‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 121 sur 141 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La grâce de la conversion imite et suit d'ordinaire la corruption de ceux qu'elle touche : elle ramène l'âme pécheresse à Jésus-Christ par les mêmes voies qui l'en avaient éloignée ; et sans détruire les pécheurs, elle les sanctifie; elle fait servir à la justice ce qui avait servi au péché. La fureur de Saul pour la religion de ses pères devient un attrait pour la religion de

Jésus-Christ. Un faux zèle en avait fait un persécuteur de l'Eglise de Jésus-Christ; un zèle saint en fait un apôtre. La nature fournit le fonds à la grâce, et la main de Dieu prend de nos passions mêmes la matière de notre sanctification.

Or voilà ce qui est arrivé dans la conversion de Madeleine • car souffrez que suivant ici le langage public sans entrer dans une discussion inutile aux mœurs, je confonde les idées communes avec ce que la critique de notre siècle a voulu distinguer dans la iammi de notre Evangile. C'était une femme pécheresse dans la viile : Mulier... in civitate peccatrix; c'est-àdire une femme plus occupée de ses passions que de son salut, de ses amusements que de ses misères , plus apphquée à plaire qu'à édifier, plus touchée des plaisirs que de la pénitence. La plupart des Pères ont borné là toute l'idée qu'ils nous ont donnée de Madeleine; et voilà ce que saint Luc appelle femme pécheres-e. Et ne soyez pas surpris que je paraisse suivre aujourd'hui un maître si éclairé et si savant dans le langage de Dieu.

Le monde avait trouvé dans Madeleine un de ces cœurs tendres , susceptibles de toutes ses impressions , un de ces cœurs habiles dans l'art de plaire , et propres à réussir dans celui de se faire aimer, un de ces cœurs vifs, ardents et aveugles, où la passion ne saurait garder de mesure; et c'est dans la corruption de ce même cœur que la grâce trouve aussi les heureuses ressources à sa pénitence. Entrons dans le détail de ces trois circonstances de l'amour tendre de Madeleine.

En premier lieu, le monde avait trouvé dans Madeleine un de ces cœurs tendres que tout entraîne, que les plaisirs gagnent, que les objets séduisent, que les conversations charment, où il se ren-

PANÉGYRIQUES

cent au siècle, soil une abomination dans le langage de lEsprit do Dieu : Mulier... in civitate peccatrix.

Or, le monde avait trouvé dans Madeleine un de ces cœurs tendres et faciles que les premières impressions blessent ; un de ces cœurs habiles et ingénieux dans le choix des moyens les plus propres à plaire ; un de ces cœurs ardents et généreux , où les passions ne savent pas même garder de mesures. La grâce trouve dans les mêmes caractères de son cœur les heureuses ressources de sa pénitence. Entrons dans le détail , et accordez-moi votre attention.

En premier lieu , le monde avait trouvé dans Madeleine un de ces cœurs faciles que les premières impressions blessent ; un de ces caractères que tout entraîne, et à qui tout devient presque un écueilj que la complaisance gagne ; que l'exemple séduit ; que les occasions changent, et à (jui une circonstance de plaisir fait oublier mille désirs de pénitence. Or voilà lu première disposition que la grâce fait aujourd'hui servir à son salut.

Le bruit que les prodiges et la nouvelle doctrine de Jésus-Christ faisaient dans Jérusalem, avait sans doute excité la curiosité de cette pécheresse ; elle voulut entendre cet homme extraordinaire qui se vantait d'avoir les paroles de vie et de salut. Elle vit ce nouveau prophète ; ces traits de majesté répandus sur son visage ; cette douceur capable de gagner les cœurs les plus farouches ; cet air de pudeur et de sainteté devant qui la conscience criminelle ne pouvait soutenir sa honte, ni s'empêcher de rougir en secret; ce zèle ardent et désintéressé qui ne paraissait touché que du salut du pécheur ; cette autorité nouvelle qui

contre mille désirs de péché, lorsqu'il n'y en a pas un seul de pénitence. Or voilà les moyens mêmes que la grâce emploie pour son salut.

