IS
PANÉGYRIQUES
ressé d'empêcher. Vous ne croyez pas pouvoir vous fuire dans la pieté des amusements innocents qui vous soutiennent ; et vous en inventiez tous les jours de nouveaux dans le monde pour égayer votre ennui et vos dégoûts. Vous hésitez comment vous pourrez éloigner de vous certaines personnes si funestes à vos nouveaux desseins de vertu ; et vous étiez si habile autrefois à vous défaire de celles que la sagesse et la piété rendaient importunes à vos plaisirs. En un mot, vos passions étaient fécondes en ressources; votre pénitence succombe aux plus légers obstacles. D'où vient cela? ah 1 c'est le cœur qui fournit les expédients, et le vôtre n'est pas bien touché ; c'est l'amour qui rend habile, et vous n'aimez pas. La grâce est toujours moins ingénieuse en vous que la passion, parce que votre pénitence n'est jamais aussi sincère que votre égarement, et que, différentes de Madeleine, vous n'aimez pas Jésus-Cbrist comme vous aviez aimé le monde.
Aussi, en troisième lieu , le monde avait trouvé dans Madeleine un cœur ardent où les passions ne savaient pas même garder de mesures; c'est-à-dire [)rompt et pour qui un plaisir différé était un supplice , extrême dans ses joies, comme dans ses chagrins, aveugle qui ne connaissait ni périls ni obstacles, et qui croyait facile tout ce qui pouvait servir à sa passion.
Or, voulez-vous voir en elle les mêmes traits dans le caractère de son amour pour Jésus- Christ? A peine eut-elle appris, dit l'Evangile, que le Sauveur était entré dans la maison du
pharisien : Ut cognovit ' (elle vint le trouver*). Remarquez ici, premièrement, la promptitude de son amour : la première occasion qu'elle trouve de venir se jeter aux pieds du Sauveur, elle en profite ; elle y court. Elle ne balance pas des années entières entre la grâce et la passion ; elle n'est pas ingénieuse comme vous l'êtes si souvent, femmes du monde, à trouver sans cesse des prétextes pour remettre à un autre temps cette première démarche : sa jeunesse ne lui fournit |)as de ces raisons frivoles qui persuadent d'attendre un âge .plus sérieux et moins propre au monde. On n'aime pas quand on peut diOérer. Ah ! bien loin de vouloir reculer encore, et de renvoyer au soir de sa vie, elle voudrait pouvoir renaître pour recommencer à aimer son Seigneur en commençant à vivre. Sa douleur la plus amère est de l'avoir connu si tard ; ce qui lui reste de vie, ne peut la consoler de ce qu'elle en a perdu en des amours insensés. Elle sent qu'on ne peut trop tôt aimer ce qu'on aimera toujours, et elle veut regagner les jours d'indilTérence par un saint empressement de tendresse : Ut cognovit.
En effet, mes chers auditeurs, la promptitude est essentielle à la conversion. La grâce a des moments heureux, que ni le temps, ni les années, ni les mômes circonstances, ne ramènent plus. Ce jeune homme de l'Evangile, qui, appelé par Jésus-Christ, voulut aller eu-
* Luc, vu, 37.
* 11 faut cerlainemeut ajouter ici les mois : elle vint le trouver, du texte de Trévoux , mots oubliés par tous les autres éditeurs.
vertu. Vous êtes en peine comment réduire votre esprit à toutes les pratiques de la pénitence, et vous aviez si bien trouve le secret de le faire condescendre à tout ce qu'il y avait de plus dégoûtant dans le crime. Vous ne savez comment rompre ces liaisons criminelles, écarter ces objets qui ont séduit votre innocence, bannir de votre cœur et même éloigner de vos yeut tout ce qui peut nuire à voire conversion, et TOUS étiez cependant si adroites pour éloigner toutes les occasions, toutes les personnes, toutes les liaisons qui étaient nuisibles à vos pUisirs? D'où vient cela, mesdames? Ah! c'est le crime qui vous fournissait tous ces expédients ; et si vous n'en trouvez plus au commencement de \olre conversion, c'est que vous ne suivez point les mouvemenls de la charité, toujours plus ingénieuse que la cupidité, et que différentes de Madeleine, vous n'aimez point Jésus-Cbrist dans votre conversion, comme vous aimiez le monde dans le temps de vos désordres.
