‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 118 sur 141 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Si la vie des justes est une manière de jugement anticipé, qui condamne le monde, on peut dire que la corruption du monde s'élève ici-bas un tribunal, où les justes ont toujours été condamnés. Ce sont deux tribunaux opposés , dit saint Augustin , qui prononcent mutuellement l'un contre l'autre des anathèmes et des arrêts de mort ; et ce qu'il y a d'étonnant , c'est que souvent les mêmes objets qui fournissent à l'un des motifs de condamnation, forment les arrêts et les jugements de

l'autre. C'est la pénitence , l'humilité, le zèle du précurseur qui condamnent le monde; nous l'avons vu : et c'est de sa pénitence même , de son humilité et de son zèle, que le monde prend occasion de le condamner ; nous Talions voir.

Je dis de sa pénitence même. Et certes, mes Frères, quels sentiments de respect, d'admiration , d'amour de la vertu , la vie céleste du précurseur ne devait-elle pas former dans l'esprit des Juifs? Quel prophète jusque-là avait paru sur la terre plus austère dans ses mœurs, plus héroïque dans sa pauvreté et son désintéressement, plus éloigné de tout ce qui peut flatter les sentiments les plus innocents de la nature? Cependant, celte vie si austère , cette retraite si profonde , ce détachement si universel et si propre à faire glorifier le Seigneur dans ses saints , trouve parmi les Juifs des dérisions, des censures. Loin d'admirer la force de la grâce et le don de Dieu, qui peut élever la faible créature si fort au-dessus de sa propre faiblesse ; loin de conclure de ses grands exemples d'austérité que nous pouvons tout en celui qui nous fortifie, et que les difficultés chimériques que nous trouvons tous les jours dans la sévérité de la loi, sont plutôt les vaines excuses de nos transgressions que des raisons légitimes qui nous dispensent de son observance ; loin de bénir les richesses de la bonté du Seigneur, qui veut bien encore de temps en temps , et dans les siècles les plus corrompus, tirer des trésors de sa miséricorde ces hommes extraordinaires, et montrer ces grands spectacles à la terre, pour animer les faibles, confondre les pécheurs, et fournir à la religion de nouvelles preuves contre l'impiété et le libertinage; ils regardent les saints excès de la pénitence de Jean-Baptiste comme une illusion de l'esprit imposteur, qui le séduit et qui l'anime ; comme une frénésie, qui s'est emparée de ses sens et de sa raison; comme une vapeur noire qui le trouble, et ne lui fait oublier ce qu'il doit à son corps que parce qu'il n'est plus en état de se sentir et de se connaître lui-même; enfin, comme un esprit blessé de l'amour de la singularité, et qui sacrîlie au démon de la vanité et à une complaisance insensée les sentiments les plus vifs et les penchants les plus innocents de la nature : Venii Joannes neque manducmis , neque bibens; et dicunt : Dœmonium habet^.

Et telle a été dans tous les temps , me§

» Matth., XI, 18.

PANÉGYRIQUES

Frères, la destinée du monde, de tourner à sa perle les mêmes secours que la bonté de Dieu avait préparés pour son salut. Car, mes Frères, ne craignons pas de le dire ici, et puisque je ne viens que pour vous édifier, ne cachons rien de tout ce qui peut vous instruire : quelle impression font sur nous les dons de la grâce dans les serviteurs de Dieu, lorsqu'elle les conduit par ces voies rigoureuses et singulières? Que pensez-vous, que dites-vous tous les jours des âmes qui, poussées par l'Esprit- Saint, font succéder à vos yeux la retraite aux dissipations du monde, les larmes aux plaisirs, l'austérité des mœurs aux charmes de la volupté et de la mollesse ? Quels sentiments réveillent en vous ces grands exemples, ces heureuses singularités, ces preuves éclatantes de la puissance du Seigneur et de sa miséricorde sur les hommes ? En étes-vous touchés? en êtes-vous seulement édifiés? enviezvous leur destinée? Non, mes Frères, leurs austérités saintes, vous les traitez de singularité et de faiblesse ; leur retraite, de bizarrerie et d'humeur; leurs larmes, de pusillanimité et de faiblesse. Tantôt, c'est une affectation et un vain désir de se distinguer, qui les pousse et qui les anime; tantôt, c'est une ardeur de tempérament, qui croyant se livrer aux mouvements de la grâce, ne fait que suivre l'impétuosité de la nature ; tantôt c'est une raison blessée, qui ne voit plus rien au naturel, et à qui il n'est plus (|ue les excès qui puissent plaire : Venit Joannes neque manducans^ neqite bibens ; et diciint : Dœmomum habet.

