PREMIÈRE PARTIE
La source de nos passions est d'ordinaire dans notre esprit , et nous ne faisons point de chutes, où quelques faux jugements ne nous conduisent. Aussi toute la ditfércnce que met le grand Apôtre entre le juste et le péclieur, c'est que le juste est un enfant de lumière qui juge de tout sainement, et qui, à la faveur de la hiiniëre (|ui le guide , perce tous ces voilfs trompeurs répandus sur les objets qui l'environnent , en découvre toute l'illusion , et ne voii sous ces fausses apparences que ce qui s'y trouve en tffet; au lieu que le pécheur ne juge des choses que par la .«urface, qu'il s'arrête à l'écorce tt aux trompeuses apparences , et que loin de répandre des lumières sur ces objets obscurs et rouverts de ténèbres, il répand au contraire ses propres ténèbres sur les lueurs dont il devrait être éclairé.
Tiois erreurs principales se forment dans l'esprit du pécheur,
«t lui dérobent la saine connaissance de toutes choses. La première est une erreur d'espérance , qui, formée par la Vivacité de l'âge et par un défaut d'expérience, ouvre à l'imagination, si fa( ile à séduire alors, mille fausses lueurs de gloire mondaine, de félicité temporelle, et l'attache ain?i à ce monde réprouvé par les charmes trompeurs qu'il laisse entrevoir et par le faux brillant des biens qu'il lui fait espérer. La seconde est une erreur de surprise qui , répandant sur l'esprit de l'homme des ténèbres, le <éduit, l'aveugle, l'entraîne par la nouveauté des impressions que fait sur l'âme le monde qu'on n'a point encore bien approfondi pour en connaître tous les artilices. lintin , la dernière est une erreur de sécurité qui aveugle l'esprit sur tous les événements de la vie , qui nous représente le uionde comme un maiirc digne de notre amour, ses maximes comme des oracles inraillililes, SOS usages comme des lois inviolables, ses pièges comme des voies droites, ses faiblesses comme des vertus , ses mépris comme une justice qu'il nous rend, et nous fait marche; sans crainte par des routes où presque tous les pas qu'on fait so.it des chutes. Or, les lumières de la foi de Benoit lui découvrirtnt toutes ces erreurs ; et par là il vint à condamner le monde.
Il éprouva, premièrement, que tout ce qui passe n'est pas digne d'un cîirétien né pour l'éternité. Secondement, il sentit que tout ce que les créatures ensemble pouvaient ménager de
SERMON POUR LE JOUR DE SAINT BENOIT
dans la fournaise, qui l'allume loin de l'éteindre ; que ce n'est qu'un amas de remords et de vers dévorants, qui rongent le cœur loin de le rassasier; et que tout ce qui n'est pas Dieu peut le surprendre, mais ne saurait le satisfaire. Enfin il découvrit que le inonde était le lieu des tentations et des naufrages, et que la piété ne pouvait y rencontrer ou que des pièges dressés partout pour la séduire, ou que des scandales établis pour l'affliger, ou que des obstacles propres à la décourager et à l'abattre.
Envoyé à Rome en un âge encore tendre, pour y cultiver l'espérance de ses premières années, par tous les secours que pouvait fournir à l'éducation un séjour si célèbre, il suivit la route ordinaire à ceux de sa naissance et de son rang ; il répondit aux desseins de ses proches, qui par les vues inséparables de la chair et du sang rapportaient les soins de son éducation, non à le former pour le ciel, mais à l'élever dans le siècle. Il se lit instruire, comme Moïse, dans la sagesse et dans la science des Egyptiens ; il cultiva quelque temps par les secours humains les grands talents qui parurent depuis en lui. Les études, quifrayentle chemin aux honneurs et à la fortune, furent les premières occupations de sa jeunesse ; mais la grâce s'était réservé le droit de les sanctifier, etde se servir de toute cette vaine science de l'Egypte, pour en former, comme autrefois dans Moïse, le législateur d'un peuple saint^ et le chef qui devait conduire au désert une nouvelle armée d'Israélites, pour s'y offrir eux-mêmes en sacrifice au Seigneur.
C'est à l'entrée de cette carrière, dit saint Augustin, que se forment dans l'âme, peu
plaisir au cœur de l'hooime , n'est qu'un peu d'eau jetée dans la fournaise, qui ne fait qu'allumer davantage la cupidité, qu'un amas de vers dévorants qui le ronge, et que tout ce qui n'est point Dieu peut bien l'amuser, mais ne peut jamais le satisfaire. Enfin elle lui découvrit que le monde est le lieu du naufrage où Ttiomme ne rencontre que des malheurs pour l'affliger, ou que des piège? pour surprendre son innocence , ou que des amusements pour éteindre sa foi.
