‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 104 sur 141 · POUR RAPPELER LE SOUVENIR DE LA FERVEUR DES PREMIERS CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

POUR RAPPELER LE SOUVENIR DE LA FERVEUR DES PREMIERS CHRÉTIENS

NOTICE

La liturgie du jeudi-saint comporte , dans les anciens usages de la plupart des Eglises de France, la touchante cérémonie de l'Absoute, vivant souvenir de la discipline primitive. Comme l'office était très-long, on ne faisait qu'une courte exhortation aux fidèles. Le discours suivant fut donc prononce un jeudi-saint , mais on ignore absolument en quelle année et dans quelle église ; cependant quelques allusions aux maux de la France peuvent faire penser que ce fut vers 1709.

ANALYSE

Rapide comparaison entre la vie fervente, pure, austère, et cependant rigoureusement pénitente des premiers chrétiens, avec la vie molle, facile, coupable, et pourtant peu pénitente des fidèles de nos jours.

Rememoramini autem prislinos dies.

Rappelez en voire mémoire les premiers temps. Hébr., x, 32.

Il n'en est pas de la naissance de l'Eglise, mes Frères, comme de celle des superstitions et des sectes. Leur origine a toujours quelque chose de honteux. Comme l'orgueil et la licence en furent les premières sources, il faut tirer le voile sur ces premiers temps, qui les établirent parmi les hommes. On y voit les passions les plus honteuses prés'der à la naissance de ces ouvrages de ténèbres ; leur

donner la forme, l'accroissement et le progrès ; et semblables à ces enfants infortunés qui sont le triste fruit du crime de leurs pères, il ne faut pour les couvrir de confusion que les rappeler à leur origine.

Mais pour nous, mes Frères, nous pouvons vous dire avec confiance : Rappelez les anciens jours : Rememoramini autem pristinos dies. Les premiers âges de l'Eglise sont les âges de sa ferveur et de sa gloire.

Souvenez-vous de ces temps heureux, où la foi encore naissante formait tant de martyrs généreux, tant de pénitents austères, tant de

MYSTÈRES

vierges pures, tant Je pasteurs fidèles, tant de ministres irrépréiiensibles : Rememoramini, etc.

Rappelez ces siècles d'or, où l'Eglise, encore animée des prémices de l'Esprit qui venait de la former, paraissait sans tache et sans ride, sous des dehors tristes et obscurs, brillait d'un éclat céleste et divin, empruntait toute sa majesté de ses opprobres et de ses souffrances, et foulée aux pieds de ses persécuteurs, devenait pourtant un spectacle digne des anges et des hommes : Rememoramini^ etc.

Souvenez-vous de ces jours glorieux, où le christianisme ne comptait que des saints au nombre de ses enfants ; où ses vases les plus fragiles étaient plus forts que toute la force d'un siècle profane; et où la foi formait parmi les simples et les ignorants ces sages et ces héros, que la philosophie n'avait fait jusque-là ou qu'imaginer ou que promettre : Rememoramini autem prisiùios dies.

Rappelez cette ferveur primitive, où l'innocence des mœurs était, j'ose le dire, le crime auquel on reconnaissait les chrétiens ; où ils ne devenaient suspects aux tyrans qu'en paraissant peu conformes au monde corrompu ; et où la fuite des plaisirs publics était le seul indice dont on se servait pour dénoncer les fidèles : Rememoramini autem pristiiws dies. Rappelez celle rigueur de discipline, où les chutes publiques ne s'expiaient que par des châtiments publics ; où le spectacle de la pénitence efl'açail le scandale du crime ; où la longueur et la sévérité des expiations paraissaient encore une indulgence dans la rémission des fautes ; où les pécheurs regardaient la pénitence la plus rigoureuse comme une grâce; où ils sollicitaient eux-mêmes le droit de punir leurs crimes et de les pleurer ; et où, prosternés aux portes de nos temples, couverts de cendre et de cilice, séparés de l'autel saint, après avoir longtemps gémi dans cet état d'humiliation et de peine, ils recevaient le bienfait de la paix et de la réconciliation, non pas comme le prix de leurs longs travaux, mais comme le fruit de la charité et de la clémence de l'Eglise : Rememoramini autem pristinos dies.

