PREMIÈRE PARTIE
Le monde a de tout temps taxé les austérités de la vie des gens de bien d'excès et de singularité, leur humilité de pusillanimité et de faiblesse , leur zèle de bizarrerie et d'aigreur. Telle est l'injustice qu'éprouva Jean-Baptiste dans la Judée. C'est sur ces trois préjugés que sa mission rendit autrefois les Juifs plus inexcusables; et c'est encore par là qu'elle nous condamne nous-mêmes.
Sanctifié dès le sein de sa mère, quels exemples d'austérité ne vient-il pas montrer aux hommes 1 Ce n'était pas ici un pécheur, qui,
PANÉGYRIQrES.
livré d'abord aux passions insensées , presque inséparables des premières mœurs, vînt expier dans les déserts les égarements d'une vie licencieuse. Ce n'était pas un mondain, qui sur le déclin de l'âge, lassé des dissipations du monde et peu propre désormais à ses plaisirs, cherchât dans sa retraite plutôt un repos honorable à sa vieillesse qu'un lieu d'expiation à ses crimes. Ce n'était pas un ambitieux, qui, rebuté des injustices du monde, de l'oubli et de l'indifférence de ses maîtres, fût venu cacher ses chagrins dans la solitude , plus pour se plaindre des mauvais traitements du monde que pour en fuir la corruption et les périls. C'était un juste en qui la grâce avait prévenu, pour ainsi dire, la nature; et qui porte dans les déserts , non pas ces chutes dont Dieu se sert souvent pour former des pénitents, mais ces vertus pures dont il prévient ses élus, quand il veut couronner l'innocence.
Cependant, suivez-le dans les déserts de la Judée, sur les bords du Jourdain, à la cour d'Hérode. Quel spectacle de pénitence et de renoncement ne donne-t-il pas à la Judée ! La différence des lieux ne change rien à l'austérité de ses mœurs : partout revêtu de poil de chameau ; soutenant à peine par un peu de miel sauvage la faiblesse de la nature; animé de l'esprit et de la vertu d'Elie, il paraît au monde comme un prodige nouveau , qui tantôt excite son admiration , tantôt réveille sa censure; mais qui ne lui est d'aucun usage, parce que le monde ne peut comprendre qu'on ne soit pas fait comme lui , et que tout ce qui le condamne lui paraît plutôt une imposture inventée pour amuser les simples, qu'un modèle proposé pour confondre les pécheurs.
En effet, quelle impression fait sur l'esprit des Juifs la vie et le ministère du précurseur? Il leur déclare que la cognée est déjà au pied de l'arbre ; que la justice de Dieu est sur le point d'éclater contre les crimes de la synagogue ; et que sans la pénitence ils périront tous ; il leur montre l'Agneau de Dieu seul capable d'effacer leurs souillures et celles de leurs pères; cet Agneau promis depuis la naissance du monde, et que la Judée attendait comme la seule ressource que le Seigneur lui préparait pour en faire un peuple saint et nouveau. Ce n'est pas aux prêtres et aux docteurs seulement qu'il fait cette menace ; c'est aux grands de Jérusalem ; c'est aux sadducéens qui se piquaient de raison et de force d'esprit.
et qui regardaient les menaces de la foi comme des terreurs vaines et populaires ; c'est aux soldats et à leurs chefs ; c'est à la cour d'Hérode et à tout ce que la Palestine avait de plus grand et de plus auguste : c'est le seul moyen qu'il leur propose pour se mettre à couvert de la colère à venir. Le monde l'écoute, le monde l'admire, le monde court en foule après lui , le monde est frappé de la sainteté de sa doctrine ; et le monde ne le croit pas; et le monde demeure toujours tranquille dans son aveuglement et dans son impcnitence; elles pharisiens sont toujours hypocrites et orgueilleux ; et les sadducéens ne rabattent rien de leurs voluptés et de leurs blasphèmes ; et le peuple ne change rien à ses mœurs ; et la cour d'Hérode est toujours le trône de la volupté et l'asile des adultères et des incestes. Et comment pourrions-nous donc nous flatter que des vérités, qui , dans la bouche du plus grand des enfants des hommes ne furent qu'un airain sonnant, seraient dans nos bouches plus efficaces et plus heureuses ?
