DEUXIÈME PARTIE
J'appelle, avec saint Augustin, amour de préférence, ce poids dominant de notre âme, qui rappelle à lui tous nos moindres penchants; cet amour qui prévaut sur tous nos amours, qui décide de nos choix, qui règle nos jugements, qui devient le principe de toutes nos actions ; cet amour , comme dit saint Paul, que nulle tribulation ne peut éteindre, nul péril alarmer, nulle espérance corrompre, à l'épreuve de la faim et de la nudité, plus fort que la mort même ; en un mol, l'amour de préférence est celui sur lequel rien ne l'emporte, que rien ne peut même balancer, et auquel on est toujours près de tout sacrifier. Ce n'est pas tant ici une afifairede goût ■ei de sentiment, qu'un état de l'àme qui se manifeste dans les occasions, et qui sans balancer se déclare toujours pour l'objet auquel
son amour a donné la préférence. Or, mes Frères, c'est ainsi que Madeleine avait aimé le monde; elle lui avait sacrifié sa réputation, son repos, ses biens, ses qualités naturelles; c'est ainsi qu'elle aime Jésus-Chriî^t ; et voilà précisément ce que son amour lui sacrifie aujourd'hui. Suivons l'histoire de sa pénitence; et renouvelez, s'il vous plaît, votre attention.
En premier lieu, Madeleine avait sacrifié au monde sa réputation. Son sexe et sa naissance la défendirent sans doute d'abord contre la honte des passions ; et l'on peut croire qu'elle opposa la barrière de la pudeur et de la fierté aux premiers orages qu'elle sentit s'élever dans son cœur. Mais lorsqu'une fois elle eut prêté l'oreille à la voix du serpent, qu'elle se fut rassurée contre elle-même , qu'elle eut pu justifier sa propre faiblesse et se dire en secret ces maximes insensées que le monde inspire : que ce n'était pas un crime d'être touchée du mérite , que ces rapports secrets qui forment les passions ne sont pas libres, et que nous en trouvons la destinée dans nos cœurs, qu'il est des liens si purs et si innocents que la plus austère pudeur ne saurait en rougir, et qu'après tout il est un âge oîi l'on peut être aimée : ah ! dès lors son cœur fut ouvert à tout ce qui s'offrit pour le captiver ; tous les
gnez tant de vous tromper, dites-voas, et qu'étant d'un caractère changeant comme vous êtes, vous ne retourniez dans vos premières voies après vous être convertis. Quoi donc ! si la créature avait bien eu la force de fixer votre cœur pour elle, votre Dieu ne pourra-t-il l'avoir de le fixer dans ses voies? Ah ! l'inconstance de votre cœur ne venait que de la vanité des biens de la terre qui ne pouvaient vous contenter ni vous rendre heureux; mais quand une fois vous posséderez voire Dieu, après lequel il ne reste plus rien à souhaiter, votre cœur se fixera, et vous ne désirerez plus rien des choses du monde, quand vous aurez j^oûté combien il est doux.
C'est ainsi que Madeleine aiuia son Sauveur d'un amour tendre qui adoucit les pli.s (grandes rigueurs de sa pénitence. Mais elle l'aima encore d'un amour de préférence par lequel tout ce qu'elle avait sacrilié au monde par ses égarements, elle le sacrifia à Jésus-Christ dans sa pénitence. C'est le sujet de mon second point.
SECONDE PARTIE
J'appelle , avec saint Augustin , amour de préférence , ce poids dominant de notre âme qui rapporte à lui tous nos moindres penchants , cet amour qui prévaut sur tous nos autres amours , qui est la règle de nos ju;,'enients , le principe de toutes nos actions , cet amour que nulle tristesse ne peut affaiblir, que nulle affliciion ne peut éteindre , que nul péril ne peut ébranler, cet amour à l'épreuve de la faim et de la nudité , qui défie toules les créatures, plus fort que la mort même , cet amour enfin qui l'emporte sur l'enfer et toutes ses puissances. Ce n'est pas ici , mes Frères , un état de pur sentiment dont je vous parle , c'est un état de pénitence et de larmes qui se déclare sans balancer pour le parti auquel son
cœur donne la préférence. Or, c'est de cet amour que Madeleine aimait le monde , et qu'elle aime Jésus-Christ dans sa conversion; elle avait sacrifié au inonde sa réputation, le repos de son cœur, ses biens et ses qualités naturelles ; et sitôt qu'elle aime Jésus-Christ , elle lui sacrifie toutes ces choses , réputation , repos, biens de la fortune et avantages de la nature. Suivons ces circonstances toutes marquées dans l'Evangile de ce jour.
En preuiier lieu, Madeleine avait sacrifié sa réputation au monde, ^a pudeur et sa naissance la défendirent d'abord contre les premiers mouvements de sa passion, et il est à croire qu'dux premiers traits qui la frappèrent, die opposa la barrière de sa pudeur et de sa fierté. Mais lorsqu'elle eut prêté l'oreille au serpent , et consulté sa propre sagesse , lorsqu'elle se fut dit à elle-même en secret ce que tant u'autrcs personnes se disent encore tous les jours : que ce n'est point un ciime de se faire une honnête société dans le monde, qu'on peut être sage , sans être sauvage , qu'on a là-dessus l'usage des personnes de sou sexe, qu'il est des liens si innocents que la plus délicate pudeur n'eu reçoit pas la moindre atteinte , et qu'un commerce d'amitié n'est pas défenJu. Ah! sitôt qu'elle se fut dit à elle-même ces raisons, dès lors son cœur fut ouvert à tous les traits de la passion. En vain sa pudeur rougissait de sa faiblesse , l'ascendant de son cœur avait déjà pris le dessus, et tout ce qui pouvait plaire pouvait la toucher.
Que pouvait-elle s'attendre qu'on dirait de sa conduite? Née avec de bonnes qualités, et sortie d'une maison qui la distinguait dans le monde, ne devait-elle pas, plus qu'une autre, penser à conserver sa gloire et sa réputation? La honte que ses égarements allaient répandre sur toute sa famille , le mépris et les railleries qu'on ferait d'elle , les mauvais exemples
SERMON POUR LE JOUR DE SAINTE MADELEINE
nouveaux objets furent pour elle de nouvelles passions ; sa gloire et sa raison rougissaient en vain en secret de ses faiblesses; l'ascendant de son caractère avait déjà pris le dessus; son cœur ne savait plus vaincre , et tout ce qui pouvait plaire pouvait l'engager.