Au souvenir de ces jours heureux ; à la vue de ces faibles vestiges que la cérémonie d'aujourd'hui nous en retrace ; à l'immense disproportion que nous trouvons entre nos pères et nous , leur innocence et nos dérèglements ,

entre leur ferveur et notre léthargie, leurs austérités et nos mœurs sensuelles, les larmes et les expiations de leur pénitence, et les démarches languissantes de la nôtre, dans quelles dispositions de terreur et de confusion ne devons-nous pas entrer ? C'est la réflexion la plus naturelle (jue nous fournit cette cérémonie, et la seule à laquelle je m'arrête.

L'Eglise n'exige plus, il est vrai, ces épreuves longues et publiques par où il fallait passer pour obtenir le pardon de ses fautes. Nous ne voyons plus ces différents degrés de pénitents séparés du reste des fidèles, et admis successivement et publiquement à la paix et à la réconciliation , selon la mesure de leur ferveur ou la durée de leur pénitence. La discipline extérieure a changé ; le nombre des pécheurs croissant avec celui des fidèles, il n'a plus été possible de les séparer tous et de les soumettre aux peines canoniques. Hélas! mes Frères, que resterait-il dans l'assemblée sainte, si l'on en séparait encore aujourd'hui comme autrefois les immondes, les fornicateurs, les adultères , les ravisseurs, et tous les pécheurs soumis alors à la pénitence publique?

Mais, mes Frères, les changements arrivés à la police de l'Eglise n'ont rien changé à son esprit. La ferveur des fidèles a pu se relâcher ; la multitude des coupables a pu rendre impossible la durée et la publicité des peines ; la nécessité des temps a pu suspendre des lois que la nécessité avait d'abord établies ; en un mot , la prudence a pu changer au dehors ce que le premier zèle avait d'abord ordonné : mais il y a une loi supérieure, fixe et invisible, qui ne change point ; une obligation de pénitence inséparable de l'Evangile, qui est comme lui de tous les temps et de tous les lieux, et que le relâchement des mœurs, loin d'aflaiblir, rend encore plus indispensable.

Tout chrétien doit crucifier sa chair avec ses désirs ; tout pécheur doit être puni ; soit que vous regardiez ce que vous devez à la sainteté de la foi par votre baptême, ou à la justice de Dieu par vos crimes, la pénitence est pour vous l'unique voie du salut. Si vous ne vous renoncez pas sans cesse vous-même, vous n'êtes pas disciple de Jésus-Christ ; si vous ne lavez pas dans le sang delà pénitence le vêtement de justice que vous avez souillé, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu : deux vérités immuables. En un mot, sans la pénitence vous périrez tous; c'est un arrêt qui

DISCOURS PRONONCÉ DANS LA CÉRÉMONIE DE L'ABSOUTE

n'excepte personne, et dont il n'est permis à personne d'appeler. Or, quelle est cette pénitence ?

Si vous la mesurez par l'Evangile, renoncezvous sans cesse vous-même ; portez votre croix chaque jour ; appelez heureux ceux qui pleurent et qui sont affligés ; ne cherchez point votre consolation en ce monde ; perdez votre âme pour la sauver ; arrachez l'œil qui vous scandalise ; ne comptez pour rien votre corps ; n'attendez le royaume de Dieu que de la violence; regardez votre chair comme l'ennemi le plus dangereux de votre salut ; aimez ceux qui vous haïssent ; souvenez -vous que les abjections et les opprobres sont le caractère des enfants de Dieu ; mettez la cognée à la racine de vos passions, et coupez jusqu'au vif tout ce qui occupe en vain la terre de votre cœur ; faites cela et vous vivrez.

Voilà la pénitence que vous impose le titre seul de chrétien. A ce titre, vous avez ajouté celui de pécheur. Il ne s'agit plus de combattre et de se faire violence pour éviter de perdre la grâce ; c'est le devoir de toute âme fidèle, c'est la pénitence des innocents. Il s'agit d'expier vos crimes passés ; il s'agit de pleurer des chutes innombrables et de déraciner des passions invétérées : nouveau genre de pénitence qui vous regarde, la pénitence des pécheurs. Voilà des règles que le changement des temps n'a point changées.

Or, montrez-nous dans vos mœurs la pénitence même des innocents. Je suppose que vous n'avez point d'excès à pleurer, point de voluptés profanes à expier : vous êtes disciple de Jésus -Christ; cela suffit. Or, vivez -vous conformément à son Evangile?