Benoît, envoyé à Rome dans un â|,'e encore tendre, pour y cultiver par l'étude des lettres la belle éducation qu'il avait reçue de ses parenis , suivit d'abord les routes ordinaires de ceux de sa naissance et de son rang; mais il répondit mal aux intentions de se:^ proches , qui, prenant soin de son éducation , ne songeaient qu'à le dresser pour le monde. 11 pensa dès lors à se faire un éiablissenient non sur la terre, mais dans le ciel; comme Moïse ii se fit instruire de voies, non qui conduisent à la fortune , mais au souverain bonheur ; il cultiva pour la gloire de son Dieu ces grands talents qui parurent depuis avec tant d'éclat , et les éludes qui frayent d'ordinaire le chemin aux .honneurs et à la fortune, furent les premiers pas qui le coniluisirent à Dieu dès sa jeunesse.
instruite encore sur les caprices de la fortune, sur l'instabilité et l'injustice du monde, que s'y forment, dis-je, des vues d'élévation, des espérances flatteuses, d'agréables songes. C'est dans ce premier âge qu'on se donne, pour ainsi dire, à soi-même tout ce qu'on ose souhaiter ; qu'on croit déjà voir à ses pieds, comme le jeune Joseph, les astres mêmes du firmament qui nous adorent; et que l'imagination, pas encore détrompée par l'expérience, rassemble tout ce qui se trouve partagé dans les autres de grâces, de talents, de bonheur, pour s'en former à soi-même une destinée à son gré et un avenir chimérique.
Mais la foi, dit saint Grégoire dans la vie de notre saint, la foi, qui mûrit de bonne heure la raison, et donne au premier âge toute la sagesse et toute la maturité des longues années, montra d'abord à Benoît ce que l'expérience seule apprend si tard aux âmes que le monde a séduites. A l'entrée presque de la vie, Benoît vit le monde tel que le pécheur, trop tard détrompé, le voit enfin en mourant , c'est-à-dire comme un songe, qui, après avoir quelque temps réjoui notre imagination, se dissipe enfin tout d'un coup, et ne nous laisse rien de plus réel que le regret inutile d'avoir pu le prendre si longtemps pour quelque chose de vrai et de solide. Il retira le pied, ajoute saint Grégoire, qu'il avait comme avancé dans les voies périlleuses du siècle ; il interrompit des études que l'usage commence, et que l'ambition soutient et achève ; il renonça à de vaines connaissances, qui ne devaient pas le conduire à la seule véiité qui nous délivre ; il regarda tous les moyens de parvenir comme des sentiers semés de précipices, où les plus heureux sont
C'est à l'entrée de celte carrière que s'offrent à l'imagination qui n'est pas encore occupée, mille différents objets capables de la séduire, et qui répandent dans l'âme, encore trop peu éclairée sur les perfidies des hommes, une foule de songes agréable.-. C'est alors qu'on se donne à soi-même mille secrets applaudissements, et que, rempli de ses chimériques idées, on croit presque voir à ses pieds les astres du firmament qui viennent nous adorer, comme il arriva autrefois au jeune Joseph, et qu'on .ramasse en idée tout ce qu'on croit avoir de talents , de de fortune et d'autres dons , soit du côté de la naissance , soit du côté de la nature, pour s'en former un mérite chimérique.
Mais les lumières de la foi de Benoit lui apprirent de bonne heure ce que les lumières seules des sciences humaines apprennent toujours trop tard; il apprit à éloigner de son esprit tout ce qui aurait pu le corrompre, à mépriser des espérances dont il pouvait légitimement se flatter, à songer à mourir dès l'entrée presque de la vie, à regarder le monde avec tons ses faux biens, tel que le pécheur le voit en mourant, c'est-à-dire comme un fantôme qui se dissipe, comme un songe qui nous a amusé , et qui, après nous avoir pendant un ternps réjoui l'imagination , nous laisse pour toujours 1« triste regret de nous
ceux qui, par des dangers infinis, arrivent à un danger encore plus grand ; et s'éloigna du monde en un âge où il est encore plus séduisant par les charmes qu'il promet, qu'il ne Test ensuite par les faveurs réelles qu'il accorde.
Oui, mes Frères, telle est l'illusion la plus universelle, dont le démon s'est servi dans tous les temps pour séduire les hommes. Nul presque de tous ceux qui m'écoutent ici, et que le monde séduit et entraîne, n'est content de sa destinée ; et si l'espoir d'une condition plus heureuse n'adoucissait les peines de notre état présent, et ne liait encore nos cœurs au monde, il ne faudrait, pour nous en détromper, que les dégoûts et les amertumes vives que nous y trouvons. Mais nous sommes chacun en secret ingénieux à nous séduire sur l'amertume de notre condition présente. Loin de conclure que le monde ne saurait faire des heureux, et qu'il faut chercher ailleurs le bonheur où nous aspirons, et que le monde ne saurait nous donner, nous nous y promettons toujours ce qui nous manque et ce que nous souhaitons ; nous charmons nos ennuis présents par l'espoir d'un avenir chimérique ; et par une allusion perpétuelle et déplorable, nous rendons toujours inutiles les dégoûts que Dieu répand sur nos passions injustes, pour nous rappeler à lui, par des espérances que l'événement dément toujours, mais où nous prenons de notre méprise même l'occasion de tomber dans de nouvelles.