Que n'aurail-elle pas dû se dire à elle-même sur le scandale de sa conduite , si la passion écoutait la raison ! Née avec un nom et sortie d'une maison qui la distinguait dans son peuple, n'était-elle pas obligée à des attentions plus rigoureuses sur sa gloire? La tâche immortelle que ses égarements allaient faire à son sang, la honte qui en retomberait sur ses proches, les exemples et les avis sages d'une sœur attachée au devoir, les suites mêmes d'une réputation flétrie dans les personnes de son âge, et le long repentir qu'elle se préparait dans une vieillesse triste et déshonorée; enfin , l'éclat que ses passions allaient faire dans Jérusalem, le séjour du roi Hérode, d'un préfet romain, des plus illustres maisons de la Palestine, et d'où le bruit de ses emportements ne manquerait pas de se répandre dans tout le reste delà Judée; que de motifs puissants de retenue ! et que de réflexions à faire, si la passion en faisait quelquefois! Mais Madeleine aimait le monde, et il n'est plus lien de si cher que l'on ne sacrifie à ce qu'on aime. Cette délicatesse sur la gloire que donne la vertu, s'était effacée ; cette fierté qui vient delà naissance, s'était changée en faiblesse; cette pudeur attachée au sexe, avait dégénéré en effronterie. Ni les conseils des gens de bien, ni les larmes de Marthe, ni les railleries des mondains , ni les mépris même de ses amants insensés à qui elle avait pu plaire, mais dont elle n'avait pu réussir à se faire estimer, car la vertu toute seule est estimable ; tout cela ne la touchait plus. Elle paraissait avec ostentation au milieu d'une
ville où elle n'était connue que par ses misères ; et, comme cette femme de l'Apocalypse, elle portait écrit sur son front le nom de mystère; c'est-à-dire elle ne faisait plus un secret de ses passions, et ne prenait plus même soin de cacher aux yeux du public les mystères de ses folles amours. La passion arrivée à un certain point ne rougit plus. Il n'est que les commencements qui soient timides , et plus la nature avait formé votre âme modeste et chrétienne, plus vous allez loin d'un autre côté, quand une fois vous avez pu secouer ce joug importun.
Or, voyons comme dans sa pénitence Madeleine fait un sacrifice de sa réputation à l'amour qu'elle a pour Jésus-Christ. Sur le point d'éclater, et devenir chercher le Sauveur dans une maison étrangère, que de réflexions pouvaient encore ici naître dans son esprit 1 Une personne de son âge et de son sexe aller comme une insensée dans un lieu où elle n'est ni connue ni priée; s'aller avouer pécheresse devant tant de conviés , malgré tout ce que cette démarche allait paraître avoir d'extraordinaire! Au lond, que risquait-elle d'attendre que Jésus-Christ se fût retiré chez quelqu'un de ses disciples; et là, en secret et à la faveur des ténèbres de la nuit, comme Nicodème, lui exposer le triste état de son âme, et écouter les paroles du salut qui sortiraient de sa bouche? Mais le saint amour, comme la passion, ne raisonne pas. Ah 1 elle ne pense pas à se faire approuver des hommes dans une action où elle va se condamner elle-même ; elle ne prend pas de mesures pour adoucir aux yeux du public la surprise de son changement, et le préparer peu à peu, et comme par des essais de conversion, à l'éclat d'une retraite. Blessée d'amour, comme l'Epouse, elle traverse les rues de Béthanie dans un appareil bien différent de celui où jusque-là elle y avait paru.
qu'elle donnerait, les chutes mêmes fâcheuses dont les personnes de son sexe ressentent souvent toute la confusion et l'amertume , et dont elles ont tout le temps de se repentir dans une vieillesse triste et déshonorée ; enlin le bruit ei le scandale qu'elle allait faire dans toute la Palestine, que de puissants motifs de retenue ! Mais Madeleine n'y fait point d'attention , elle aimait le monde , et dès là il n'est plus rien qu'elle ne sacrifie à cet amour ; ni cette fierté qui vient de la naissauce , ni celte pudeur qui fait l'ornement du sexe , ne sont épargnées dans ce sacnlice. Rien ne peut la retenir, ui les railleries des mondains, ni les infidélités de ses amants insensés à qui elle veut pl.iire ; mais de qui elle ne peut jamais se faire estimer; car il n'y a que la vertu qui soit estimable; rien ne peut lui faire honte; et comme cette femme prostituée de l'Apocalypse , elle portait sur son front le nom
de mystère, c'est-à-dire qu'elle avait levé le voile, et qu'on ne la connaissait plus qu'au caractère de sa folle passion. Quand la passion est arrivée à un certain point , elle ne rougit plus de rien, et plus la nature avait pris soin de former une créature modeste, retenue , plus vous la voyez déréglée, portée pour le luxe , les parures et les ornements mondains , dès qu'elle a secoué le joug de la pudeur.