En troisième lieu, le monde avait trouvé dans Madeleine un de ces cœurs ardents, où la passion ne saurait garder de mesures; c'est-à-dire un cœur vif, toujours extiéme daus la joie comme dans le chagrin, entreprenant et aveugle, à qui tout ce qui sert à favoriser les passions, paraissait facile.
Or, voulez-vous voir les mêmes traiu de ce cœur dans son amour pour Jésus-Christ ? Apprenez comment elle l'aime. 11 est
dit dans l'Evangile que dès qu'elle connut qu'il était dans la maison du pharisien, elle vinl le trouver : Ul coynovit. iteuiarqucz ici la promplitude de son amour : à la première occasion qu'elle trouve de quitter le monde et d'aller à son Sauveur, elle ne la manque pas ; elle y court sans aucun délai, elle ne balance puiut. Dès qu'elle apprend où il est, elle va se jeter à ses pieds ; elle n'est point ingénieuse, comme tant de femmes du monde, à liouver des prétextes pour différer encore sa conversion ; elle ne s'en repose point sur sa jeunesse, et ne remet point sa pénitence à un âge plus avancé. On u'aime pas comme il faut quand on diffère de donner des manpies de son amour, Elle voudrait avoir connu son Sauveur et s'être attachée à lui, en commençant k vivre. Toute sa douleur est de l'avoir connu trop tard; elle croit que ce qui lui re.-^le de vie n'est pas capablede la dédommager du temps qu'elle a passé sans l'aimer. Elle seul qu'on ne saurait trop tôt aimer ce qu'on doit aimer toujours, parce qu'il est toujours aimable.
En effet, la giâie a des moments heureux que ni le temps, ni les mêmes circoiislances ne rappullcni jamais, quand une fois ou lésa laissés passer. Ce jeune liouinie de l'Evuugile, qui contre l'inspiration du btigneur alla ensevelir son père, ne revint plus à Jesus-Christ qu'il avait quille, et se rendit indigne d'être admis au nombre de ses di&uiplcs comme auparavant. L'Es-
SERMON POUR LE JOUR DE SAINTE MADELEINE
sevelir son père avant que de le suivre, manqua son moment; et nous ne lisons pas qu'il revint ensuite se mette au nombre de ses disciples. L'Esprit de Dieu est cet Espiit dont parle le prophète, qui va et qui ne revient plus ; et tout dépend de savoir entendre sa voix , et de l'arrêter dans notre cœur lorsqu'il y passe et qu'il nous visile. Un désir de pénitence renvoyé est presque un préjugé certain que vous ne vous repentirez plus. Voilà la promptitude de l'amour de Madeleine.
Remarquez-en, secondement, la vivacité. Le monde avait trouvé en elle un de ces caractères extrêmes qui ne se donnent jamais à demi : c'est ainsi qu'elle aime Jésus-Christ. Tout ce que l'amour a de plus vif et de plus extrême, pour ainsi dire, elle le sent; toutes les marques de la douleur la plus profonde, elle les donne. Les suites ne diminuent rien à cette ardeur ; le dernier jour de sa pénitence ressemblera à la première démarche de sa conversion. Partout dans l'Evangile elle nous sera représentée comme une amante vive et fervente. Tantôt nous la verrons prosternée aux pieds du Sauveur, s'cxposant même aux reproches de sa sœur Marthe, plutôt que de perdre un instant de vue le libérateur qu'elle aime. Tantôt transportée d'amour pour lui , elle courra à son tombeau avant tous les disciples, et les larmes qu'elle y répandra seront aussi abondantes que celles qui arrosent aujourd'hui ses pieds divins dans la salle du pharisien. Tantôt en le rencontrant sous une forme étrangère : « Si vous l'avez enlevé , lui dira-t-elle, dites-le moi et je l'emporterai »;
on ne sait quel est celui qu'elle redemande; elle ne pense pas même à le nommer ; son cœur en est si plein , qu'elle suppose que le cœur de tous les hommes en est occupé comme le sien : Si tu sustiilistl eum^ dicito mihi ' ; elle ajoute qu'elle l'emportera ; une tille faible, accablée de tristesse, seule, elle se persuade qu'elle aura assez de force pour emporter le corps mort de son Sauveur : Et ego eum tollam * ; son amour croit tout possible. Tantôt enfin, Tayant reconnu elle ne sera plus maîtresse de son cœur ; elle courra à lui avec un saint transport; elle voudra encore embrasser ses pieds sacres si heureux pour elle , et qui furent les premiers confidents de sa douleur et les premiers asiles de sa pénitence. Partout elle soutiendra ce caractère defer\eur et de vivacité qui commence sa conversion, et la durée de sa carrière ne la verra jamais ni ralentie ni moins fidèle.