Voilà l'état de presque toutes les âmes que le monde et les passions entraînent. Le Sei-
y être arrêtés. Il retira promptement le pied qu'il avait déjà engagé hors la voie étroite du ciel ; il interrompit des études que la vanité fait comniencer, et que Tintérét soutient. Il renonça à de vaines sciences qui ne conduisent point à Jésus- Christ crucifié ; il regarda comme inutiles et même pernicieux, tous les moyens destinés pour parvenir aux honneurs et aux grandes fortunes , et s'éloij;na du moniJe à uu âge où il est plus dangereux et plus déduisant par les faveurs chimériques qu'il promet , que par celles qu'il accorde.
Mais au moment où les autres respectent et recherchent le monde , Benoit le condamna par ces erreurs qui le suivent. En effet, nul n'est content de sa doslinée dans le monde : les plaisirs fatiguent, les honneurs tourmentent, les biens inquiètent, les compagnies gênent , les spectacles troublent, et, sans parler des remords cuisants dont la conscience est sans cesse agitée , si l'espérance d'une suite plus heureuse n'adoucissait les peines et les chagrins de notre état, il ne faudrait, pour nous détromper des erreurs du monde , que les amertumes qu'il entraîne après soi Nous sommes ingénieux à adoucir les peines de notre condition présente par la fausse espérance des plaisirs futurs ; nous nous llaltor.s qu'il sera plus facile de servir le monde dans un autre temps, et que la miséricorde de Dieu répandra des douceurs et des agréments sur les tristes objets qui nous environnent.
gneur, prévoyant que les biens invisibles n'exciteraient que faiblement notre foi, et que les impressions des sens, plus vives et plus présentes nous entraîneraient toujours de leur côté, avait répandu sur tous les objets sensibles des dégoûts et des amertumes capables de refroidir le penchant violent qui nous y porte, et de nous rappeler aux biens éternels. C'est par là qu'il avait voulu soutenir la faiblesse de notre foi, et nous faire trouver le remède dans le mal même. Aussi, par une suite de cette sagesse miséricordieuse , il a dispensé avec un ordre si admirable et si divin nos destinées, que quelque heureuse qu'en paraisse la condition , il manque toujours quelque chose à notre bonheur. Mais, loin de chercljer dans les promesses de la foi cette félicité qui nous manque, nous la cherchons dans les promesses du monde même. Nous remplaçons par l'erreur de notre imagination ce qui manque à nos désirs. Nous ne jouissons jamais ; nous espérons toujours. C'est-àdire ce n'est pas le monde présent que nous aimons ; nous n'y sommes pas assez heureux; c'est ce monde chimérique que nous nous formons à nous-mêmes. Ce n'est pas un bonheur réel qui nous éloigne de Dieu (car il n'y en a point hors de lui) ; c'est une vaine image , après laquelle nous courons , sans jamais pouvoir y atteindre; c'est un prestige qui nous joue, qui ne se montre jamais que de loin, et qui s'évanouit et s'éloigne encore lorsque nous croyons y toucher et le saisir '. 0
i La science morale et la pure éloquence se réunissent admirablement dans ce beau passage.
Ainsi ce ne sont point les choses de la terre qui nous charment. Ah! nous en voyons assez le vide et le néant Ce ne sont point les douceurs de la vie qui nous séduisent. Ah! nous sentons trop chaque jour que notre vie n'est qu'une agitation continuelle, un mouvement, un trouble, des inquiétudes éternelles; c'est un repos imaginaire que nous nous promettons; ce n'est point le monde avec qui nous vivons, mais un monde chimérique, qui forme et soutient nos espérances. Grand Dieu! c'est à ce songe , à ce néant , à ces chimères que nous sacrifions éternellement nos désirs. Le monde tout seul tel qu'il est, serait trup triste, trop gênant, trop impuissant pour fixer nos désirs; il faut que nous nous en mêlions nous-mêmes; et ainsi, lorsque par le secours de la grâce nous sacrifions à Dieu ce monde, ces biens, ces plaisirs, le mérite de ce sacrifice n'est point de renoncer à toutes les choses de la terre qui nous ont déjà mille fois lassés, rebutés, ennuyés, dégoûtés; c'est lorsque nous sacrifions avec tout cela nos propres désirs, nos songes et nos flatteuses espérances. Ainsi la foi Ht découvrir à Benoit ce qu'elle laisse ignorer à tant d'autres.
Mais non-seulement les lumières de la loi de Benoit le garantirent de cette erreur d'espérance , elles le préservèrent encore de cet e erreur de surprise que la nouveauté du plaisir et le torrent des iuipressions produisent dans un jeune homme de son âge; car qu'il est difficile d'apposer aux surprises d'un
SEUMON POUR LE JOUR DE SAINT BENOIT
mon Dieu ! et c'est à ces songes que nous sacrifions notre bonheur éternel 1 Le monde tout seul est trop triste et trop dégoûtant pour nous plaire et pour nous séduire, il faut que nous nous en mêlions nous-mêmes, et que nous aidions par nos erreurs l'impuissance de ses attraits. Ainsi, ce monde misérable et réprouvé que nous aimons , n'existe nulle part. C'est une chimère qui n'est qu'en nousmêmes ; c'est une divinité imaginaire qui est l'ouvrage de notre cœur tout seul ; ce sont nos désirs et nos espérances qui sont nos dieux auxquels nous sacrifions tout, et qui forment nos seuls plaisirs et nos passions les plus violentes. Première illusion dont la foi détrompa Benoît : l'âge des espérances et des erreurs fut pour lui l'âge des sacrifices et de la vérité.