Voilà ce que Madeleine avait sacrifié au monde, sa réputation, et c'est aussi ce qu'elle sacrifie d'abord à Jésus- Christ. Car aller chercher, dans la salle d'un festin et dans le temps d'un repas, ce nouveau prophète qu'elle pouvait voir en plusieurs autres endroits ; une personne de son âge, de son sexe, de sou rang, entrer hardiment dans une compagnie où elle n'était ni invitée, ni priée; paraître tout à coup devant tant de conviés qui la connaissaient pour une lerame de mauvaise
PANÉGYRIQUES
Triste, éplorée, fondant en larmes; elle ne voit pas le concours de citoyens que ce nouveau spectacle assemble autour d'elle ; elle n'est occupée qu'à chercher son bien-aimé, et n'a plus d'yeux pour le reste du monde ; elle entre dans la salle du festin; elle s'a van ce avec une sainte impudence. Sa présence renouvelle dans l'esprit des spectateurs le souvenir de ses excès passés, et elle veut bien en soutenir toute la honte. Déjà toute la Palestine ne s'entretient plus que de son changement; on en cherche les raisons dans quelque secret dépit, dans une passion méprisée, dans une inconstance et une légèrelé de naturel, dans des vues peut-être encore plus cachées et moins sincères. Chacun trouve des conjectures pour justifier la malignité de ses jugements; car c'est ainsi que le monde, ô mon Dieul juge toujours humainement de vos œuvres. Les prêtres et les docteurs eux-mêmes jaloux et de son attachement pour le Sauveur, et de ce que ce n'était pas par leur ministère qu'elle avait renoncé au monde, traitent sa conversion d'hypocrisie ; et au lieu de louer sa piété, ils tâchent de rendre même sa foi suspecte. Madeleine, dans un déchaînement si universel, n'est touchée que de ses crimes, n'est occupée que de son amour , ne pleure que l'innocence qu'elle a pu perdre devant son Dieu , ne pense au monde que pour l'oublier. Les discours publics ne l'avaient jamais refroidie dans ses passions ; ils ne lui font rien rabattre de sa pénitence. 0 sainte fierté de la grâce ! ô héroïque magnanimité de l'âme
juste ! Et pourquoi, mes chers auditeurs, vous que la crainte des jii^;ements humains ntient encore dans la souillure du péché, pourquoi ne pourriez-vous pas sacrifier à Jésu^-Christ, comme Madeleine, ce que vous avez tant de fois sacrifié au monde? Vos passions n'ont point craint la censure publique ; et votre pénitence serait plus timide? Vous ne vous êtes point ménagés pour le plaisir, vous vous ménageriez pour le salut? Vous regardiez comme des esprits faibles ceux qui se scandalisaient de vos désordres; et vous redouteriez comme des hommes sages et sensés ceux qui parleraient avec dérision de votre vertu? Vous disiez tant autrefois au milieu de vos joies insensées, qu'il faut laisser parler le monde ; et cela lorsque vous l'aimiez le plus, et que vous en suiviez les maximes; quoi! ses discours seraient-ils donc devenus d'un plus grand poids pour vous, depuis que vous avez résolu d'y renoncer; ou le regarderiez- vous comm un juge plus éclairé et plus à craindre sur les voies de la grâce que sur celles du péché ? Ehl qu'importe à une âme qui commence à goûter son Dii'U ce que les insensés pensent d'elle? Depuis qu'elle a méprisé les maximes insensées du monde corrompu , elle méprise ses vains jugements ; depuis qu'elle a pu le haïr, elle ne saurait plus le craindre. Elle y a vu si souvent le vice ap|)laudi, qu'elle ne trouve pas mauvais d'y trouver la vertu condamnée. Ravie même de le voir soulevé contre elle, elle sent par là qu'elle commence d'être à Jésus-Christ. Elle se défierait des démarches
vie, n'est-ce pas là sacrifier sa réputation ? Au fond qu'eùtelle risqué d'attendre que le Sauveur sorllt du ftslin, qu'il quitrâi l'asseniblee ; et à la faveur de la nuit de lui venir, comme le pieux N.codème, exposer sa misère et le dessein qu'elle avait d'en sortir ? Mais ce saint amour ne permet point tous ces ménagements à une âme qu'il embrase. Un caur où il se trouve, ne cherche pointa se faire approuver des hommes dans une démarche où il vient se condamner lui-même. Cette généreuse amante, blessée de son amour, comme l'Epouse des Cantiques, va partout où son cœur la porte ; elle n'aperçoit plus le concours de citoyens qui parlent mal d'elle ; elle ne" se met plus en peine des regards du monde ; elle entre dans la salle avec une sainte impudence, se rappelant à elle-même dans la personne des conviés les anciennes douceurs de ses égarements, pour les dépior«T en seciel. Elle voit bien dans Jerusaltin tout le peuple s'entretenir d'elle, censurer sa conduite jusque dans les recoins les plus cachés de la ville ; car le monde, injuste e^tlmatt•ur de la vertu, ne laisse pas de juger quelquefois justement des œuvres des pécheurs. Le Pharisien tâclie uièuie de rmdie sa pénntnce sus|.ccte devant le Sauveur, à qui elle vient la déclaier; mais dans le temps qu'on la critique, et qu'on juge mal d'elle, elle n'est touchée que de ses crimes ; elle n'est occupée que de son amour pour Jésus- Christ ; elle ne songe au monde, que pour le mépriser et
l'oublier. L'on a beau dire du mal de sa démarche, l'on a beau trouver à redire à celte action qu'elle vient faire devant toute une assemblée, on a beau blâmer ce commencement de conversion, on ne lui fera licn rabattre de son premier dessein. G héroïque magnanimité de l'amour pénitent ! ô sainte hardiesse de la glace ! vous aurez le dessus dans le cœur de Madeleine. Mais vous, pécheurs, qui voulez comme elle vous convertir, pourquoi craignez-vous de sacrifier à Jésus-Christ dans votre pénitence, ce que vous n'avez pas craint de sacrifier tant de fois au monde dans votre péché ? Vous n'avez rien ménagé pour vos plaisirs dans le monde ; eh ! pourquoi donc ménageriez-vous quelque chose pour le salut ? Vous regardiez comme des hommes faibles ceux qui dans vos scandales disaient du mal de vous; et pour(jUoi regarderiez-vous comme des hommes fort a craindre, ceux qui osent censurer l'état de vertu que vous emlirassez ? Vous disiez tant alors qu'il faut laisrer parler le monde, qu'il faut peu se mettre en peine de ce qu'il dua ; ses jugements sont-ils donc devenus plus terribles et d'un plus grand poids contre le bien que vous embrassez que contre le ual que vous faisiez ; et le regardez-vous plus éclairé sur les démarches du salut q'ie sur celles du crime ? Si lorsqu'il blâuiait vos égarements vous le traitiez d'aveugle, devez-vous plus l'appréhender lorsqu'il censure votre pénitence ?
SERMON POUR LE JOUR DE SAINTE MADELEINE
de sa pénitence, si elles avaient eu le malheur de plaire au monde ; et le mépris des hommes est la consolation de sa vertu, comme il en est la plus sûre marque.
Et en effet, qu'est-ce que paraît le monde à une âme qui connaît Dieu? Le sentiment le plus dangereux qui puisse lui revenir de ses mépris, c'est la fierté et la complaisance : il est doux de n'avoir pas pour soi un juge de si mauvais goût; et plus on l'a connu, plus on est tranquille sur ce qu'il pense. Ne craignez ses censures que lorsque vous voudrez le ménager et allier Jésus-Christ avec lui ; il est inexorable envers la fausse piété. Voulez-vous qu'il vous estime? convainquez -le bien que vous le méprisez. Ainsi toutes les précautions et les mesures qui ne tendent qu'àadouciraux yeux des hommes la surprise d'une conversion, sont des infidélités à la grâce, des restes secrets de notre attachement pour le monde, et un hommage peu chrétien que nous rendons encore à la fausseté de ses maximes. On n'est touché de Dieu qu'à demi, tandis qu'on a encore le loisir de se mcna^feravec les hommes. Première instruclion tirée du sacrifice que Madeleine fait à Jésus-Christ de sa réputation.
