PREMIÈRE PARTIE
Ne semblc-t-il pas, mes Frères, qu'il eût été plus glorieux à Jésus-Christ de s'être formé sur la terre une Eglise uniquement composée d'élus sans tache dans les mœurs compj^e dans la foi, et l'image naturelle et anticipée d,e la Jérusalem céleste, et de cette Eglise des premiers-nés dont les noms sont écrits dans le ciel? Un champ, arrosé de son sang divin, devrait-il encore [)roduire l'ivraie avec le bon graii]? Un bercail dont il est le pasteur, peut-il renfermer des animaux immondes confondus avec les brebis? Un corps dont il est le chef, peut-il encore souffrir des membres qui servent à l'ignominie ; et l'Eglise ne serait-elle pas plus digne de son époux, si, refusant ici-bas aux pécheurs les signes extérieurs de la paix et de l'unité, elle ne reconnaissait pour siens sur la terre que ceux qui lui appartiendront dans le ciel?
Il est vrai, mes Frères, que les justes en forment ici-bas la partie la plus essentielle et la plus inséparable; c'est eux proprement qui la représentent toute devant Jésus-Christ ; c'est eux qui sont le principal lien de son union
avec elle ; c'est à eux qu'elle doit le mérite de ses prières, le fruit de ses sacrements, la vertu do sa parole ; c'est pour eux enfin qu'elle subsiste encore; et toutes choses seraient consommées, si leur nombre était accompli.
Cependant, quoique les pécheurs ne soient que comme les taches de ce corps divin, ils ne lui appartiennent pas moins. L'Eglise les regarde comme ses enfants; elle les souffre comme ses membres, gâtés à la vérité, mais qui tiennent encore au reste du corps, nonseulement par les symboles extérieurs des sacrements et de l'unité, mais encore par les liens intérieurs de la foi et de la grâce, et qui peuvent même trouver dans leur société avec les justes, ou mille ressources heureuses de salut qui leur manqueraient, s'ils vivaient séparés d'eux comme des anathèmes, ou un sujet terrible de condamnation qui justifiera la sévérité des jugements de Dieu à leur égard. Je dis premièrement mille ressources heureuses de salut, puisqu'ils trouvent dans leur mélange avec les justes, les secours des instructions, des exemples et des prières, c'est-àdire les moyens les plus efficaces de leur conversion.
Le secours des instructions est la première utilité que les pécheurs retirent de la société des gens de bien ; et ces instructions font d'autant plus d'effet sur les âmes les plus mondaines, que la vérité, l'autorité, la charité en sont les caractères inséparables.
La vérité. Les justes ont l'œil trop simple et les lèvres trop innocentes pour louer le pécheur dans les désirs de son cœur; ils ignorent ce langage éternel de feinte, d'adulation, d'intérêt, dont les hommes se servent pour se séduire les uns les autres ; ils appellent avec une noble simplicité le bien un bien, et le mal un mal. Ils savent qu'ils ne sont redevables qu'à la vérité; que le chrétien en est un témoin public ; qu'il serait honteux de sacrifier à de légères complaisances ou à un vil intérêt une vérité à laquelle tant de fidèles ont autrefois sacrifié leur propre vie ; qu'ils ont dans le ciel le témoin invisible de leurs pensées; qu'on peut bien cacher aux hommes les basses dissimulations d'un cœur double, mais qu'on ne peut les cacher au scrutateur des cœurs ; et que la religion toute seule forme des hommes véritables et sincères. Ainsi ils aiment trop leurs frères pour les tromper ; ils sont trop touchés de leurs égarements pour y applau-
TROISIÈME MARDI : SUR LE MÉLANGE DES BONS ET DES MÉCHANTS. 43
dir; ils désirent trop vivement leur salut pour devenir, par des conseils flatteurs, les complices de leur perte : ils peuvent bien se taire, car il n'est pas toujours temps de parler ; mais ils ne sauraient parler que pour rendre gloire à la vérité ; et le vice ne trouve jamais auprès d'eux ni ces basses adulations qui l'admirent, ni ces adoucissements artificieux qui le justifient.
