‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 13 sur 141 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le corps des justes, dit saint Augustin, répandu par tout le monde, trouve son accroissement et son utilité dans les chutes et dans les erreurs même de ceux qui s'égarent : Omnibus errantibus uiitur ad profectus suos ; et les livres saints ne semblent attribuer au Seigneur tous les maux et tous les désordres de la cité, que parce que la Providence les permet pour les faire servir au salut de ceux qui lui appartiennent.

Car remarquez, je vous prie, mes Frères, que la négligence, le dégoût, l'oubli des grâces, sont les écueils les plus ordinaires de la vertu des justes; et que le mélange des méchants sert en premier lieu à leur instruction, en les préservant de ces écueils, et leur fournissant des leçons continuelles de vigilaHce, de fidélité et de reconnaissance.

De vigilance. En effet, les commencements de la conversion et de la piété des justes sont toujours timides et défiants. Le cœur, instruit alors par le souvenir encore tout nouveau de ses chutes passées, veille sur sa propre faiblesse, frémit à la seule présence des objets qui lui en retracent les funestes images ; tout l'alarme, tout l'avertit, tout lo rappelle à luimôme. A peine à demi essuyé du naufmge, il ne marche sur les eaux qu'en tremblant comme Pierre, et le moindre mouvement lui montre le sein de l'abîme prêt à l'engloutir.

Mais ces pieuses frayeurs, si nécessaires à la vertu, ne se calment que trop dans les suites. A mesure que le souvenir de nos chutes s'éloigne, le sentiment de notre fraj^ilité s'affaiblit : les jours déjà passés dans la piété, semblent nous répondre de ceux qui suivent ;

* Les allusions sont encore plus transparentes dans l'édition de 1705 : « Aujourd'hui le trône a ses David, la cour ses Esther, la guerre ses Josué, le barreau ses Salomon, le ministère ses Joseph, le sacerdoce ses Aaron, la banque ses Matthieu.

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les frayeurs cessent ; les précautions se négligent; et, comme le roi Ezéchias, dopiiis qu'on a triomplié de Sennachérib, et délivré Jérusalem des ennemis qui avaient juré sa perle, on en introduit d'autres dans la cité sainte, et on ne craint plus même d'exposer avec complaisance à leurs yeux des trésors qui ne sont en sûreté que lorsqu'ils sont inconnus.

Or, contre un afTaiblissement si dangereux, rien n'est plus utile aux justes que le mélange des méchants. Ils lisent sans cesse dans les chutes de leurs frères les raisons de leur vigilance ; ils voient dans une source commune les mômes faiblesses à craindre, et que l'usage tout seul d'une foi toujours attentive fait ici le discernement. Ils apprennent, dans l'histoire des malheurs d'autrui, quels sont les degrés qui conduisent insensiblement au crime; que les commencements en sont toujours légers; que, pour peu qu'on accorde à l'ennemi , les avantages qu'il en tire sont funestes à l'âme; el qu'il est plus à craindre lorsqu'il inspire des adoucissements, que lors môme qu'il propose des crimes. Ils voient que parmi ceux qui tombent à leurs yeux, il en eti planeurs qui ont été autrefois plus fervents qu'eux dans les voies de Dieu, et qui s'attendaient encore moins qu'eux à déchoir, par des chutes honteuses, de cet état de ferveur et de justice. Ainsi ils apprennent tous les jours dans les égarements de leurs frères, qu'il n'y a de sûreté pour la vertu que dans la vigilance, et qu'il n'y a jamais loin entre l'affaiblissement et la chute.

Le mélange des pécheurs soutient donc la vigilance des justes contre la tentation du relâchement ; mais il afTermit encore leur fidélité contre celle du dégoût. Et certes, si, cachés au siècle, ils vivaient tous séparés des pécheurs, peut-être que dans ces moments où le cœur aride retombe sous son propre poids, où l'on se lasse de soi-même, où nul goût sensible ne soutient plus la vertu ; peut-être qu'alors ils pourraient se promettre dans le monde des plaisirs plus doux que ceux de la piété, et une destinée plus heureuse. Mais la seule présence des pécheurs dissipe cette illusion. Le juste n'a pas besoin de sa foi pour se détromper sur leur fausse félicité ; il n'a qu'à ouvrir les yeux : il cherche des heureux dans le monde, et il n'en trouve point; il voit partout des agilations qu'on appelle ydaisirs, et il ne voit nulle part de bonheur; il consulte les

Mass. — Tome II. t

mondains eux-mêmes , et ils déposent tous contre le monde et sa prétendue félicité; il trouve parmi les pécheurs mille fois plus d'ennui, plus de dégoût pour la vie mondaine, qu'il n'en a jamais éprouvé pour li vertu ; il voit que leurs prissions font tous leurs malheurs et tous leurs chagrins, et que le cœur de l'homme de bien qui en est exempt, ne saurait jamais avoir d'autre peine que de ne pas sentir assez vivement son bonheur. Ainsi le mélange des pécheurs affermit la fidélité des juftes contre la tentation du dégoût; mais de plus, il réveille leur reconnaissance, et les défend contre la tentation de l'oubli des grâces.