En second lieu, elle avait sacrifié au monde le repos de son cœur ; car, ô mon Dieu, s'écrie saint Augustin, vous l'avez ordonné, et la chose ne manque jamais d'arriver, que toute âme qui est dans le désordre soit à elle-même son supplice. Si l'on y goûte certains moments de félicité, c'est une ivresse qui ne dure pas ; le ver de la conscience n'est pas mort, il n'est qu'assoupi ; la raison aliénée revient bientôt,
et avec elle reviennent les troubles amers, les pensées noires, et les cruelles inquiétudes: Jussisti, Domine, et sic est, ut pœtia sua sibi sil omnis inordinatus animus *.
Mais, outre ces troubles qui naissent du fond d'une conscience coupable, que d'épines Madeleine n'avait-elle pas dû trouver dans les voies de l'iniquité ? Car je veux qu'elle offrît aux discours publics un front tranquille ; ces semences de gloire et de vertu qu'une heureuse éducation laisse dans l'àme, peuventelles se démentir et s'effacer tout à fait; et les retours n'en sont-ils point désespérants? D'ailleurs , à une réputation mal établie mille désagréments sont attachés dans le monde : des discours enveloppés faits en présence, qu'on entend toute seule, quon sent vivement sans oser s'en apercevoir; des distinctions d'oubli et de mépris dans des occasions publiques dont on n'oserait se plaindre; je ne parle pas ici des craintes, des soupçons, des jalousies, des dégoûts, des perfidies, des préférences, des fureurs inséparables de la pas^ion : il n'est point d'iniquité tranquille, et le crime est toujours plus pénible que la vertu : Jussisti , Domine, et sic est , ut pœna sua sibi sit omnis inordinatus animus.
Or, voilà ce que Madeleine avait sacrifié au monde, cette paix si chère au cœur, et la plus pure source de tous nos plaisirs. Son amour fait encore ici le même sacrifice à Jésus-Christ. Ce n'est pas, mes Frères, que Jésus-Christ ne soit lui-même la paix véritable de nos cœurs , et qu'on puisse la perdre en lui devenant
1 s. Aug.
Oh! que l'exemple de Madeleine vous condamne! Depuis qu'elle a su mépriser les plaisirs et les iiiaximes du monde, elle a méprisé aussi ses jugements et ses censures; ilès qu'elle a su le haïr, elle ne l'a plus appréhendé ; elle se met au dessus des critiques ; elle a vu si souvent le vice applaudi, qu'elle ne s'étonne plus de voir laveitu déshonorée. Et au lond qu'est-ce que peut faire le jugement du monde à une âme que son Dieu connaît, et qui Taime uniquement ? 11 est même consolant de n'avoir pas pour soi un juge de si mauvais goût, pendant qu'on a le plus juste et le p.us éclairé de tous les juges. Ainsi la crainie que vous avez entore des respects humains qui ne tendent qu'à vous détourner de votre conversion, est un resie secret de l'amour que vous aviez autrefois pour le monde, et que vous rendez encore mainienaiit à la vanité de ses maximes. On ne touche qu'à demi à l'ouvrai-e de sa cunversion, tanois qu'on prend garoe à ce que diront les hommes. Voilà le premier sacritice de Madeleine par lequel elle sacritie à Jésus- Chiist sa répuiation qu'elle avait saciitiée au monde.
En second lieu, elle avait encore sacrihé au monde le repos de son cœur ; car, dit saint Augustin, vous l'avt'z ainsi ordonné, ô mon Dieu, par un secret de vos justes jugements, qu'une âme déréglée soit elle-même son supplice. Si elle sent quelques
moments de calme et de repos, ce n'est point que le ver de sa conscience soit étouffé ; il n'est qu'assoupi, et après quelques instants d'un plaisir passager, viennent en fou e les inquiétudes, les dégoûts, les amertumes : Jussisti sic, Domine, ut inordinulus animus sit sibimetipsi pœna et suppHcium.
Mais, outre que nous naissons tous avec une conscience coupable, et par conséquent sujette aux troubles et aux agitations, nous trouvons encore dans le monde où nous entrons de quoi troubler le repos de notre âme ; et c'est ce qui parut bien dans Madeleine. Je veux qu'elle fût née avec de bonnes inclinations, avec des sentiments de douceur, comment peut elle tenir contre tant d'ennemis qui l'attaqutut ? Il faut qu'il lui en coûte d'abord bien des couibals, qu'el'e ressente dans ellemême bien des violences. Mille agréments dont la nature et la fortune l'avaient enriciiin, faisaient qu'elle avait beaucoup plus de tentations à rejeter et de séducieurs à craindre que les autres personnes de son sexe. Pouvait-elle s'opposer à ces protestatiiins d'estime, de tendresse, d'amour que le monde lui faisait chaque jour, sans d'étranges violences; et d'un autre cô:é, pouvait-elle aussi tout d'un coup oublier et mépriser une vertu et un Dieu qu'on lui avait recommandés dès le berceau ? Ce ne sont point ici des infidélités légères, ce sont des fureurs.
PANÉGYRIQUES
fidèle; mais il est toujours une certaine paix à laquelle le pt'cheur renonce en renonçant à SCS vices. La grâce fait au fond du cœur des séparations douloureuses; et Jésus-Christ, qui est venu annoncer la paix à nos âmes, nous avertit assez qu'il y est venu porter aussi le glaive et la douleur.
Car, premièrement, quelle violence ne se fit pas Madeleine pour haïr ce qu'elle avait aimé, pour éteindre des passions dont le caractère de son cœur la rendait si capable, pour rompre des liens qu'un long usage d'aimer avait rendus presque indissolubles? Qu'il en coûte à des âmes d'un certain caractère pour en venir à ces séparations !
