‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 115 sur 141 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Lorsque Dieu , dans la parabole du Père de famille, convie les pécheurs à venir goûter les saintes consolations qu'il prépare ici- bas même à ceux qui le servent, figurées sous l'image d'un grand festin , ils opposent tous quelque excuse à la voix du ciel qui les appelle; et au lieu, dit saint Grégoire, qu'ils auraient dû presser et solliciter eux-mêmes pour obtenir ce don inestimable, ils sont ingénieux à trouver des prétextes pour le refuser, quand la bonté du Père de famille le leur offre.

Le premier s'en défend sur ce qu'il vient d'épouser une femme : Uxorem duxi ^ ; et cette excuse, disent les saints, est une excuse de mollesse. L'autre, sur ce qu'il veut éprouver des bœufs qu'il vient d'acheter : Juga bovum emi ; et c'est ici une excuse de fausse prudence, qui n'a jamais pris assez de mesures , et qui, à force de tout éprouver avant d'entreprendre, n'entreprend jamais rien : Eo probare illa. Enfin, le dernier prend pour prétexte une

* Luc, XIV, 18 et suiv.

accoutumés ne sentent peut-être pas toujours ; mais qui font gémir l'âme chrétienne , parce qu'ils l'enipêchent def gdûter à loisir combien le Seigneur est doux ; elle n'y trouve que des feintes, des détours, des fourberies, dont le pécheur se fait une gloire; mais qui contristent l'âme chrétienne, parce qu'elles l'éloignent des vérités qu'elle aime, qu'elles combattent une certaine sincérité que la erâce lui inspire; parce qu'elles l'obligent de se conformer à des usages qu'elle déteste, à des maximes qu'elle combat; qu'elles la contraignent d'affecter les sentiments des insensés, d'exposer au dehors une fausse piété, et de cach.r au dedans le venin et la malice; pnrce qu'enfm elle n'y trouve que des pièges qui l'attendent, que des embarras qui la lassent, que des obstacles qui la traversent; et dès là le monde lui parait insupportable. Grand Dieu ! que pourrais-je trouver loin de vous, qui pût me satisfaire? Quel avantage pourrais-je retirer de ce monde, où chaque objet fait qu'on se détache de vous et qu'on vous perd, ou qu'on ne goiite point le bonheur de vos promesses? Quel vide affreux ne trouve-ton point dans ces créatures, où j'étais allé chercher du repos et de la consolation? Quelle distraction dans l'esprit, quel décou-

ragement dans la volonté, quelle peine de recueillir mon cœur et mes sens en votre présence ! Or, des pertes si douloureuses à une âme qui vous perd , ô mon Sauveur, peuvent-elles être réparées par l'attachement à de viles créatures ?

Voilà les trois erreurs pernicieuses sur lesquelles Benoit condamne le monde. Ses démarches en condamnent encore les usages et les vains prétextes : c'est ce qui me reste à vous montrer dans la seconde partie de ce discours.

SECONDE PARTIE

Les excuses les plus ordinaires qu'on oppose aux devoirs que Dieu demande de nous, sont tirées ou de notre propre faiblesse, ou des difficultés insurmontables que la fausse prudence nous y fait envisager, ou des vains ménagements qu'on veut encore conserver avec le monde. Or, les démarches de Benoit condamnent ces frivoles excuses. 1» Toutes les circonstances de son choix austère coufondent le faux préiexte de sa propre faiblesse. 2" Les obstacles qu'il rencontre dans son nouvel établissement et les contradictions que le monde et

PANÉGYRIQUES

maison des champs qu'il vient d'acquérir : Villam emi; et cette excuse, dit saint Grégoire, est une excuse d'attachement et d'intérêt terrestre, (|ui regarde k^ parti de la vertu comme opposé ù la fortune et aux [)rctentions temporelles; comme si sauver son âme ne valait pas mieux que le gain du monde entier. Or, les démarches de la foi de Benoît vont confondre le monde sur ces trois vaines excuses.

Caché d'abord au fond d'un antre, oublié des hommes, et connu de Dieu seul, Benoît ne trouve plus de volupté qu'à sacrifier sa chair et la réduire en servitude K Là, rien ne le console que de pouvoir soufiFrir pour ce qu'il aime. Là, comme les Antoine et les Hilarion, passant les nuits ou à chanter de saints cantiques ou à méditer les années éternelles , il se plaint que le retour trop prompt de l'aurore vienne troubler le silence et la douceur de ces chastes délices. Là, son corps aride et exténué de mortifications et de souffrances ne paraît [dusse soutenir que par la grandeur de sa foi ; et son sacrifice eût été bientôt consommé, si le Seigneur, attentif à prolonger des jours qui devaient être si utiles et si glorieux à l'Eglise, n'eût découvert a un saint solitaire, comme autrefois au prophète llabacuc, le lieu profond où ce nouvel homme de désirs s'était caché, l'extrémité où il était ré-

' J'aurais besoin d'emprunler ici les couleurs de la poésie pour vous représenter vivement cette atfreuse solitude, ce désert horrible et ellroyablc dans lequel il se retira. Lu silence alTreux et terrible, qui n'était interrompu que par les cris des bètes sauvages ; et comme si ce désir épouvantable n'eut pas été suftisaut pour sa retraite, au milieu de ces vallons inhabités et de ces roches escarpées, il se choisit encore un trou profond dont les bètes mêmes n'auraient pu qu'à peine faire leur tanière. — BOSSUET, j:xm. de S. Benoît.

l'enfer lui suscitent, confondent l'excuse tirée des difficultés insurmontables que la fausse prudence fait envisager dans les devoirs que Dieu exige de nous. 3" La gloire et les heureux succès qui accompagnèrent l'entreprise de Benoit, malgré tous les obstacles, confondent la lâ.beté des chrétiens, qui n'osent suivre l'attrait de la grâce à cause des vains ménagements qu'ils veulent encore conserver avec le monde.