Instruction importante, mes chers auditeurs! Les conversions les plus vives finissent d'ordinaire par la tiédeur et par le relâchement. On se repose après les premières démarches, comme si l'on était déjà arrivé au bout de sa course ; on se relâche sur mille pratiques saintes que la vivacité de la douleur avait d'abord inspirées. D'un pénitent zélé on devient un tiède chrétien ; nos péchés une fois pleures ne nous paraissent plus dignes de nos larmes; et fou trouve souvent, dans la tiédeur de la pénitence , l'écueil qu'on avait
' Jean, xx, 15.
2 Ibid.
prit de Dieu souffle où il veut, et quand il veut, et tout dépend de fe rendre atientif à entendre sa voix, et à y répondre quand on l'a entendue. Lorsqu'il vous visite, vous devez le recevoir favorablement ; une grâce de conversion rejelée, un mouvement de pénitence repoussé, est peut-être la seule cause que vous ne vous repentirez plus, que jamais vous ne vous convertirez. Voilà le premier caractère de l'amour ardent de Madeleine , la promptitude avec laquelle elle embrasse sa conversion.
Le second est sa vivacité. Le monde avait trouvé en elle un ,de ces cœurs v.fs qui ne gardent point de mesure dans leurs démarches, et c'est aussi cette vivacité d'amour que Jesus- CLrist trouve en elle. Tout ce qu'on peut sacrifier pour un objet aimé, elle le sacrifie ; elle ressent tout ce que la douleur de l'avoir offensé a de plus profond et de plus rigoureux. Comme une amante vive et forte, elle entreprend tout., elle souffre tout, elle s'expose à tout pour plaire à son divin Sauveur. Mille fois prosternée à ses pieds, elle lui proteste qu'elle aimerait mieux mourir que de passer un seul moment de sa vie sans l'aimer. Cet amour francliii les bornes de la moit même, elle court k sou tombeau avant les disciples, et les larmes qu'elle y répand, sont si abondantes qu'elle tombe en défaillance. Lui parlant à lui-même sous une forme étrangère, elle lui dit : « Où
avez-vous donc mis mon Sauveur? Si vous l'avez enlevé, ditesle-moi, et je l'emporterai ». Elle ne pense pas à ce qu'elle dit, tant elle est transportée d'ainour pour celui qu'elle cherche. Une fille seule, accablée de douleur, faible de sa nature, et plus encore par la rigueur de sa pénitence, dit qu'elle emportera le corps de Jésus-Christ ; y pense-t-elle ? Ah! tout parait facile à un cœur qui aime véritablement. Enfin elle court à Jérusalem porter la nouvelle de la résurrection de son Maître, et voudrait enchérir sur les soins et la vigilance des autres disciples de Jésus-Christ, qui furent les premiers témoins de ses crimes et les premiers confidents de sa pénitence *.
Ce n'est pas tout. Sou amour fut encore constant, et le siècle qui l'avait vue si attachée à ses plaisirs, ne l'a jamais trouvée ni moins convertie, ni moins fidèle. Les conversions deviennent presque toujours inutiles ou du moins très-allérées par le relâchement. On est fervent pendant quelque temps, et quand on se croit arrivé au bout de la course, on se relâche d'ordinaire. De pénitent zélé on devient chrétien tiède. Des péchés une fois pleures ne vous paraissent plus dignes de vos
♦ Cette belle et touchante description de l'amour de Madeleine n'est pas moins admirable dans cette rapide et première esquisse que dans la gravure définitive si soigneusement retouchée.
PANÉGYRIQLES.
cru éviter en sortant du dérèglement du vice.