Secondement, elle ne se proposait pas une conversion douce et commode comme tant d'àmes à demi converties. Elle avait appris du Sauveur que le feu de la pénitence, comme un sel divin, devait guérir et préserver désormais de la corruption toute àme qui av;iit été la victime infortunée du monde et du péché : Omnis victima igné saUetur ';que la violence était la voie des âmes criminelles, et la croix le partage et la seule consolation du pécheur. Or, à son âge et avec un corps nourri si mollement, on n't ntre pas dans une carrière si affreuse à la nature corrompue comme dans un chemin couvert de fleurs. Eh ! qu'il faut
» Marc, IX, 48.
prendre sur soi-même pour accoutumer au joug une chair qui frémit au seul nom de tout ce qui peut la contraindre ! Cependant Madeleine, attachée à la personne du Sauveur, le suit dans ses courses ; elle partage avec lui tous les travaux de sa vie pénible, tt ne trouve plus de consolation après sa mort que dans les larmes et h s macérations de la retraite et de la pénitence.
Je ne parle point ici de toutes les alarmes qui suivirent son tendre attachement pour Jésus-Christ. Elle n'entendait sans doute qu'en frémissant les calomnies des pharisiens ; elle craignait tout de leur fureur et de leur jalousie contre son divin Maître. Tant de complots formés pour le perdre , tant de gens attentifs pour le surprendre, tant d'artifices employés pour le déciier ; quelles étaient làdessus les alarmes de son amour? Les paroles mêmes enveloppées du Sauveur sur le mystère de sa croix et de sa mort, dont il avait sans doute entretenu souvent sou amante , lorsqu'elle était à ses pieds, comme il en entretenait ses disciples; et enfin, le spectacle lui-même du Calvaire; et d'autant mieux que plus foiie que les disciples, elle fut spectatrice de ces tristes mystères, et ne voulut pas même pour adoucir sa peine en dérober l'objet à ses yeux : de quel glaive de douleur son âme ne fut-elle point percée ? C'est ainsi que renonçant au monde elle fit uij sacrifice de son repos
Ce n'esl point «ne paix ; c'est un trouble et une agitation continuelle. Ce n'esl point un repos; c'est une (luerre toujours inséparable de la passion à laquelle on se livre malgré sa religion. Non, il n'est point de cœur tranquille dans le crime : Jussisti ut omnis inordinatus animus ait sibimet pcena et supplicium.
C'est là ce que Madeleine avait sacrifié au monde, et c'est ce qu'el'e sacrifie à Jésus-Clirist dans sa conversion ; elle avait sacrifié au inonde le repos de son cœur dans son péché, et eile le sacrifie à Jésus-Christ dans sa pénitence. Car si Jésus- Christ est venu apporter la paix dans les cœurs, il y est aussi venu porter la guerre et la douleur. Comme il le dit lui-même, il est venu mettre le glaive dans la main du pécheur pour combattre toute sa vie : et c'est celte guerre que Madeleine entreprend dans sa conversion.
Preraièremenl, de quelle force, de quelle constance n'a-t-elle pas besoin pour rompre des liens criminels qu'un long usage avail fortifiés, pour déracii.er de son cœur une habitude favorite qui la tenait depuis si longtemps cnthaliiée? Qu'il en coûte de combats et de peines à dtsâinc> de ce caractère pour en venir à quitter ce qu'où aimait le plus, pour s'attacher à un nouvel objet !
Secondement, que ne lui coûtait pas celle pénitence si austère qu'elle pratiquait? Elle avait appris que la pénitence e<l comme un sel divin qui doit préserver une nouvelle victime de la corruption du monde et ùa péché : Omnis victima sale saUetur ; que la douleur est le partage des âmes péuitcntes ; qu'en quittant le monde pour embrasser la vertu, on n'entre point
dans un chemin couvert de fleurs, mais d'épines ; et ()u'on ne parvient à la gloire que par les souffrances. Avec de si biaux sentiments, Madeleine ne trouve guère de repos dans son cœur. Attachée uniquement à son divin Maître, elle le suit paituut où il va; elle l'accompagne dans tous ses voyages, dans toutes ses courses, et il ne lui restera plus de cousulalion après sa mort que dans ses larmes et dans les pratiques de la plus austère pénitence.
Je no vous parle point ici de toutes ces inquiétudes, de toutes ces alarmes qui accompagnèrent son amour pour Jésus-Christ ; elle n'entendait qu'avec frémissement l'exécrable attentat qui se formait contre lui. Les fureurs des Juifs contre son nom cl contre sa doctrine, leur aversion pour tout ce qui lui appartenait, tant de complots que les prêtres de la loi faisaient pour se défaire de lui, tant de gens ligués ensemble pour le perdre, tant d'artifices employés pour le surprendre, quelles étaient alors ses alarmes? Le mystère même de la Pas^ion, dont nous développerons dans quelques jours la triste représenialiou ' et dont Jésus-Cliiist entretenait son amante comme ses cliers di.>-ciples ; ses souffrances dont il leur parlait tant de fois, cnlin ce grand et cruel speciacle qui se passa sur le Calvaire, quelle impression tout cela ne Qt-it pas sur l'âme de M.ideleine ? Quel fut alors son abattement, sa duuleur, son trouble, ses agitations ? Ce fut ainsi que cette pénitente renonça à la paix et au repos de sou cœur, dans l'amour qu'elle eut pour Jésus-Christ. Mais est-ce aiusi qu'en usent les pénitents
* Voir la notice page 298 de ce présent volume.
SERxMON POUR LE JOUR DE SAINTE MADELEINE.
à Jésus-Cliiist. Mon Dieu ! et souvent en se déclarant pour la piélé, on y cherche une vie plus douce et plus tranquille ; on ne sort des voies difficiles du siècle que pour trouver une sainle oisiveté dans le sentier du salut î La vie chrétienne pour certaines personnes n'est précisément qu'une vie qui les tire des embarras du monde et de la gêne des bienséances; une vie qui les rappelle à des mœurs plus calmes et plus de leur goût; et tout le fruit de leur conversion, c'est qu'elles ont plus de loisir de jouir d'elles-mêmes. Leurs dérèglements avaient été pénibles ; leur pénitence est douce et tranquille. Je sais que les gens de bien ont des consolations intérieures qu'aucun plaisir profane n'égale, et que la paix est le fruit de la bonne conscience. Mais cette paix est le fruit des souffrances ; c'est une paix très-amère , comme dit l'Esprit-Saint. Ce n'est qu'en rompant toutes ses inclinations, et en crucifiant sans cesse sa chair, que l'on a droit de goûter cette joie secrète qui rend témoignage au juste que l'Esprit- Saint habite au dedans de lui. Hors de là, votre paix est une paix d'amourpropre et une paresse de cœur. La règle pour en juger, c'est de voir ce qu'elle vous a coûté ; et toute piété qui n'est pas pénitente et crucifiée avec Jésus-Christ, est une illusion et une vertu de tempérament.