Ca;:hé d'abord dans un antre obscur, oublié des hommes, connu de Uieu seul, Benoit ne trouve plus de Joie qu'à mortifier son corps, de volupté qu'à crucifier sa chair. Lorsqu'il veut jeter quelque regard de pitié sur ce monde corrompu qu'il vient de quitter, rien ne peut le consoler dans son arilictioo que de pouvoir prier pour ceux qu'il y a laissés et qu'il aimait. Là, sans cesse appliqué à chanter des saints cantiques, il se plaint, comme les Ai.toine et les Hilarion, que l'aurore vient trop tôt troubler le cours de ses nobles exercices ; et sans doute qu'il vit bit-ntdt ronsomuié son pieux sacrifice, si le SeiRneur, attentif à prolonger des jours qui ne devaient tendre qu'à sa gloire, ne 1'» lU conservé comme autrefois le prophète Habacuc, et ne se fût servi de son serviteur dans uu besoin si

duit, et ne se fût servi de son ministère, pour secourir son serviteur dans une nécessité si l)res.<îante *.

Devenu père d'un peuple de solitaires, il renouvelle en Occident ces prodiges d'austérité que les déserts de Scéthé et de la Thébaïde avaient admirés; et la règle divine qu'il laissa à ses disciples, et que tons les siècles ont depuis regardée comme un modèle admirable de sagesse et de conduite, ne fut, dit saint Grégoire, que l'histoire exacte des mœurs du saint législateur. Je ne rappelle pas ici ces jeûnes sévères, et presque jamais interrompus , ce silence éternel, ce travail des mains si dur et si sévèrement recommandé , cette retraite si profonde et si perpétuelle, ces nuits que la nature a, ce semble, destinées au soulagement du corps, employées à l'abattre par les veilles et les prières, cette mortification universelle de tous les sens, et une vie qui semblerait presque n'être plus à la portée de la faiblesse humaine [mv l'excès de ses austérités, si nous ne la voyions de nos jours renouvelée dans un saint désert *. J'abi ége ce récit pour venir à l'instruction.

Quand on nous propose , mes Frères , ces grands modèles, disait autrefois saint Chrysostome, en parlant des solitaires de son temps, nous les admirons; nous nous récrions sur la puissance de la grâce dans ces hommes extraordinaires; nous sommes surpris qu'au milieu de la corruption et de la décadence de nos mœurs , la bonté de Dieu suscite encore

I Ce tableau de la vie de Benoit dans sa pieuse solitude, quoique rapidement tracé, mérite d'être admiré. Mais, comme Bourdaloue, Massillon se hâte de courir à l'iusliuction. Il ne veut pas être historien, mais prédicateur. — * La frappe de Rancé.

pressant, en lui découvrant qu'il deviendrait père d'un grund peuple.

II renouvelle donc alors ce prodige que les déserts de la Thébaïde avaient autrefois admiré, et que tous les siècles à venir auront en vénération ; et cette règle, ce modèle de sagesse et de pénitence que nous admirons encore dans tout un grand Ordre, n'est qu'une exacte peinture de la vie de son législateur. Je ne rappelle point ici à vos yeux ces jeûnes continuels, ce silence si scrupuleusement observé, ce travail des mains si pénible, ceè nuits, destinées à réparer les forces du corps, employées à le châtier, celte nourriture amèrc et insipide, cette retraite si austère, cette mortilicalion non iiilemun- |iue, et la croix de Jésus -Christ , imprimée sur tous ses membres ; mais j'abrége tout cela, et je viens à la réflexion

Ouand on nous propose ces grands modèles de pénitence, nous les admirons , mais nous n'allons pas plus loin. Nous voyons avec élonnemenl les règles pénibles qu'ils nous montrent, et nous ne pensons pas à les suivre ; et parce qu'ils nous ont laissé de trop grands exemples, nous nous dispensons de les imiter.

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT BENOIT

de ces grands exemples à son Eglise. Mais nous n'allons pas plus loin. Sous prétexte que celte voie n'est pas la voie commune de tous les fidèles, nous n'y voyons rien que nous puissions nous appliquer ; et parce que nous ne croyons pas que ces modèles de pénitence soient proposés pour être imités, nous ne les croyons pas même faits pour nous instruire. Mais soutfrez que je vous demande , premièrement, mes Frères , quel a pu être le dessein de Dieu, en suscitant, dans tous les siècles et dans tous les pays, de ces pénitents fameux, qui ont édifié l'Eglise, et dont l'histoire fait encore aujourd'hui tant d'honneur à la religion? N'est-ce pas de nous faire comprendre de quoi notre faiblesse, soutenue de la grâce, est encore capable ; que l'Evangile, observé même dans toute la rigueur de ses conseils, n'exige rien d'impossible ; et que si à nos yeux, des hommes pleins de foi ajoutent même à la sévérité de ses préceptes des rigueurs de surcroît, nous serons confondus pour avoir trouvé tant d'inconvénients à pratiquer ses violences les plus communes?

Je vous demande encore pourquoi ces grands exemples de pénitence que les saints nous ont laissés, nous paraissent-ils si éloignés de nos devoirs et de notre état. Est-ce parce qu'ils ont vécu dans des siècles fort éloignés du nôtre? Mais outre que le Seigneur en suscite encore de nos jours, les devoirs ne changent pas avec les âges, et rien ne change dans les règles de la foi que les mœurs des fidèles. Est-ce parce que les saints ont été des hommes extraordinaires, et que leurs actions sont plutôt des prodiges à admirer que des exemples à suivre? Mais les saints ne sont devenus parmi nous des hommes extraordinaires que parce que la corruption y est devenue universelle. Dans les premiers temps de l'Eglise, les saints ressemblaient au commun