Le bruit de la nouvelle doctrine que Jésus-Clirist était venu prêcher dans Jérusalem, avait excité dans Madeleine, comme dans plusieurs autres, le désir de le venir entendre. Çlle voulait voir ce nouveau maiire dont les discours avaient tant de force sur les esprits et sur les cœurs. Klle ne l'eut pas plutdt vu, qu'elle y trouva ces traits de majesté qui le faisaient respecter; cette douceur qui le faisait aimer ; cet air de pudeur et de sainteté devant qui le libertinage et la coriuplion ne sauraient cacher leur honte ; cette bonté qui n'e-l loucliée que de la conversion des pécheurs; celle autorité prophétique qui, sans acception de personnes, parle à tous, aux grands comme aux petits. Déjà prévenue de laut d'attraits que Jesus-Christ lui faisait entrevoir, elle entendit celle paiole de salut et de force, qui pnit,iit la vie de la gtâce jusque dans le foi.d des âmes. Alors ce cœur si propre pour le monde, si susceptible de ses impressions, ne se dé- 'endil pas longtemps contre les charmes qu'il trouvait en Jésus-

instruisait avec poids et qui parlait avec dignité ; cette liberté prophétique qui ne faisait acception de personne, et qui enseignait la voie de Dieu dans la vérité : elle entendit les paroles de grâce (jui sortaient de sa bouche, et qui portaient des traits célestes et une onction ineffable dans les cœurs. Ce cœur si facile pour le monde ne se défendit pas longtemps contre Jésus-Chiist. De nouvelles agitations naissent dans son âme ; les idées de la vertu que ce prophète vient donner aux hommes, la surprennent et la lui rendent déjà aimable; les couleurs terribles avec lesquelles il peint le vice, l'alarment ; et déjà elle se propose des mœurs plus dignes de sa gloire et de son nom. Inquiète, combattue, déjà à demi-pénitente : c( Quel est cet homme, se dit-elle sans doute en secret, et quelle est cette nouvelle doctrine? Ne serait-ce point un prophète qui connaît le secret des cœurs? Ses regards tendres et divins m'ont mille fois démêlée dans la foule; et comme s'il eût vu les misères secrètes de mon cœur, ou les mouvements inexplicables que ses paroles y opéraient, il a eu sur moi des attentions particulières; il n'a, ce me semble, parlé que pour moi seule. Quand il conviait avec des charmes si saints les âmes qui sont lassées dans la voie de l'iniquité, et qui gémissent sous le poids de leurs chaînes, de venir chercher un repos véritable auprès de lui ; ah 1 sans doute il m'adressait le discours, et avait en vue la triste situation où je me trouve. Lorsqu'il enseignait que l'esprit impur ne peut être chassé que par le jeiine et par la prière ; je sentais qu'il voulait prescrire des remèdes à mes maux. Quand il déclarait que les pécheresses précéderaient les pharisiens dans le royaume de Dieu ; je voyais bien

Christ. Les nouvelles idées que ce prophète lui donne d'abord, le lui rendent déjà aimable ; plus elle le voit, plus elle conçoit d'estime et d'admiration pour lui ; plus elle l'entend, plus elle se propose de s'attacher à sa personne. Troublée , inquiète, combattue, à diuii- pénitente , elle se dit à elle-même : « Quel est donc cet homme qui nous prêche une nouvelle doctrine avec tant de charme et de vertu 1 Ne serait-ce point ici un prophète qui connaît le secret des cœurs ? Il n'a parlé que pour uioi, ce me semble, dans le discours qu'il a fait, connue s'il avait connu le trouble et les impressions que ses paroles faisaient dans mon cœur ; il a eu sur moi une application particulière, et, lorsqu'il parlait de venir chercher la brebis égarée pour la ramener au bercail, il se tournait vers moi, et à mesure qu'il continuait, je sentais un nouveau feu qui m'embrasait ; lorsqu'il disait qu'il est venu donner à la terre une paix et un repos que le monde ne peut donner, sans doute qu'il voulait me faire quitter le monde pour aller à lui ; sans doute qu'il m'avait en vue lorsqu'il disait que le démon impur ne pouvait être chassé que par la prière et la péuileuce;

SERMON POUR LE JOUR DE SALNTE MADELEINE

que son dessein secret était d'encourager ma faiblesse par l'espérance du pardon. Il n'a parlé de la reine de Saba , qui vint des extrémités de la terre entendre la sagesse de Salomon , que pour m'avertir de ne point négliger le salut que le Seigneur me présente, et d'écouter celui qui est plus grand que Salomon même. Toutes ses instructions avaient quelque rapport secret à mes besoins et à mes erreurs : ah 1 sans doute, c'est un prophète envoyé de Dieu pour me retirer de mes voies égarées ' ».