Vous apprenez de leur bouche, vous surtout que votre rang et votre naissance élève audessus des autres hommes ; vous apprenez ce que cette foule d'adulateurs, qui vous environne, vous laisse ignorer. Eux seuls vous parlent dans la sincérité de Dieu, parce qu'eux seuls ne cherchent pas à vous plaire, mais à vous gagner à Jésus-Christ. Eux seuls osent vous contredire , et prendre le parti de la vérité contre vous-même, parce qu'eux seuls ne craignent pas de se rendre moins agréables, pourvu qu'ils se rendent plus utiles. Eux seuls n'étudient pas vos penchants pour y accommoder lâchement leurs suffrages ; mais ils étudient vos devoirs pour y ramener vos penchants, parce qu'eux seuls aiment plus votre personne que votre élévation, et sont plus touchés de votre salut que de vos bienfaits. Tout le reste des hommes, ou vous séduit, ou se tait, ou vous flatte. Plus même vous êtes élevé, plus vos passions vous sont cachées sous Tartifice des louanges, moins la vérité vous approche ; plus on se déguise à vos yeux pour vous déguiser vous-même aux vôtres ; plus vous êtes à plaindre, parce que tout ce qui vous environne n'est attentif qu'à vous surprendre, qu'à vous inspirer ses passions, ou qu'à s'accommoder aux vôtres. C'est le malheur des cours, et la triste destinée des grands. L'innocent plaisir de la sincérité, sans lequel il n'est plus rien de doux dans le commerce des hommes, vous est refusé ; vous n'avez plus d'ami, parce qu'il est trop utile de l'être ; vous vivez au milieu des hommes que vous ne connaissez pas, qui mettent tous le masque en vous approchant, et dont vous ne voyez jamais que l'art et la surface. Les justes seuls se montrent à vous tels qu'ils sont ; et en eux seuls vous retrouvez la vérité qui vous fuit, et que votre puissance qui vous donne tout, vous ôte elle-même et vous cache. Voyez comme, tandis que tous les officiers de l'armée d'Holopherne lui promettent la conquête de Béthulie, et que tout flatte son or-
gueil et son ambition, Achior tout seul ose parler sans artifice , prendre les intérêts du Dieu de Juda, et faire souvenir ce chef orgueilleux que toutes ses forces viendront échouer contre cette ville, comme les flots de la mer contre un grain de sable, si le Seigneur luimême daigne la garder et la défendre K Aussi un saint roi de Juda comptait autrefois comme un des plus grands avantages de son règne, de voir assis auprès de lui des hommes justes et fidèles. Parmi toutes les faveurs qu'il avait reçues du Dieu de ses pères, ce n'étaient pas ses victoires et ses prospérités, dont il était le plus touché, c'était la vertu et la justice des sujets qui présidaient à ses conseils, et qui environnaient son trône ; et la piété des Nathan et des Chusaï, lui parut une marque plus sensible de la protection du Seigneur sur lui, que la conquête de Jérusalem, et les dépouilles des nations ennemies de sa gloire : Miser/cordiam et judicium cantabo tibiy Domine.... Oculi mei ad fidèles terrœ^ utsedeantmecum: ambulans in via immaculata^ hic mihi winistrabat^. Un homme juste est un présent du ciel; et les grands surtout ne sauraient trop honorer la vertu, parce que la puissance ne peut leur donner que des sujets , et que la vertu toute seule leur donne des amis fidèles et sincères.
