer : Te oportet adorari^ Domine * » .
Souffrez que je finisse en vous adressant les
* Baruch, vi, 5.
re.ux? Me ferez-vous passer à votre droite avec les bénis de votre père, ou me précipiterez-vous dans l'enfer avec les maudits?
Voilà ce qne chacun de nous dirait. Si nous ne nous mettons donc en état de détourner de de^^sus nous ce malheur par nos larmes, notre pénitence et notre ficiél lié , sommes-nous sages? Pent-étre que parmi nous, il n'y aura pas dix justes. Que sais-je ? Pcut-fctre même n'y en aura-t-il pas un seul. Car, 6 mon Dieu, je n'ose sans frayeur tourner les yeux sur l'abîme de votre justice et la mnllilude de nos iniquités; peul-ètrc, dis-je, de nous tous, il n'y en aura qu'un senl de sauvé ; et vous croyez que ce sera vous , mon Frorc ! Vous vous calmez fur cette fausse confiance , vous qui avez plus de sujet de rraindrc que tout autre , vous qui devriez trembler quand ce malticnrcux sort ne tomberait que sur un réprouvé !
0 mon Dieu! qu'on connaît peu le dnnpcr où l'on est exposé, de ne pas faire tous ses cITorls pour en sortir ! Quoi , un mallifureux pécheur ne se trouble pas le moindre moment sur un objet où les plus justes ont séché de frayeur ! A celle seule pen?ée de la destinée élornelle, on a vu de saints pénitents frapper leur poitrine , se troubler, se couvrir dt^ cendres et de cilice, ouvrir à peine la bouche pour demander à leurs frères : croyez-vous que le Seigneur me fera miséricorde ? On les a vus prêts il succomber sous les austérités qu'ils redoublaient, si ▼otre miséricorde , fl mon Dieu , n'eût commandé à l'orage de leur ccur effrayé , de s'apaifcr. Vdilà ce qu'ont fait tant des fainls; et, après tant de crimes, tant de chutes et de rechuli'S, presque tout lo monde demeure tranquile; des pécheurs, déjà exclus de la cclesle patrie dont ils se sont rendus indignes, demeurent calmes sur leur destinée ; tout ce. que l'on recommande aux ministres qui les assistent , c'est de ne point les effrayer, de ne point leur parler de ces terribles vérités, et de les aider à se séduire et à se tranquilliser dans la fausse paix de leur conscience criminelle.
Mais que conclure de ces grandes vérités ? qu'il faut déses-
pérer de son saint. A Dieu ne plaise, mes Frères, que je veuille ici aigrir vos plaies , en voulant les guérir ! Mon dessein est seulement de vous détromper de ces funestes erreurs, qui vous font croire qu'en suivant les usages, les coutumes, les maximes et la multitude du monde, vous êtes dans la voie du salut. Je veux seulement vous faire comprendre que pour être du petit nombre de ceux qui se sauvent, il faut se séparer de la multitude, et ne point se mêler avec la foule qui est toujours le plus mauvais parti ; que, quelque étroite que soit celte voie il faut faire tous ses efforts pour y entrer ; quelque petit que soit ce nombre d'élus, il faut faire son possible pour ea être.
Lorsque les Juifs furent prêts de quitter la Judée , et de partir pour être captifs à Babylone , le Seigneur leur parla en ces termes par son prophète Jérémie : « Enfants d'Israël, lorsque vous serez arrivés à Babylone , vous verrez les peuples qui porteront sur leurs épaules des dieux d'or et d'argent, de pierre et de bois, pour donner de la crainte aux nations ; donnezvous bien de garde de vous laisser entraîner au -torrent du mauvais exemple , et ne craignez pas comme les antres ces divinités impuissantes et chiméiiques ; et voyant devant et derrière vous la multitude qui adore ces idoles , dites dans le fond de vos cœurs : C'est vous seul, ô mon Dieu, qu'il faut adorer, c'est vous .seul que nous voulons adorer, et qui seul méritez d'être adoré ; dicile in cordihus veslris : te oportet adorari, Domine ».
Souffrez , mes Frères, que je finisse mon discours par ces paroles. Au sortir d*^ ce temple , vous allez rentrer dans le monde figuré par l'infidèle liabylone ; vous y allez voir ces dieux d'or et d'argmt, postés dans les places publiques, devant qui pres(|ue tout le monde est prêt de fléchir le genou ; vous y allez trouver les idoles vivantes de luxe et de vanité , ces hommes et ces femmes revêtus d'habits riches et précieux qui brillent par la pompe de leur train et la magnificence de leur équipage, devant qui tout le monde rampe et se prosterne;
TROISIÈME LUNDI : SlTt LE PETIT NOMBRE DES ÉLUS.