Que dirai-je ? que de censures I que de réflexions, qui paraissent même avoir un air de modération et de sagesse ! Car je ne parle pas ici des dérisions que les impies et les liberlins font tous les jours de la vertu ; — et comment respecteraient-ils les hommes, eux qui ne craignent plus de Dieu ; et de quel prix peut être la vertu auprès de ceux qui regardent comme une chimère l'auteur de tous les dons et de la veKu même ? — Je parle des plus sages d'entre les mondains ; de ces hommes prudents selon le siècle, qui ne blasphèment pas contre l'Esprit-Saint, comme l'impie ; mais qui veulent juger des dons de Dieu et de la folie de la croix sur la fausse sagesse de l'homme. Quels inconvénients ne trouvent-ils pas aux saintes austérités et aux larmes heureuses de la pénitence des justes? On voudrait une vertu plus modérée, et qui se fît moins re-

marquer ; on se plaint qu'une piété trop austère désespère plutôt ceux qui en sont témoins qu'elle ne les encourage ; on redit sans cesse qu'on ne va pas loin, quand on s'y prend si vivement ; que la grande affaire n'est pas d'entreprendre tout ce qu'on peut, maisdesoutenir ce qu'on entreprend ; et que la vanité toute seule nous mène souvent à des singularités dont on fait honneur à la grâce : Vetiit Joannes neque mandiicans, neque bibens.... Vaine sagesse des enfants des hommes, est-ce à toi à t'élever contre la sagesse de Dieu , et contre les voies admirables de sa grâce et de sa miséricorde, dans la sanctification des justes?

Et ne croyez pas, mes Frères, qu'une vertu plus adoucie et plus commune trouve plus d'indulgence auprès du monde. Le même monde, qui prêche tant la modération aux gens de bien , qui censure si fort les excès de leur piété, et qui condamne si hautement leurs singularités prétendues; le même monde, dès que les gens de bien paraissent dans des mœurs plus communes, que leur piété n'a rien de trop austère qui frappe et qui surprenne, qu'ils se permettent certains plaisirs innocents, où la bienséance, plutôt que le goût, les conduit; et qu'ils affectent en tout ce que la loi de Dieu ne condamne pas, de ressembler au monde, de peur de révolter le monde ; ah ! c'estalors que le monde triomphe des adoucissements de leur piété; c'est alors qu'on insulte à cette vertu commode et aisée ; c'est alors qu'on s'applaudit en secret de trouver dans les gens de bien des penchants et des faiblesses prétendues , qui justifient les nôtres; et qu'on se rassure dans les égarements du vice, en les opposant aux imperfections de la vertu ; c'est alors qu'on met bien haut les obligations de l'Evangile ; que le monde devient un docteur rigide et outré ; et que, tandis qu'il se permet sans scrupule les plaisirs les plus criminels, il taxe hardiment de crime les délassements les plus innocents des justes ; c'est alors que ces dérisions si vulgaires contre l'amour-propre et la vie commode des gens de bien ne sont pas épargnées ; que la piété devient la fable et la risée des pécheurs ; et que renoncer au monde n'est plus, selon eux, que chercher avec plus de précaution et de raffinement les aises et les commodités du monde même'.