Mais non-seulement les justes seuls con-
* Vous trouverez en eux des censeurs intrépides de vos crimes, vous surtout, pécheurs illustres, que le rang, la naissance, la qualité, les emplois, semblent autoriser dans le désordre, sans que personne ose vous y troubler; vous apprendrez de leur bouche sans dissimulation cette vérité essentielle qu'une foule d'adorateurs vous laisse peut-être depuis si longtemps ignorer; les justes seuls vous feront connaître le danger qu'on prend soin de vous cacher, parce qu'ils ne cherchent point à vous plaire. Tout le reste des hommes vous séduit, vous aveugle et craint de vous instruire, parce qu'il craint de vous déplaire. Plus vous êtes élevés en rang et en dignité, plus la vérité vous est cachée sous des louanges trompeuses et des applaudissements flatteurs, qui la dérobent à vos yeux ; plus vous êtes entourés de gens qui attendent vos faveurs , plus la sincérité vous est refusée ; plus vous avez de courtisans, de sujets qui dépendent de vous, plus vous demeurez aveugles sur vos propres défauts ; vous vivez parmi des gens que vous ne connaissez pas, parce qu'ils ne se montrent à vous que par des endroits par où ils peuvent vous plaire ; quelque attachés à vos intérêts qu'ils vous paraissent, ils vous laissent ignorer sans scrupule que vous perdez votre âme. Les justes seuls se font connaître à vous, parce qu'ils vous disent la vérité sans rien craindre. Voyez ce qra nous est marqué dans les saintes Ecritures. Tandis que les officiers et les faux prophètes de l'impie roi de Babylone flattaieri son ambition, un prophète seul ose faire souvenir ce chef or gueilleux que toute sa puissance se brisera, que tous ses projet? échoueront, et que son armée sera en proie à la fureur de ses ennemis comme les grains de sable aux tempêtes de la mer, s: le Seigneur ne vient lui-même la défendre. — Ed. de 1705.
2 Ps. C, 1, 6
GRAND-CARfiME.
servent encore la vérité parmi les hommes, leurs paroles tirent même d'une certaine autorité que la vertu seule donne, un poids et une force qui ne se trouve pas dans les discours des hommes ordinaires. En effet, le pécheur, quelque élevé qu'il soit, perd par ses égarements le droit de reprendre ceux qui s'égarent. Ses vices affaiblissent ses instructions; les faiblesses de sa conduite décrient l'utilité de ses conseils, et ses mœurs ne laissent plus de crédit à ses paro'es. Mais le juste peut avec confiance condamner dans les autres ce qu'il a commencé par s'interdire à lui-même ; ses instructions ne rougissent pas de sa conduite; son innocence rend ses censures respectables, et tout ce qu'il dit trouve dans ses mœurs une nouvelle autorité dont on ne peut se défendre. Aussi nous donnons, comme sans y penser, aux véritables justes, une espèce d'empire sur nous-mêmes ; quelque élevés que nous soyons d'ailleurs, la vertu se forme comme un tribunal à part, auquel nous soumettons avec plaisir notre élévation et notre puissance ; et il semble que les justes, qui jugeront un jour les anges, ont droit d'être dès à présent les juges des hommes.
Un Jean-Baptiste, accompagné de sa seule vertu, devient le censeur d'une cour voluptueuse; et Hérode ne peut s'empêcher de craindre ses censures et de respecter sa vertu. Un Michée s'oppose seul aux vains projets de deux rois et de deux armées ; et tout est ébranlé à la seule voix de l'homme de Dieu. Un prophète inconnu vient de la part de Dieu reprocher au roi d'Israël, assemblé à Béthel avec tout son peuple pour sacrifier à Baal, l'impiété de ses sacrifices; et les mystères profanes sont suspendus. Elie tout seul vient au milieu de Samarie menacer Achab de la vengeance divine ; et le prince tremblant s'humilie, et conjure le prophète d'obtenir sa grâce auprès du Seigneur. Enfln, un Samuel, armé de la seule dignité de son âge et de son ministère, vient reprocher à Saûl, vainqueur d'Amalec et encore environné de ses troupes victorieuses, son ingratitude et sa désobéissance ; et ce prince, si intrépide devant ses ennemis, sent toute sa fierté tomber devant le prophète, et met tout en usage pour l'apaiser. 0 sainte autorité de la vertu 1 Qu'elle porte avec éclat les caractères augustes de sa céleste origine !
Il est vrai, mes Frères, qu'à cette autorité
inséparable de la vertu les justes ajoutent les snints artifices et les sages circonspections d'une charité tendre et prudente. Ils ont appris qu'il faut reprendre à temps et àcontre-lemps, il est vrai ; mais ils savont aussi (fue si tout leur est permis, tout n'est pas expédient ; que les plaies qui sont dans le cœur demandent de grandes précautions , et qu'il faut lui faire aimer 1rs remèdes, si l'on veut qu'ils soient utiles ; ils savent que la vérité ne doit d'ordinaire ses victoires qu'aux ménagements de la prudence et de la charité qui les lui préparent ; qu'il y a un temps de gémir en secret, et un temps de parler ; que la même charité qui hait le péché, tolère le pécheur pour le corriger; et que la vertu n'a d'autorité qu'autant qu'elle a de discrétion et de prudence.