Quel langage nouveau que celui de la pénitence pour un monde qui ne la connaît pas, pour des âmes qui ne croient être nées que pour les sens, et à qui tous les plaisirs ensemble peuvent à peine suffire ! Quelle foule d'obstacles, de prétextes, d'inconvénients, le monde n'oppose-t-il pas à ce devoir? Je ne les ignore pas ; et la chaire chrétienne les a si souvent confondus, qu'il serait inutile ici de les confondre encore. Et en effet, sur quoi vous croyez-vous dispensé de ce devoir, vous, mon cher auditeur, qui m'écoutcz? Est-ce que votre vie n'a pas été assez criminelle pour en venir enfin à une sincère pénitence? Mais, quand cela serait, Jean-Baptiste, sanctifié avant que de naître, n'ose s'en dispenser. Mais, hélas ! que ne pouvez-vous du moins nous alléguer l'innocence de votre vie ? Nous rendrions grâces avec vous au Dieu tout-puissant et miséricordieux, qui vous aurait préservé de la corruption générale; et nous laisserions à la grâce qui vous aurait prévenu dès votre enfance, le soin d'affermir et de perfectionner son ouvrage; nous n'aurions pas besoin de vous instruire sur vos devoirs ; l'Esprit de Dieu, qui résiderait en vous, vous apprendrait toute vérité. Votre vie , hélas ! oseriez- vous vous-même la rappeler? une vie, où vos jours n'ont été marqués que par vos crimes ; une vie , dont vous n'osez sonder vous-même les
SERMON POUR LE JOUR DE SAINT JEAN-BAPTISTE
abîmes, et dont le chaos d'iniquités et de souillures où vous êtes plongé, vous éloigne depuis si longtenips du tribunal de la réconciliation et de la pénitence ; une vie dont TOUS ne pensez qu'en frémissant à éclaircir les embarras et les ténèbres; une vie, où Dieu, l'auteur de votre être et de vos talents, n'a jamais trouvé un seul instant pour lui, et où vous ne vous êtes souvenu peut-être de sa majesté que pour l'insulter par vos dérisions et par vos blasphèmes; une vie, de laquelle vous pourriez dire avec bien plus de raison que Job : « Que le jour qui m'a vu naître périsse ; et qu'on efface du livre des vivants le moment infortuné qui vit commencer une course si abominable et si souillée : Pereat dies in quâ natus sum^ ». Que dirai-je enfin? une vie, dont vous avez été peut-être le premier modèle ; et qui , par les horreurs secrètes dont elle est noircie, n'a point eu , parmi les personnes de votre état, d'exemple dans les siècles qui nous ont précédés , et n'en trouvera peut-être point dans ceux qui doivent suivre. Vous alléguerez peut-être la faiblesse de votre santé qui vous arrête. Mais quel usage n'en faites-vous pas pour les plaisirs ? Que de violence ne donnez-vous pas au monde , à vos passions , à vous-même et à vos caprices 1 Quel héros n'êtes-vous point , quand il faut vous contraindre pour la gloire , pour l'amitié , pour la fortune , pour vos maîtres? Quel courage, pour ne pas dire quelle fureur, quand le monde vous appelle , que l'ambition vous anime , que l'envie de plaire vous met en mouvement , qu'une vaine distinction vous attire ! Ecoutez- vous alors une santé qui se refuse à vos agitations éternelles , un corps qui s'écroule , pour ainsi dire , sous le poids de vos plaisirs et de vos erreurs ? Et de plus on vous l'a dit si souvent : Le royaume de Dieu est au dedans de vous *. Dieu ne demande pas la force du corps , mais le changement de votre âme, mais la cessation de vos crimes, et, dans un corps usé, les gémissements du moins d'un cœur brisé et humilié. Le monde rejette ceyx qui ne sont plus propres à ses plaisirs ; il ne les souffre plus au nombre de ses adorateurs ; il insulte même à leur obstination et à leur folie, lorsque, déjà sur le retour, ils s'attachent encore à le suivre et à lui plaire. Mais
* Job, m, 3.