Troisième manière dont le mélange des niéchanls contribue à l'in^truclion des justes. l's -voient que le Seigneur laisse périr dans le monde une infinité de pécheurs moins coup ib^es qu'eux , nés avec un fonds de droiture, d'équité, de bonté, de pudc r moine; incapibles de rien de noir, d'inique, d'inhumain, qui aiment la vertu, qui révèrent les justes, et qui ne trouvent que dans les molles faiblesses d'un cœur fragile, plus digne de la miséricorde que de la colère divine, l'écueil de leur innocence; tandis qu'eux-mêmes, après des excès monstrueux, et qui ne pouvaient partir que d'un cœur profondément mauvais et corrompu, ont été choisis, arrachés au crime, et ai)pelés à la connaissance de la vérité. Ces objets toujours présents font sentir à chaque in tant au juste le prix inestimable du bienfait q'ii a changé son cœur. Ce n'est [)as assez : il connaît même des pécheurs qui gémissent sous le poids de leurs chaînes, qui désirent leur délivrance, qui flottent toute leur vie entre les tlésirs de la vertu et la tyrannie des passions, et qui cependant n'arrivent jamais au salut ; soit parce qu'ils le désirent trop faiblement, soit parce que le Seigneur est maître de ses dons, et qu'il a pitié de qui bon lui semble : il les connaît, et il se souvient que le Seigneur vint au-devant de lui pour le retirer du désordre, lorsque loin de l'attendre et de l'appeler, il fuyait encore sa présence ; et il se souvient que, lorsqu'il avait encore les armes à la main contre sa gloire, et sans avoir apporté à la pénitence d'autre préparation que ses crimes, une lumière céleste le frappa soudain ; une main invisible rompit tout d'un coup ses chaînes ; le Maître des cœurs lui en donna un nouveau.

GRAND-CAREME.

Mais le fruit de sa reconnaissance est un fonds de douceur, de tolérance, de charité pour ses frères qui s'égarent. Car souvent les gens de bien n'ont pour les pécheurs qu'un œil de mépris et de dureté; loin d'être touchés de leur malheur, et de demander à Dieu quil les convertisse, ils font souvent consister toute leur vertu ou à les fuir comme des objets contagieux, ou à les plaindre comme si leur malheur était sans ressource, ou à les censurer comme si la charité, toujours inexorable envers le vice, n'était jamais indulgente pour le pécheur.

Mais qui êtes-vous pour prescrire ainsi des bornes à la miséricorde divine, et désespérer du salut de votre frère? Si la grâce a pu triompher de toute la corruption de votre cœur, il n'est plus rien que vous ne deviez attendre d'elle pour les autres ; le prodige de votre conversion doit vous préparer à voir sans eurprise les changements les moins attendus. Que savez-vous si ceux qui vous paraissent aujourd'hui les ennemis de la vertu ; qui s'opposent au zèle et aux bonnes intentions des gens de bien ; qui font de leur autorité un asile aux désordres publics, ne seront pas un jour à la tête de toutes les œuvres saintes, les protecteurs de la piété, les ressources de la miséricorde, les appuis du zèle et de la vérité ? Qui se serait jamais défié que Manassès, qui avait introduit l'abomination dans le lieu saint, et elTacé jusqu'aux traces du culte du Seigneur dans Jérusalem, dût devenir un jour le restaurateur du temple et des sacrifices , et le protecteur du ministère des enfants d'Aaron? Je vais plus loin. Que savez-vous si ce pécheur que vous regardez avec tant d'horreur, ne sera pas appelé, et si vous ne serez pas rejeté ; s'il ne se relèvera pas, et si vous qui êtes debout ne tomberez pas pour ne plus vous relever? On n'eût pas cru, sans doute, que la pécheresse de la cité dût devenir l'amante la plus illustre de Jésus- Christ; et que Judas, qui était son disciple et le vicaire de son amour, dût mourir traître et désespéré. Le Seigneur ne tient-il pas entre ses mains les cœurs de tous les hommes ? Adorez ses conseils éternels sur leurs destinées ; et respectez toujours dans les pécheurs, ou les droits que la grâce se réserve sur leur volonté pour les sanctifier, ou l'usage qu'elle en peut faire, Don-seulement pour l'instruction, mais encore pour l'épreuve et pour le mérite des justes.