Ainsi la vertu est aimable lors même qu'elle reprend. Ce n'est pas la connaître de se la représenter sous l'idée d'un zèle amer et imprudent, qui condamne sans indulgence, et qui corrige sans discernement. La charité n'est ni téméraire, ni inhumaine ; elle sait choisir ses moments et ménager ses conseils ; elle sait se rendre utile sans se rendre odieuse ; et quand on aime sincèrement, la douceur et les précautions sont naturelles. Si ces caractères manquent, ce n'est plus la charité qui reprend et qui édifie ; c'est l'humeur qui censure et qui scandalise. La charité est douce et prudente, et l'humeur est toujours piquante et téméraire. Nathan ne vient pas reprocher aigrement à David le scandale de sa conduite ; il s'insinue avant que de reprendre ; il fait aimer la vérité avant de la dire ; il fait haïr le crime avant de blâmer le coupable, et par les ménagements innocents d'une parabole ingénieuse, il trouve le secret de corriger le vice sans offenser le pécheur, et de faire prononcer David contre lui-même.
Un ami saint et vertueux, et qui joint à la vertu cette douceur tendre, et cette discrétion que la charité inspire, ne trouve presque point de cœur, quelque livré qu'il soit aux passions, insensible à ses sages remontrances. Car ce n'est pas ici un anachorète austère, qui, par les suites de sa profession, ne pouvant vous tenir que des discours saints, vous trouve moins disposé à l'écouter ; c'est un juste de votre état, de votre âge, de votre rang, le complice peut-être autrefois de vos plaisirs et de vos débauches, qui vous fait sentir le vide des amusements dont il a été lui-même l'ado-
TROISIÈME MARDI : SUR LE MÉLANGE DES BONS ET DES MÉCHANTS
rateur insensé ; qui vous inspire l'horreur d'un monde dont il a été lui-même autrefois follement enchanté ; qui vous exhorte à un genre de vie sage et chrétien, qu'il a luimême autrefois décrié ; qui vous promet , dans la pratique de la vertu, des douceurs, et une paix du cœur qu'il a lui-même cru autrefois puérile et chimérique. Tout ce qu'il dit, tire une nouvelle force de cette ressemblance ; il vous ébranle ; il vous enlève presque malgré vous à vous-même ; et la simplicité de ses discours est mille fois plus puissante pour persuader , que toute l'éloquence des chaires chrétiennes.
J'en appelle ici à vous-même : combien de fois, dans le temps que vous suiviez avec plus de fureur les égarements du monde et des passions, un ami chrétien a rappelé l'ivresse de votre cœur aux lumières d'une raison plus tranquille, vous a fait convenir de l'injustice de vos voies, des amertumes secrètes de votre état, de l'abus du monde et de la vanité de ses espérances, et a laissé au fond de votre âme uu trait de lumière et de vérité, qui depuis ne s'est jamais eflacé, et vous a toujours rappelé en secret à la vertu et à l'innocence ! Augustin sentit ses irrésolutions s'atîermir dans les entretiens d'Ambroise ; Alipe, sa faiblesse se ranimer dans la sainte familiarité d'Augustin. Non, la vérité semble avoir un nouveau droit sur nos cœurs, quand elle est aidée des persuasions douces et sincères d'une tendresse chrétienne.
Et ici je ne puis m'empêcher de le dire à vous, mes Frères, que la grâce a retirés des égarements du monde. Souvent, contents, ce semble, d'avoir échap[)é vous-mêmes au naufrage, vous voyez périr vos frères sans douleur; vous auriez honte de leur tendre la main. Vos nouvelles mœurs n'ont pas éloigné de vous les amis que le monde et les plaisirs vous avaient donnés ; vous conservez encore avec eux ces liaisons de soins, de tendresse, de confiance, que la piété ne condamne pas, mais qu'elle rend seulement plus sincères et plus chrétiennes. Cependant, vous les laissez perdre sans les avertir ; sous prétexte d'éviter l'indiscrétion et ce zèle importun qui rend la piété odieuse, vous manquez aux règles de la charité et aux devoirs d'une amitié sainte ; il n'est jamais question de salut entre vos amis et vous ; vous affectez même, par une fausse délicatesse, d'éviter ces sortes d'entretiens;
vous souffrez qu'ils vous parlent de leurs plaisirs, de la folie de leurs amusements et de la vanité de leurs espérances, et vous vous obser. vez pour ne pas leur parler du bonheur et des avantages d'une vie chrétienne, et des richesses de la miséricorde de Dieu sur les pécheurs qui veulent revenir à lui. Mais qu'est-ce qu'une liaison dont le Seigneur n'est pas le principe, dont la charité n'est pas le nœud, dont le salut n'est pas le fruit * ?