■^ Ecce enim regnum Dei intra vos est. Lmc, xvii, 21.
le Seigneur, toujours clément et miséricordieux , veut bien encore recevoir dans son sein ceux que le monde rejette; il nous trouve toujours habiles à son service , toujours propres à l'aimer, à pleurer nos crimes, à implorer ses miséricordes éternelles. C'est le père de famille tendre et compatissant, toujours transporté de joie du retour d'un enfant égaré , quoiqu'il ne reconnaisse presque plus en lui aucun trait de sa noblesse et de sa première origine. 0 mon Dieu 1 se peut-il que vous soyez si facile à recevoir le pécheur, et que le pécheur soit si lent et si tardif à revenir à vous ?
Enfin , c'est peut-être là-dessus , et sur la facilité avec laquelle Dieu reçoit toujours le pécheur pénitent, que vous renvoyez à l'avenir votre pénitence ; et que vous vous promettez que la suite apportera à ce changement des facilités que vous ne trouvez pas aujourd'hui. Il est vrai que Dieu reçoit toujours le pécheur qui revient à lui. Mais qui vous a répondu que vous arriverez à ce jour que vous vous marquez à vous-même , et que la mort ne vous surprendra pas dans le cours de ces années que vous destinez encore au monde et aux passions? Qui vous a répondu que Dieu changera votre cœur lorsque vous aurez mis le comble à vos crimes ; et qu'à force de l'irriter, en différant votre conversion et continuant vos égarements , vous vous le rendrez plus propice? Qui vous a répondu que vos passions, alors plus invétérées, seront plus aisées à déraciner de votre cœur ; et que le remède de vos plaies sera la vieillesse même qui les rend toujours plus incurables? Depuis longtemps vous vous séduisez vous-même par ces vains projets de conversion ; avez-vous rompu depuis une seule de vos chaînes ? Avez-vous fait une seule démarche pour vous rapprocher de Dieu; et qu'ont produit tous ces vains projets de repentir, que de vous rendre plus tranquille dans vos crimes ? Est- il un seul pécheur impénitent qui ne désire de changer de vie? En est-il un seul qui soit dans la volonté affreuse de mourir dans son péché ; et qu'est-ce que l'im pénitence qu'un désir inutile de conversion , qui calme nos remords et qui ne délie jamais nos chaînes ?
0 mon Dieu ! si comme l'impie j'avais renoncé à la foi et à l'espérance de vos promesses , ma tranquillité serait affreuse ; mais elle serait moins étonnante. Mais, Seigneur,
PANÉGYRIQIES.
moi dans le cœur de qui votre main miséricordieuse conserve encore ces premiers sentiments de religion que mes crimes n'ont pu effacer ; qu'est-ce qui peut encore nie calmer dans mes égarements? Je connais que je vous outrage; je désire de sortir d'un état si triste et si criminel ; je me dis mille fois à moimême que je ne suis fait que pour vous ; et les dégoûts du monde et des passions ne me font que trop éprouver tous les jours que vous seul, ô mon Dieu, êtes la paix et le seul bonheur de votre créature. Quel est donc. Seigneur, le charme qui me retient et qui m'enchante ? M'avez- vous donc rejeté pour toujours? Ne mettez -vous donc dans mon cœur des désirs de salut que pour me rendre plus criminel par les oppositions que j'y mets ; et vos grâces seraient-elles , non les préjugés heureux de mon salut, mais des armes que se prépare contre moi la terreur de votre justice ?