' Massillon revient plusieurs fois sur celle observation qu'à la cour et parmi les grands on blâmait peu chrétiennemeul les

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT JEAN-BAPTISTE

Et voilà ce que Jésus-Christ reprociie aux juifs de notre Evangile, — car le monde a toujours pensé et parlé de même dans tous les temps : — « Jean est venu, leur dit-il^ ne mangeant, ni ne buvant, et montrant à la Judée l'exemple de la vie la plus retirée et la plus austère ; et vous avez dit que c'était un esprit d'illusion et de fureur, qui le portait à ces excès : Venit Joannes neque manducans^ neque bibens ; et dicunt : Dœmonium habet. Le Fils de l'Homme a paru mangeant et buvant, proposant aux hommes le spectacle d'une vertu plus praticable et plus commune, et se mettant à portée de tous pour les sauver tous ; et vous avez dit que c'était un homme de bonne chère ; l'ami des pécheurs et des publicains ; et qui , dans une vie commune et sensuelle, voulait jouir de la réputation de la vertu et de la sainteté, sans en souffrir les privations et les peines : Venit Filius hominis manducans^ et bibens ; et dicunt : Ecce homo vorax^ et potator vint, publicanoriim et peccatorum amicusK Et c'est ainsi, ajoute Jésus- Christ, que la sagesse de Dieu, dans la diversité des voies par où elle conduit ses serviteurs, est justifiée par les contradictions insensées du monde, et que les jugements des enfants des hommes, jamais d'accord avec eux-mêmes, fournissent tous les jours à sa justice de nouvelles armes pour les condamner et pour les confondre : Et justificata est sapientia a filiis suis ^ » .

Mais si la pénitence de Jean-Baptiste est condamnée du monde, ses abaissements ne trouvent pas auprès de lui plus d'indulgence. Oui, mes Frères, le monde qui condamne si fort l'ambition dans les gens de bien, qui les accuse si facilement d'aller toujours à leurs fins, d'être plus vifs sur leurs intérêts plus délicats, plus pointilleux, plus sensibles aux honneurs et aux préférences, et de se servir même de la vertu pour y parvenir ; le monde qui est ravi d'avoir ce reproche à leur faire ; ce monde lui-même, toujours plein de contradiction, condamne Thumilité du précurseur. L'aveu qu'il fait aux Juifs de son néant et de sa bassesse et de la grandeur de Jésus-Christ, les éloigne de lui, et ils ne paraissent plus en

esprits qui se donnaient complètement à Dieu et qui, après une vie dissipée ou mondaine, prenaient l'austère partie d'une piété sincère et sans mélange.

1 Matth., XI, 19.

a/6ttf.

foule à sa suite. Ses disciples eux-mêmes sont blessés, et ne peuvent souffrir qu'il s'abaisse si fort au-dessous de Jésus-Christ; — car souvent c'est la vanité toule seule qui nous attache à la réputation de nos conducteurs ; ce n'est pas le désir qu'ils nous soient plus utiles; — ils viennent lui représenter que ce Jésus, à qui il a rendu témoignage, se mêle aussi de baptiser, et que le peuple enfouie court après lui : Cui tu testimonium perhibuisti, ecce hic baptizat, et omîtes veniunt ad eum *. Ils sont jaloux que la multitude abandonne leur maître pour aller à Jésus-Christ, et semblent vouloir le blâmer, à force d'avoir rendu Jésus-Christ trop grand, de s'être rendu lui-même vil et méprisable.

