‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 116 sur 141 · SOIXANTE-DIX-HUITIÈME SERMON · texte numérisé non relu

SOIXANTE-DIX-HUITIÈME SERMON

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT JEAN-BAPTISTE

NOTICE

Ce sermon, prêché à Seaux devant le duc et la duchesse du Maine, au milieu de « la pompe et de la joie d'une auguste solennité », appartient au règne de Louis XIV. Plus d'un trait le montre. Mais il suffit de citer celui où l'orateur attaque ceux « qui débitent sans cesse que la vertu n'est que le premier ressort de l'ambition, et que sous un règne surtout oij les grâces suivent la piété, la piété n'est souvent que la recherche et la voie secrète des grâces ». Ce discours, remarquable par de sages et profondes observations morales, est de la meilleure époque de l'éloquence de Massillon.

ANALYSE

Division. — 1° Jean-Baptiste condamnant le monde par le témoignage qu'il rend à la lumière et à la vérité. — 2" Jeari' Baptiste condamné du monde pour avoir rendu ce témoignage.

Première partie. — Jean-Baptiste condamnant le monde par son témoignage. Le monde a de tout temps taxé les austérités de la vie des gens de bien d'excès et de singularité , leur humilité de pusillanimité et de faiblesse , leur zèle de bizarrerie et d'aigreur. Or, c'est sur ces trois préjugés si injustes que Jean-Baptiste condamne le monde.

10 Sur la pénitence que le monde taxe d'excès et de singularité. Quoique sanctifié dès le sein de sa mère, quoique ce ne fût pas un pécheur, un mondain, un ambitieux, mais un juste en qui la grâce avait prévenu la nature, quels exemples d'austérité ne vient-il pas montrer aux hommes? Suivez-le dans les déserts, sur les bords du Jourdain, à la cour d'Hérode, la différence des lieux ne change rien à l'austérité de ses mœurs ; il est partout le même. Cependant le monde n'en est point touché, parce que le monde ne peut comprendre qu'on ne soit pas fait comme lui, et que tout ce qui le condamne lui paraît plutôt une imposture inventée pour amuser les simples, qu'un modèle proposé pour confondre les pécheurs. Jean-Baptiste ne se contente pas de prêcher la pénitence par ses exemples, il la prêche dans ses discours, comme le seul moyen de se mettre à couvert de la colère à venir ; mais c'est un langage bien nouveau que celui de la pénitence pour un monde qui ne la connaît pas. Aussi le monde l'écoute, le monde l'admire ; mais le monde ne le croit pas, et il demeure toujours tranquille dans son aveuglement. Cependant, sur quoi le monde se croit-il dispensé de faire pénitence? Serait-ce sur l'innocence de la vie? Hélas! n'a-t-il pas assez de crimes à expier? Serait-ce la faiblesse de la santé qui arrête? Mais quel usage n'en fait-on pas pour les plaisirs, pour la gloire, pour la fortune? Serait-ce sur la facilité avec laquelle Dieu reçoit toujours le pécheur pénitent? Il est vrai, Dieu reçoit toujours le pécheur qui revient à lui ; mais qui vous a répondu que vous arriverez à ce jour que vous vous marquez à vous-mêmes, et que Dieu changera votre cœur lorsque vous aurez mis le comble à vos crimes ?

2° Les abaissements de Jean-Baptiste sont encore un nouveau sujet de condamnation pour le monde qui traite l'humilité de pusillanimité et de faiblesse. Et remarquons comment tous les caractères de l'humilité de Jean-Baptiste confondent notre orgueil. Premièrement, il rend gloire à la vérité et à la justice, en se reconnaissant inférieur à Jésus-Christ ; et nous, malgré

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toat ce qui nous humilie au dedans de nous, nous exigeons que les hommes pensent de nous ce que nous n'oserions en penser nous-mêmes. Secondement, il veut diminuer afin que Jésus-Christ croisse, et met sa véritable grandeur à cacher l'éminence de ses titres ; et nous, non-seulement nous voulons nous attribuer les talents et les vertus que nous n'avons pas, nous disputons même aux autres ce qu'ils ont, comme si leur réputation nous humiliait, et qu'on nous privât des louanges qu'on leur doune. Troisièmement, Jean-Baptiste ne fait servir l'éclat de ses dons et de ses talents qu'à la gloire de Jésus-Christ ; et tout ce que le Seigneur a mis en nous de dons et de talents, hélas ! nous n'en faisons usage que pour nous, et souvent contre le Seigneur lui-même.