En troisième lieu, Madeleine avait sacrifié ses biens au monde ; car quel usage en lait-on dans une vie toute mondaine et telle que notre pécheresse l'avait menée? Les soins de la parure et des ornements connaissent-ils quelques bornes? Tout ce qui peut aider à plaire est-il jamais trop acheté; tout ce qui
peut seulement satisfaire la vanité, passe-t-il jamais les règles ou de la condition ou du revenu? Vos intentions sont innocentes? mais si vous ne cherchez point à être vue, à quoi servent ces soins et ces attentions; et d'ailleurs les règles de modestie et de simplicité que l'Evangile prescrit, peut-on les violer avec innocence ? Une femme chrétienne devrait-elle chercher des ornements ailleurs que dans la pudeur et dans une exacte bienséance? Je ne parle point ici de toutes les autres profusions qui suivent les passions : les plaisirs qu'il faut soutenir, les confidents qu'il faut payer, les services qu'il faut acheter. Juda, fils de Jacob, donne jusques à l'anneau qu'il porte à son doigt ; Salomon fait bâtir des temples aux dieux des femmes étrangères, et ses immenses trésors suffisent à peine à ses plaisirs ; l'enfant prodigue dissipe la portion entière du bien qui lui était revenu; Hérode promet la moitié de son royaume. La passion n'est jamais avare ; les temps ne sont jamais malheureux pour elle ; jamais les saisons fâcheuses, les charges publiques jamais trop incommodes.
Madeleine avait suivi l'égarement de ces voies. Ses richesses avaient servi à ses passions; voyez comme elles servent aujourd'hui à sa périlence. Elle répand des parfums précieux sur les pieds du Sauveur : Et unguento ungebat^. Vous la verrez bientôt renouveler cette sainte profusion, et mériter même un jour que Jésus-Christ la justifie contre le reproche de ses disciples qui la blâment; sa
' Luc, VII, 38.
de nos jours? Ah! quand on se résout de quitter enfin ses désordres pour se donner à la piélé, c'est qu'on espère y trouver une vie plus tranquille ; c'est pour se délasser, pour ainsi dire, des fatigues de la passion dans une pieuse oisiveté. La vie chrétienne et même péiiilente pour certaines personnes n'est regardée que comme une vie qui les tire du tumulte et des ennuyeuses vicissitudes du monde, qui les rappelle à ce repos de leur âme par des vertus plus calmes ; et tout le fruit qu'elles tirent de leur conversion, c'est le plaisir de jouir plus tranquillement d'elles-mêmes. Je sais que la tranquillité et la paix sont l'innocente récompense de la vertu ; mais cette paix et cette tranquillité renferment toujours de l'amertume. Ce n'est qu'en crucifiant votre chair, en mortifiant vos sens, en faisant la guerre à vos passions, que vous rendrez à votre âme la pa;x que procure la pénitence ; et la véritable règle pour connaître si celle paix est véritable, c'est de voir ce qu'elle vous a coûté à acquérir ; car la vertu qui ne coûte point de violence et de difficultés, n'est qu'une vertu de tempérament qui n'a point de mérite.
Troisièmement, elle avait sacrifié ses biens au monde dans son état de péché ; car quel usage en fait-on quand on est occupé de celte maudite passion ? On n'épargne rien pour tout
ce qui peut la satisfaire ; tout ce qui peut contribuer à plaire, tout ce qui nourrit le plaisir, tout ce qui flatte les sens, tout ce qui entretient la vanité, ne passe-t-il pour nécessaire ? Et ne sacrifie t-on pas tous ses biens pour se contenter là-dessus ? Je ne parle pas ici de ces dépenses extraordinaires qu'on est obligé de faire : ces confidents qu'il faut payer ; ces intrigues qu'il faut entretenir; ces personnes qu'il faut engager dans ses intérèls, ces concurrents qu'il faut éloigner ; ces parents qu'il faut gagner; tout cela ne se fait qu'à grands frais, et on n'y épargne rien. Salomon fait bâtir un temple à l'idole des femmes étrangères qu'il aimait, et ses immenses richesses peuvent à peine lui suffire. 11 en eûi coûté à Hérode la moitié de son royaume, si la tête île Jean Baptiste n'eût été trouvée digne de la fureur de la créature qui avait su lui plaire ; l'eufant prodigue y tonsume la portion de son héritage, et se réduit au plus misérable de tous les états pour fournir aux objets de sa passion. Enfin les misères ont beau se faire sentir, jamais les temps ne sont fâcheux, ni les charges trop incommodes, quand il s'agit de fournir aux dépenses de la volupté.
Madeleine avait donc fait servir à sa passion ses richesses. Mais vous allez voir comme elle les consacre à sa pénitence. Vous l'avez vue faire ses profusions de luxe et de vanité pendant ses
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PANÉGYRIQUES
maison même désormais va être ouverte à son Libérateur. Là, il trouvera un saint délassement au retour de ses voyages; là, il pourra venir célébrer la pâque avec ses disciples, et bonorer souvent la maison de Bétlianie et la table des deux sœurs de sa présence. Madeleine le suivra même dans ses courses pour fournir à ses besoins , et lui rendre des bénédictions temporelles pour les spirituelles qu'elle avait reçues de lui. C'est ainsi qu'elle répare l'usage criminel qu'elle avait fait de ses biens.