Enfin, à la vivacité constante de notre heureuse pécheresse ajoutez-y encore l'aveuglement de son amour, pour ainsi dire. Car quoique la grâce soit une lumière céleste qui éclaire l'esprit en même temps qu'elle écliauCfti la volonté, il est vrai de dire néanmoins qu'elle aveugle la raison charnelle sur mille difficultés que l'amour-propre oppose d'ordinaire aux premières démarches de la conversion, et qu'ainsi la charité a ses saintes erreurs comme la cupidité a les siennes.
En effet, mes Frères, que de difficultés Madeleine n'aurait-elle pas pu prévoir dans son changement 1 Tant de liaisons à rompre, tant d'occasions à éviter, tant de commerces à fuir ; difficultés du côlé de l'âge , du côté des penchants, du côté du rang, du côté des maximes qu'elle allait embrasser; que de réflexions devaient naître dans son esprit, si son cœur lui eût permis d'en faire ! Mais le saint amour ne raisonne pas. Que ne pouvait-elle pas se dire à elle-même? « Que vuis-je faire? Je m'expose sans savoir si je serai écoutée. A la vérité ce prophète assure qu'il n'est venu que pour les pécheurs ; mais une pécheresse, telle »iue je suis, peut-elle se promeitre un accueil favorable ? Ne pourra-t-on pas croire que ma douleur n'est pas sincère, et que c'est ici quehjue secret dépit qui n'aura point de suites? i^^sl-ce bien prendre son temps que d'aller lijuhler par des larmes la joie d'un festin? D'ailleurs, suis-je bien sûre même si mon changement
larmes ; et quand on a fait quelques démarcbes de pénitence, on croit en avoir assez fait.
Enfin, à la vivacité et k la constance de son amour, Madeleine ajoute encore raveugiemenl de ce même aaiour. En effet, pour que l'amour soit parfait, il faut qu'il soit aveugle ; car, quoique la giâce soit une lumière qui éclaire le pécueur qu'elle veut convenir, ou peut dire cependant que le raisonnement est opposé aux premières démarches de la conversion ; qu'ainsi la charité a ^es erreurs, comme la cupidité a les siennes. Cette femme pécheresse ne pouvait-elle pas prévoir, dans son nouveau changement de vie, tant d'otcasions de dégoût et de découragement , tant de oiitîcultés dans sa pénitence, difticullés du tôté de l'âge qui semblait lui permettre la joie et le plaisir, du côlé du penchant qui l'entraiiiait vers les créatures, du côlé des maximes qu'elle allait embrasser? Quelles réflexions n'aurait-elle pas pu faire sur tous cts obstacles; et quel effet auraient pu produite ces sortes de réllexions? 0 Que sais-je, pouvait-elle dire en elle-même, si je pourrai soutenir le parti que j'embrasse ? Que sais-je même, si en me présentant à Jésus-Christ, je serai contente de ma démarche ? A la vérité, ce prophète nouveau ait qu'il n'est venu que pour chercher les brebis égarées, et recevoir celles qui viennent à lui; mais dans les circonstances où je vais le trouver, ne croira-t-il pas que mon retour n'est point sincère ? Est-ce là un temps d'aller troubler la fête du fesiin ? U'ail leurs, suis-je biea sùie que je tiendrai ce que je vais lui promettre? £t après
ne sera pas une douleur passagère, une vivacité d'un instant; et si après avoir fait une démarche d'éclat j'en pourrai soutenir les suites ? »
Que ne dites-vous pas tous les jours à vousmême, âme infidèle, dans des circonstances bien plus favorables au salut que ne l'est celle où se trouve aujourd'hui Madeleine? Elle pouvait du moins se faire un prétexte de son âge ; et vous, déjà sur le retour, vous ne com|)renez pas encore comment on peut se passer du monde. Les empressements qu'on y avait pour elle auraient pu l'arrêter; et mille désagréments ne sauraient en détacher votre cœur. La singularité de sa démarche dans Jérusalem, où peut-être seule et la première elle s'allait déclarer pour Jésus-Christ, aurait pu former encore un nouvel obstacle; et vous, environnée de saints ex( mples et de tant de femmes chrétiennes qui vous montrent la voie du salut, vous n'oseriez vous déclarer pour la piété ; tout vous paraît des obstacles ; vous voulez tout |)eser, tout examiner avant que de faire le premier pas, et vous n'avez jamais pris assez de mesures.