des fidèles, parce que tous les fidèles étaient saints. Il n'y avait d'hommes extraordinaires et singuliers parmi eux que les pécheurs : un Ananie et une Saphire dans l'Eglise de Jérusalem ; un incestueux dans celle de Corinthe. La voie des saints était alors la voie commune de tous les fidèles; et elle n'est devenue singulière, que parce que tous les fidèles presque s'en sont écartés. Est-ce enfin parce que les mortifications et les saintes austérités ne forment que le caractère particulier de quelques saints , et que des dons singuliers ne sauraient établir une règle générale? Mais lisez l'histoire de tous les serviteurs de Dieu, et vous trouverez que les saintes austérités de la pénitence ont été la seule vertu commune à tous. Tous n'ont pas été favorisés du don des miracles; et le précurseur lui-même n'en opéra point dans la Judée. Tous n'ont pas répandu leur sang pour la vérité ; et le disciple bien-aimé mourut en paix dans une vieillesse avancée, au milieu de ses disciples. Tous n'ont pas enrichi l'Eglise de leurs ouvrages ; et François d'Assise n'a laissé à ses enfants que la simplicité de sa foi et l'éclat de ses exemples. Tous n'ont pas renoncé au lien sacré du mariage ; et Abraham mérita d'être le père des croyants, en sanctifiant les périls de cet étal. Tous ne se sont pas cachés dans des déserts ; et un saint Louis à la tête des armées, et au milieu des soins et des dangers de la royauté, devint un prince selon le cœur de Dieu. Mais tous ont fait pénitence; tous ont crucifié leur chair avec ses désirs; tous ont porté la mortification de Jésus-Christ dans leur propre corps; tous, autant que leur état l'a pu permettre, ont mené une vie de violence, de privation, de renoncement à eux-mêmes, d'éloignement des plaisirs ; et [)artout où vous trouverez des saints, vous les trouverez pénitents.

Mais souffrez que je vous demande pourquoi vous croyez les exemples de ces grands hommes si éloignés de votre état. Est-ce parce que les saints ont vécu dans des siècles si reculés du nôtre? Mais ne savez- vous pas que le ^eigneur en suscite encore de nos jouis, el qu'il en fait nailre dans tous les temps pour servir d'exemple au resle des tidèles? On a encore maintenant les mêmes moyens qu'on avait autrefois de se sanctifier, et rien n'a ch3u;.é dans l'iiglise que les mœurs des hommes. Est-ce parce que vous regardez les saints comme des hommes extraordinaires? Mais ils ne sont devenus des hommes extraordinaires que depuis que la corruption est devenue presque universelle. Dans les premiers temps, les grands exemples n'étaient pas rares, parce que tous étaient saints. Les confesseurs discrets, les disciples pieux, les saintes femmes, les époux ûdèles, les vierges prudentes et retenues, formaient

tout le corps de celte sainte assemblée. La voie des saints et de la sainteté n'est donc devenue singulière que depuis que les chrétiens s'en sont écartés et qu'ils ont suivi les routes cri i;i;relles. Est-ce parce que ce qui ne se pratique que par quelques particuliers ne saurait former une règle générale? Mais lisez les histoires sacrées, et vous verrez que la sainte au>léiité est la voie qui convient à tous et que tous doivent suivre cette voie pour opérer leur salut. Tous les saints n'ont point été prophètes, docteurs, apôtres, martyrs, confesseurs, vierges, personnes mariées ; tous n'ont point reçu de Dieu le don dts miracles ; tous n'ont point été chargés d'annoncer rEvangile aux nations ; tous ne sont point morts pour la défense de la vérité, et le disciple de la vérité mourut luimême par les mains de l'amour; tous n'ont pas été comblés d'honneurs et de richesses, et les François d'Assise et de Paule

PANÉGYRiOUES.

Non, mes Frères, nous avons beau nous rassurer sur l'exemple commun. Si les saints l'avaient suivi, ils ne mériteraient pas aujourd'hui nos hommages. L'Evangile est f.iit pour nous comme pour eux ; et l'Evangile n'a rien qui nous ressemble , ni par conséquent qui doive nous rassurer. Que nous serons surpris un jour devant Jésus-Christ, lorsqu'on nous comparera à tant d'illustres victimes de la pénitence, qui ont édifié l'Eglise par le spectacle d'une vie dure et mortifiée, et qui jouissent déjà dans le ciel du fruit de leurs travaux, aux Benoît, aux Hiiarion, aux Antoine, aux Thérèse ! Que ce parallèle nous fera j)araître sensuels, immortifiés, voluptueux, ennemis de la croix de Jésus-Christ î On nous demandera si nous prétendons à la même récompense que ces âmes généreuses ; si nous osons aspirer à une gloire qu'elles ont achetée si cher, et qui ne nous a coûté à nous que la présomption d'y prétendre. Telles sont les instructions que nous donne la pénitence de Benoît, et tel est l'exemple qui confond notre mollesse. Mais la fermeté de cet homme de Dieu, au milieu de tous les obstacles et des contradictions infinies qui traversèrent son entreprise , ne confond pas moins cette fausse prudence qui n'ose suivre la voix du ciel , parce qu'elle trouve dans la voie que Dieu nous montre des difficultés insurmontables; et qu'elle veut

tout peser, tout examiner ', tout éprouver, avant que de se rendre : Eo probare illa. Seconde excuse que nous avons appelée avec saint Grégoire une excuse de fausse prudence. En effet, l'Occident jusqu'à Benoît n'avait pas été, pour ainsi dire, la terre des prophètes. Ces anges du désert n'avaient encore habité que des climats éloignés du nôtre. Celait au milieu de l'Egypte, et dans les îles qui sontaudelà des mers, comme il avait été |)rédit, que le Seigneur s'était formé ce nouveau peuple. Ce n'est pas qu'avant le siècle de Benoît, il ne se fût élevé de temps en temps dans nos Gaules de saintes assemblées de moines. Mais c'étaient des troupes dispersées qu'une même loi ne réunissait pas, qu'un même esprit n'animait pas, et qui ne combattaient pas sous la même discipline. Ainsi on peut dire que Benoît fut suscité de Dieu pour être en Occident, non-seulement le restaurateur, mais le père de la vie cénobilique. 11 est vrai qu'il avait reçu du ciel, comme dit saint Grégoire, tous les talents propres à une si haute entreprise : le sel de la sagesse , le discernement des esprits, la force qui fait entreprendre, les lumières qui assurent le succès j et que les dons de la grâce surpassaient encore en lui ceux de la nature. Mais quelle entreprise fut jamais plus traversée et plus contredite?