Renoncez-vous à tout ce qui flatte les sens ? vous disputez-vous une parole même oiseuse? regardez-vous les afflictions comme des grâces.? êtes-vous doux et humble de cœur? aimezvous ceux qui vous calomnient? portez-vous la mortification de Jésus -Christ sur votre chair? haïssez -vous le monde comme l'ennemi de Dieu? veillez-vous et priez-vous sans cesse? choisissez-vous la dernière place? et ce qui est élevé aux yeux des hommes, est-il méprisable à vos yeux ?

Telle est la pénitence des innocents. Sans elle, sans cette conformité avec l'Evangile, vous seriez plus chaste que Suzanne, plus irrépréhensible que Judith, plus charitable que Corneille ; vous êtes perdu.

Et cependant , mes Frères , vous n'avez été

ni chastes, ni tempérants, ni irréprochables; vous êtes pécheurs, vous le savez. La pénitence des innocents ne suffit plus pour vous; vous devez à la justice de Dieu des réparations infinies. Que de plaisirs injustes et honteux à expier ! que de scandales à réparer ! que d'horreurs ^ à effacer 1 quelle conscience monstrueuse à purifier I II vous faut encore la pénitence des pécheurs. Mais en quoi consiste cette pénitence?

Ah! si vous la mesurez par la justice de Dieu qui l'exige , regardez la sainteté et la majesté de celui que vous avez outragé ; regardez la terreur de ses jugements, exercés autrefois sur des prévarications que vous compteriez à peine parmi vos fautes; regardez l'univers entier inondé par le déluge, des villes coupables livrées à un feu vengeur, des murmurateurs engloutis, un simple violement du sabbat frappé de mort, une légère défiance de Moïse punie par l'exclusion de la terre promise ; regardez son propre Fils devenu la victime de nos péchés, et quels châtiments sa justice a exigés de celui en qui il avait mis toute sa complaisance ; regardez, et faites selon ce modèle.

Si vous en jugez par les règles que l'Eglise observait envers les pécheurs qu'elle soumettait à la pénitence publique; paraissez ici, illustres pénitents qui gémissiez autrefois les années entières à la porte du temple, sous la cendre et sous le cilice ; et par tout ce que l'Eglise exigeait alors de vous, déjeunes, de macérations, de privations, de prières, apprenez aux fidèles qui m'écoutent, ce qu'elle exigerait encore aujourd'hui si la sainteté de son esprit décidait de la sévérité de ses règles.

Voilà la pénitence de ces pécheurs. L'Eglise ne fait plus de celte pénitence une police publique ; mais la justice de Dieu, qui est immuable, vous dispense-t-elle de la pénitence secrète? L'Eglise elle-même, qui ne s'est relâchée qu'à regret de la discipline extérieure, en conserve toujours l'esprit; elle vous charge encore de vous imposer en secret des peines proportionnées à vos fautes , et d'être à vousmême votre juge.

Et certes , mes Frères , de bonne foi , pourquoi croiriez- vous aujourd'hui, sur le devoir de la pénitence, votre condition plus favorable que celle des fidèles des premiers temps?

Est-ce que la justice de Dieu a changé ses

1 Que d'horreurs, 1745; d'horreurs, 1764, et Renouard.

MYSTÈRES

règles ? Mais vous savez qu'en Dieu il n'y a ni mutation , ni vicissitude ; (jue tout change autour de lui, mais qu'il demeure toujours le même.

Est-ce que vos crimes sont moins énormes que ceux de ces premiers fidèles? Hélas! ils ne connaissaient pas même les horreurs que vous avaltz comme l'eau. Une seule chute en faisait quelquefois des pénitents publics ; et après une \ie entière de souillure et d'iniquité , vous voudriez être plus déchargés qu'eux de l'expiation et de la pénitence.

Est-ce que dans ces ^)remiers temps les crimes étaient moins excusables, et méritaient par là des peines plus rigoureuses? Mais l'idolâtrie d'où sortaient ces premiers disciples; les dissolutions du paganisme dans lesquelles ils avaient été élevés ; les excès autorisés par la religion même qu'ils avaient sucée avec le lait ; tout cela semblait rendre après leur conversion leurs chutes plus dignes d'indulgence et de grâce; au lieu que vous, nourris des paroles de la foi, blanchis par la grâce de la régénération au sortir du sein de vos mères, élevés dans une discipline sainte, afîermis contre l'horreur du crime par les secours de la religion et parles exemples des justes, vous ne pouvez justifier vos chutes que par un excès d'ingratitude et de corruption, qui les rend plus criminelles et dignes d'un châtiment plus long et plus sévère.