En effet, premièrement, quand les pécheurs ne feraient que donner un nouveau prix à la fidélité du juste par la séduction de leurs exemples, ce serait toujours une gloire immortelle pour la vertu de pouvoir y résistrr. Car , outre qu'on a besoin de force pour se défendre des exemples qu'on a sans cesse devant les yeux, lors surtout qu'ils favorisent les inclinations corrompues de la nature; ce sont des exemples que l'amitié, le sang, rintérèt, la complaisance , le respect , rendent encore plus puissants, et plus propres à séduire le juste; ce sont ses maîtres , ses amis , ses proches, ses protecteurs, dont il a à se défendre: il faut qu'il puisse les aimer , les respecter , les cultiver , leur plaire , et qu'il ait le courage de ne pas les imiter; il faut que leurs volontés soient pour lui des lois, et que leurs actions ne soient pas des modèles. Enfin, des exemples autorisés par la multitude : ce sont les mœurs communes qu'il faut éviter, les usages établis qu'il ne d faut pas suivre ; il faut avoir la force d'clre " singulier , et de soutenir avec dignité le ridicule que le monde attache à la singularité; il faut oser condamner tout seul par sa conduite ce qu'il y a de plus autorisé parmi les hommes ; passer pour un esprit faible et frappé *, et ne compter pour rien leurs jugements comme leurs exemples. C'est ici que la fidélilé du juste honore la grandeur du Maître qu'il sert, et qu'il devient au milieu du monde un spectacle digne des anges et de Dieu môme.

Mais non-seulement les exem[)les des pécheurs donnent un nouveau prix à la fidélité du juste, leur malignité ménage encore à sa vertu mille épreuves glorieuses. Car , mes Frères, si la vertu n'était contredite, opprimée, persécutée, les justes pourraient avoir le mérite de l'innocence , mais ils n'auraient pas celui de la fidélilé ; si leur piété ne trouvait ici-bas que des applaudissements et des hommages, la voie serait trop agréable pour être sûre ; si tout a[»plaudissait à la vertu, la vertu se détruirait bientôtelle-même; ce calme dangereux l'endormirait; ces faveurs humaines l'amolliraient ; ces suffrages publics, ou en corrompraient le principe, ou deviendraient bientôt

* Le duc de Mazarin passait pour un de ces esprits faibles et frappes. 0 ivier d'Ormesson raconte qu'après avoir communié, le duc demanda une audience particulière au roi Louis XIV pour lui parler du scandale de ses relations avec mademoiselle de La Vailièie. « Le roi, lui ayant laissé dire tout ce qu'il avait à dire, lui dit : Avez-voux tout dit? Il y a longtemps que je sais que vous é/es blessé là, mettant la main au front ».

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le dédommagement secret de ses peines. Son règne n'est pas de ce monde : les contradictions la soutiennent, les tempêtes l'affermissent, les persécutions l'éprouvent, les tribulations la purifient.

Or, voilà l'utililé, dit saint Augustin, que la sagesse de Dieu sait tirer de la malice des pécheurs. Il les souffre ; que dis-je ? il les favorise même à un point que ses serviteurs sont quelquefois scandalisés avec le prophète de la prosjjérilé des impics. Aussi la puissance, l'empire , l'autorité semblent être presque toujours ici-bas leur partage ; il semble qu'une main invisible ne les élève, ne les protège, ne les fait croître, qu'afm qu'ils deviennent plus propres à accomplir les desseins éternels de la Providence sur les justes. Ce sont des instruments de justice destines à exercer leur foi ; inutiles à eux-mêmes, ils servent du moins par les ménagements adorables de celui qui sait tirer le bien du mal, au salut de leurs frères. C'est ainsi que tout elles impies mêmes coopèrent au bien des élus. En les opprimant, ils font éclater leur patience ; en les chargeant de dérisions et d'opprobres, ils ménagent de nouveaux triomphes à leur charité ; en les traitant de séducteurs et d'hypocrites, ils épargnent à leur piété la tentation des applaudissemenis et des louanges ; en les dépouillant de leurs biens, ils purifient leur détachement; en suscitant des obstacles et des contradictions à leur vertu, ils couronnent leur persévérance ; et la fureur des tyrans a fait autrefois plus de saints, que le zèle même des apôtres.

