‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 11 sur 141 · SERMON POUR LE MARDI DE LA TROISIÈME SEMAINE DE CARÊME · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE MARDI DE LA TROISIÈME SEMAINE DE CARÊME

SUR LE MÉLANGE DES BONS ET DES MECHANTS

NOTICE

Ce betn sermon se trouve en substance dans Tédition de 1705. Le texte, tiré de l'évangile dn mercredi de la troisième semaine, se compose de ces mots de saint Matthieu : Toute plante que mon Père céleste n'aura point plantée sera arrachée. Ces paroles conviennent admirablement et au sujet et aux allusions de l'exorde. Au contraire, quand l'édileur de 1745 voulut reporter ce sermon du mercredi où il a été prononcé à la cour, et où il est placé dan? le recueil de Trévoux, à la veille, c'est-à-dire au mardi, il prit dans l'évangile de ce mardi un texte qui ne s'adapte ni à l'exorde ni au sujet. Evidemment ce discours fut prêché à Versailles le mercredi 27 février 1704, devant Louis XIV, et avec le texte donné par l'édilioa de 1705 : Omnis plantatio quam non plantavit pater meus cœlestis eradicabitur.

âNALTSL

DrvisiON. — Le mélange des bons et des méchants qui parait si injurieux à la gloire de Dieu, a néanmoins ses raisons et ses usages dans l'ordre de la Providence : 1» Les bons dans les desseins de Dieu doivent servir ou au salut ou à la condamnation des méchants. 2° Les méchants sont soufferts pour Vinstruction ou pour le mérite des justes.

Pbemière partie. — Les justes sei-vent au salut des méchants, en leur fournissant mille ressources de salut : le secours des instructions, des exemples, des prières, c'est-à-dire les moyens les plus efficaces de leur conversion.

1» Le secours des instructions, qui font d'autant plus d'eflcl sur les âmes les plus mondaines, que la vérité, l'autorité, la charité, en sont les caractères inséparables. La vérité accompagne les instructions des justes ; car ils ont l'œil trop simple, et les lèvres trop innocentes, pour louer le pécheur dans les désirs de son cœur; ils appellent avec simplicité le bien un bien, et le mal un mal ; et le vice ne trouve jamais auprès d'eux ni de ces basses adulations qui l'admirent, ni de ces adoucissements artilicieux qui les justifient. L'autorité : en effet les paroles des justes tirent d'une certaine autorité que la vertu seule donne, un poids et une force qui ne se trouvent pas dans les discours des hommes ordinaires : le pécheur quelque élevé qu'il soit, perd par ses égarements le droit de reprendre les autres, et ses mœurs ne laissent plus de crédit et d'autorité à ses paroles ; mais le juste peut avec confiance condamner dans les autres ce qu'il a commencé à s'interdire k lui-même. A la vérité et à l'autorité les justes ajoutent dans leurs instructions les saints sacriticcs et les sages circonspections d'une charité sage et prudente, qui, loin de condamner sans indulgence et de corriger sans discernement, sait choisir ses moments, et ménager ses conseils, se rendre utile sans se rendre odieuse ; telles sont les instructions des justes.

2° Us servent au salut des méi hauts, en se trouvant mêlés avec eux, par leurs exemples. En effet, si les pécheurs ne vivaient qu'avec des hommes qui leur ressemblassent, le crime serait toujours trai quille, parce que son opposition avec la piété n'en troublerait jamais les fausses douceurs ; et ils croiraient la vie chiéticnne impossible, parce qu'ils la verraient sans exemple. Mais dans quelque situation que la Providence les ait fait naître, ils trouvent des justes (.e leur âge et de leur état, qui observent la loi du Seigneur ; leur exemple seul est une voix puissante qui rappelle le pécheur malgré lui à la vérité et à la justice, et qui lui parle sans cesse au fond du cœur. Nous lui annonçons la piété du haut de ces chaires chrétiennes ; mais l'exemple des justes la lui persuade.