Mais non-seulement la foi l'éclaira sur cette erreur d'espérance, si dangereuse quand on commence à entrer dans le monde ; elle le préserva encore de cette erreur de surprise, que la nouveauté des plaisirs, le défaut de réflexions et le torrent des exemples et des usages rend comme inévitable à ce premier âge. Car, mes Frères, qu'il est difficile d'offrir d'abord aux illusions du monde, pas encore approfondies, un esprit en garde, pour ainsi dire, et une âme qui se défie de ses embûches I C'est alors que l'on ouvre indiscrètement le cœur à tout ce qui s'offre pour le toucher et pour le corrompre ; que la raison reçoit sans attention toutes les fausses maximes répandues dans le monde ; que tout ce qui plaît paraît avoir droit de plaire ; que toilt ce que l'exemple commun autorise semble juste ; que les éloges qu'on donne à nos talents nous persuadent que nous n'en devons user que pour nous-mêmes, et qu'on ne se défie, ni de l'artifice des hommes, ni de l'amertume des plaisirs, ni des tristes suites des passions. Ces grandes leçons sont d'ordinaire le fruit des réflexions et de l'âge ; et les plus heureux sont ceux à qui il a été nécessaire qu'ils
fussent séduits pour se détromper plus solidement et sans retour de leurs erreurs passées.
Mais Benoît , dit saint Grégoire , parut instruit sur le vide et l'amertume des plaisirs, sans qu'il eût coûté à son innocence pour s'en instruire. Sa retraite ne fut pas le fruit de ces dégoûts inévitables que la longueur des passions traîne toujours après elles. Il ne sortit pas du monde comme un homme qui fait naufrage sort du milieu des flots à peine à demi essuyé, et bien résolu de ne plus se fier à leur inconstance. La première impression que le monde fit sur son cœur, fut le désir de l'abandonner, et il chercha la solitude, comme l'asile de son innocence, et non comme un lieu propre à pleurer ses crimes.
Ce n'est pas qu'une retraite de pénitence ne soit glorieuse à la grâce de Jésus-Christ. Il est beau de s'arracher enfin au monde , auquel on tenait depuis longtemps par mille liens injustes; de rendre enfin à Dieu un cœur que les passions insensées lui avaient ravi ; et en le portant enfin aux pieds de l'autel, dans le secret d'un saint asile, s'appliquer à le purifier par les larmes, par la componction et par les saints exercices de la vie religieuse. Mais c'est toujours un cœur flétri, pour ainsi dire, qu'on porte dans le sanctuaire ; c'est une offrande comme encore souillée qu'on va mettre sur l'autel ; c'est un sacrifice, pour ainsi dire, lugubre, qu'on va faire au Seigneur, où la victime n'est parée que de deuil et de tristesse. Il semble que les âmes qui n'ont jamais appartenu au monde et au démon, sont bien plus propres à être consacrées à Jésus - Christ , parmi les vierges saintes qui le servent, et à devenir sa portion et son héritage; il semble qu'il habite en elles avec plus de plaisir ; qu'il y règne plus en souverain, et qu'il les voit avec plus de complaisance autour de son autel parer le festin de l'Epoux de leur robe de candeur et d'innocence.
Aussi ce n'est pas une maxime si sûre, quoique très -ordinaire à des parents même
monde qu'on n'a point encore approfondi , un esprit toujours en garde et toujours attentif aux pièges qu'on lui tend ! C'est alors que la raison peu instruite reçoit sans attention toutes les fausses maximes qu'on lui débite , qu'elle ap|)rouve ce qu'elle voit faire aux autres, et que tout ce qui lui plaît, lui parait avoir droit de plaire ; c'est alors qu'on avale le poison sans le connaître que les faux éloges qu'on donne à nos talents et à nos qualités naturelles, les font regarder comme véritables. On ne se délie point encore de ces artifices cachés , que découvre dans la suite la force de l'expérience et de l'âge ; et il semble
qu'il faut avoir été trompé pour être éclairé à la faveur de ses erreurs passées.