Et c'est ici, mes Frères, vous qui servez le Seigneur, et qui marchez dans la voie de ses commandements, c'est ici où vous ne faites pas toujours usage de votre foi. Vous voudriez que la piété fût toujours protégée, favorisée, préférée môme ici-bas, dans la distribution des grâces et des honneurs, au vice. Vous ne regardez pas assez les pécheurs qui méprisent ou qui oppriment la vertu, vous ne les regardez pas assez dans la main de Dieu et dans l'ordre de sa Providence. Vous souhaiteriez que l'orgueil des impics fût humilié, et que le Seigneur soufflât sur ce colosse de grandeur et de puissance qui les élève, et dont ils se servent pour affliger les siens ; vous voyez avec douleur les premières places occupées souvent par les protecteurs du vice et les contempteurs de la vertu; vous désireriez, ce semble, que la piété reçût ici-bas sa récompeuso ; ut qu'au

lieu des croix et des tribulations qui doivent être son partage, elle jouît des honneurs, de la puissance, des distinctions, qui ne lui ont pas été promises sur la terre. Mais vous n'apercevez pas que vos désirs injustes ôlent à la sagesse de Dieu le principal moyen de salut qu'elle a préparé dans tous les siècles à ses serviteurs, et que pour ménager un vain triomphe à la vertu, vous lui ôtez l'occasion et le mérite de ses véritables victoires '.

En effet, outre que la malice des pécheurs éprouve et purifie la foi des justes, leurs scandales et leurs dérèglements les affligent, et arrachent à leur piété des gémissements de zèle et de compassion, qui leur font un nouveau mérite devant le Seigneur : dernier avantage que le mélange des méchants ménage aux gens de bien.

Témoins de la corruption générale, et de ce déluge de crimes dont le monde semble être inondé, ils sèchent de douleur comme le prophète. Ils se sentent déchirés par les plus vives impressions de l'esprit de Dieu, comme Paul à la vue des désordres et des impiétés d'Athènes : Incitabatur spiritus ejiis in ipso °. Ils veulent se laisser mourir de tristesse comme Elle au pied de la montagne, spectateur des prévarications d'Israël. Ils demandent, comme Jérémie, une fontaine de larmes pour pleurer sur les excès et sur les iniquités de leur peuple. Ils souhaitent, comme Moïse, d'être effacés du livre des vivants pour n'être plus témoins de rincrédulifé de leurs frères. Ils désirent, comme Daniel, la fin de la captivité, la délivrance du peuple de Dieu, l'avènement du règne éternel.

' C'est ici, Messieurs, que je puis vous dire que les justes ne regardent point avec assez de reconnaissance les pécheurs dont Dieu se sert pour les éprouver et les rendre plus parfaits ; ils n'adorent point assez la conduite de Dieu sur ses élus ; souvent cette occasion de mérite et de reconnaissance ne sert qu'à nous révolter et à nous faire murmurer. Nous nous plaignons que les impies prévalent dans le monde , qu'ils sont et plus puissants et plus forts que les justes, et nous ne nous souvenons pas que la faiblesse des justes se fortitie dans leur infirmité. Nous nous plaignons tous les jours que les méchants prospèrent, et nous ne songeons pas que le Seigneur ne les punit jamais plus terriblement que quand il les comble de biens et de prospériiés temporelles. Nous nous plaignons que le Seigneur souflle favorablement sur ce colosse superbe qu'il élève, qu'il enrichit, et nous ne voyons pas que c'est pour rendre sa chute plus terrible, et qu'en voulant accorder tant de bonheur apparent aux pécheurs, la divine sagesse leur ôte en même temps l'espérance de jouir un jour de cette éternelle félicité qu'elle a préparée dans le ciel à ses élusj qu'eulin l'on de^^rait bien plus regarder ces faveurs temporelles comme un effet de la vengeance de Dieu, que comme un sujet de murmure et d'envie. — £(/. de Trévoux.

> Act., xvu, 16.

GRAND-CAREME.