Est-ce que la malice ayant prévalu, les crimes devenus plus communs sont devenus plus pardonnables? Mais la multitude des coupables ne change rien à la nature des crimes. Tous les hommes qui avaient corrompu leur voie du temps de Noé, ne furent pas moins frappés de Dieu , et engloutis sous les eaux, que l'infortuné Achan, qui, chargé contre l'ordre du ciel de quelques dépouilles de Jéricho, se trouva le seul anathème au milieu d'Israël; et d'ailleurs le grand nombre de criminels irrite encore plus la vengeance divine; et c'est une folie de prétendre qu'a mesure que Dieu est plus outragé, il deviendra plus indulgent et plus favorable.

Est-ce enfin que la ferveur de ces premiers temps rendait les fidèles plus propres à soutenir les rigueurs delà pénitence publique; au lieu que nous, nés dans des siècles plus relâchés, nous ne sommes plus en état de les porter, ni l'Eglise en droit de les exiger de notre faiblesse ?

Quoi ! mes Frères , la ferveur des premiers fidèles aurait armé l'Eglise à leur égard de rigueur et de sévérité ; et l'Eglise aurait réservé , pour notre mollesse et pour nos dérèglements, son indulgence et ses grâces? Les premiers temps l'auraient donc vue une mère rigoureuse envers des enfants zélés et fidèles ; et elle deviendrait en nos jours, pour des enfants rebelles et corrompus, une mère complaisante et facile ? St*s châtiments étaient donc réservés à des sièclïîs où Ton se repentait encore si vivement de ses fautes ; et pour les pénitents tièdes de nos jours, elle n'aurait plus que des faveurs et des récompenses? C'était donc un malheur pour ces premiers disciples de la foi, que l'abondance de leur componction, puisqu'elle leur attirait une abondance de peines? Leur ferveur qui faisait tout leur mérite, faisait donc aussi toute leur infortune ; et notre lâcheté fait tout notre bonheur, quoiqu'elle fasse tout notre crime? Et depuis quand donc la vertu est-elle devenue un titre onéreux, et le vice un privilège favorable?

Non , mes Frères, comparez-vous de bonne foi à ces premiers disciples; vos crimes à leurs crimes, et leur pénitence à la vôtre. La religion ne change point ; l'esprit de l'Eglise est encot e le même ; Dieu regarde toujours le péché des mêmes yeux; sa justice exige toujours les mêmes réparations ; l'Evangile nous propose encore les mêmes maximes ; le changement des temps ne change point les règles et les devoirs. Sur quoi pouvez -vous donc croire que vous serez quitte devant Dieu de vos crimes, à meilleur marché, si je l'ose dire, que ces premiers fidèles? S'il y avait des différences à mettre, vous le voyez, elles se tourneraient contre vous.

Et cependant comparez votre pénitence à la leur : vous savez jusqu'où est montée la mesure de vos crimes; que faites-vous pour les expier ? Croyez- vous que quelques légères prières, imposées par un ministre peu éclairé ou trop indulgent, effaceront devant Dieu ce chaos d'iniquités, où votre âme a presque toujours été abîmée? Croyez-vous que confesser simj)lement ses crimes aux pieds du prêtre , ce soit les punir; et que des fautes qui ne s'expiaient autrefois que par des années entières de gémissements et de macérations, seront expiées aujourd'hui , dès qu'on s'en sera déclaré coupable? Croyez-vous qu'une vie en-

DISCOURS PRONONCÉ DANS LA CÉRÉMONIE DE L'ABSOUTE

tière de volupté sera purifiée par la simple absolution du prêtre trop facilement accordée, tandis qu'une seule chute demandait autrefois une \ie entière de larmes et de pénitence ? Croyez-vous que la voie ait été étroite pour les fidèles des premiers temps, et qu'elle soit devenue spacieuse et commode pour vous; que le royaume du ciel ait été pour eux le prix de la seule violence , et qu'il le soit devenu pour vous des plaisirs et de la paresse; que le Seigneur ait exigé d'eux jus(ju'au dernier obole, et qu'il vous remette à vous toute la dette ; en un mot , que leurs crimes rares et peu fréquents, expiés sous la cendre et sous le ciliée , pleures avec une foi vive et une componction abondante , aient irrité la justice de Dieu; et que les vôtres plus innombrables et plus honteux, sans être punis et expiés, vous attireront sa miséricorde et vous seront les garants de sa bonté et de sa clémence ?