$• Les justes, mêlés avec les péchonrs, servent encore à leur salut par leurs prières. En effet, si Dieu jette encore des regards de miséricorde sur la terre ; ce sont les prières et les gémissements secrets des gens de bien, qui nous les attirent ; c'est par eux que toutes les grâces se répandent dans l'Eglise ; parce qu'ils sont cette colombe qui gémit sans cesse, et qui ne gémit jamais en vain.

Mais, en second lien, les justes servent aussi à la condamnation des méchants On a beau dire que la vertu est rare ; il est encore sur la terre des âmes pures et fiJèic: : vous en connaisseï, pécheurs, dans votre rang et dans votre état, auxquelles vous n« pouvez refuser le titre respectable de la vertu. Or des âmes de ce caractère Atent à l'iniquité toates les excoses :

TROISIÈME MARDI : SUR LE MÉLANGE DES BONS ET DES MÉCHANTS

car que pourrez-vous répondre devant le tribunal de Jésns-Christ, que leur exemple on n'affaiblisse, ou ne confonde? Placez-vous en telle situation qu'il vous plaira ^ chaque situation a ses saints, qui sont autant de témoins qui déposent contre vous.

Deuxième Partie. — Les méchants sont soufferts pour Vinstrudion ou pour le mérite des justes.

1» Ils servent à leur instruction. Car comme la négligence, le dégoût, l'oubli des grâces, sont les écueils les plus ordinaires de la vertu des justes, l'exemple des méchants leur fournit des leçons continuelles. Premièrement, de vigilance : s'ils sont tentés de s'affaiblir, ils lisent sans cesse dans les chutes de leurs frères les raisons qu'ils ont de veiller ; ilà apprennent dans l'histoire des malheurs d'autrui quels sont les degrés qui conduisent insensiblement au crime : que les commencements en sont toujours légers ; qu'ainsi il n'y a de sûreté pour la vertu que dans la vigilance, parce qu'il n'y a jamais loin entre l'affaiblisseraent et la chute. Secondement, de fidélité, contre la tentation du dégoût : car si les justes vivaient tous séparés des pécheurs, peut-être que dans ces moments où. nul goût sensible ne soutient plus la vertu, ils pourraient se promettre dans le monde des plaisirs plus doux que ceux de la piété ; mais la seule présence des pécheurs dissipe cette illusion. Sans même faire usage de sa foi, le juste n'a qu'à ouvrir les yeux : il cherche des heureux dans ce monde, et il n'en trouve point ; il voit partout des agitations qu'on appelle plaisirs, et il ne voit nulle part de bonheur. Troisièmement, de reconnaissance, contre la tentation de l'oubli des grâces : les justes voient périr dans le monde une infinité de pécheurs moins coupables qu'eux, qui ont du penchant pour la vertu, qui gémissent même sous le poids de leurs chaînes, et qui désirent leur délivrance ; et ils se souviennent que le Seigneur vint au-devant d'eux pour les retirer du désordre, après qu'ils s'étaient souillés par des excès monstrueux, qui ne pouvaient partir que d'un cœur profondément mauvais et corrompu; et lorsque loin de l'attendre et de l'appeler, ils fuyaient encore sa présence. Ces objets et ces réflexions, toujours présentes, font sentir chaque instant aux justes le prix inestimable du bienfait qui a changé leur cœur, et leur inspirent un fonds de tolérance, de douceur et de charité pour leurs frères qui s'égarent, au lieu de les censurer, ou de les fuir comme des objets dangereux.