Voilà le fruit qui revient à la piété des justes, des dérèglements et des scandales dont ils sont témuios. Et certes, mes Frères, quand on a de la foi, et qu'on est louché de la gloire du Dieu qu'on sert et qu'on aime, peut-on voir ce qui se passe dans le monde d'un œil sec, tranquille, indiCTéreni? Les maximes de Jésus- Christ anéanties, ses mystères déshonorés, ses serviteurs méprisés, ses promesses oubliées ; la terreur même de ses menaces affaiblie par les blasphèmes de l'incrédulité * ; les haines éternelles, les vengeances honorables; les infidélités dans le mariage devenues le sujet, non pas de l'horreur, mais de la risée publique, et des chansons eatyriques et profanes*; les vices autorisés, les théâtres impurs devenus les plaisirs publics des chrétiens, et l'art d'inspirer les passions les plus honteuses, placé parmi les arts, qui sont utiles aux peuples, glorieux aux royaumes, et qui font dresser des statues à leurs inventeurs *.

Eh ! vous vous persuadez quelquefois, vous, mes Frères, qui vivez dans la piété en ménageant encore le monde, que le commerce du monde et de ses plaisirs, pourvu qu'on s'en tienne à certaines bornes, n'est pas interdit à la vertu, et que les gens de bien doivent plus se distinguer des mondains par les dispositions du cœur, que par les mœurs extérieures, et la fuite trop rigoureuse de leurs assemblées et de leurs plaisirs. Mais si les intérêts de Jésus-Christ vous touchent, pouvez-vous être capable de quelque joie au milieu du monde? Eh ! qu'y verrez-vous qui ne doive vous percer le cœur de la plus vive douleur? Pourrez- vous sourire à une impiété; ouvrir les oreilles aux médisances les plus atroces ; applaudir au langage profane des passions; louer les projets frivoles et insensés de la vanité ; devenir l'approbateur des préjugés et des usages ? Pourrezvous voir crucifier sous vos yeux le Seigneur Jésus, et prendre part à la joie de ses ennemis, si vous n'en prenez point à leur crime ? Pour-

* La terrenr de ses menaces affaiblie par la révolte et les doutes insensés de l'incrédule. — 1105.

* Le recueil manuscrit de Maurepas donne l'idée de la licence oh se laissait aller le xvii* siècle dans ses chansons el ses satyres. A ce tableau des mœurs, l'éililion de 1105 ajoute la peinture des temples souillés de mille irrévérences et de lu divinité insultée même jusque sur les autels.

* Ce dernier trait parait ajouté par Massillon Tcrs le second quart du xviii» siècle L'édition de 1705 dit au contraire : « Les théâtres profanes où se représentent des scènes impures qui font honte an peuple qui les voit et qui ne font point d'honnear aux inventeurs s.

rez-vous enfin voir tous les amateurs du monde courir en dansant comme des insensés, un bandeau sur les yeux, au précipice ; et vous faire d'un spectacle si affligeant, un objet capable d'amuser votre loisir ou d'égayer vos ennuis?

Je dis bien plus ; pourrez-vous y retenir vos larmes? Quelle contrainte 1 quelle situntionpénibe que le commerce des mondains, pour une âme qui aime son Dieu, lors même que l'ordre et le devoir l'y engage î Vous cherchez le monde pour vous délasser? mais vous devriez l'éviter pour vous épargner les moments les plus amers d'une sainte tristesse; c'est au sortir du monde que vous devriez avoir besoin de délassement; que votre esprit, fatigué de tant d'images affligeantes, devrait aller se consoler aux pieds de Jésus-Christ. Ah 1 si vous pouvez, je ne dis pas trouver encore quelque plaisir au milieu du monde , mais le voir encore sans douleur, sans gémir en secret sur les À jugements de colère que Dieu y exerce sur les hommes; peut-être ne haïssez- vous pas des abus qui vous laissent si tranquille; peut-être portez-vous encore dans le cœur les mêmes passions, qui dans les autres n'ont rien qui vous alarme.

Passez au milieu de Jérusalem, disait autrefois le Seigneur à l'ange exterminateur; marquez sur le front, et épargnez les hommes qui gémissent et qui sont affligés des iniquités qui se commettent au milieu d'elle : Transi per mediam Jérusalem^ et notabis signum sitper front es virorum qui ingemmit et mœrent ob iniqtiitates quœ fiu7U m mtdio ejus ' ; c'est le caraclcre le plus essentiel des justes, c'est la manjue décisive à laquelle on les reconnaît. Tout le reste des habitants de Jérusalem est livré à la fureur du glaive et de la vengeance céleste ; ce petit nonibre tout seul de justes qui gémissent, est épargné et marqué du sceau de salut; le Seigneur ne reconnaît pour siens que c»;s âiiieîN touchées du zèle de sa gloire, qui répandent sans cesse devant lui l'amertume de leur cœur sur les iniquités de son peuple, et qui lui diseut tous les jours avec un prophète : (I Regardez, Seigneur, du haut de la demeure de votre gloire, et voyez : Attende, [Domine),

' Transi per mediam civitatem in mudio Jérusalem ; et signa Tliau super Froutes vivonuu gemeulium, et doleutium super cuiiclis aboniiiialtouibus qux liunt iu mudio ejus. Mzéch., ix, 4. — Tel est le texte de la Vulgate, donné d'ailleurs par les éditions de Trévoux.