' Tout peser et tout examiner. — Renouard.

n'ont laissé pour héritage à leurs enfants que la pauvreté et rhuinilité ; tous n'ont point renoncé aux sacrés liens du mariage, et Abraham mérita par son obéissance de devenir le père des croyants ; tous ne se sont pas sauctiliés sur le trône, et un saint Louis, presque seul, conserve son innocence à la tële de ses armées. Mais tous ont été pénitents, tous ont réduit leur corps en servitude; partout où Ton a vu des saints, partout on a reconnu des pénitents. Est-ce parce que le Seigneur doit exiger une pénitence plus austère des saints que de vous? Ah ! c'est ici où Je devrais me taire, si je craignais de vous confondre. Un seul de vos jours, lâche pécheur, offense plus la majesté divine que la vie entière de tous ces saints pénitents. Uu Benoit qui conserve son cœur pur et lidèle, regarde pourtant comme un relâchement indigne le commencement de sa conversation avec le monde, et nous, après des années entières de crimes, nous ne nous croyons pas en danger pour notre salut; nous nous croyons fervents et pénitents, dès que nous avous cessé d'élre pécheurs scandaleux; dès que nous ne sentons plus nos misères présentes, nous oublions nos misères passées ; nous craignons d'ofTrir à nos sens quelque image de mortilicaticm, nous qui leur avous oflert tant de plaisirs et de criminelles voluptés. Nou^ vivons dans Tusage de toutes les créatures, dans les conversations dan^ereuseri, et au milieu même de la corruption du siècle, nous q.ii devons réformer tant de pratiques mondjines, nous abstenir de tant d'culrclieus dangereux, et réparer la dissipation d'une vie que nous avons toute donnée au monde. Nous passons nos jours dans une lâche paresse, nous qui ne pouvons réparer que par la viuiiauce et le travail continuel tant d'années perdues pour l'éternité ; et s'il nous arrive de luëler à tant de crimes quelque

pratique de pénitence, nous les regardons comme des œuvres de surérogation et comme un effet de noire zèle pour le salut de notre âme. Eu un mot, nous croyons pousser la vertu bien au delà de ce que nous sommes obligés dans uu temps où nous acquittons à peine la moindre de nos dettes. 0 Dieu ! que nous paraîtrons surpris, lorsqu'un jour le Seigneur nous comparera aux Anluiue, aux Hilanon, aux Paul, aux iMarcelle, aux Thérèse ! Ah! que ce parallèle nous fera paraître lâches, immortiliés, vides de pénitence! Alors on nous demandera pour nous confondre davantage si nous osons aspirer à une gloire, où, pour toute disposition, nous n'aurons apporté que la téméraire présomption d'y prétendre.

La seconde excuse qu'on apporte dans les devoirs que Dieu demande de nous, est tirée des diflicultés infimes que la fausse prudence y fait envisager. (>r, le courage et la fermeté de lieuoil dans toutes les contradictions et les obstacles qui s'opposent à son dessein, condamne cette vaine excuse, tirée de la fausse prudence.

Eu elVet l'Occident , vous le savez, n'avait point encore été l'asiie des vertus du désert, et Benoit seul au milieu de l'Ejzyptc se sauve de la corruption de ses habitants , et s'engage dans des roules pleines de monstre:^, au-delà de celle qu'avait frayée les Antoine et les Hiiarion. Ce n'est point qu'il n'y eut dans nos Gaules des solitaires avint Benoll. Mais ce n'était que des troupes dispersées qu'un même esprit n'animait pas, et que la même loi ne rassemblait pas sous uu même clief. Ainsi on peut dire que Dieu suscita Benoit dans l'Occident, pour être le réparateur de la vie cénobilique. Il est vrai qu'il avait reçu le sel de la sagesse, la force qui donne le succès, et qu'il surpassait les dons ordinaires de la nature. Mais aussi quelle entreprise fut jamais plus contredite que la sienne?

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT RENOIT

Chargé d'abord de la conduite d'un monastère voisin de sa solitude, il ne trouva, parmi ceux qui l'avaient choisi, que des enfants pervers et corrompus, cachant, sous un habit de piété et de pénitence, tous les dérèglements d'un cœur livré à l'iniquité. Dans ce saint asile les lois sages des anciens n'étaient plus gravées que sur des tables de pierre. Les remèdes sont rares pour les plaies du sanctuaire; et il est vrai que les personnes consacrées à Dieu ne tombent presque jamais pour se relever. Benoît secoue donc la poussière de ses pieds, et sort d'un lieu, où l'esprit de discorde, d'immortification, de murmure et d'indépendance avait pris la place de l'Esprit de Jésus-Christ. Etabli dans une nouvelle solitude, il y voyait déjà croître, avec des disciples plus fervents, l'espérance de ses soins, quand un autre Balaam vient dresser des pièges à la pudeur et à l'innocence de ces pieux solitaires. Benoît est donc encore contraint de céder; et comme les patriarches, lorsque la jalousie ou la dépravation de leurs voisins les obligeait à changer de demeure, il va à la tête de son innocente famille habiter une nouvelle terre. Le Mont-Cassin, cette montagne depuis si célèbre, le Carmel de l'Occident, et la demeure des prophètes, était alors la retraite des démons et un désert infâme consacré à la plus monstrueuse idolâtrie. On n'y voyait que des peuples sauvages qui vivaient sans lois, sans police, et dont tout le culte se bornait à honorer des divinités encore plus hideuses que leur affreux désert. C'est là que l'homme de Dieu arrivé, il commence d'abord à élever un autel au Dieu vivant dans cette terre infidèle ; il y invoque le premier le nom du Seigneur ; et à travers mille périls et mille contradictions, que la grossièreté et la