Et voilà, mes cliers auditeurs, le modèle de votre pénitence. Vous avez répandu pour l'iniquité; semez pour la justice. Vos plaisirs ont été prodigues; que vos vertus le soient aussi ; et faites-vous une noble passion du soulagement des malbeureux. Car, mes Frères , il faut le dire ici , souvent après les excès et les profusions des plaisirs, on prend avec la piété des inclinations de réserve et d'épargne. Il semble qu'on veut regagner avec Jésus- Cbrist ce qu'on avait perdu pour le monde; on met, pour ainsi dire, la piété à profit pour la terre, au lieu d'en faire un gain solide de l'éternité ; et l'on n'expie les folles dépenses des passions que par une exactitude d'avarice, pire peut-être devant le Seigneur que les excès dont on se repent. N'ayez donc rien de trop précieux quand il s'agit de secourir les membres de Jésus-Cbrist. Souvenez-vous seulement que Madeleine choisit les pieds pour répandre ses largesses comme les moins expo-
sés aux yeux du public, qu'elle ne cherche point à les ré[)andre sur la tète et dans des endroits éclatants, et que les lieux les plus obscurs sont toujours les plus sûrs pour recevoir les pieux dépôts de notre charité ; souvenez-vous seulement que Madeleine mêle ses larmes à la profusion de ses parfums ; que les œuvres de miséricorde ne sont qu'une partie de la pénitence , et que tout ce qui a servi en vous à l'iniquité doit servir à la justice.
Aussi , mes Frères , en dernier lieu, Madeleine avait sacrifié au monde tous les dons qu'elle avait reçus de la nature ; elle en fait dans sa pénitence un sacrifice à Jésus-Christ ; sa douleur n'excepte rien , et la compensation est universelle. Ses yeux avaient été ou les instruments de ses passions, ou les sources de ses faiblesses ; ils deviennent les organes de sa pénitence et les interprètes de son amour : Lacrymis cœpit rigare pedes ejus '. Ses cheveux avaient servi d'attraits à la volupté ; elle les consacre aujourd'hui à un saint ministère : Et capilUs capitis siii tergebat *. Sa bouche avait été mille fois souillée ou par des discours de passion ou par des libertés criminelles; elle la purifie par les manjucs les plus vives d'une sainte tendresse : Et osculabatur pedes ejus^. Son amour reprend toutes les armes de ses passions, et s'en fait autant d'instruments
» Luc, VII, 38.
« Ibid.
8 Ibid.
égarements ; voyez celle qu'elle fait dans la salle du pharisien pour sa conversion ; vous l'enlendrez bientôt justifiée chez le disciple même qui la blâmait. Sa maison, autrefois ouverte aux charmes de la passion, va bienlôt l'être à la plus exacte piété. De celle école de volupté où se donnaient autrefois des leçons odieuses, Jésus-Christ, rebuté de tout le monde, en va bientôt faire une école de pénitence, où il viendra se retirer avec ses disciples ; c'est dans la maison de ces deux sœurs où Jé^us- Christ reçoit tous les hommages qu'il en peut attendre ; c'est là que Madeleine lui sacrifie tout ce qu'elle avait reçu de biens sans aucune réserve.
C'est ainsi que vous devez en user, pécheurs, qui voulez vous convertir. Vous n'avez rien épargné pour le monde, n'épargnez rien pour Jésus-Christ. Vos passions ont été prodigues ; faites que votre vertu le soit aussi. Vous avez sacrifié votre bien à cette créature que vous aimiez, ne ménagez plus rien de tout ce qui vous reste pour le soulapemcil et la nourriture des pauvres. Soyez aussi libéral pour votre salut que vous l'étiez pour voire plaisir ; car il scmtile qu'on veuille regagner avec Jésus-Christ ce qu'on a perdu avec le monde, et qu'on n'e.\pie les folles dépenses de sa passion, que par les honteuses épargnes de l'avarice, qui sont pires devant Dieu que les excès qu'on a fait pour le inonde. On entre dans la vertu pour se déilommaijer des perles qu'on a faites dans le crime. N'épargnez donc rien quand il s'agira du secours des malheureux, vous à qui rien ne coûtait quand il s'agissait de vous sa-
tisfaire. Souvenez-vous de l'exemple de Madeleine ; si vous êtes assez malheureux pour l'avoir imitée dans sa passion, imitezla dans sa pénitence, et que tout ce qui a servi à l'iniquité serve à la conversion.
Ce fut ainsi que Madeleine sacrifia non-seulement tout ce qu'elle avait de biens du côlé de la fortune , mais encore du côté de la nature. Elle fit servir à sa pénitence tout ce qu'elle avait de qualités naturelles. Ses yeux, qui avaient servi à porter le feu charnel dans ceux qui la voyaient, et à le recevoir de ceux qu'elle voyait, elle les ferme à toutes les choses du monde ; et si elle les ouvre encore, ce n'esl plus que pour verser un torrent de larmes sur ses égarements : Uicrymis cœpit riyurn jjedes ejus. Ses cheveux où la vanité de son amour avait paru avec tant d'éclat, et qu'elle avait employés pour attirer dans ses filets tant de lâches adorateurs, elle ne les conserve plus que pour essuyer les pieds de son Sauveur : Et capillis capitis sui tergehat Sa bouche tant de fois profanée par des baisers lascifs,, elle l'occupe à donner aux pieds du Sauveur le pus te idre et le plus saint de tous les baisers : Et osculahatur pedes ejus Ces parfums précieux dont autrefois elle s'était servie pour rendre plus agréable et plus étendue la criminel'e odeur de sa passion, elle les répand avec piofusioo sur les pieds de Jésus-Christ, et n'en achète plus que pour embaumer le corps de son divin Maître : Et ungucnto umjehat. En un mot, son amour lui fait reprendre toutes les armes de sa passion, pour en faire des armes de pénitence ; elle punit la
SERMON POUR LE JOUR DE SAINTE MADELEINE
de justice ; et elle punit le péché par le péché même. Elle n'imite point ces personnes qui dans leur pénitence veulent encore sauver quelque chose du débris de leurs passions; qui, après avoir renoncé aux amusements criminels, conservent encore sur elles-mêmes des soins et des attentions dont la tristesse de la pénitence ne s'accommode guère ; qui n'étalent plus d'une manière indécente pour allumer des désirs criminels, mais qui ne négligent rien clans des ornements moins brillants; qui cherchent les agréments jusque dans la modestie et dans la simplicité, et qui veulent encore plaire, quoiqu'elles soient fâchées d'avoir plu.