TROISIEME MARDI : SUR LE MÉLANGE DES BONS ET DES MÉCHANTS

de cœlu; et vide de habitacido sancto tuo et gloriœ tuœ^. Où est votre zèle? où est la torce de votre bras? ou, du moins, que sont devenues les entrailles de vos miséricordes anciennes sur votre peuple ? Vbi est zehis tuus, fortitudo tua, et multitiido viscerum tuorum * ? Car, malgré nos iniquités, vous êtes encore notre père; et Abraham, dont nous nous faisons gloire d'être les enfants, et tous les saints protecteurs de cet empire, en qui nous pourrions mettre notre confiance, semblent nous avoir akindonnés, si vous ne jetez sur nous quelque regard propice : Tu enim pater noster, et Abraham nescivit nos '. Pourquoi, Seigneur, avt'Z-\ous souffert que nous nous égarassions de vos voies saintes? Quare errare nos fecisti^ Domine^ de viis tuis *? Pourquoi avez- vous laissé endurcir notre cœur, afin que nous ne vous craignissions [dus? Quare... indurasticor iiostrum, ne timeremus te ^ Ah ! revenez enfin à nous. Seigneur, à cause des serviteurs que vous vous réservez encore parmi les tribus de voire héritage. Si nos infidélités allument dans vos mains la foudre prête à nous frapper encure, que la foi et la |)ieté de tant d'âmes saintes, que vous voyez encore au milieu de nous, vous désarment : Convertere propter servos tuos, tribus hœreditatis tiiœ '. Oui, Seigneur, toute la gloire de Juda est éteinte ; ce royaume autrefois si illustre par la foi de nos pères, par la piété de ses souverains, par le sang de tant de martyrs, et par la sainteté et la science de vos

* Is., LXIII, 15.

ï Ibid., 15.

» Ibid., 16.

4 Ibid., 17.

s Ibid., 17.

• Ibid., 17.

ministres, imite toutes les mœurs des nations corrompues et perverses ; l'incrédulité s'y élève insensiblement sur les débris de votre culte*. Nous aurions encore besoin que votre miséricorde nous suscitât de ces hommes apostoliques, qui les premiers vinrent annoncer la foi à nos ancêtres encore assis dans les ténèbres de la mort et de l'idolâtrie ; et nous sommes presque redevenus tels que nous étions avant que vous fussiez notre Seigneur, et que votre saint nom fût invoqué parmi nous : Facti sumus quasi m principio , cum non dominareris nostrt., neque invocaretur nomen tuum super nos*t>.

Tels sont les gémissements de la foi, et l'usage que les gens de bien doivent faire du mélange des méchants avec lesquels ils vivent. Et pour vous, mes Frères, qui êtes encore l'ivraie de ce champ divin, regardez les justes qui sont parmi vous comme les plus heureuses ressources de votre salut ; respectez-les, si vous ne pouvez pas les imiter encore ; liez-vous avec eux, si vous ne pouvez encore les suivre ; désirez de leur ressembler, si vous ne pouvez encore obtenir de votre faiblesse que des désirs ; favorisez leurs œuvres saintes, si vous ne pouvez encore rien entreprendre pour vousmêmes; et par votre respect pour la vertu, tâchez d'en mériter le don précieux de celui auprès de qui nul sentiment de foi et de piété ne demeure sans récompense. Ainsi soit-il.

* Ces plaintes semblent répanchement de l'âme de Massillon, lorsque, vieillissant, il revoyait ses sermons dans la solitude de Beauregard, et qu'il entendait parler des désordres de la cour de Louis XV. Ces gémissements ne se trouvent pas dans les édi lions publiées sous le grand roi.

* Is., LXIII, 19.

QUAT^ANTE-CINQUIÈMt] SERMON.

SERMON POUR LE MERCRFBl DE U TROISIÈME SEMAINE DE CARÊME.

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