Et telle est encore, mes Frères, notre injustice envers la vertu. Nous qui trouvons si mauvais que ceux qui en font profession briguent des dignités et des places ; nous qui sommes si éloquents sur les voies secrètes et détournées que les gens de bien savent prendre pour parvenir ; nous qui leur faisons souvent un crime des grâces mêmes et des honneurs qu'ils fuient, et que leur mérite leur a attirés malgré eux-mêmes ; nous qui débitons sans cesse que la vertu n'est que le premier ressort de l'ambition , et que sous un règne surtout où les grâces suivent la piété, la piété n'est souvent que la recherche et la voie secrète des grâces ; nous-mêmes, mes Frères, si un juste, animé de l'Esprit de Dieu, abdique le faste et l'éclat des honneurs du siècle ; s'il fait à la grandeur de la foi, et à la vérité de ses promesses, un sacrifice de sa naissance, de son nom, de ses places, de ses talents, pour méditer dans le silence et dans la retraite les merveilles du Seigneur et les années éternelles ; s'il prélère la sûreté du repos et les douceurs d'une vie sainte et privée aux dissipations de l'autorité et aux périls des prétentions et des espérances ; de quel œil regardons-nous la grandeur de son humilité et le courage héroïque de son renoncement et de sa retraite? En faisons-nous honneur à la religion et à la puissance de la grâce ? Hélas 1 nous y trouvons de la pusillanimité et de la faiblesse ; nous appelons une vie oiseuse et obscure une vie qui sert de spectacle aux anges et aux saints ; nous taxons de paresse et de défaut d'élévation les sacrifices les plus héroï-

^ Jean, m, 26.

PANÉGYRIQUES

qiies et les sentiments les plus nobles de la foi ; nous donnons à cette sagesse sublime d'enhaut, qui fait regarder au juste tout ce qui passe comme de la boue, les noms rampants de timidité et de petitesse d'esprit ; nous regardons comme des hommes devenus inutiles au monde, ces hommes dont le monde n'est pas digne ; et nous qui admirons tant la simplicité de vie, le désintéressement, la fausse sagesse d'un Socrate, et le mépris orgueilleux que les philosophes avaient pour les dignités et pour les richesses ; nous qui ne voyons pas la bassesse et la folie de ces prétendus sages de chercher pareillement la gloire et la réputation, par une ostentation de vertu, plus méprisable que le vice même ; nous-mêmes, mes Frères, nous regardons comme un bon air de mépriser la noble humilité des serviteurs de Dieu, le généreux dépouillement des sages de l'Evangile, la sainte magnanimité de leur foi ; et nous donnons à l'extravagance et à la puérilité de l'orgueil les éloges que nous refusons à l'élévation de l'humilité, à la sainte philosophie de l'Evangile et à la sagesse sublime de la grâce \ Qu'est-ce que l'homme, ô mon Dieu, et quel est son aveuglement, d'admirer tout ce qui l'avilit, et de mépriser tout ce qui peut le rendre estimable !

Enfin, non-seulement l'humilité de Jean- Baptiste devient un sujet de mépris pour le monde , mais son zèle même, ce zèle si sage, si éclairé, fournit au monde un dernier sujet de condamnation contre lui.

L'impiété d'Hérodias et la faiblesse d'Hérode font au précurseur un crime de la sainte liberté de son ministère : il devient le martyr de la vérité. Heureux de l'avoir annoncée ; plus heureux encore de mourir pour elle! Heureux d'avoir osé la publier dans le palais des rois , et jusqu'au pied du trône , où elle fait rarement entendre sa voix parmi la foule des adulateurs qui l'environnent; plus heureux encore d'avoir ajouté, par son sang, un nouvel éclat à la vérité ! Heureux d'avoir condamné le monde par la générosité de son zèle ; plus heureux encore d'avoir par son zèle saint et généreux fourni au monde un sujet de condamnation contre lui !