Ah ! mes chers auditeurs, les précautions excessives dans un commencmient de pénitence, outre qu'elles ne supposent qu'un cœur à demi-touche, elles ne sont jamais heureuses. La grâce dans ses premiers mouvements surtout a d'heureuses imprudences qui révoltent la sagesse humaine, mais qui consomment l'ouvrage du salut. Je ne veux pas dire par là
une démarche d'éclat comme celle que je vais faire, puis-je répondre que je ne retournerai pas à nœs premiers désordres?»
Mais sou amour aveugle ne raisonne point. Que ne vous dites-vous pas à vous-mêmes, âmes intiJéles, après quelques bonnes résolutions, quelques salutaires peu.->ees de conversion? Quelles réllexions ne lailes-vous pas sur les difncultés qui vous attenueni ? Son âge pouvait lui fournir un valu préleste pour ne pas embrasser sitôt touies ces austérités; cependant elle n'y pense seulement pas ; et vous, qui êtes sur le retour, vous ne pouvez comprendre, diles-vous tous les jours, comment à voire âge on peut se passer du monde. Elle n'y avait que des agréments; tout lui riait, tout lui applaudissait; et vous, que mille disgrâces, que mille peints, que mille chagrins devraient en détacher, vous ne sauriez vous résoudre a le quiller. La seule démarche qu'elle soit obligée de laire dans cette salle du festiu, où elle alla se présenter à Jcsus-Christ, aurait dû former un obstacle à sa conversion, et l'obliger de la remettre à un autre temps; ctpeudaul elle ne s'en rebute point; et vous, api es tant d'occasions favorables, où les trésors de la grâce se présentent à vous, vous ne sautiez vous résoudre à faire le moindre effort. Vous voulez tout peser, tout examiner ; vous n'avez jamais assez pris de mesures quand il faut eu venir là.
Je ne veux pourtant pas dire par là qu'on doive tellement s'abandonner au premier mouvement de la giàce, qu'il ne faille pas garder un peu de prudence pour opposer à cette
SERMON POUR LE JOUR DE SAINTE MADELEINE
que pour mourir au monde et servir Dieu , il fdille renverser toutes les règles de la prudence, et négliger tous les moyens humains nécessaires pour aplanir les obstacles que notre état ou notre rang peuvent mettre à notre conversion, sous cette fausse confiance que c'est à Dieu seul à conduire son ouvrage. Je sais que la raison est donnée à l'homme pour le conduire ; et que c'est tenter Dieu et sortir de l'ordre de la Providence , que de ne pas consulter une lumière qu'il a mise luimême en nous. Mais je veux dire que trop de prévoyance et de circonspection arrête toujours l'ouvrage de la grâce ; je veux dire que dans les premières démarches de la pénitence surtout, ah! il faut laisser quelque chose à faire à l'Esprit qui nous touche, ne vouloir pas tout prévoir soi-même, s'abandonner à Jésus-Christ sur mille difficultés auxquelles on ne voit pas de ressources, et avoir encore plus de foi et de confiance que de raison ; je veux dire que lorsqu'on laisse à l'amour-propre le loisir des réflexions, la grâce y perd toujours quelque chose, et quelquefois on perd la grâce soi-même. Matthieu au premier ordre qu'il reçoit de Jésus-Christ quitte son bureau, et ne pense pas môme à rendre compte de son administration, ni à justifier devant ses maîtres une retraite si prompte et si suspecte dans les personnes de son emploi. Pierre jette les filets dans la mer, quoique le travail ingrat de toute une nuit, ne semblât lui promettre que des soins inutiles de ce nouvel effort; il n'a que la parole du Sauveur pour garant de son entreprise, et le succès répond à sa confiance : In verbo tuo laxabo rete ^ Au contraire, il enfonce sous les eaux dès qu'il fait trop d'attention au péril où il se trouve, et Jésus-Christ l'abandonne dès qu'il commence à raisonner et à se défier.
* Luc, V, 5.
Pourquoi vous défiez-vous de vous-même?