niètncs paroles. An sortir do ce temple et de celte autre sainte Sion, von=! allez rentrer dans Babylone ; vous allez re^ oir ces idoles d'or et d'argent, devant lesquelles tons les hommes se prosternent; vous allez retrouver les vains objets des passions humaines, les hiens, la gloire, les plaisirs qui sont les dieux de ce monde, et que presque tous les hommes adorent; vous verrez ces abus que tout le monde se permet, ces erreurs que l'usage autorise, ces désordres dont une coutume impie a presque fait des lois. Alor'î, mon cher auditeur, si vous voulez être du petit nombre des vrais Israélites, dites ^lans le secret de votre cœur : «C'est vous seul, ô mon Dieu^ qu'il faut adorer : Te oportct adorari^ Domine. Je ne veux point avoir de part avec un peuple qui ne vous connaît pas ; je n'aurai jamais d'autre loi que votre loi sainte. Les dieux que cette multitude insensée adore, ne sont pas des dieux ; ils sont l'ouvrage de la main des hommes; ils périront avec eux. Vous seul êtes l'immortel, ô mon Dieu, et vous seul méritez qu'on vous adore : Te oportet adorari., Domine. Les coutumes de Babylone n'ont rien de commun avec les saintes lois de Jérusalem ; je vous adorerai avec ce petit nombre d'enfants d'Abraham , qui composent encore votre peuple au milieu
vous y allez trouver ces marques d'orgueil dont tous les riches et les grands se parent, pour inspirer du respect et de la crainte aux petits; ces plaisirs que tout le monde se permet, ces richessps que tout le monde adore , ces voluptés après lesquelles to;it le monde soupire, ces honneurs et ces dignités que tout le monde brigue, ces usages que tout le monde embrasse; prenez bien garde de vous laisser entraîner à ces exemples de mondains ; ne vous laissez pas aller au torrent de la multitude ; et si vous voulez être du petit nombre de ces Israélites fidèles, dites comme eux dans votre cœur : oui, mon Dieu, il n'y a que vous qu'il faille adorer, te oportet adorari. Domine. Je renonce aux maximes de ce monde trompeur; je déteste ses lois ; je ne veux point de commerce avec un peuple qui vous méconnaît; j'ai en horreur les fausses divinités qu'il respecte ; les idoles qu'il adore ne sont point des dieux comme le nôtre : ils sont l'ouvrage de ses mains ; vous seul , ô mon Sauveur, méritez qu'on vous aime , qu'on vous serve , qu'on vous a'iore ; et les lois corrompues de Babylone n'ont rien de commun avec les saintes lois de Jérusalem. Je vous adorerai dans la sincérilé de mon cœur ; je tournerai vers vous seul tout mon culte. On traitera de faiblesse ma dévotion et ma piété; mais heureuse faiblesse qui me donnera la force de résister aux attaques de Satan, et de ne me pas laisser surprendre aux vains charmes de la séduisante Babylone ! Et comme j'espère en vous seul , je veux n'adorer et ne servir que vous.
d'une nalion infidèle; je tourneni avec eux tous mes désirs vers la sainte Sion. On traitera de faiblesse la singularité de mes mœurs ; mais heureuse faiblesse, Seigneur, qui me donnera la force de résister au torrent et à la séduction des exemples! Et vous serez mon Dieu, au milieu de Babylone, comme vous le serez un jour dans la sainte Jérusalem : Te oportet adorari, Domine. Ah ! le temps de la captivité finira enfin ; vous vous souviendrez d'Abraham et de David ; vous délivrerez votre peuple, vous nous transporterez dans la sainte cité, et alors vous régnerez seul sur Israël, et sur les nations qui ne vous connaissent pas. Alors tout étant détruit, tous les empires, tous les sceptres, tous les monuments de l'orgueil humain étant anéanlis. et vous seul demeurant éternellement, on connaîtra que vous seul devez être adoré : Te oportet adorari.. Domine o .
Voilà le fruit que vous devez retirer de ce discours. Vivez à part ; pensez sans cesse que le grand nombre se damne ; ne comptez pour rien les usages, si la loi de Dieu ne les autorise ; et souvenez-vous que les saints ont été dans tous les siècles des hommes singuliers. C'est ainsi qu'après vous cire distingués des pécheurs sur la terre, vous en serez séparés glorieusement dans l'éternité. Ainsi soit~il.
Ah! le temps de la captivité finira, ô mon Dieu, vous nous transporterez un jour dans la sainte Sion : c'est alors que vous régnerez sur les impies, qui aujourd'hui ne vous reconnaissent pas ; que toute puissance , toute prospérité , toute grandeur, tout titre, que tous les plaisirs, les honneurs, les richesses, les possessions de la terre seront anéanties , et que vous seul demeurerez. On comprendra, mais trop tard, que vous seul méritez d'être adoré et servi, aimé et glorifié, parce que tout sera passé dans le monde et que vous seul serez immuable , et demeurerez éternellement, te oportet adorari, Domine.
Voilà le fruit que vous devez tirer de ce discours. Vivez dès à présent comme si vous étiez prêts de paraître devant votre juge; veillez pour vous préserver de la corruption du grand nombre ; pensez sans cesse que ce grand nombre se damne. Détestez ses maximes, méprisez ses usages, ne comptez pour rien ses coutumes ; et souvenez-vous que tous les saints se sont séparés au moins de cœur et d'affection de son commerce, pour ne s'attacher qu'à Jésus-Christ, ne suivre que ses lois, ne craindre que lui et n'aimer que lui. C'est ainsi qu'après vous être séparés vous-mêmes de la compagnie des pécheurs en ce monde, vous en serez encore séparés dans l'autre, où le Sauveur vous dira : venez, les bénis de mon Père, posséder le royaume qui vous est préparé dès le commencement dss siècles. Je vous le souhaite.