Voilà les premières impressions de Jésus- Christ sur cette âme : les mêmes facilités que les attraits des passions avaient trouvées en elle pour le monde, la grâce les trouve pour le salut. Ce devrait être, il est vrai, une heureuse disposition pour le ciel, que d'être né avec un cœur tendre et facile à émouvoir ; et le Seigneur en vous faisant naître telle, vous qui m'écoutez, avait voulu sans doute mettre en vous une âme plus à portée de sa grâce, si j'ose le dire. Cependant c'est par là que vous périrez. Tout vous touche ; rien ne vous corrige. Susceptible de sentiments de salut, susceptible d'impressions mondaines , vous vous attendrissez à un discours évangélique, et vous : allez vous attendrir à un spectacle profane ; vous n'êtes pas insensible aux inspirations du ciel comme tant de pécheurs endurcis ; mais ■ vous les portez dans le monde, où de nouvelles

* Quel touchant langage Massillon fait tenir à Madeleine ! Quel doux et tendre portrait il trace du divin pasteur ! Voilà de ces beautés pleines de délicatesse, de grâce, de divine onction, propres à ce pieux orateur.

impressions les effacent ; vous gémissez quelquefois sous le poids de vos chaînes, et vous en suivez toujours la triste destinée. Loin des plaisirs, vous voulez tout quitter; du moment qu'ils approchent, ils vous retrouvent la même. Au miheu du monde et de ses amusements, vous poussez quelquefois en secret des soupirs vers le ciel, que la tristesse secrète du péché, que le dégoût lui-même vous arrache ; et au fond de la retraite où vous vous cachez quelquefois, votre cœur vous rentraîne d'abord en Egypte, et vous regrettez des joies dont vous venez seulement de vous séparer. Caractère dangereux pour le salut I Les âmes endurcies une fois touchées peuvent se convertir, mais vous, vous pouvez être touchée, et ne sauriez être convertie. Imitez Madeleine , et faites servir vos faiblesses mêmes à votre sanctification. En effet, le monde, en second lieu, avait trouvé en Madeleine un cœur habile et ingénieux dans le choix des moyens pour arriver • à ses fins. Car, mes chers auditeurs, jusqu'où ne va pas la fatale habileté de la passion? David a bientôt trouvé le secret de rappeler Urie, et de couvrir par cet artifice la honte de sa faiblesse. Que d'expédients ne fournit-elle pas pour sortir des embarras les plus épineux I le fils du roi de Sichem invente d'abord des moyens pour vaincre les obstacles que la différence du culte et de la religion mettait à son amour pour Dina. Que de ressources dans les occasions les plus difficiles 1 la perfide Dalila concilie sans peine ses égards pour Samson avec ses complaisances secrètes pour les Phi-

il n'a rapporté l'exemple de la reine de Saba. qui venait des extrémités de la terre entendre la sagesse de Salomon, que pour m'apprendre à venir entendre celui qui est plus grand que Salomon. Àh ! sans doule c'est ici un prophète envoyé de Dieu pour me retirer de mes voies égarées, et me faire marclier dans celles du salut ».

Voilà le commencement de la conversion de Madeleine ; il fait sur son cœur les mêmes impressions que le monde y avait faites ; et la même disposition que le monde avait trouvé dans ce cœur pour le péché, la grâce la trouve pour le salut. Ce devrait être là l'impression que Jésus-Christ et sa grâce devraient faire aussi sur le vôtre, pécheurs qui m'écoutez ; c'est une disposition favorable pour le salut, dètre né avec un cœur tendre, et le ciel ne v.ous a fait naître avec une si bonne disposition qu'atin que vous soyez plus à portée des moyens qu'il vous donne de salut. Cependant, au lieu de vous en servir pour votre conversion, c'est par là même que vous périssez ; tout vous parait aimable de la part du monde, et rien ne vous touche de la part de Dieu. Susceptibles de toutes les impressions mondaines, vous vous attendrissez à un comphment ; vous êtes touchés d'un spectacle ; vous vous rendez à une légère protestation ; vous êtes charmés de l'attrait d'une conversation ; les objets vous y enchantent ; tout vous y plaît. Si quelquefois vous détestez le monde par caprice, un moment