superstition de ces hommes barbares opposent à son zèle, il renverse leurs idoles que la durée des temps avait rendues respectables; il annonce le Dieu du ciel à ceux qui n'avaient jamais entendu parler de lui; il donne sur cette montagne sainte, comme sur un autre Sinaï, la loi céleste à ses disciples. Là se forment sous ses yeux et sous la sagesse et la sévérité de sa discipline les Maur, les Placide. Là , devenu père d'un grand peuple de saints solitaires, il remplit tout l'Occident du bruit de son nom et de sa sainteté. Là enfin, comme un autre Elle , il annonce avec fermeté les ordres du Seigneur à des rois barbares, et laisse des prophètes successeurs après lui ^

Mais, mes Frères, il importe plus de vous instruire que de le louer. La grande foi de Benoît, qui l'affermit contre toutes les difficultés que le démon oppose à son entreprise, ne condamne-t-elle pas notre découragement dans les obstacles que nous trouvons, ou que nous nous formons à nous-mêmes, aux démarches de conversion et de pénitence que Dieu demande de nous? Plus le monde semble s'opposer à la sainte résolution que nous avons prise de l'abandonner et de penser au salut, plus nous devrions présumer que cette résolution vient du ciel, et que Dieu lui-même qui nous appelle, saura bien nous soutenir. Si elle n'était pas sincère, et que ce ne fût que la suite d'une inconstance naturelle ou de quelque dégoût humain ; ah ! le monde et l'enfer verraient nos projets et nos nouveaux désirs de pénitence d'un œil tranquille ; rien ne s'opposerait à des résolutions qui devraient à l'instant tomber d'elles-mêmes. Le démon, voyant dans le principe de ces désirs et de

1 Eccli., XLYiir, 8.

Chargé d'abord dans la solitude du soin de son monastère, il ne trouva que des enfants de Bélial, qui n'avaient de loi que celle qui était gravée sur la pierre , et entre lesquels chacun était à soi-même sa loi et son ,juf;e. Mais il est écrit que les vrais serviteurs de Dieu ne tomberont jamais pour se relever. Benoit secoua donc la poussière de ses pieds, pour aller se reposer ailleurs avec quelques disciples; et il voyait déjà croître le nombre de ses enfants, quand un autre Balaam, voyant ces nouveaux prophètes si bien rangés sous la discipline de leur saint patriarche , eut recours aux tilles de Madian pour les séduire et leur tendre des pièges, et crut que c'était là le seul moyen de rompre leurs mesures et leur faire abandonner leurs desseins. Benoit est donc encore une fois contraint de quitter, et va dès lors à la tête de sa pieuse famille habiter une terre nouvelle. Il se retire sur le Mont-Cassin, celte sainte montagne, ce Carmel de l'Occident, qui était l'asile des démons, et où l'on ne voyait que des monstres et des bètes féroces. Il commence

d'abord à y dresser un autel au vrai Dieu , et au travers de mille superstitions qui grossissaient la foule des troupes infidèles , il renversa des idoles que la durée des siècles avait rendues respectables ; il donna sur cette montagne, comme sur un autre Sinaï, sa loi, ses règles, et y communiqua la pureté de ses mœurs. Là, comme un autre Elle, il porta les rois à la pénitence, et laissa des prophètes pour succéder apiès lui, qui ungis reges ad pœnitentiam , et prophetas facis successores post te.

Mais il importe plus de vous instruire que de le louer. Je dis que son courage confond votre découragement, que sa fermeté confond votre lâcheté. Car r.o is trouvons toujours de trop grandes difficultés dans les justes devoirs que Dieu demande de nous; et ce sont ces vaines terreurs qui nous abattent, qui nous découragent, qui nous rebutent et nous empêchent de suivre la voie de nos devoirs. Or, pour les confondre tontes ces vaines et molles appréhensions, souffrez que je me borne à une

MA

PANÉGYRIQUES

ces agitations infructueuses de pénitence qu'elles sont plutôt dans l'iniagination que dans le cœur, que la volonté n'est point changée, et que ce sont là plutôt des dégoûts du crime que des désirs sincères de la vertu ; le démon, dis-je, ne daignerait pas traverser et refroidir ces nouveaux projets par des contradictions suscitées: il les laisserait s'éteindre et s'en aller en fumée d'eux-mêmes, comme tant d'autres, qui les ont précédés. Mais quand il voit que la grâce presse; que l'horreur des crimes passés, jusijue-là endormie, se réveille tout de hon ; que les plaisirs et les es|)érances du monde, jusque-la si chères, ne touchent plus, et n'ollrent même plus que des dégoûts et des amertumes ; que les passions les plus violentes changent et s'éteignent ; en un mol, que tout annonce un changement véritable : ah! c'est alors <|ue le démot: met en œuvre toutes les créatures que le seigneur semble avoir livrées à sa puissance; qu'il dérange l'ordre extérieur de la société ; qu'il suscite toutes les contradictions; qu'il renverse le monde entier pour décourager une âme touchée. Ainsi ce sont les diflicultés et les obstacles eux-mêmes qui doivent soutenir et animer une âme dans la résolution (ju'elle prend de changer de vie et de servir Dieu. Si tout était tran(juille, ce grand calme devrait lui faire appréhender pour une conversion à laquelle le monde et l'enfer seraient si favorables. Les contradictions ont toujours été le caractère le plus constant des œuvres de Dieu; et la grâce n'inspire rien qui ne trouve dans le monde ou dans notre cœur des obstacles. Mais ces obstacles eux-mêmes deviennent alors de nouvelles grâces que le ciel nous ménage. Loin de nous abattre, ils font que le cœur s'embrase et s'allume davantage envers l'objet