Oui, mes Frères, le monde ne saurait pardonner à la vérité, parce que la vérité ne peut rien pardonner au monde. Et dans quelle

* Voir pag. 556, 2* colonne, note 1.

bouche pouvait-elle être plus respectable, que dans celle du précurseur? Le prodige de sa naissance, le saint excès de ses austérités, l'éclat de sa réputation, la grandeur de son ministère, les hommages de toute la Judée, l'esprit de tous les prophètes qui paraît revivre en lui ; quel instrument pouvait choisir la sagesse de Dieu plus propre à rendre gloire à la vérité et à confondre la volu|)té, si la volupté pouvait rougir, et si elle ne mettait pas sa gloire dans sa confusion même et dans son ignominie ?

En effet, il semble que tous les autres vices laissent encore un reste de goût ou du moins de respect pour la vérité. Mais la volupté en a été de tous temps la plus inexorable persécutrice ; il n'est rien de sacré pour elle; tout ce qui s'oppose à sa passion , la rend furieuse et barbare; le sang, la nature, la religion, l'amitié, il n'est point de droit qu'elle ne viole, point de lien qu'elle respecte ; les crimes les plus affreux ne coûtent plus rien dès qu'ils deviennent nécessaires : et tandis qu'on nous la représente sous les noms spécieux de tendresse de cœur, de bonté naturelle, de fidélité constante, de sentiments nobles et généreux ; c'est une furie armée de fer et de poison, qui n'épargne rien, et qui est capable de tout, dès qu'on l'incommode, ou qu'on la traverse.

Hérodias n'est touchée, ni de la sainteté de Jean, ni de la dignité de son ministère, ni de l'admiration de toute la Judée, qui le regarde comme un prophète, ni du respect qu'Hérode ne peut refuser à sa vertu, ni enfin de la circonstance même du festin, où jamais la barbarie elle-même ne s'était avisée de mêler les horreurs du sang et de la mort aux réjouissances de la table. Jean-Baptiste la reprend ; il condamne le scandale de sa passion et de son inceste; il ose lui reprocher la honte dont elle ne craint pas de se couvrir à la face de toute la Palestine, malgré son rang et sa naissance, et il faut que son sang expie le crime de cette liberté, et qu'elle immole à la fureur de sa passion cette noble et sainte victime.

Oui , mes Frères, s'il était permis de mêler à la joie et à la pompe de cette auguste solennité le récit de tant de spectacles lugubres que la volupté donne tous les jours à la terre, vous verriez que la barbarie et la fureur ont été dans tous les temps le caractère le plus marqué de ce vice, que le monde appelle la

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT JEAN-BAPTISTE

faiblesse des bons cœurs. Vous le verriez, le fer et le poison à la main , répandant le deuil dans les familles, armant l'épouse contre l'époux, le frère contre le frère, le père contre l'enfant, l'ami contre l'ami ; se frayant tous les jours un chemin à l'accomplissement de ses désirs infâmes, par des horreurs secrètes indignes de l'humanité ; et trouvant , dans la tendresse prétendue d'un cœur voluptueux, tout ce que peut enfanter de plus noir et de plus inhumain le cœur le plus barbare et le plus féroce. Voilà où mène cette affreuse passion à laquelle les théâtres impurs donnent des noms si doux et si aimables.