après vous l'aimez par tendresse ; vous gémissez sous le poids de vos chaînes ; mais vous savez bien un moment après reprendre le dessus ; l'amertume des plaisirs vous dégoûte ; mais à peine rappellent-ils à vos sens quelque ombre de douceur, qu'ils vous retrouvent toujours les mêmes ; vous poussez des soupirs que la tristesse et l'ennui de votre exil vous arrachent ; mais l'idée des oignons d'Egypte ne se présentent pas plutôt à votre souvenir, que vous rentrez promptement dans ce pays malheureux. Si vous formez une résolution de vous donner à Dieu, à un moment de là le monde vous rentraîne. Ainsi vous ne pouvez presque répondre de votre cœur pour la justice, au lieu que vous en êtes sûrs pour le crime- Tout vous décourage dans la voie du salut, et rien ne vous rebute dans l'embarras du monde. Etes-vous une fois entrés dans le chemin de la vertu ? vous le trouvez aimable, pendant quelques moments ; mais à peine êtes-vous réveillés par quelque idée du monde, que rien ne vous paraît plus amer. Ainsi, donnant le même empire au monde qu'à Jésus-Christ, vous rendez inutiles les impressions de la grâce sur votre cœur ». Si donc vous voulez être changés, imitez Madeleine, et faites que cette tendresse, qui a servi à vous perdre, serve à vous ramener.

' Ce tableau assez étendu des âmes mondaines et à demi-chrétiennes mérite d'être remarqué dans ce texte ancien.

PANÉGYRIQUES

listins. On trompe les yeux les plus attentifs ; et Jacob trouve des idoles dans sa maison malgré toute sa vigilance. On cache sous des apparences pénibles les voies de la passion ; et le fils de David se résout à feindre des maux trompeurs pour dérober aux yeux de la cour la plaie véritable et honteuse qu'il porte dans l'âme. On y fait servir ceux même qui auraient intérêt de la détruire ; et l'infidèle épouse de Putiphar réussit à faire de son propre époux le vengeur de son indigne faiblesse. On la couvre sous le voile de la piété et de la religion ; et les femmes d'Israël, au temps d'Héli, sous prétexte de venir sacrifier au Seigneur, venaient participer aux dérèglements sacrilèges des enfants de ce pontife. Que diraije encore? on va à ses fins par des routes qui semblaient mener à des fins tout opposées. En un mot, la passion est toujours ingénieuse, et des personnes , nées d'ailleurs avec un esprit borné et des talents médiocres, sont ici habiles et éclairées, dit saint Ambroise : Adinquirenda delectationum gênera astuti sunt qui appetentes sunt voluptatum '.

Or, cette malheureuse prudence qui avait conduit Madeleine dans les voies de l'iniquité, devient une pieuse sagesse dans les démarches de sa pénitence. Quels saints artifices n*emploie-t-elle pas pour toucher celui à qui elle veut plaire, et pour en obtenir le pardon des fautes qu'elle vient pleurer à ses pieds ! Premièrement, elle choisit la salle d'un festin,

* S. Ambr. de parad. c. xii.

c'est-à-dire un lieu qui, l'exposant à la risée et à la censure publique, intéressera Jésus-Christ pour elle, et le touchera de pitié sur les outrages auxquels elle a bien voulu s'exposer pour venir à lui ; secondement, une circonstance où les grâces s'accordent plus facilement, et où la joie innocente du repas ne permet pas de rebuter une infortunée qui vient reconnaître sa faute ; troisièmement , des témoins tous pharisiens, c'est-à-dire durs envers les pécheurs , et devant, qui Jésus- Christ, pour confondre leur dureté, se plaisait à donner des marques de bonté et de tendresse envers les brebis égarées; quatrièmement, elle emploie une confusion salutaire ; elle n'ose se présenter à lui ; elle s'arrête derrière, dit l'Evangile : Stans rétro; elle se laisse tomber à ses pieds de douleur et d'accablement; elle n'ose même lever les yeux jusqu'à celui en qui elle a mis pourtant sa plus douce espérance ; elle ne fait plus que rougir de ses égarements; déjà elle voudrait se cacher aux yeux de tous les hommes, et ne montrer plus à Jérusalem une pécheresse qui en avait été le scandale et comme le péché public , dit-un Père. Elle ne parlait point; sa douleur, ses larmes, sa posture, sa confusion, tout parle pour elle : Stam rétro secus pedes Jesu ^

Elle aurait pu trouver sans doute de vaines excuses pour adoucir du moins aux yeux de son Sauveur l'excès de ses égarements. Son

* Luc, VII, 38.