seule réflexion. Plus le monde semble nous susciter d'obstacles et s'opposer à l'ouvrage de noire salut, plus nous devons supposer que celte résistance vient du ciel, que ces difficultés sont suscitées par Dieu même , pour éprouver notre fidélité. Car si notre conversion étdit la suite de quelque déj-'oùl bnmain , le monde et l'enfer n'emploieraient pas leurs effurts pour la détruire, parce qu'ils verraient bien qu'elle lnniberait assez d'eJlemême. Le démon, qui verrait que nos démarches sont plutôt des mouvements naturels que des vertus, ne se mettrait pas en peine de les traverser. Mais quand il voit que les désirs et les espérances du momie ne peuvent nous conduite jusque-là , que les biens ne nous charment plus , et que c'est le désir du salut tout seul qui opère en nous ces œuvres de piété et de ferveur; quand il v. it que les plaisirs qui nous cherchent, n'on"ienl plus à notre âme que des amertumes et du désjoùt; que cette vie mondaine qui nous élalu tant de douceurs, ne nous paraît plus cependant que comme le principe d'une infinité de désordres ; eufm que c'est tout de bon que nous sommes

qu'on lui dispute : ils irritent l'amour, loin de l'affaiblir. Tel est le caractère du cœur humain : le secret de ranimer ses penchants et ses résolutions, lorsqu'elles sont sincères, c'est de les tiaverser et de les contraindre. Aussi, dès que les contradictions et les persécutions cessèrent dans l'Eglise, la ferveur et la vivacité du zèle semblèrent cesser aussi; dès qtt'il ny eut plus de tyrans, les saints devinrent [dus rares. La foi, plus libre et plus tranquille, fut nush'i plus languissante ; et ne trouvant plus d'obstacles autour d'elle, ni de ces troubles qui l'avaient agitée, elle s'endormit dans le sein même du calme et de la tranquillité. Seconde instruction tirée des difficultés et des contradictions que la foi fait surmonter à Benoît dans son entreprise.

Enfin, la gloire et le buccès éclatant qui l'accompagna, condamne la troisième excuse qui craint le parti de la vertu comme l'écueil ou de la réputation ou de la fortune.

Vous le savez, mes Frères ; Benoît sur le Mont-Cassin fut l'oracle de toute la terre : les pays les plus éloignés entendirent raconter les merveilles du serviteur de Dieu, et vinrent entendre de sa bouche les paroles de la vie éter'nelle ; c'était la lampe allumée sur la montaj;ne, qui répandait un vif éclat sur toute l'Eglise. L'institut célèbre dont il jeta ' les fondements, semblable au grain de sénevé, devint bientôt un grand arbre qui couvrit tout le champ de Jésus-Christ, qui en fit le plus bel ornement et servit même d'asile aux oiseaux du ciel, je veux dire aux plus gi'ands hommes qui parurent alors dans l'Eglise. Vous savez que tout ce qu'il y avait de plus élevé dans le siècle, que les princes et les princesses elles-mêmes y vinrent soumettre leur tète sa-

» Jeta. — Reuouard.

touchés, et que notre changement est véritable, ah! c'est alors qu'il met tout en usage , qu'il arme tout l'enfer, qu'il bouleverse le monde entier pour décourager l'âme touchée et presque convertie. Les contradictions ont éié de tout temps le paitufre des jusies, et le moyen dont Dieu s'est servi pour affermir ses élus. Si tout était calme, h* Ciel ne coûterait rien ; et le paradis est une cocquète qui ue s'emporte que par violence.

Enfin la gloire it les heureux succès qui accompagnèrent l'entreprise de Benoit, condamne encore la lâcheté des chrétiens q i n'osent suivre l'attrait de la giàce par la crainte des discours humains, et les inéiiagemeuls qu'ils veulent conserver avec le monde.

Je ne vous dirai point ici que Benoit sur le Mont-Cassin fut l'oracle du siècle qu'on venait consulter de toutes parts ; tant que ces serviteurs de Dieu vivront, on enlendra toujours sortir de leurs bouches les vérités éternelles ; qu'il fui celle lampe placée sur la montagne, qui éclaira toute la terre ; que sem-

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT BENOIT

crée au joug de Jésus-Christ ; que les enfants de Benoît gouvernèrent longtemps toute l'Eglise; que de ces saintes solitudes sortirent les papes les plus saints et les évêques les plus célèbres par leur doctrine et par leur piété ; que comme Jacob il fut le père des patriarches ; que la science et la vérité se sauvèrent, dans ce pieux asile, de l'ignorance et de la barbarie de ces siècles infortunés, où l'irruption et le mélange de tant de peuples féroces avaient éteint dans FOccident le goût des lettres et fort altéré la pureté de la foi ; et que comme Noé, à qui nous l'avons d'abord comparé, les alliances du siècle furent mises comme en dépôt dans cette arche mystérieuse qu'il avait élevée, de peur que tout ne fût effacé sur la terre, et la mémoire des siècles anciens ensevelie dans un éternel oubli : Testamenta sœculi posita siint apud illum , ne deleri possit diluvio omnis caro ^ Vous n'ignorez pas toutes ces circonstances éclatantes ; et mon dessein, en les touchant si rapidement , n'est pas , comme vous le voyez, de les embellir par des éloges, mais de venir à l'instruction, où je me hâte de conduire mon sujet.