C'est ainsi que la pénitence de Jean-Baptiste condamne le monde. Mais ses abaissements sont encore pour le monde un nouveau sujet de condamnation ; et ici remarquez-en , je vous prie, tous les caractères. 11 reconnaît que Jésus-Christ est plus grand que lui ; c'est un aveu qu'il devait à la vérité et à la justice. Mais il déclare qu'il n'est pas digne même d'être son ministre ; et cela, dans un temps que le peuple , accouru en foule sur les bords du Jourdain , le regarde comme le Christ , et est prêt à lui rendre les honneurs destinés au Messie , dans un temps oij Jésus-Christ luimême confondu dans la foule vient recevoir le baptême de ses mains, et semble par celte démarche se soumettre comme un de ses disciples à sa doctrine et à son ministère. Rien de plus grand et de plus digne d'admiration que de s'abaisser au milieu des applaudissements qui nous élèvent, et non-seulement de ne pas s'attribuer les honneurs que l'erreur publique nous défère, mais de se reconnaître indigne même de ceux qui nous sont dus. Enfin , il ne se contente pas d'assurer qu'il n'est pas le Christ ; il n'ose même se nommer prophète , lui qui est plus que prophète ; il lui suffit de s'appeler la voix qui crie dans le désert ; il veut diminuer afin que Jésus-Christ croisse, et ne fait servir sa gloire et ses talents qu'à manifester la gloire du Messie qu'il vient annoncer à la terre. 11 est rare, dans les fonctions même les plus saintes et dans les dons
éclatants que nous avons reçus de Dieu , de lui en rapporter toute la gloire, et de n'en rien retenir pour nous-mêmes.
En effet , revenons sur tous les caractères de l'humilité de Jean-Baptiste , et nous y retrouverons tous les caractères de notre orgueil marqués et confondus.
Premièrement , il rend gloire à la vérité et à la justice en se reconnaissant inférieur à Jésus-Christ; et nous, malgré tout ce qui nous humilie au dedans de nous , malgré ces faiblesses qui nous font rougir en secret, ce vide et ce néant que nous trouvons en nous , qui fait que nous nous sommes à charge et que nous portons partout avec nous l'ennui , le dégoût et l'horreur, pour ainsi dire, de nousmêmes , nous voulons pourtant imposer au public , et qu'on nous prenne pour ce que nous ne sommes pas. Nous exigeons que les hommes pensent de nous ce (jue nous n'oserions en penser nous-mêmes ; et le comble de l'injustice , c'est que tous ceux qui nous refusent les qualités que nous n'avons pas , et les louanges que nous ne méritons pas , et qui jugent de nous comme nous en jugeons nous-mêmes en secret , nous les haïssons , nous les décrions, nous leur faisons un crime de l'équité de leurs jugements , et nous nous en prenons , ce semble , à eux de nos misères et de nos faiblesses. Telle est l'injustice de notre orgueil.
Secondement , Jean-Baptiste veut diminuer afin que Jésus-Christ croisse. Il met sa véritable grandeur à cacher l'éminence de ses litres ; il n'est occupé qu'à publier la gloire du Messie qu'il vient annoncer. La solide humilité est grande et magnanime ; et l'orgueil , toujours bas et rampant. Aussi c'est peu de vouloir nous attribuer les talents et les vertus que nous n'avons pas , nous disputons même aux autres celles cju'ils ont. Il semble que leur réputation nous humilie , qu'on nous prive des louanges qu'on leur donne , et que les honneurs qu'ils reçoivent sont des injustices qu'on nous fait. Incapables d'élévation , de vertu , de générosité , nous ne pouvons la souffrir dans les autres; nous trouvons des taches où le monde admire des vertus. Au lieu que Jean-Baptiste diminue afin que Jésus. Christ croisse, il semble que nous ne pouvons croître et nous élever, sans que les autres diminuent. Le mérite nous blesse et nous éblouit; et ne voulant pas nous défaire de nos
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vices, vous voudrions pouvoir ôter aux autres leurs vertus mêmes. Telle est la bassesse de l'orgueil.