2" Les méchants sont soufferts pour le mérite des justes. Premièrement, par la séduction de leurs exemples, ils donnent un nouveau prix à la fidélité du juste, qui a besoin de force pour s'en défendre : car il a sans cesse ces exemples devant les yeux; ils favorisent d'ailleurs les inclinations corrompues de la nature. Secondement, la malignité des pécheurs ménage encore à la vertu des justes mille épreuves glorieuses : en les opprimant, ils font éclater leur patience ; en les chargeant de dérisions et d'opprobres, ils ménagent de nouveaux triomphes à leur charité ; en les dépouillant de leurs biens, ils purifient leur détachement... Cela montre que les justes, en considérant la conduite de Dieu sur les méchants, ne font pas toujours usage de leur foi : ils souhaiteraient que la piété fût toujours protégée, favorisée, préférée même ici-bas, dans la distribution des grâces et des honneurs, au vice ; mais ils n'aperçoivent pas que, si leurs désirs inconsidérés étaient exaucés, ce serait ôter à la sagesse de Dieu le principal moyen de salut qu'elle a préparé daas tous les siècles à ses serviteurs, et que pour ménager un vain triomphe à la vertu, on lui ôterait l'occasion et le mérite de ses véritables victoires. Troisièmement, les scandales et les dérèglements des pécheurs affligent les justes, et arrachent à leur piété des gémissements de zèle et de compassion, qui leur font un nouveau mérite devant le Seigneur. En effet, quand on a de la foi et qu'on est touché de la gloire du Dieu qu'on sert tt qu'on aime, peut-on voir ce qui se passe dans le monde, d'un œil sec, tranquille, indifférent ? les maximes de Jésus-Christ anéanties, ses mystères déshonorés, ses serviteurs méprisés, ses promesses oubliées ?

Si peccaverit in te frater tuus, rade, et corripe eum inter te et ip- Bum solum ; si te audierit, lucratus eris fratretn tuum.

Si votre frère vous a offensé, allez et reprenez-le en particulier; s'il vous écoute vous aurez gagné votre frère. Matth., zvni , 15.

Un des devoirs les plus essentiels et les plus ignorés de la vie chrétienne, c'est l'usage que nous devons faire des vices ou des vertus des hommes au milieu desquels nous sommes obligés de vivre. Aussi la sagesse de Dieu n'a permis le mélange de l'ivraie et du bon grain, des bons et des méchants dans l'Eglise, que pour ménager aux uns et aux autres des moyens de conversion ou des occasions de mérite ; et lorsque les serviteurs du Père de famille, touchés des scandales qui déshonorent son royaume, lui demandent qu'il leur permette d'aller arracher l'ivraie que l'homme ennemi a sursemée * dans ce champ divin, il

* Superseminavit. Matth., xiii, 25.

condamne leur zèle, et leur fait entendre que ce mélange, qui paraît si injurieux à sa gloire a néanmoins ses raisons et ses usages dans l'ordre adorable de sa Providence.

Cependant, ce mélange établi pour corriger le vice et pour purifier et éprouver la vertu, séduit ou décourage celle-ci, et ne fournit que des censures à l'autre ; ce mélange, si utile à tous, est devenu pernicieux à tous ; et encore aujonrd'h'ii, dit saint Augustin, les justes souffrent avec peine les pécheurs, les pécheurs ne peuvent pas môme supporter la présence des justes, et ils sont à charge les uns aux autres : Oneri enim sibi simt. 11 importe donc de développer les raisons éternelles et les utilités de celte conduite de Dieu sur son Eglise ; et cette matière paraît d'autant plus importante que tous les autres devoirs de la vie chrétienne semblent s'y rapporter. En effet, le vice et la vertu se trouvant toujours nécessairement mêlés sur la terre, rien n'est plus

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GRAND-CAREME.

digne d*clre éclaire» que les règles d^ 1^ Ipj, qui apprennent aux péclienrs quelle utilité ils doivent retirer de là société des justes avec lesquels ils vivent; et aux Justes, celle qui doit leur revenir du commerce des pécheurs, inévitable pour eux sur la terre.

Or. pour établir ces vérités sur une doctrine folide, il n'y a qu'à remonter jusqu'au premier dessein de la Providence, et exposer quelle» ont pu être les raisons éternelles de sa sagesse dans le mélange des bons et des méchants sur la terre. En voici deux principales : et d'elles nous allons tirer toutes les règles que nous devons prescrire.

I^es bons, dans les desseins de Dieu, doivent servir, ou au salut, ou h la condamnation des méchants; c'est la première.

Les méchants sont soufferts pour llnstruction ou pour le mérite des justes ; c'est la dernière.

De l'exposition de ces deux principes vont naître toutes les grandes vérités que renferme celte matière, et qui règlent, ou la conduite des pécheurs envers les gens de bien, ou les dispositions des gens de bien à l'égard des pécheurs. Implorons, etc. Ave, Maria.

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