Oui, mes Frères, la fausse prudence, les inconvénients de fortune, de réputation, que nous croyons entrevoir dans une vie chrétienne, l'emportent presque toujours sur les plus pressants mouvements de la grâce qui nous y convient. Je ne parle pas ici seulement de ces âmes mondaines, qui commencent d'ouvrir les yeux à la vérité, qui voudraient se déclarer pour elle ; mais qui n'osent, parce que la crainte des dérisions et des cen-

1 Eccli.,XLiv, 19.

blable d'abord à un grain de sénevé, caché dans la terre, il devint ensuite un grand arbre , dont les branches s'élevèrent si haut qu'il servit de retraite aux oiseaux du ciel, je veux dire aux plus grands hommes de l'Eglise ; que les enfanis de Benoit gouvernèrent longtemps l'Eglise à la grande édification de tout le peuple; que de son ordre sortirent les prélats les plus saints, les docteurs les plus éclairés; que comme Jacob il fut père des patriarches et des prophètes ; que dans les siècles infortunés, où nos Gaules avaient élé dégoûtées des lettres, il les y fit refleurir, et que la vraie doctrine fut mise en dépôt entre ses mains, pour la transmettre à tous les siècles à venir; je laisse toutes ces circonstances glorieuses; et passant ici rapidement sur une infmité de merveilles que le temps ne me permet pas d'exposer à vos yeux, je veux tâcher de vous édifier. Car mon dessein n'est pas de m'arrêtera des éloges, mais à de salutaires réflexions, où je me hâte de passer pour finir cette instruction.

En efl"et, mes Frères, tout est à craindre pour la piété de ceux qui comptent encore le monde pour quelque chose. Je ne parle point ici de ces âmes mondaines qui voudraient pratiquer des vertus, vivre comme les gens de bien, et que les craintes

Mass. — Tome II.

sures humaines les arrête; c'est une terreur puérile que nous avons souvent confondue. Je parle de celles qui se sont déjà déclarées pour Jésus-Christ, et qui font une profession publique de le servir ; et je dis que, dans le détail de leurs devoirs, elles sacrifient presque toujours à des égards humains les lumières et les mouvements de leur propre conscience. Ce n'est pas à la vérité sur des points essentiels, et qui conduisent à la perte visible et déclarée de la grâce ; mais sur une infinité de moindres démarches que Dieu demande de nous; sur mille moyens de salut que la voix du ciel nous montre en secret , que nous sentons nousmêmes nécessaires à notre faiblesse, nécessaires pour nous soutenir dans la vertu , nécessaires pour y avancer , nécessaires par rapport aux desseins de Dieu sur nous, nécessaires enfin au caractère de nos penchants et à l'expiation de nos mœurs passées. Le monde nous arrête; l'impression que notre nouvelle conduite fera sur les esprits, nous agite et nous ébranle ; la première pensée qui nous occupe, c'est ce que le monde pensera de nous. Ainsi, après avoir abandonné le monde, nous voulons encore le ménager; après avoir renoncé à tout ce qui lui plaît, nous voulons encore lui plaire, nous voulons le mettre dans les intérêts de notre vertu ; et après l'avoir eu peut-être pour censeur de nos plaisirs, nous voulons encore l'avoir pour approbateur de notre pénitence, nous vivons encore pour lui, quoique nous ne vivions plus avec lui. C'est une idole que nous avons brisée et foulée aux pieds aux yeux des hommes, mais à laquelle nous rendons encore en secret des hommages. Pour peu que nous rentrions en nous-mêmes,

humaines, les jugements du monde arrêtent encore; je parle de ceux qui font une gloire de suivre les routes de la vertu, qui passent pour dévots et pieux ; et je dis que ceux-là mêmes gardent presque toujours des ménagements avec le monde. Ce n'est point d'ordinaire sur des points essentiels qui conduisent à la mort , mais sur une infinité de choses qui paraissent légères que le monde nous arrête. Le monde presque tout seul est écoulé, suivi, et décide si nous ferons une bonne action ou si nous ne la ferons pas. Ainsi, après avoir renoncé à tout ce qui lui plait, nous voulons encore lui plaire nous-mêmes, et après l'avoir eu pour censeur de nos plaisirs, nous voulons encore l'avoir pour panégyriste de notre pénitence. Quoique nous semblions rejeter ce qu'il nous ofi're de plus cher et de plus engageant, nous ne voulons pas le perdre tout à fait. C'est une idole que nous avons brisée aux yeux du monde , mais à qui nous ofi'rons encore mille sacrifices invisibles. On se dit à soimême qu'il ne faut point s'exposer aux censures des hommes, qu'il ne faut point s'attirer la malignité de leurs jugements. On ne prend pas garde que suivre la voie du monde et ménager ses faveurs, c'est la voie la plus sûre pour résister à la grâce divine, et perdre toutes les faveurs que Dieu nous aurait accor-

PANÉGYRIQUES

nous trouverons ces dispositions au fond de notre cœur. On se dit à soi-même en secret, pour se justifier ses infidélités, que sur des choses indifférentes il ne faut pas s'exposer mal à propos aux censures humaines ; et on ne prend pas garde que ce que la grâce demande de nous , ne saurait être indifférent pour nous ; que sacrifier les mouvements de l'Esprit-Saint à des égards humains, c'est donner dans notre cœur la préférence au monde sur Jésus-Christ ; et que plus les démarches que la grâce nous inspire, sont légères, moins la crainte qui nous les interdit est excusable. Car au fond, mes Frères, si nous regardons le monde comme l'ennemi de Dieu, que peut-il nous arriver de plus heureux que de lui déplaire? Si nous sommes persuadés que ses jugements sur les choses de Dieu sont toujours faux, pourquoi avons-nous la faiblesse ou de les respecter ou de les craindre?