Enfin, Jean-Baptiste ne fait servir l'éclat de ses dons et de ses talents qu'à la gloire de Jésus-Christ. II ne veut pas qu'il en rejaillisse un seul rayon sur lui-même ; il refuse le titre de j)rophète : « Je ne suis, dit-il , que la voix qui crie dans le désert, qu'un organe et qu'un vil instrument entre les mains de celui qui me fait parler et qui m'anime». La reconnaissance est le caractère inséparable de l'humilité ; elle rapporte tout à celui de qui elle a tout reçu. Hélas ! et tout ce que le Seigneur a mis en nous de dons et de talents , nous n'en faisons usage que pour nous, et souvent contre le Seigneur lui-même. Les talents du ministère : à nous faire un grand nom , à nous rendre recommandables auprès des grands et des puissants , à nous acquérir du crédit et de la considération dans le monde , attirer à nous les pécheurs , loin de les ramener à Dieu , et agrandir notre réputation , loin d'agrandir le royaume de Jésus-Christ. Le talent de la science et de la doctrine : à taxer d'ignorance tous ceux qui ne pensent pas comme nous, à croire que nous seuls avons la science et la sagesse en partage , à ne vouloir pas suivre les routes communes et battues , à chercher souvent à nous distinguer par des singularités toujours dangereuses dans la doctrine , à exciter des disputes qui scandalisent plus les fidèles qu'elles n'éclaircissent les mystères de la foi , enfin à troubler l'Eglise , loin de la soutenir et de la défendre K Telle est l'injustice , la bassesse et l'ingratitude de l'orgueil, caractères qui en sont inséparables, et qui sont condamnés par les caractères de l'humilité du précurseur.
Mais son zèle ne nous fournit pas moins de sujets de condamnation contre le monde. Je dis son zèle , un zèle éclairé. Il ne s'en prend qu'aux abus ; il ne propose à chacun que les devoirs propres de son Etat : aux prêtres, la charité et le désintéressement ; aux pharisiens, l'humilité, la droiture du cœur, et l'horreur de l'hypocrisie ; aux gens de guerre, l'éloignement des excès, des rapines et des violences; à Hérode, la sainteté du lit nuptial , et l'horreur du scandale et des suites de l'inconti-
* Dans ces lignes apparaît ce goût de la paix qui distingua toujours Massillon , soit dans sa carrière oratoire, soit dans sa vie épiscopaie.
nence ; à tous, la pénitence et le renoncement. Il borne là son ministère ; il ne cherche qu'à rendre son zèle utile ; il ne veut pas qu'on l'admire, il veut qu'on se repente; il ne fait pas parade , comme les pharisiens , d'une sévérité outrée , et d'imposer aux autres un joug accablant , il se contente de le porter luimême , et de proposer aux autres les règles communes de la loi.
Cependant, ce zèle si humble et si éclairé n'en est pas moins intrépide. Il ne ménage ni les rangs , ni les dignités , ni les erreurs les mieux établies , ni les pharisiens si respectés du peuple par la fausse apparence de leur sainteté , ni les anciens de Jérusalem , si redoutables par leur autorité; ni Hérode luimême, si élevé par la majesté de son rang et l'éclat de sa couronne ; il porte courageusement la vérité jusqu'au pied du trône, dont elle n'approche presque jamais. Les caresses et les faveurs dont Hérode le comble, loin de l'amollir, raniment l'intrépidité de son zèle ; il croit être encore plus redevable de la vérité à un prince qui l'honore de sa bienveillance. 11 n'est pas venu à sa cour pour aspirer à sa faveur et à ses grâces, mais pour le rendre digne lui-même des faveurs du cieP. On ne craint rien , quand on ne souhaite rien ; on ne cache rien , on ne dissimule rien , quand on ne cherche pas à plaire, mais à édifier. Il lui annonce hardiment : Non licet ; il ne vous est pas permis. Le trône vous met à couvert de la sévérité des lois humaines ; mais il ne vous met pas au-dessus de la loi de Dieu. Votre puissance vous rend tout possible ; mais elle ne rend pas innocent ce que Dieu condamne; il devient même d'autant plus criminel pour vous, que vous pouvez moins le cacher aux yeux du public, et que votre rang ajoute au crime de la chute le crime inévitable du scandale : Non licet. En un mot, partout où Jean-Baptiste trouve le vice, il l'attaque, il le confond. Il ne connaît pas ces timides ménagements qui font grâce au crime en faveur du pécheur, et mesurent leur zèle, non sur la nature des dérèglements , mais sur le rang et la dignité des coupables.