S» Le zèle de Jean-Baptiste condamne le monde qui a coutume de le traiter de bizarrerie et d'aigreur. Son zèle est éclairé : il ne s'en prend qu'aux abus; il ne propose à chacun que les devoirs propres de son état ; mais il n'en est pas moins intrépide. Il ne ménage ni les rangs, ni les dignités, ni les erreurs les mieux établies; partout où il trouve le vice, il l'attaque, il le confond, et ne connaît pas ces timides ménagements qui font grâce au crime en faveur du pécheur. Mais cette intrépidité de zèle est accompagnée de prudence et de chanté ; de cette prudence qui condamne le vice sans aigrir le pécheur ; de celte charité qui supporte le malade, mais qui ne souffre et ne déguise pas le mal, qui prend toutes les formes, qui mêle la douceur et la sévérité. Or, qu'il est rare de trouver tous ces caractères dans le zèle des personnes qui font profession de piété ! Notre zèle est éclairé, c'est-à-dire nous sommes clairvoyant sur les défauts de nos frères, rien ne nous échappe de leurs faiblesses. Notre zèle est intrépide, mais c'est envers ceux que nous n'aimons pas, que nous ne craignons pas, qui nous sont inutiles ou même opposés à nos vues, à nos intérêts, à nos sentiments. Aussi notre zèle est prudent, mais ce n'est que d'une prudence intéressée et charnelle. Enfin notre zèle, au lieu d'être charitable, est plus aigri et rebuté que touché des chutes et des faiblesses de nos frères; il leur fait paraître plus de rigueur, plus d'indignation et d'horreur de leurs fautes, que d'affection, de désir et d'amour de leur salut. Il rend la vertu plus redoutable par ses censures qu'aimable par ses ménagements. Or, en violant ces règles du véritable zèle, nous fournissons au monde un préjugé fâcheux contre la piété même. Deuxième partie. — Le monde condamnant Jean-Baptiste sur les mêmes choses sur lesquelles Jean-Baptiste l'a condamné.