Lorsque Noé, à qui nous avons d'abord comparé notre saint, bâtissait l'arche , dit saint Chrysostome, le monde se moquait de son entreprise; on regardait comme une faiblesse d'esprit les sages précautions de cet homme fidèle. Tous les autres hommes se réjouissaient, dit l'Ecriture ; les noces et les festins étaient leur occupation de tous les jours ; ils se plongeaient tous dans les voluptés criminelles; toute chair avait corrompu sa voie ; jamais la vertu ne fut plus rare ni plus méprisée. Noé tout seul osa se distinguer dans cette corruption universelle; Noé tout seul vivant à

part s'occupait à bâtir l'arche sainte, qui devait lui servir d'asile et le préserver dans le temps de la colère. On se moquait de l'extravagance |)rétendue de son dessein, de la singularité de sa conduite et de la tristesse de ses mœurs. Mais quand les eaux commencèrent à inonder la terre ; que la colère du Seigneur éclata, et que les hommes, surpris dans leur aveuglement et dans leurs dissolutions, ne trouvèrent plus de ressources que dans des gémissements inutiles ; Noé alors se moqua à son tour de leur folie ; ou, pour mieux dire, il fut pénétré de douleur et de compassion de la perte de ses frères, et jouit tout seul du fruit de sa sage prévoyance. Ainsi, continue ce Père, lorsqu'occupé à construire l'arche sainte au dedans de vous, c'est-à-dire à édifier un temple à l'Eternel dans votre âme, vous entendez les discours des insensés, et vous devenez le sujet de leurs dérisions et de leurs censures , n'interrompez pas ce saint ouvrage, imitez la constance et la sagesse de Noé, laissez parler un monde fasciné des choses présentes, et qui ne voit pas un terrible avenir. Plus le monde vous trouve singulier et extraordinaire, plus il condamne votre entreprise ; plus hùtezvous de la conduire à sa perfection, et de vous préparer un asile pour les jours mauvais. Les discours des hommes passeront, et seront ensevelis avec eux dans la destruction générale qui approche, et que la colère de ~Dieu leur prépare; mais l'ouvrage de la foi, que vous avez entrepris, ne passera jamais. Le langage

dées ; que c'est donner tout sujet au Seigneur de nous abandonner, que c'est préférer le monde à notre Dieu. On ne fait pas attention que par là on établit les hommes les juges et les vengeurs ou les rémunérateurs de nos actions, que nos démarches, nos œuvres et nos pensées mêmes sont infectées de ce venin, et qu'ainsi nous croyons servir Dieu, lorsque nous ne servons que le monde. Et au fond, mes Frères, qu'importe que dise le monde et que font les jugements des hommes à une Ame qui a su mettre Dieu dans ses intérêts ?

Lorsque Noé (je finis par ce trait de l'Ecriture qui regarde encore la foi de notre saint patriarche) lorsque Noé bâtissait l'arche, les insensés se moquaient de lui et de son entreprise. Les mondains ne songeaient qu'à se réjouir : ce n'était parmi eux que plaisirs, que débauches ; ils faisaient des noces et des festins, se plongeant dans toutes sortes de désordres; jamais la vertu ne fut plus méprisée. Noé fut forcé de se distinguer parmi ces hommes sensuels et imprudents. Noé tout seul, se séparant des mœurs communes et de la masse corrompue, songe à se préparer un asile qui le mette à couvert dans les jours mauvais. Tous les hommes se moquent de lui ; mais quand une fois ces eaux du déluge eurent inondé toute la terre, et que tous les hommes n'eurent plus de ressource à leur malheur présent que dans des gémissements inutiles, alors le sage Noé tout seul préservé de ce déluge universel, où tous les autres étaient enveloppés, se moque d'eux à son tour, ou plutôt il a pitié de ces malheureux insensés. Ainsi quand vous enten-

dez ces discours des pécheurs, justes qui voulez vous sauver, n'y faites point attention ; laissez parler le monde corrompu qui ne connaît point l'avantage de votre état ; moquez-vous de ses censures et de ses jugements ; laissez-le se divertir, et pendant qu'il s'amasse un trésor d'iniquité pour le jour de colère, préparez-vous un asile pour vous mettre à couvert des carreaux qui tomberont sur leurs létes criminelles. Les discours des mondains passeront, iimis les jugements de la foi ne passeront jamais. Les discours du monde ont leur poids parmi les mondains; mais ceux de la foi ont le leur parmi les chrétiens. Ah! dans tous les siècles c'a été le trouble, les traverses plutôt que la fausse paix des mondains, que les saints ont recherchées. L'estime des hommes ne nous sert ici-bas que pour punir l'orgueil secret qui nous la fait souhaiter ; tout est à craindre quand on est applaudi, et les contradictions ont été de tout temps la voie la plus sûre de se sanctifier. Voilà les grands exemples que nous ofl'rent les démarches de la foi de Benoit, et qui condamnent les vaincs excuses et les faux prétextes du monde. Il connut le monde et en méprisa les dangers; il découvrit ses charmes et n'eu fut point attendri ; il ne craignit point ses censures, ni ses jugements, et il mérita son estime en le méprisant. Par tous ces grands exemples il condamne le monde ; mais il e^t écrit que le monde ne se convertira jamais, et il faut que les Ecritures s'accomplissent. Séparez-nous donc, ô mon Dieu , de ce monde corrompu ; répandez sur nous ces amertumes salutaires qui rappellent notre &me aux consolations

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT JEAN-BAPTISTE. 547

du monde va périr avec lui ; mais l'œuvre de ni gémissement, ni douleur, et où, à l'abri de

Dieu surnagera, subsistera sur les débris du tous les périls et de toutes les tentations de la

monde, vous mettra à couvert de la condam- terre, vous jouirez de la bienheureuse immor-

nation générale, et vous établira sur les mon- talité. Ainsi soit-il. tagnes éternelles, oii il n'y aura plus ni deuil,

de la grâce et à l'amour de la justice; rendez-nous désagréable rent de l'horreur; et à mesure que l'aversion de ses faux

tout ce que vous nous ordonnez de haïr; soutenez-nous de biens, de ses plaisirs, de ses vanités, se fortifiera dans notre

votre divine grâce ; que les chagrins, les perfidies, les incons- cœur, inspirez-nous l'amour de la justice et l'estime des biens

tances, les bizarreries, les infidélités du monde nous en inspi- éternels. Je vous les souhaite.

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