En second lieu, le monde avait trouvé dans Madeleine un de ces cœurs les plus propres à plaire et à se faire aimer ; et c'est ce qui avait servi à ses égarements ; car jusqu'où ne va pas la passion fatale de l'amour profane ? Quels funestes expédients n'invente-t-elle pas pour se satisfaire ! David charmé de Beihsabée trouva bientôt le secret de rappeler Urie, et de se défaire de lui pour favoriser ses faiblesses. Le fils du roi de Sichem trouva bientôt le moyen de faire réussir son amour pour Dina. La perfide Ualila , sous le voile de sa complaisance pour Samson, lui ôie toute sa force et le livre entre les mains des Philistins ses ennemis. Rachel emporte les idoles de son père, les cache en sa présence et contente sa passion. La femme de Putiphar, irritée d'un trop sage refus, vient à bout de se venger de celui qui s'était moqué de sa passion. On est subtil et ingénieux dès qu'un désire goûter quelques plaisirs. Astuti sunt qui appetentes sunt voluptatum , dit un l'ère de l'Eglise.

Or, ce désir empressé de plaire , qui avait conduit Madeleine si avant dans l'amour du monde , devient une sainte sagesse qui la conduit dans la voie de sa pénitence. Quels sont les artifices dont elle se sert pour toucher Jésus-Christ, et obtenir le pardon de ses fautes qu'elle vient pleurer à ses pieds ? Elle choisit la salle du pharisien où était Jésus-Christ , pour commencer sa conversion , c'est-k-dire qu'elle choisit la maison d'un homme ou elle va se trouver exposée à ia censure et k

la risée publique de tous ceux qui s'y rencontrent. Elle choisit un temps où les grâces s'accordent rarement, et où les gens du monde ne veulent pas même qu'on leur en parle. Elle fait cette démarche devant des témoins tous pharisiens , c'est-àdire devant des hommes durs pour les auties , envieux , critiques , jaloux , et devant qui , pour les confondre , Jésus-Christ est obligé de dire qu'il est venu pour donner des marques de sa bonté envers les brebis égarées. Elle entre dans cette maisou du pharisien avec une confusion salutaire ; elle garde une posture humiliante, n'osant même paraître devant Jésus-Chiist : Stans retto; elle se laisse tomber à ses pieds de douleur et d'accablement ; elle se tient derrière et n'ose lever les yeux vers celui en qui elle a mis toute sa confiance ; déjà elle voudrait cacher au monde une vie dont elle a honte de se souvenir, et ne montre plus à Jérusalem une pécheresse qui en a été le scandale. Elle ne parle point ; ses larmes , sa poAture , sou silence , ses soupirs , ses babils , sa modestie , tout parle assez pour elle.

Quel prétexte n'aurait-elle pas trouvé pour adoucir sa pénitence et ménager sa conversion avec l'cïtime du monde , si elle l'eût voulu ? Son rang , son âge , la délicatesse de son sexe , la licence de son siècle , le dérèglement des autres femmes de la Palestine , auraient été autant de prétextes pour elle de ne pas embrasser une pénitence si rigoureuse. Cependant, elle ne s'excuse sur rien : elle laisse au Seigneur à juger

SERMON POUR LE JOUR DE SAINTE MADELEINE

âge, sa naissance, des penchants de faiblesse nés avec elle, ses talents malheureux, le dérèglement de Jérusalem, la licence des mœurs de son siècle, l'exemple des autres femmes de la Palestine , l'ignorance où elle était de la doctrine de Jésus-Christ, autant de prétextes spécieux à une âme moins touchée. Notre sainte pécheresse laisse â la bonté de son Seigneur à juger de la nature de ses fautes. Elle pleure, elle se tait; et voilà toute l'apologie qu'elle veut faire de sa conduite. — Prosternée à ses pieds, ne parlant plus que par ses larmes : « Il me connaît , dit-elle en secret ; il voit mes besoins et mes désirs ; ma faiblesse, mes efforts impuissants, elles gémissements de mon cœur ne lui sont point inconnus : que pourrais je lui dire, qu'il ne lise lui-même au fond de mon âme, et qui puisse égaler ce que je sens?» Agitée de mille mouvements divers, elle espère, elle tremble, elle rougit, elle se rassure, elle aime, elle s'afflige; mais elle se tait. Ce n'est pas la honte d'avouer ses désordres ; ah ! ses larmes les publient assez : c'est un artifice de son amour. Un silence de confusion lui paraît plus propre à loucher son libérateur, que l'aveu le plus éloquent de ses faiblesses K

Enfin, elle emploie une humilité profonde ; elle répand des parfums précieux, et ne veut pas presque que le Sauveur s'en aperçoive; elle ne les répand que sur ses pieds comme pour lui cacher le prix de sa sainte profusion ; elle ne veut attirer les regards de son libéra-