Mais Benoit , dit le grand saint Grégoire , découvrit tous ces pièges , sans qu'il lui en eût coûté la perte de son innocence pour les connaître. La retraite qu'il embrassa ne fut point le fruit des dégoûts que l'amour du monde et de ses plaisirs traine toujours après soi. Il n'est point comme un homme qui sort du naufrage à demi essuyé, pour s'échapper promptement dans le port, et qui ne craint l'inconstance des flots qu'après en avoir éprouvé la fureur. Le premier désir que la foi lui fit former, fut celui
PANÉGM^TQUES.
pieux et chrétiens, de se persuader qu'il est bon que leurs enfants aient connu le monde avant de se ' consacrer à Jésus-Christ dans une retraite religieuse. Outre qu'il est rare de vouloir le connaître, ce monde, sans qu'il en coûte de l'avoir connu, et que cette expéri(!nce est toujours trop cher achetée, (juand même on en sortirait sans y avoir reçu de plaies mortelles , quand même , comme il n'arrive que trop souvent , la grâce de la vocation n'échouerait pas contre des épreuves qui ne sont point dans l'ordre de Dieu, et qui sont plus capables de la corrompre et de l'éteindre que de l'éprouver, quand cela serait, il en reste toujours je ne sais quelles impressions funestes qui viennent troubler le repos et la douceur de la retraite. Ces vaines images, pas encore effacées, se représentent sans cesse à l'âme retirée , la rappellent à des objets qu'elle ne pourrait jamais assez oublier, sont nourries même et comme réveillées par le calme de la solitude, où rien ne s'offre pour en faire diversion , et deviennent ou l'ccueil ou le trouble ou la tentation continuelle de sa retraite. 11 faut qu'elle se défende et contre les dégoûts présents de son état, et contre le souvenir de ses plaisirs pastés ; qu'elle surmonte et les répugnances d'un cœur que le joug de Jésus-Christ révolte, et les égarements d'une imagination qui s'emporte et s'échauffe d'autant plus qu'on veut la gêner et la contraindre ; de sorte que le même monde souvent, au milieu duquel on avait vécu sans l'aimer, quand une fois on a mis ses dépouilles aux pieds de l'autel, et qu'on ne le voit plus que de loin, paraît dans ce point de vue plus aimable qu'auparavant ; touche plus par les vaines images qu'il a laissées, qu'il ne touchait par les plaisirs qu'il nous offrait autrefois ; et par une bizarrerie du cœur humain, le monde trouve dans l'heureuse nécessité qu'on s'est imposée de le haïr, un nouvel attrait pour nous plaire *.
' De les, Renouard. — ' Quelle profonde et curieuse étude du cœur humain ! On croirait qu'il y a là comme une impression el une expérience personnelles.
d'abandonner le monde; et s'il chercha la solitude, ce fut comme un asie à l'inuoceuce qu'il vouLit conserver, et non pas comme un lieu de pénitence destiné à pleurer ses péchés. Et c'est par cette seconde démarche que Btntiit condamne la seconde erreur du monde. H prend Dieu seul pour son partage, pour sa consolation , pour le centre de son repos et de sa tranquiUité , avant même d'avoir su que le monde ne saurait Tèlre.
Ne vous instruirez-vouà pas ici, vous qui ne vouiez vous donner àDieuqu'aprèsavoir essayé de tout ce qui peut flatter votre
Mais, mes Frères, Benoît n'attend pas *juc l'essai mille fois fait des plaisirs injustes le détrompe enfin et le convainque (|ue ce n'est point là ce qui peut rendre l'homme heureux. Il n'attend pas que les cris d'un cœur, toujours inquiet au milieu de la jouissance des objets criminels, le rappellent enfin à cet objet éternel, qui seul peut calmer nos désirs, parce que seul il peut remplir tous nos besoins ; il prend Dieu seul pour sa consolation et pour son partage, avant que d'avoir éprouvé (}ue le monde ne saurait l'être. Et nous, détrompés depuis tant d'années pir notre propre expérience j nous, intruits parnos propres dégoûts, lassés du monde par les mêmes endroits qui autrefois avaient pu nous le rendre aimable; nous qui, comme le reprochait autrefois Tertullien aux païens, portons encore une âme chrétienne au milieu de toutes les passions qui la souillent; et qui, dans le temps même que nous offrons de l'encens et que nous prostituons nos hommages à la volupté, à l'ambition , à la gloire et à tant d'autres divinités injustes, reconnaissons au fond de notre cœur qu'il y a un Dieu suprême et éternel, qui mérite tout seul notre amour et notre culte; lui adressons même en secret des soupirs et des regrets que la tristesse du crime nous arrache; sentons vivement que le monde, auquel nous sacrifions notre salut éternel , n'est rien, c'est-à-dire qu'il n'est au fond que l'ouvrage de nos passions et de nos erreurs ; nous qui éprouvons tous les jours combien il est triste d'être livré à soi-même et de porter le poids et les inquiétudes d'un cœur criminel; nous qui, après avoir essayé si longtemps de tout ce qui peut flatter notre cœur, n'avons réussi qu'à augmenter sa noirceur et sa tristesse ; nous, sans consolation du côté de Dieu que nous ne servons pas ; sans douceur du côté des plaisirs qui ne nous touchent plus; sans repos du côté du cœur, qui est devenu le théâtre de nos remords et de nos inquiétudes; nous, mes Frères, nous ne pouvons cependant nous déprendre de nous-mêmes. Nous n'osons rompre les liens qui nous accablent et que