Pourquoi vous inquiétez-vous tant sur les suites de votre pénitence, comme sur des voies amères et tristes, qui vont d'abord vous lasser? Pourquoi n'osez-vous vous déclarer pour Jésus-Christ par la crainte toute seule de ne pouvoir soutenir une démarche d'éclat? Le Seigneur, qui a déjà commencé son ouvrage en vous, ne sera-t-il pas assez puissant pour le continuer? S'il a pu vous toucher tandis que vous étiez encore dans le crime, ne saurat-il vous soutenir, quand vous serez devenu juste? S'il a su vous tirer du bourbier, refusera-t-il de vous donner la main lorsque vous commencerez à marcher dans la voie du salut? S'il vous a cherché lorsque vous étiez si loin de lui, et que comme une brebis égarée vous erriez dans les pâturages étrangers; ahine saura-t-il pas vous retenir quand vous serez retrouvée, et qu'il vous aura ramenée au bercail? Vous êtes faible, dites-vous ; mais ne vous connaît-il pas; et vos mœurs passées ne l'ontelles pas mieux instruit que tout autre de votre faiblesse? Reposez-vous-en sur ses soins et sur la connaissance qu'il a de votre cœur. Vous êtes d'un goût changeant, et vous craignez tout de voire inconstance ; ah 1 les créatures ont pu fixer cette légèreté par l'injuste amour que vous avez eu si longtemps pour elles ; et vous croyez que votre Dieu aura moins de crédit sur votre cœur? Vos inconstances passées ne venaient que de la fausseté et de l'insulfisance des biens que vous aimiez; ne pouvant vous satisfaire, ils ne pouvaient vous fixer ; mais Dieu seul remplira tous vos besoins, et vous ne souhaiterez plus rien quand une fois vous aurez goûté combien il est doux d'être à lui.
Oui, mes Frères, la foi d'une âme véritablement touchée est une foi généreuse. Les montagnes mêmes ne l'arrêtent pas ; elle se promet de les transporter comme des grains de
fausse confiance du pécheur, qui s'imagine que c'est à Dieu seul à faire tout l'ouvrage de sa couversiou. Je sais que c'est faire tort à Dieu de ue pas cousulier les ministres qu'il a mis lui-même ici-bas eu sa place pour aider les pécheurs à se convertir ; mais ce que je sais aussi, c'est que trop de circonspection arrête toujours la conversion. C'est qu'il faut condesceudre à l'Es^irit-Samt qui vous pousse, ne point vous en rapporter à vous-même, vous en remettre à Jésus-Christ, et avoir plus de conliaiice que de raison lorsqu'on commence à se convertir, persuadé que quand on réfléchit, qu'on délibère, la grâce y perd toujours quelque chose. Uès que Jésus-Chri;t parle à Matihieu, il quitte son bureau et ne pense ni à la difficulté qu'il y aurait de le suivre, ni aux douceurs de l^emploi
qu'il avait à quitter ; et Pierre jette ses filets et abandonne sa barque, dès que le Sauveur l'appelle, au lieu qu'il enfonce sous les eaux, dès qu'il commence à raisonner.
il en est de même de vous, mes Frères, dès que vous raisonnez sur votre conversion, vous êtes près de faire naufrage. Eh! quoi donc? Craignez-vous que celui qui vous appelle, ne puisse vous soutenir lorsque vous serez fidèles à sa vocation ? S'il a pu vous retirer de l'ordure lorsque vous y étiez enfoncés par vos crimes, refusera-t-il de vous conduire lorsque vous serez dans les voies pures du salut? S'il a pu vous aller chercher et vous apporter sur ses éiiaules lorsque vous paissiez dans des pâturages étrangers, ne veillera-t-il pas à votre garde lorsque vous serez reafermés dans le bercail? Mais vous crai-
PANÉGYRIQUES
sable ; et quand on aime vivement, ou l'on ne voit plus d'obstacles , ou ils deviennent euxmêmes des moyens de salut. Ainsi, Madeleine eut pour Jésus-Clirist la même vivacité qu'elle avait eue pour le monde. Mais l'amour de préférence fut encore égal; et tout ce qu'elle avait sacrifié au monde dans ses dérèglements, elle le sacrifie à Jésus-Christ dans sa pénitence.