1 Que tous ces tableaux de l'amour et de la pénitence de Madeleine sont admirables de \'érité et de sentimeul ! Le cœur de Massillon , par où il est vraiment incomparable parmi les plus grands prédicateurs, s'y révèle tout entier. On conçoit qu'un directeur si pénétré, qu'un orateur si profondément ému, devait attirer les âmes à lui et ravir les consciences.

teur que sur les misères de son âme, et point du tout sur le mérite de ses œuvres. Elle regarde les pieds sacrés du Sauveur comme son partage ; trop heureuse encore qu'on veuille l'y souffrir. Elle laisse à ses disciples bienaimés le sublime avantage de reposer dans son chaste sein, ou de répandre des parfums sur sa tête. Elle sait, dit saint Bernard, qu'il faut gémir longtemps à ses pieds, avant que de venir lui donner le baiser de paix dans l'Eucharistie ; que la précipitation est ici périlleuse ; et que comme dans l'Eglise du ciel il n'y aura que ceux qui auront lavé leurs vêtements dans le sang , et qui seront venus d'une grande Iribulation , qui auront droit d'environner l'autel de l'Agneau; ah I de même dans l'Eglise de la terre , il n'y a que ceux qui ont lavé leurs souillures dans le sang de la pénitence, et qui ont passé par les tribulations de la croix, à qui il soit permis de se présenter à sa table.

Voilà les saints artifices de l'amour de Madeleine ; elle avait été prudente dans le mal, elle est prudente pour le bien : au lieu que souvent habiles dans la recherche des plaisirs et dans la conduite de vos passions, femmes du monde, une seule démarche de conversion vous jette dans des embarras étranges. Vous ne savez plus par où vous y prendre, quand il faut se déclarer pour Jésus-Christ; c'est ici où toute votre habileté et toutes vos ressources vous abandonnent ; tout vous arrête , tout vous alarme; tout est pour vous perplexité; votre esprit n'est plus ingénieux à trouver de ces moyens heureux qui viennent à bout de tout. Vous êtes en peine comment faire consentir un époux à vos résolutions de pénitence ; et vous avez su le faire consentir à des démarches qu'il était peut-être si fort inté-

lui seul de la nature de ses fautes ; elle ne les grossit , ni ne les diminue. Elle pleure ; elle se tait. Prosternée à ses pieds, elle se dit à elle-même : « Me voici devant mon Sauveur et mon Juge ; il connaît mes faiblesses et mes sentiments ; mes désirs et mes gémissements ne peuvent lui être inconnus ; que pourrais-je lui dire qu'il ignore ? Ne voit-il pas ce que je sens dans le fond de mon cœur, et mes désordres ne lui sontils pas présents aussi bien que mes bonnes résolutions? » En celte disposition agitée de mille pensées de fiayeur et d'amour, elle tremble, elle rougit, elle s'aftlige ; mais elle se tait. Elle ne représente point ses faiblesses j ses larmes les publient assez : elle en répand une assez grande abondance pour laver ses désordres et arroser les pieds de son Sauveur. Voilà les artifices de l'amour tendre de Madeleine. Comme elle avait été prudente pour le mal, elle est prudente pour le bien ; au lieu que vous, femmes du monde, qui avez tant fait dans la recherche de vos plaisirs, ne voulez rien faire pour la

recherche de la grâce. Vous osiez tout pour ce qui pouvait contenter vos passions, et une seule démarche pour votre conversion vous jette dans l'abattement ! Hardies dans l'état du péché, vous vous mettiez au-dessus de tout ce qu'on en pouvait dire ; timides et lâches pour votre conversion, vous n'osez en faire le moindre pas sans rougir. C'est ici où votre habileté devrait paraître, et vous y paraissez toutes stupides *. Votre esprit, si habile à tromper les hommes sur vos désordres, semble tout ignorer dans l'ouvrage de votre pénitence. Votre cœur, ce guide si savant qui vous conduisait dans tout ce qui convenait à votre vie mondaine, ne vous conduit plus dans l'amour de la

' 11 est évident qu'ici l'éditeur de Trévoux avait une mauvaise copie. Massillon n'a pas dû parier ainsi aux grandes dames qui l'écoutaient. Certainement il a dû dire, comme dans le texte de 1745 : Il Votre esprit n'est plus ingénieux à trouver de ces moyens heureux qui viennent à bout de tout i .

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