Mais ne croyez pas que l'intrépidité de son
1 Massillon s'est peint lui-même dans ce portrait qu'il trace de saint Jean : Humble, mais éclairé, il ne craignit pas de porter courageusement la vérité chez les grands et jusqu'aux pieds de Louis XIV ; et la bienveillance du roi ne fit qu'animer son zèle évangélique.
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zèle ne fût accompagnée de charité et de piucence ; car c'est la prudence et la charité toute seule qui assurent le succès du zèle. Je dis la prudence, non cette prudence de la chair, qui n'est qu'une coupable timidité, et qui est plus attentive à ce qu'elle croit devoir aux hommes qu'à ce qu'elle doit à la vérité; mais cette prudence de l'Esprit-Saint, qui condamne le vice sans aigrir le pécheur ; qui pense plus à le gagner qu'à le confondre ; et qui sans ménager le crime, sait ménager la faiblesse du coupable. Je dis la charité , non celte complaisance molle et humaine qui excuse tout ; qui ne met que de l'huile sur la plaie invétérée , où il faudrait mettre le fer et le feu ; et qui, en laissant le malade content du médecin , le laisse encore plus content de son état et de lui-même; mais celte charité ardente et compatissante, qui supporte le malade, mais qui ne souffre et ne déguise pas le mal ; qui ne flatte pas les plaies , mais qui fait aimer les remèdes; qui étudie les temps et les moments ; qui prend toutes les formes ; qui mêle la douceur à la sévérité; qui joint la prière à l'instruction ; et qui , s'oubliant ellemême , n'oublie rien pour se rendre utile à ses frères.
Or, qu'il est rare de retrouver tous ces caractères dans le zèle des personnes qui font profession de piété ! Notre zèle est éclairé. C'est-à-dire nous sommes clairvoyants sur les défauts de nos frères ; rien ne nous échappe de leurs faiblesses. Nous devinons celles qu'ils cachent; nous exagérons celles qui paraissent; nous prédisons même celles qui ne sont pas encore ; notre vanité se repaît, pour ainsi dire, de leurs imperfections. Sous prétexte que notre vie paraît consacrée à la piété, nous nous faisons un mérite de condamner tout ce qui ne nous ressemble pas. Nos yeux sont perçants pour voir ce que la charité devrait nous cacher; et nous ne les tournons jamais sur nous-mêmes ; et nos faiblesses qui déshonorent la piété, nous ne les voyons pas; et nos humeurs et nos bizarreries et nos hauteurs, dont tous ceux qui nous environnent souffrent , nous les ignorons. Nous sommes lumière pour les autres, et nous ne sommes (|ue ténèbres pour nous-mêmes.
Notre zèle est intrépide. Mais tandis que nous sommes si sévères sur la conduite de ceux que nous n'aimons pas, que nous ne craignons pas , qui sont inutiles ou même op-
posés à nos vues , à nos intérêts , à nos sentiments ; nous nous adoucissons envers ceux ou qui peuvent nous être utiles ou qui pensent comme nous; nous excusons tout; nous donnons même à leurs vices les noms et les éloges de la vertu; nos seuls intérêts décident de notre zèle; et, au lieu que leurs erreurs auraient dû trouver une ressource dans notre sincérité, elles trouvent un nouvel écueil dans nos adulations et nos complaisances.