cœur dans le monde ; qui ne quittez le monde que lorsque vous vous y trouvez sai,s douceur du côlé des plaisirs qui vous fatiguent, el sans consoliilion du ciiié de Dieu q i n'habile plus en vous ; qui n'embrassez le parti de la dévotion que lor^:que, ne dépt'ndani plus de vous-même, vous voudriez, et ne le pouvez plus, rompre dos liens que vous n'aimez plus, et rejeter loin de vous un b;euva|{e dont vous ne buvez plus que l<i lie amèrc? Nous flottons entre le dégoût des choses du ciel et le goiit des passions; entre l'ennui de la Justice et l'abondance de l'ini-
SERMON POUR LE JOUR DE SAINT BENOIT
nous |)ortons à regret; nous balançons de rejeter loin de nous un breuvage dont nous ne buvons pins qu'une lie amère; nous flottons, dit saint Augustin, entre le dégoût du monde et le dégoût de Dieu ; entre la lassitude des passions et le peu d'amour pour la juslice; entre l'ennui des plaisirs et de la vertu : Fastidio justitiœ.et sagina iniquitatis\ Nous nous défendons, et contre les amertumes que le monde nous fait sentir à chaijue instant, et contre les attraits que la grâce nous montre de loin. Eb ! jusques à quand suivrons-nous donc, malgré nous-mêmes, des voies si semées d'épines, si pleines d'ennui, de travail et de tristesse? Pourquoi s'obstiner jusqu'à la tin à nous attaclier à l'ombre qui nous fuit, à l'erreur qui nous accable de son vide et de son néant, et fuir la vérité qui nous rappelle, et qui seule peut nous rendre la tranquillité que nous avons perdue? 0 mon Dieu! quel est donc l'incompréhensible enchantement de l'homme, de vouloir périr malgré ses désirs, ses remords et ses lumières? Et étes-vous donc un maître si cruel et si dur à ceux qui vous servent, qu'il faille préférer les amertumes mêmes du crime aux plus douces consolations de la grâce ?
Enfin, la dernière erreur que les lumières de la foi découvrirent à Benoît , fut une erreur de sécurité. Il est assez ordinaire eu effet aux personnes qu'un heureux tempérament et les préventions de la grâce ont pré-
' s. Aug.
servées de la corruption au milieu du monde, et qui n'ont jamais fait de grandes chutes, de ne compter pour rien les dangers où presque tous les autres périssent ; d'écouter tout ce qu'on dit contre la contagion du monde, de ses usages, de ses plaisirs, de ses maximes, plutôt comme un langage de piété , que comme des avis nécessaires pour la conserver; et de ne voir point de mal où elles se persuadent qu'il ne s'en est jamais trouvé pour elles. Une certaine innocence extérieure, accompagnée presque toujours d'un cœur plein d'amour-propre, d'attachements mondains, de désirs terrestres, de paresse, d'indifférence pour les choses du ciel ; cette innocence, dis-je, qui souvent n'est le fruit que d'un naturel tranquille et paresseux , nous rassure, nous rend les maximes de la piété sur la fuite du monde et de ses périls fades et inintelligibles ; nous fait regarder la retraite et les circonspections rigoureuses des âmes fidèles comme des voies outrées et singulières; et nous établit dans un état de sécurité, où les dissipations du monde , ne touchant point à celte probité tout humaine qui contente notre amour-propre , corrompent pourtant notre cœur, et y font des plaies d'autant plus incurables, que n'étant pas sensibles, elles nous intéressent moins à leur chercher des remèdes.
Or, voilà recueil que la retraite de Benoît nous apprend à éviter. L'innocence conservée dans Le monde ne le lui rendit pas moins redoutable. Il se défia d'un ennemi qui parais-
quité : Fastidium justiliœ et sagina iniquilatis. Nous tenons contre les attaques secrètes de la yrâce qui nous presse, pour céder au faible leste de quelques pa^s.ons usées. Nous nous défendons contre toutes les créatures qui nous crient : « Apprenez à ne poiul chercher parmi nous la tidélité et la douceur que vous y cherchez, et que nul n'y a trouvée ». Nous luttons contre Dieu même qui veut nous attirer à lui ; nous nous soulevons contre ces salutaires remords de la conscience qui nous crie sans cesse : « Essayez du joug de Jésus-Christ ; voyez s'il n'est pas plus doux que l'esclavage du monde, et si votre cœur n'est point plutôt fait pour aimer le juste rémunérateur de vos peines, que pour aimer des plaisirs qui le tyrannisent ». Nous disputons contre nous-mêmes, et nous nous faisons ce reproche secret : « Jusques à quand suivrai-je des voies égarées qui me coulent tant de chagrins; jusques à quand m'uhslinerai-je à aimer un vide qui m'accable de tristesse , et à fuir mon Créateur et mon Sauveur, seul capable de me rendre la tranquillité que j'ai perdue au service des vaines créatures ? » U Dieu ! quelle est donc la lri^te destinée du monde pénssabie ! pourquoi s'attacher à lui malgré les peines et les maux qui le suivent! Eles-vous donc si peu aimable, pour qu'on doive préférer de faux biens passiigers au bonheur de vous posséder pour jamais? Enfin la troisième erreur sur qui les lumière: de la foi de Benoit condamnent le monde, c'est cette erreur de sécurité d'autant plus dangereuse qu'il s'agit du bonheur ou du malheur
éternel. En effet, rien n'est plus commun dans le monde que cette vaine confiance qui fait qu'on se repose sur de fausses vertus. On ne craint point les dangers, où sans cesse l'on est exposé; on compte pour rien un certain fonds de paresse, d'indolence, de jalousie, d'envie, d'attachement aux biens de la terre , d'insen?ibililé pour les choses du ciel. Celle erreur, si criminelle devant Dieu, nous rend la pratique des vertus fade et inintelligible ; elle nous fait regarder la piété comme une faiblesse et une pratique méprisables; et c'est cet élat de sécurité où le monde ne touche point, et qui cependant ne nous intéresse plus à chercher une autre manière de vivre qui soit plus convenable à la rehgion que nous professons.