Et cependant où sont vos larmes , vos macérations, vos jeûnes, vos privations, et la persévérance de vos prières? Où est cet esprit de componction et d'humiliation qui imprime à toutes nos actions un caractère de pénitence? Que souffrez-vous? de quoi vous privez-vous pour soutenir le titre de pénitent, le seul titre qui vous reste pour prétendre au salut?

Mais que dis-je, mes Frères? loin d'être pénitents, êtes-vous chrétiens? Quand vous n'auriez que les devoirs communs de l'Evangile à remplir, sans avoir de crimes à expier, n'auriez-vous rien à craindre de la justice de Dieu ? Quelle vie que votre vie ! quelles mœurs que les nôtres ! Quel siècle a jamais poussé plus loin le faste, les plaisirs, l'oisiveté, la mollesse et la bizarrerie des excès et des usages ? quels temps ont jamais été plus malheureux, et cependant plus outrés sur tout ce qui fait la félicité des sens et les joies des enfants du siècle ? Choisissez les plus hommes de bien d'entre vous; ces homn es vertueux que le monde canonise; ces femmes régulières que la multitude approuve ; ces élus du siècle , comme parle saint Augustin, dont la conduite au dehors est irréprochable; et voyez si vous trouverez dans leurs mœurs des vestiges mêmes de la première sainteté des chrétiens ; voyez si vous y retrouverez un seul de ces traits de la vie évangélique, qui tous ensemble font seuls le caractère des enfants de Dieu ;

voyez si leur vie soutiendra un seul des engagements de leur baptême ; si vous y reconnaîtrez des disciples de Jésus-Christ, des enfants de la foi, des citoyens du ciel, des ennemis du monde , des hommes crucifiés , des étrangers sur la terre ; et si de tout ce petit nombre d'hommes même ensemble, que le monde approuve le plus, vous en pourriez former un seul chrétien.

Ainsi nos devoirs sont encore les mêmes qu'autrefois; et les mœurs seules ont changé. Ainsi la religion subsiste encore pour nous juger; et la foi , qui devait nous sauver, s'est éteinte. Ainsi l'Evangile a passé de nos pères à nous, et ne nous sert plus que de condamnation, après leur avoir servi de règle. Ainsi le corps du christianisme se soutient , et l'esprit qui vivifie est éteint dans nos cœurs; et tout l'avantage que nous avons sur les infidèles, c'est que, sortis d'une racine sainte, nous sommes devenus des rameaux sauvages qui ont dégénéré, et que nous avons enté sur l'olivier franc le germe de l'infidéhté et les mœurs corrompues du païen et de l'idolâtre.

Ne regardez donc pas , mes Frères , les mœurs pubhques comme un titre qui vous rassure; c'est le fruit de cette instruction. Rappelez-vous sans cesse aux règles et aux devoirs; ne vous croyez pas en sûreté, parce que vous êtes la multitude; comme si votre conformité avec le monde, qui fait le caractère des réprouvés , pouvait devenir le titre de votre innocence.

Et pour vous, mes Frères, qui, revenus des passions insensées, êtes entrés depuis longtemps dans les voies de la componction et du salut, rapprochez les faibles efforts de votre pénitence, du zèle et de la sainte austérité de ces premiers pénitents. Loin de vous enorgueillir de vos justices défectueuses, qui dans un siècle aussi corrompu paraissent des singularités et des prodiges de vertu , parce qu'elles mettent entre vos mœurs et les mœurs du reste des hommes, tous pervers et corrompus, une différence infinie ; humiliez-vous par ce qui vous reste de chemin à faire pour approcher de la pénitence et de la ferveur des premiers temps ; et pensez qu'il y a encore plus loin de vous à ces premiers fidèles qu'il n'y a aujourd'hui du reste des hommes à vous.

Ainsi, que les pécheurs tremblent et que les

506 MYSTÈRES

justes se raniment; que les uns sortent de leur les uns soient frappés de leurs crinmes, que les

léthargie, que les autres renouvellent sans autres ne rassurent pas sur leurs vertus , afin

cesse leur ferveur; que les premiers aient hor- que tous ensemble ils puissent un jour être

reur d'eux-mêmes, que les seconds ne se re- réunis dans l'Ej^lise du Ciel, et y jouir de la

gardent pas avec complaisance ; en un mot que bienheureuse immortalité. Ainsi soit-il.

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