Et c'est en quoi seulement notre zèle est prudent, mais d'une prudence intéressée et charnelle. Car d'ailleurs le zèle prudent n'étend pas ses censures et ses avis sur ceux que la Providence n'a pas soumis à son autorité ; il ne reprend pas, il ne censure pas ceux dont il ne répond pas; il ne fait pas d'une prétendue piété un empire tyrannique sur ses frères; il n'entreprend pas d'instruire et de corriger ceux qu'il devrait se contenter d'édifier ; il ne publie pas sur les toits ce qui ne devrait pas même être confié à l'oreille; et ne i^candalise pas le monde par les abus de la piélé, plus que les pécheurs mêmes ne le scandalisent par les excès de leurs vices.
Enfin notre zèle doit être charitable , dernier caractère. Mais pour cela il faut être plus touché des chutes de nos frères qu'aigri et rebuté de leurs faiblesses ; leur laisser paraître plus de compassion que de zèle ; plus d'affection que de rigueur ; plus de désir et d'amour de leur salut que d'indignation et d'horreur de leurs fautes. Charitable qui ne mêle pas le poison de la malignité avec les saints offices de la charité ; qui ne confonde pas le zèle avec la satire, l'humeur avec la correction ; qui sache se faire aimer, lors même (ju'il ne peut se dispenser de reprendre; qui rende la vertu plus ain)able par ses ménagements, que redoutable par ses censures; qui gagne les cœurs avant d'en attaquer les faiblesses , et mette, pour ainsi dire , par sa douceur, les pécheurs d'intelligence avec lui contre eux-mêmes. Enfin , charitable cjui tolère pour reprendre avec plus de succès', et ne cherche pas dans ses répréhensions l'ostentation de son zèle , mais l'utilité et le salut de son frère.
Car de ces règles violées , vous , mes Frères, qui faites profession de piété, quelles
1 Telle est donc l'idée que se faisait Massillon de la charité chrétienne, et c'est sur ce bel idéal qu'il régla sa conduite.
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censures ne fournissez-vous pas tous les jours au monde contre la piété même! Je vous l'ai dit souvent; et on ne saurait trop le redire, puisque c'est le prétexte le plus universel et le plus plausible , dont le monde se sert tous les jours pour préférer la vie mondaine à celle de la piété , qu'il croit moins sûre pour le salut que celle du monde même. Vous rendez la vertu odieuse , en la rendant mordante et incommode ; vous lui ôtez tout ce qu'elle a d'aimable et de propre à gagner les cœurs; vous faites penser au monde que la piété, ce don de Dieu , cette sagesse d'en haut, cette règle de tous les devoirs, ce doux lien de la société, n'est qu'une humeur chagrine et dangereuse, une enflure du cœur, un travers et une petitesse de l'esprit, le poison des sociétés et des commerces ; en un mot , un zèle amer pour les autres , et une indulgence aveugle et excessive pour soi-même. Rendons donc à la vertu par nos attentions ce qu'elle perd par nos faiblesses. Nous ne réconcilierons jamais le monde avec elle , il est vrai, mais du moins nous le forcerons de la respecter ; nous ne la mettrons jamais entièrement à couvert des dérisions et des censures , mais du moins les seuls contempteurs de la religion le deviendront de la vertu. Corrigeons nos frères en les édifiant , et non en les déchirant. Quand le devoir nous obligera de reprendre , nos exemples auront déjà préparé les voies à nos instructions ; nous aurons tout dit en vivant bien ; et le monde respectera une piété qui ne se pardonne rien , et qui semble tout pardonner aux autres. C'est ainsi que la pénitence, que les abaissements, que le zèle du précurseur condamnent le monde ; il nous reste à le voir condamné du monde par les mêmes endroits par où il vient lui-même de le condamner.