!• Sur la pénitence. Sa vie si austère , sa retraite si profonde , son détachement si universel , qui ne doivent former dans les cœurs que des sentiments d'admiration et de respect , ne trouvent parmi les juifs que des dérisions et des censures. Loin d'animer leur faiblesse par son exemple , loin de bénir Dieu de ce qu'il veut bien donner de temps en temps à la terre ces grands exemples de pénitence , si propres à confondre les pécheurs et les libertins , ils regardent les .saints excès de Jean- Baptiste comme une illusion de l'esprit imposteur qui le séduit, et comme une frénésie : Venit Joannes, non manducans , neque bibens; et dicunt : Dœmonium habet. Telle a été de tout temps la destinée du monde : il tourne à sa perte les mêmes secours que la bonté de Dieu avait préparés pour son salut. En effet , lorsque des âmes, poussées par l'Esprit-Saint , font succéder à vos yeux la retraite aux dissipations du monde , les larmes aux plaisirs , l'austérité des mœurs aux charmes de la volupté et de la mollesse , en ètes-vous touchés , en êles-vous seulement édifiés ? non ; leurs austérités saintes , vous les traitez de singularité et de faiblesse, leur retraite de bizaireiie et d'humeur, leurs larmes de pusilianimifé et de faiblesse. « C'est une affectation, une ardeur de teoTpérament, une raison blessée »; et ce ne sont pas seulement les libertins qui parlent de la sorte; ce sont les plus sages d'entre les mondains, qui trouvent des inconvénients infinis aux saintes austérités et aux larmes heureuses de la pénitence des justes. Ils voudraient une vertu modérée , qui ne désespère pas ceux qui en sont témoins, au lieu de les encourager ; ils redisent sans cesse qu'on ne va pas loin quand on s'y prend si vivement. Mais d'un autre côté une vertu plus adoucie et plus commune ne trouve pas plus d'indulgence auprès du monde. Car ce même monde qui prêche tant la modération aux gens de bien , dès que ceux-ci paraissent dans des mœurs plus communes , et que leur piété n'a rien de trop austère qui frappe et qui surprenne , ah ! c'est alors que le monde insulte à celte vertu commode et aisée ; c'est alors qu'il met bien haut les obligations de l'Evangile, et qu'il devient un docteur rigide et outré ; et c'est là le reproche que Jésus-Christ fait aux juifs de notre Evangile. 2» Le monde condamne Jean-Baptiste sur les abaissements. Oui , le monde qui accuse si facilement les gens de bien d'aller toujours à leurs fins , d'être si sensibles aux honneurs et aux préférences , toujours plein de contradictions , condamne l'humilité du précurseur. L'aveu qu'il fait aux juifs de son néant , de sa bassesse et de la grandeur de Jésus-Christ, les éloigne de lui , et ils ne paraissent plus en foule à sa suite : et telle est encore notre injustice envers la vertu. Nous qui trouvons si mauvais que ceux qui en font profession briguent des dignités et des places , qui leur faisons souvent un crime des grâces même et des honneurs qu'ils fuycnt , et que leur mérite leur a attirés malgré eux-mêmes ; nous-mêmes, si un juste, animé de l'Esprit de Dieu, abdique le faste et l'éclat des honneurs du siècle , pour méditer dans la retraite les merveilles du Seigneur et les années éternelles , de quel œil regardons-nous la grandeur de son humilité et le courage héroïque de son renoncement et de sa retraite ? Nous y trouvons de la pusillanimité et de la faiblesse ; nous appelons une vie oiseuse et obscure une vie qui sert de spectacle aux anges et aux saints ; nous taxons de paresse et de défaut d'élévation les sacrifices les plus héroïques et les sentiments les plus nobles de la foi ; et tandis que nous admirons le désintéressement , la fausse sagesse et le mépris orgueilleux que les philosophes avaient pour les dignités et pour les richesses, nous regardons comme un bon air de mépriser la noble humilité des serviteurs de Dieu. Tel est l'aveuglement du monde , d'admirer tout ce qui l'avilit, et de mépriser tout ce qui peut le rendre estimable.

30 Le monde condamne Jean Baptiste sur son zèle. L'impiété d'Hérodias et la faiblesse d'Hérode font au précurseur un crime de la sainte liberté de son ministère. Il devient le martyr de la vérité. Heureux de l'avoir annoncée jusque dans le palais des rois et aux pieds du trône! Plus heureux encore de mourir pour elle, et d'avoir eu assez de zèle pour mériter d'être condamné par le monde ! Tel est le caractère du monde : il ne saurait pardonner à la vérité, parce que la vérité ne peut lui rien pardonner. Cependant, dans quelle bouche la vérité pouvait-elle être plus respectable que dans celle du précurseur? Le prodige de sa naissance, le saint excès de ses austérités, sa réputation, les hommages de toute la Judée, l'esprit de tous les prophètes ({ui parait revivre en lui, le rendaient l'instrument le plus propre à rendre gloire à la vérité, et à confondre la volupté, si la volupté pouvait rougir. Mais ce vice n'est pas comme les autres, qui laissent encore un reste de goût, au moins de respect pour la vérité; pour la volupté, elle en a été de tout temps la plus inexorable persécutrice. Il n'est rien de sacré pour elle : tout ce qui s'oppose à sa passion la rend furieuse et barbare ; les crimes les plus affreux ne coûtent plus rien, dès qu'ils deviennent nécessaires ; et malgré les noms doux et aimables que les théâtres impurs donnent à cette infâme passion, c'est dans la vérité une furie armée de fer et de poison, qui n'épargne rien et qui est capable de tout, dès qu'on l'incommode et qu'on la traverse. Hérodias n'est touchée ni de la sainteté et des autres qualités de Jean-Baptiste, ni du respect qu'Hérode ne peut refuser à sa vertu, ni même de la circonstance du festin ; Jean-Baptiste la reprend ; il ose lui reprocher la 7:>ontedout elle ne craint pas de se couvrir à la face de toute la Palestine ; il faut que son sang expie le crime de cette liberté. ' Voilà où mèoe cette affreuse puùoa.