Déjà c'est une erreur de croire qu'il n'y ait pas ici une obligation de conscience. L'Evangile vous prescrit aujourd'hui d'aller même chercher votre frère, et de lui donner en particulier des avis tendres et charitables ; d'ailleurs il vous est ordonné, à vous qui êtes convertis, comme autrefois à Pierre, de rappeler et de soutenir vos frères. Mais, quand la reli-
1 Celte belle et vivante opposiliou entre l'amitié chrétienne et sincèrement dévouée et raniitié complaisante et faible, se retrouve dans les éditions de Trévoux. C'est sous la peinture des mœurs du xviie siècle et de la cour de Louis XIV le tableau du cœur humain perpétuellement changeant et to. jours le même.
« Un nmi tendre s'attire bien plus la confiance d'un pécheur qu'un impie indifférent, parce qu'on lui suppose bien plus de condescendance et d'intérêt à ce qui nous regarde ; on aime mieux d'ordinaire les coups d'une main chère que les caresses d'un imposteur... Ah! vous le savez vous-mêmes, mes Frères, combien de fois dans les sages conseils d'un ami selon le cœur de Dieu, avez-vous trouvé des lumières dans vos doutes, des forces dans vos perplexités , un bouclier de patience contre les vains discours du monde, une barrière contre les respects humains, qui vous empêchent de vous convertir, un asile contre vos persécutions! Paul doit sa conversion aux sages avertissements d'Ananie ; Augustin vient se réfugier entre les mains d'Ambroise, et ses instructions le convertissent. Non, la tendresse des remontrances et de la correction ne trouve presque point de cœur insensible ; et je ne puis m'empêcher de le dire à voir la conduite que vous tenez aujourd'hui dans le monde, justes qui m'écoutez , on dirait que vous n'avez ni tendresse, ni charité que la nature et la religion ne vous ont donné aucune sensibilité pour le malheur des autres. Contents d'être échappés du naufrage , vous laissez périr vos frères faute de secours ; vous ne les regardez que de loin sans oser leur aller tendre la main • vous conservez encore avec eux des liaisons de commerce, de confiance, et vous ne vous en servez pas pour les ramener dans la voie d'où ils se sont écartés ; vous les voyez se perdre sous vos yeux sans les avertir, et vous les accompagnez souvent jusque sur le bord du précipice, sans les faire souvenir qu'ils y vont tomber. Sous prétexte de conserver avec eux une société purement temporelle, vous manquez au devoir de la charité et aux lois de la plus sainte amitié. Dans quelque conversation que vous vous trouviez , il n'est jamais question de salut entre vos amis et vous; crainte de leur déplaire, vous affectez même d'éloigner tout ce qui regarde l'ouvrage de leur conversion ; vous souffrez qu'ils vous entretiennent de leurs projets amhitieux, de leurs parties de p'aisir, qu'ils vous étalent avec éloquence leurs pensées et leurs désirs insensés; et vous n'osez leur parler de la miséricorde de Dieu et de la douceur qu'il y a de vivre sous ses lois. Ils ne craignent point de vous déplaire, en ne vous entretenant que des vaines idées et des chimériques biens du monde, et vous craignez de les dégoûter en lenr tenant des discours de Dieu, et de l'inestimable prix de sa félicité ». — Ed. de Trévoux.