Mais n'allons pas si loin ; arrêtons-nous à la faiblesse d'Hérode. Voyez ce que l'empire de la volupté peut sur les cœurs même les mieux faits et les plus capables de vérité , d'humanité et de justice. Il n'a pas la force de refuser la tête du précurseur. Il frémit en secret de l'horreur et de la barbarie de celte injustice ; il se rappelle toute la sainteté et toute la réputation de ce prophète. Il est triste, dit l'Evangile ; et c'est à regret qu'il va souiller ses mains du sang innocent. Mais c'est la volupté qui le demande ; et que peut-on refuser à la volupté, lorsqu'une fois elle s'est rendue maîtresse d'un cœur, et qu'on en est devenu l'esclave? L'honneur, la raison, l'équité, notre gloire, notre intérêt même, ont beau se révolter contre ce qu'elle exige; ce sont de faibles moniteurs ; rien n'est écouté. Demandez à un homme public une grâce injuste , onéreuse au peuple et dommageable à l'Etat : en vain sa place, sa conscience, sa réputation l'en détournent ; si c'est la volupté qui demande, tout cède, et vous êtes sûr d'obtenir. Sollicitez auprès d'un grand la disgrâce , la perte d'un rival innocent, et dont le mérite fait tout le crime auprès de vous : en vain le public va se récrier contre celte injustice : dès que la volupté le demande, vous êtes bientôt exaucé. Qu'un homme en place ait le malheur de déplaire à un autre Hérodias : en vain ses talents, ses services, sa probité parlent pour lui; en vain l'Etat souffrira de son éloignement; c'est la volupté qui le demande; il faut qu'il soit sacrifié ; et le prince aimera mieux s'attirer le mépris et l'indignation publique, en sacrifiant un serviteur fidèle et utile à l'Etat, que contrister un moment l'objet honteux de sa passion. Mais d'un autre côté, proposez-lui un sujet indigne, sans vertu, sans

talents, que l'honneur même d'une nation rougirait devoir en place, et dont l'incapacité blesserait la bienséance publique ; il devient capable des emplois les plus hauts et les plus importants, dès que la volupté le désigne. Que l'Etat périsse entre ses mains , que le gouvernement en soit déshonoré, que les étrangers s'en moquent, que les sujets en murmurent, la volupté le portera au faîte des honneurs, et ne craindra point d'augmenter, par la singularité et l'injustice de ce choix, l'éclat et le scandale du vice. 0 passion injuste éternelle 1 que faudrait-il pour t'arracher du cœur des hommes, que les mêmes armes dont tu te sers pour les captiver et pour les séduire?

Telle est la récompense que trouve sur la terre le zèle de Jean-Baptiste ; telle est la destinée de la vérité ; toujours odieuse, parce qu'elle ne nous est jamais favorable. Les grands surtout font comme une profession publique de la haïr; parce que d'ordinaire elle les rend eux-mêmes très-haïssables. Ils lui donnent toujours les noms odieux d'imprudence et de témérité , parce que l'adulation seule usurpe auprès d'eux le nom glorieux de la vérité. Trop heureux dans la dépravation des mœurs où nous vivons, de trouver encore des hommes qui osent la leur dire ; mais encore plus à plaindre aussi de ne la connaître que pour la mépriser; et de se croire au-dessus de la vérité, parce qu'ils se voient au-dessus de tous ceux qui la leur annoncent * I

Pour nous, mes Frères, aimons la vérité, lors même qu'elle nous condamne ; n'aimons dans les hommes que la vérité, parce qu'elle seule les rend aimables. L'adulation et la duplicité sont le caractère des âmes basses et mal nées. Quiconque est capable de louer le vice, est incapable de vertu. Méprisons ceux qui nous flattent, parce qu'ils ne louent en nous que ce qui nous rend méprisables; ne comptons pour nos amis que les amis de la vérité ; laissons-lui un libre accès auprès de nous ; allons même au-devant d'elle, et cherchons-la, lors même qu'elle nous fuit et se cache. Plus nous sommes élevés, plus elle s'éloigne de nous, et plus aussi nous devons lui tendre la

1 Tout ce passage, qui contredit étrangement ce qui précède, a bien l'air d'avoir été composé dans la vieillesse de Massillon. C'est comme un épanchement secret où le cœur de l'évêque confiait au papier ce qu'il ne pouvait pas trop dire publiquement.

560 PANÉGYRIQUES

main, afin qu'elle se rapproche ; elle ne fuit cherchée sur la terre, elle fera noire joie et

(jue ceux qui la craignent. Aimons-la , et nous noire éternelle félicité dans le ciel. Ainsi

l'aurons bientôt connue. Il est si grand d'ai- soit-il. mer à se connaître soi-même! Et après l'avoir

Page 1