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT JEAN-BAPTISTE

Mais sans pousser les choses si loin, arrêtons-nous à la faiblesse d'Hérode. Voyez ce que l'empire de la volupté peut sur les cœurs même les mieux faits : il n'a pas la force de refuser la tête du précurseur ; il frémit en secret de l'horreur et de la barbarie de cette injustice ; il se rappelle toute la sainteté de ce prophète ; c'est à regret qu'il va souiller ses mains du sang innocent ; mais c'est la volupté qui le demande, et est-il possible de rien refuser à la volupté, quand une fois elle s'est rendue maîtresse d'un cœur? L'honneur, la raison, l'équilé, notre gloire, notre intérêt même ont beau se révolter contre ce qu'elle exige ; ce sont de faibles moniteurs, rien n'est écouté. Telle est la récompense que trouve sur la terre le zèle de Jean-Baptiste; telle est la destinée de la vérité, toujours odieuse au monde, parce qu'elle ne lui est jamais favorable.

Hic venit in testimonium, ut testimonium perhiberet de lumine.

Il vint pour servir de témoin , pour rendre témoignage à la lumière. Jean , i, 7.

Les saints ne sont suscités de Dieu que pour condamner le monde et le rendre inexcusable ; et le monde ne paraît subsister que pour abuser des exemples des saints ou pour les condamner. Il faut que les divines Ecritures s'accomplissent, que le monde trouve toujours des exemples qui le confondent, et que le monde condamne toujours tout ce qui ne lui ressemble pas.

En vain la bonté de Dieu, pour aller au-devant de toutes les vaines excuses des pécheurs, diversifie sa grâce dans ses saints , et propose au monde, dans la diversité de leurs dons, des modèles différenls de vertu. Quelque différentes que soient leurs voies, elles se ressemblent toutes en un point, qui est de condamner le monde, et d'être condamnées par le monde même qu'elles condamnent.

En effet, mes Frères, jamais témoignage parut-il plus propre à ramener les hommes à la vérité que celui de Jean-Baptiste dont nous honorons en ce jour la mémoire, et dont la solennité devient encore plus pompeuse par la piété des personnes augustes * qui l'honorent de leur présence ? C'était le plus grand des enfants des hommes ; c'était l'ange du désert prédit dans Isaïe , qui devait préparer les voies au Seigneur : c'était un enfant de miracle, sanctifié dans le sein de sa mère; le précurseur du Messie, le prophète du Très-Haut, la terreur des pharisiens, le censeur des rois, le prodige de toute la Judée. Que pouvait opposer le monde à un témoignage si éclatant et si propre à réconcilier le monde avec la vérité , si le monde pouvait aimer ce qui le condamne?

1 Sermon prêché à Seaux devant M. le duc et M™e la duchesse du Maine. — Note de la première édition.

Cependant le monde rejette Jean -Baptiste. Sa doctrine ne trouve que des contradictions , ses exemples des censures , sa pénitence des dérisions , son zèle des persécutions ; et le crime de sa mort est le seul fruit que le monde retire de l'éclat et de la sainteté de sa vie.

Telle est la destinée du monde et de la vertu. Développons donc aujourd'hui une vérité si importante et d'un si grand usage pour ceux qui m'écoutent. La meilleure manière de louer les saints n'est pas d'exalter leurs vertus ; c'est de montrer qu'elles rendent nos vices inexcusables. C'est aux citoyens du ciel à chanter les louanges de la grâce et les merveilles de Dieu sur eux ; mais c'est à nous à trouver dans leur vie des instructions qui confondent les égarements de la nôtre. Il serait inutile de célébrer la gloire de leurs actions tandis que nous les condamnons par nos exemples. Imitons-les ; de tous les éloges que nous pouvons leur donner, c'est le seul auquel ils peuvent être encore sensibles. Et c'est pour cela que je me contente de vous proposer Jean- Baptiste aujourd'hui condamnant le monde par le témoignage qu'il rend à la lumière et à la vérité ; et Jean-Baptiste condamné du monde pour avoir rendu ce témoignage.

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