GIL\ND-CARÊME
gion ne vous en ferait pas un devoir, pouvezvous voir des liouiines que l'espérance d'une incnie vocation vous unit, et que les liens de l'aniilié doivent vous rendre encore plus cliers; pouvcz-vous les voir ennemis de Jésus- Christ, esclaves du démon , destinés, par le dérèglement de leur vie, à des malheurs éternels, sans oser leur dire quelquefois que vous les plaignez; sans profiler de quelques-uns de ^ces moments heureux où ils viennent vous conûer leurs chagrins et leurs dégoûts, pour leur a|i|trendre à chercher en Dieu seul une paix que le monde ne peut donner; pour placer à propos une seule parole de salut; pour leur dire avec ces témoignages touchants de tendresse, dont le cœur a tant de peine à se défendre, ce qu'autrefois Augustin, déjà converti, disait à un de ses amis qu'il voulait retirer de l'égarement : a Est-ce que nous aurons des destinées si différentes dans l'avenir, tandis que nous n'avons ici-bas qu'un même cœur? Les nœuds de notre amitié sont donc fragiles et périssables, puisque la charité, qui seule demeure éternellement, n'en est pas le lien commun. La mort va donc nous séparer à jamais ; car c'est dans le Seigneur tout seul que l'union des cœurs peut être immortelle. Vous n'êtes donc qu'un ami temporel, et une Laine éternelle succédera à cette amitié rapide et passagère qui nous unit sur la terre. Mais que sont les liaisons les plus tendres que la piété n'a pas formées; et peut-on aimer un seul moment ce qu'on ne doit pas aimer toujours?»
Mais ce qui donne en second lieu une nouvelle force aux instructions des justes, c'est qu'elles sont soutenues de leurs exemples : second moyen de salut que leur société fournit aux pécheurs. Et certes, mon cher auditeur, si vous viviez au milieu d'un monde où Dieu ne fût pas connu ; si tous les hummes vous ressemblaient, et que vos yeux ne rencontrassent de toutes parts que des exemples de dissolution, la vertu inconnue ne vous paraîtrait jamais désirable ; le crime serait toujours tranquille, parce que son opposition avec la piété n'en troublerait jamais les fausses douceurs ; vous ne sentiriez jamais s'élever eu dedans de vous ces troubles secrets qui vous reprochent \olre propre faiblesse ; et vous croiiiez la vie chrétienne impossible, parce que vous la verriez sans exemple. Mais dans quelque silualiou que la Providence vous ait
fait naître, vous trouvez des justes de votre âge et de votre état, qui observent la loi du Seigneur, et qui marchent devant lui dans la sainteté et dans l'innocence. Leur exemple seul est une voix puissante qui vous parle sans cesse au fond du cœur , et qui vous rappelle malgré vous à la vérité et à la justice. Nous vous annonçons la piété du haut de ces chaires, chrétiennes ; mais leur exemple vous la persuade. Nous vous montrons la voie de loin ; mais ils y marchent à vos yeux pour vous frayer le chemin et vous animer à les suivre. Nous vous prescrivons les règles; ils vous fournissent le modèle. Aussi combien de fois, mon cher auditeur, touché des exemples d'un juste de votre rang et de votre état, vous êtesvous reproché à vous-même les penchants infortunés qui ne vous permettaient pas de lui ressembler ! Combien de fois le souvenir de son innocence vous a couvert de confusion, arraché des soupirs à votre faiblesse, et fait balancer quelque temps entre le devoir et la passion ! Combien de fois sa présence seule a réveillé en vous des désirs de salut, et vous a fait promettre en secret à vous-même qu'un jour vous marcheriez sur ses traces I Non , mes Frères, nous ne voyons point de conversion dans le monde , qui n'ait trouvé sa source et son motif dans les exemples des gens de bien ; je ne parle pas même ici du mérite de leurs œuvres ; l'union de la foi , et la société d'un môme esprit, établit entre eux et vous une espèce de commerce saint , qui vous rend propres les fruits immortels de leurs vertus ; le trésor qu'ils amassent, la mesure surabondante qu'ils comblent par des violences