Voilà recueil que Benoit nous apprend à éviter. Les caresses et les bons traitements qu'il trouve dans le monde, ne lui paraissent pas moins redoutables à l'innocence que ses rigueurs et ses malignes censures. 11 envisage partout en lui un ennemi qui lui parait également dangereux. 11 le vainc ce monde, mais il ne laisse pas de le craindre. Il écrase la tête du serpent ; mais il n'a pas la hardiesse de lutter avec lui.
Afin de prévenir ce danger, il sortit de Rome. Ce séjour agréable, dont les merveilles attirent de toutes paris les étrangers, ne fut plus pour lui qu'une val:ée de larmes. Celle ville qui reulerme le prix le plus glorieux des espérances humaines, et où l'on va chercher les rôles les plus brillants, ne lui parut plus que comme un éclair d'un instant. La nouveauté même de
PANÉGYRIQUES
sait l'épargner, et qui compte nous avoir vaincus, dès qu'il a pu nous persuader qu'il n'était plus à craindre.
11 se relira donc de Rome. Ce lieu , dit saint Grégoire, dont les merveilles et la magnificence attirent de toutes parts les étrangers, ne lui parut plus qu'une vallée de larmes. Cette ville si superbe, le théâtre des grandeurs et des espérances humaines, ne fut plus pour lui qu'une scène puérile, où les rôles les plus brillants ne sont que des personnages d'un instant. Ce séjour, si fameux par ses délices, ne lui offrit plus que des serpents cachés sous des fleurs, sur lesquelles, malgré l'attention la plus rigoureuse, on ne pouvait marcher longtemps sans recevoir quelque piqûre mortelle. La nouveauté de son dessein en un siècle où ces exemples étaient encore rares en Occident, n'arrêta pas un moment l'impression de l'esprit (|ui le conduisait au désert. Car qu'importe à une àme à qui Dieu lui-même montre une voie, que les hommes la trouvent singulière ; et que sert d'avoir des exemples, quand on a la grâce elle-même pour guide?
L'Esprit de Dieu conduit donc Benoît au désert. La retraite même qu'il avait d'abord choisie aux environs de Rome, ne le cachant pas assez à son gré au monde, il en cherche une plus austère. H craint de retrouver dans le concours des personnes que le bruit de sa piété attirait déjà de toutes paris à son désert, les mêmes écueils qu'il avait voulu fuir en sortant du monde. Il regarda ces applaudissements naissants comme un monde encore plus dangereux que celui auquel il avait renoncé. 11 trembla que les dons de Dieu ne s'affaiblissent en lui par des com{)laisances humaines ; et ne voulant fuir le monde que pour en être inconnu , et non pour en être recherché, il craignit même l'utilité qui pou-
vait revenir aux hommes de ses exemples. En vain quelques-uns de ses disciples, instruits de son dessein, s'efforcent de l'en dissuader, ou se disposent du moins à le suivre dans sa nouvelle solitude. 11 se dérobe à ce nouveau peuple, qu'il avait attiré au désert. 11 se retire seul comme Moïse sur la montagne pour y mourir au monde et à lui-même, et pour y cacher son tombeau au reste des hommes ; et là, dans le fond d'un antre, caché aux yeux de l'univers, et connu de Dieu seul, il goûte à loisir ces consolations ineffables que la grâce ne manque jamais de verser abondamment dans une àme qui s'est dépouillée de tout et d'elle-même , pour être tout entière à Jésus- Christ.