qui vont audelà de leurs dettes , sont des biens qui vous appartiennent , et que vous pouvez offrir au Seigneur comme vos propres justices. Ce n'est pas que des satisfactions étrangères puissent suffire pour effacer des otlcnses qui vous sont propres; il faut que les mêmes membres qui ont servi à l'iniquité, servent à la justice , et que le i>éché se répare où il a été commis ; mais les œuvres des justes offrent sans cesse au Seigneur , ou le prix de votre conversion , ou l'heureux supplément de votre pénitence. Cependant, le monde, toujours ingénieux à s'ôter à lui-même les ressources de salut que la bonté de Dieu lui ménage , ne semble attentif qu'à obscurcir l'éclat ou diminuer le mérite des œuvres des gens de bien. Il attaque la sainteté des motifs, quand ka dehors sont à
TROISIÈME MARDI : SUR LE MÉLANGE DES BONS ET DES MÉCHANTS
couvert de la malignité de ses censures. Les courtisans du roi Sédécias accusaient les larmes et les tristes prédictions de Jérémie sur la ruine prochaine de Jérusalem , d'un secret désir de plaire au roi de Babylone , qui assiégeait cette ville infortunée. Il semble, ô mon Dieu , que vous ne soyez pas assez aimable pour être servi dans la seule vue de vous-même ; et (jue vos promesses toutes seules ne soient pas capables de dédommager vos serviteurs des peines qu'ils endurent : il faut que le monde cherche toujours dans les plus saintes démarches de leur piété, d'autres desseins que celui de vous honorer, et un autre intérêt que celui de vous plaire. Mais que faites-vous , mes Frères , en diminuant , par des soupçons téméraires , le mérite des œuvres des justes? Vous diminuez les ressources heureuses de votre salut ; vous vous ôtez à vous-mêmes les motifs les plus consolants de votre espérance ; ce sont vos propres vertus que vous déshonorez , et vos censures insensées retombent sur vous-mêmes.
Enfin les justes servent encore à votre salut par leurs gémissements et par leurs prières ; et c'est dans ce dernier avantage que vous allez connaître combien la vertu est respectable dans ceux qui la pratiquent.
La prière continuelle du juste, dit un apôtre, est d'un grand poids auprès du Seigneur ^ Oui, mes Frères , si Dieu jette encore des regards de miséricorde sur la terre, s'il répand encore ses faveurs sur les empires et sur les royaumes, ce sont les prières et les gémissements secrets des gens de bien qui nous les attirent; ce sont ceux qui composent cette partie pure de l'Eglise , qui n'a point d'autre voix pour demander que celle du Christ, dont les clameurs ont toujours accès auprès du Père ; c'est là celte colombe qui gémit sans cesse, et qui ne gémit jamais en vain ; c'est par eux que toutes les grâces se répandent dans l'Eglise ; c'est à eux que les siècles doivent les princes religieux , les pasteurs fidèles, la paix des Eglises, les victoires de la foi ; ces hommes célèbres par leurs lumières que Dieu suscite dans les besoins de son Eglise , pour s'opposer aux entreprises de l'erreur , au relâchement des mœurs , aux affaiblissements de la discipline * ; que dirai-je
1 Multuna enim valet deprecatio justi assidua. Jac, v, 16. ' Bossuet assista, en 1704, an sermon du Tendredi de cette semaine.
encore? c'est à eux que le monde doit les ressources inespérées dans les calamités publiques , la tranquillité des peuples, le bonheur des siècles. Tout vient de là ; car tout se fait pour les élus. Nous en faisons honneur , nous, qui ne jugeons que par les sens , à la sagesse des souverains, à la puissance ou à l'habileté de ceux qui gouvernent ; mais si nous voyions les événements dans leurs causes, nous les trouverions dans les gémissements secrets des gens de bien ; dans les prières quelquefois d'une âme simple et obscure, qui , cachée aux yeux des hommes , décide bien plus auprès dc' Dieu des événements publics, que les Césars et leurs ministres , qui paraissent à la tête des affaires , et qui semblent tenir entre leurs mains la destinée des peuples et des empires.
Comparez, disait autrefois Tertullien aux païens , les malheurs passés de ren)pire à la tranquillité dont il jouit aujourd'hui; d'où vient ce changement? N'est-ce pas depuis que Dieu a donné des chrétiens au monào.! Ex quo christiaîios a Deo orbis accepit. C'est depuis que l'Evangile a montré à la terre des hommes justes, qui offrent au Seigneur des prières ferventes pour les princes et pour les rois , que les Césars sont plus heureux, l'empire plus fiorissant,les peuples plus tranquilles; c'est nous seuls , qui levant des mains pures au ciel , le fléchissons par nos clameurs ; et cependant , lorsque nous en avons obtenu des grâces pour la terre, Jupiter en a tout l'honneur dans votre esprit : Et cum misericordiam extorserimus , Jupiter honoratur. Quel don , mes Frères , la miséricorde de Dieu fait à la terre , lorsqu'elle s'y forme un élu ! Quel trésor pour un peuple, pour un empire, pour le monde entier ! Quelle ressource pour les hommes d'avoir encore au milieu d'eux des serviteurs de Jésus-Christ I
Vous regardez quelquefois , mes Frères , la vertu comme une faiblesse ; et la piété des justes ne trouve souvent auprès de vous que des dérisions et des censures. Mais quand les gens de bien ne seraient pas si utiles à la terre; quand ce ne serait pas eux qui maintiennent encore parmi nous les restes de la sûreté publique , la bonne foi dans le commerce, le secret dans les conseils , la fidélité dans les affaires, la religion dans les promesses, l'intégrité dans les soins publics , l'amour des peuples dans l'autorité ; qu'y a-t-il de plus grand et de plus respectable dans le monde que la vertu?
GRAND-CARÉMt.
Mais elle est rare , dites- vous ; je le veux , et c'est en cela môme qu'elle est plus digne de vos lionmiaf^es. Mais enfin , laissons-là les discours puérils du libertinage ; il est encore sur la terre des âmes pures et fidèles ; vous en connaissez dans votre rang et dans votre état, auxquelles vous ne pouvez refuser le titre respectable de la vertu. Or, c'est par là , en dernier lieu, que les bons servent à la condamna- , tion des mécbants ; ils ôtent à l'iniquité toutes ses excuses. Car , que pourrez-vous répondre devant le tribunal de Jésus-Christ, que leur exemple, ou n'affaiblisse, ou ne confonde? Direz-vous que vous n'avez fait que suivre des usages établis, et qu'il eût fallu se retirer dans les déserts pour s'en dispenser? mais les justes qui sont parmi vous, s'y conforment-ils? Vous excuserez-vous sur les suites inséparables d'une naissance illustre ? vous en connaissez qui , avec un nom encore plus distingué que le vôtre, en sanctifient l'éclat, et trouvent le secret de le faire servir au salut'. Quoi? la vivacité de l'âge ? la délicatesse du sexe ? on vous en montre tous les jours qui , dans une jeunesse florissante , et avec tous les talents propres au monde, regardent tous ces vains avantages comme de la boue, et n'ont de pensée que \miir le ciel. Quoi? la dissipation des emplois? vous en voyez chargés des mêmes soins que vous, et qui cependant font du salut la principale affaire. Votre goût pour le plaisir? l'amour du plaisir est le premier penchant de tous les hommes; et il est des justes en qui il est encore plus violent , et qui sont nés avec des dispositions moins favorables à la verlu que vous? Vos afflictions? il y a des gens de bien malheureux. Votre prospérité? ils s'en trouvent qui se sanctifient dans l'abondance. Voire santé? on vous en montrera qui , dans un corps infirme, portent une âme remplie d'une force divine.
Tournez-vous de tous les côtés ; autant de justes , autant de témoins qui déposent contre vous. Placez-vous en telle situation qu'il vous plaira; encore aujourd'hui les femmes mondaines ont des Esther pour modèle ' ; les filles chrétiennes , des Rébecca ; les hommes de guerre , des Josué ; les courtisans , des Néhémias ; ceux qui sont assis sur le trône, des Josias et des David ; les affligés , des Job ; les in-
» Eloge délicat et discret adressé aa roi et au duc de Bourgoeoe. '.
» Modèle, 1748; modèle», alibi. **•
firmes , des Timotfa^ ; ceux qui sentent l'aiguillon de la chair, des Paul * : chaque situation a ses saints ; chaque â":e a ses exemples ; chaque état fournit ses modèles. C'est ainsi, ô mon Dieu, que s'accomplissent sur Ls hommes vos desseins de justice et de miséricorde ; et que si vous vous servez des justes pour corriger ou pour confondre les [)écheurs, vous vous servez aussi des pécheurs pour affermir la foi, ou pour éprouver la vertu des justes.