Ce n'est pas, mes Frères, que les cloîtres et les déserts soient la vocation générale de tous les hommes. Jésus-Christ, qui ordonne à ce jeune homme de l'Evangile de renoncera tout et de le suivre, ordonne à un aulre de retourner dans la maison de son père, et d'annoncer les merveilles que le Seigneur avait opérées en lui. Mais je dis que vous, mon cher auditeur, pour qui tous les périls sont presque des chutes; vous qui , malgré mille bons désirs, éprouvez toujours dans les mêmes occasions les mêmes faiblesses; vous qu'un fonds de complaisance rend si peu ferme contre les persuasions et les exemples; vous enfin, qui ne sauriez vous promettre d'être fidèle, tandis que vous serez exposé : je dis (|ue Dieu a gravé, dans la faiblesse même de vos penchants, l'arrêt qui vous sépare du monde; que l'exemple des âmes fidèles qui conservent au milieu du monde l'innocence et la piété, ne doit pas vous rassurer, ni vous servir de modèle; que vos plus saintes résolutions y échoueront toujours; que tous vos sentiments de piété n'y seront jamais a l'épreuve de la
son dessein en un siècle où l'Occident n'avait point encore eu de ces exemples, n'arrêta pas un seul instant le mouvement de l'Esprit-Saint qui agissait en lui. Qu'iuiporte, disait-il, que d'autres n'aient point encore suivi cette route avant moi ; et que puis-je craindre d'y entrer, quand j'ai la grâce pour guide? Le désert où d'abord il s'était retiré, ne le cachait point assez au monde à son gré. Il ne le cruit point assez sûr. Il en cherche un plus austère et plus rigide. Il craint de retrouver les raèrnes écueils qu'il avait voulu éviter. Il croit le danger des applaudi.-sements plus à craindre que cilui des biens auxquels il a renoncé ; et ne voulant sortir du monde que pour en ètie oublié et non pas recherché, il appréhende le poison d'un monde envenimé. Quelque diflicile que soit son atteinte sur lui, il lâche de se retirer hors la portée de ses traits et se dérobe à ce nouveau peuple comme Moïse, pour monter tout seul sur la montagne sainte. Là , inconnu des hommes et connu de Dieu
seul, il meurt au monde et à lui-même. 0 Dieu saint ! si l'on pouvait découvrir ici ce qui se passe dans cette austère retraite, quels prodij;es de sainteté ne verrions-nous pas dans la vie de Benoit ! Mais cette vie cachée au siècle est un secret de votre Providence; il n'est point permis aux hommes de vouloir approfondir les secrets de Dieu.
En effet, mes Frères, pour passer sous silence toutes les autres circonstances qui seraient ici très-propres à mon sujet, arrêt'ns-nous un moment sur cet empressement de Benoit à condamner le monde, où tant d'antres ^e cniient en sùreié. Car i|ui peut trouver une âme fidèle qu'il n'afflige, qu'il n'inquièle, qu'il ne séduise, qu'il ne troiii|)e? Que peut-elle y trouver que des plaisirs qui la fatiguent, que des vanités qui la tourmentent, que des biens qui la captivent ? Nnn , une âme mondaine ne trouve dans le monde qu'un esclavage continuel, que des agitations et des peines que les mondains qui y sont
SERMON POUR LE JOUR DE SAINT BENOIT
première occasion ; que votre vie ne sera plus qu'une révolution éternelle de chutes et de repentirs; et que le seul avantage que vous aurez sur les âmes endurcies, ce sera de périr avec un peu plus de remords qu'elles.
Ce n'est pas, comme je l'ai déjà dit, que le monde ne puisse être un désert pour une âme chrétienne. Judith , au milieu de Béthulie, vivait dans le secret de sa maison ; et ni le rang qu'elle tenait parmi son peuple, ni sa jeunesse, ni sa beauté, ni ses grands biens, ne purent jamais lui persuader que les plaisirs et les usages d'un monde corrompu pussent devenir une loi ou une bienséance même pour une fille d'Abraham. Mais pour suivre son exemple, il faut avoir la force et la fermeté de sa vertu; il faut que les exemples mêmes de dérèglement, qui s'offrent sans cesse à nous, raniment notre foi, et deviennent pour nous un nouveau motif de persévérer dans la piété; il faut que les penchants qui nous portent au plaisir soient moins violents que les faibles désirs qui nous inclinent à la justice; il faut que l'épreuve, mille fois faite de notre fidélité au milieu des périls, nous serve de garant contre ceux que nous avons à craindre ; il faut que nos résolutions aient toujours été victorieuses des occasions, et que lus nouvelles séductions que le monde n'a cessé de nous offrir, soient devenues pour nous de nouveaux sujets de mérite. Si vous vous reconnaissez à ces traits, les périls du monde , les flammes au milieu desquelles vous vous trouvez ne vous nuiront pas, comme aux trois enfants dans la fournaise ; et le monde a pour vous toute la sûreté et tous les avantages de la plus austère solitude. Ce n'est pas la situation, ce
sont nos penchants qui décident de nos périls ; et les exemples de ceux qui se sauvent dans le monde ne concluent pour nous qu'autant que nous pouvons nous répondre des précautions qui leur ont assuré le salut.
Voilà les trois erreurs sur lesquelles la foi de Benoît nous désabuse et nous condamne. Poursuivons, et montrons que si les lumières de sa foi confondent nos erreurs , les démarches éclatantes et le succès dont Dieu récompensa sa foi ne condamnent pas moins notre découragement et nos vaines excuses.