Or, mes Frères, je le répète en finissant, parce que ce doit être ici le fruit de tout mon discours : il doit y avoir une exacte compensation entre le péché et la pénitence , entre le sacrifice de justice et le sacrifice d'iniquité. Vous n'aviez pas été un demi-pécheur ; il ne faut pas êlre un demi-pénitent. L'attachement excessif au soin de votre corps avait été la source de vos malheurs ; il faut qu'une sainte horreur de vous-même répare l'offense. L'affectation et le scandale des parures avait été recueil de votre innocence et de celle de vos frères; il faut qu'une négligence chrétienne, qu'un oubli de tout ce qui vous regarde, qu'une pudeur exacte dans tout votre extérieur commence votre pénitence. Les commerces des hommes avaient blessé votre âme; faitesvous une solitude dans votre cœur, et goûtez dans la retraite combien le Seigneur est doux. Les agitations des plaisirs vous avaient fait oublier votre Dieu; priez sans cesse, habitez avec vous, et pensez qu'une âme n'est pas chrétienne tandis qu'elle n'est pas intérieure.
"Vous aviez ménagé à vos sens tout ce qui pouvait les flatter ; appliquez-vous à les crucifier ; allez dans ces lieux de miséricorde où la piété appelle tant d'âmes saintes ; approchezvous des Lazares puants et couverts de plaies; ne refusez pas votre ministère et le secours de vos mains à leurs besoins ; et, malgré les frémissements secrets de votre nature, accoutumez votre délicatesse à ces œuvres de religion, et surmontez par la foi et par l'ardeur de votre amour une corruption qui a si souvent triomphé de vous-même. En un mot, proportionnez les remèdes à vos maux; ne disputez point à la grâce ce que vous n'avez jamais eu la force de refuser à la cupidité ; aimez Jésus- Christ comme vous avez aimé le monde, aussi tendrement, aussi vivement, aussi aveuglément, pour ainsi dire , aussi souverainement ; et que vos passions soient le modèle de votre pénitence.
Ah ! peut-être le Seigneur n'a permis votre vivacité dans les plaisirs que pour prévenir votre tiédeur dans une nouvelle vie ; et dans ce que vous avez fait pour le monde, il a voulu que vous comprissiez ce que vous étiez capable de faire pour lui. Peut-être ne vous a-t-il livré à toute la sensibilité de votre cœur dans des engagements profanes, que pour vous faire sentir jusques à quel point votre cœur pouvait l'aimer; et il a voulu que vous fissiez un essai funeste de votre ardeur dans les passions, afin que vous ne puissiez plus ignorer combien vous pouviez être ardent dans le bien et dans la vertu.
Mon Dieu! quand, rappelant un jour devant votre tribunal toute la vie d'une âme chrétienne, vous mettrez dans une balance ses années d'iniquité, d'un côté, et de l'autre, les
péché par le péché même, et emploie à le détruire ce qu'elle a fait servir à l'établir. Elle ne ressemblait pas à des pénitentes de nos jours, qui, après avoir rompu commerce avec le monde, conservent encore sur elles de quoi s'attirer l'attention de ceux qui les regardent ; qui avec des ornements moins pompeux, des parures moins alieciées, ne diminuent rien de l'envie qu'elles ont de plaire, et cherchent des occasions de péché jusque dans leur coiiversu)n.
Or je le répète, mes Frères, il faut qu'il y ait une exacte compensation entre le péché et la pénitence. Vous n'avez point été un demi-pécheur, vous ne devez point être un demi-pénitent. L'amour de votre corps avait élé la cause de tous vos malheurs , il faut que la haine que vous lui porterez , que la guerre que vous lui ferez , soit la cause de votre bonheur. L'affectation des parures, des modes, des ornements mondains, vous avait conduit dans le désordre ; il faut que l'amour de la simplicité, de la modestie, de la régularité chrétienne vous en retire , et vous conduise dans la pénitence. Le commerce des hommes , des compagnies , des conversations avait blessé
votre âme d'une plaie mortelle ; faites de votre maison une solitude ; retirez-vous hors du monde , et gardez le silence , et alors votre âme sera guérie, et vous goùlerez combien le Seigneur est doux. Votre vie n'a été qu'un tissu de plaisirs, de mollesse, de douceur et de divertissements, il faut vous condamner aux gémissements et aux pleurs, mortilier votre chair et la crucitier sans cesse. Enfin proportionnez le remède à vos maux; aimez Jésus-Christ comme vous avez aimé le monde, aussi tendrement, aussi vivement, aussi aveuglément; et que le sacrifice que vous avez fait à vos passions soit le modèle de celui que vous devez faire à Dieu.
Feut-èlre qu'il n'a permis que vous vous soyez enfoncé si avant dans les plaisirs qu'atin que vous alliez plus avant dans la pénitence. Peut-être u'a-t il peimis que vous ayez soupiré si fort pour le monde qu'alin de vous faire sentir jusqu'oiî votre cœur est capable de soupirer pour le ciel ; et peut-être ne vous a-t-il laissé marquer cet empressement vif et ardent dans vos passions insensées que pour vous faire comprendre combien doit être ardent votre attachement k son service.
PANÉGYRIQUES
jours qu'elle a passés dans la justice ; quand vous comparerez le pécheur au pénitent ; quand vous opposerez les passions aux vertus, les plaisirs aux souffrances, et la charité à l'amour du monde ; ah ! Seigneur ! qu'il se trouvera peu d'àmes que ce parallèle ne confonde! que vous trouverez alors de justices défectueuses, et qu'il y aura d'àmes abusées à qui vous direz ces terribles paroles : « Vous avez été pesée dans la balance, et l'on vous a trouvé d'un poids inégal : Appensus est in sta-
tera , et inventm es minus habens * » . Pour éviter ce malheur, mes Frères, proposez-vous souvent l'exemple de notre sainte pénitente; pensez que les fausses pénitences damneront presque plus de chrétiens que les crimes et les excès ; aimez beaucoup ; c'est à l'amour que la rémission des péchés est aujourd'hui accordée, et que la récompense des saints est promise. Ainsi soit-il.
' Dan., V, 27.
Mon Dieu ! quand , pesant toutes nos actions bonnes et mauvaises, vous mettrez dans une balance , d'un côté, tous ces jours que nous avons matbeureuseuient passés dans l'ini'iuité , et de l'autre, ceux que nous avons employés à votre service ; quand vous opposerez la fausse félicité du pécheur aux souffrances d'un pénitent, ce que la cupidité lui a fait fdire à ce que la charité a produit ; que vous trouverez peu de proportion entre ces deux états! Que vous trouverez de pénitents à qui vous direz comme autrefois à l'impie Balthazar : « Je vous ai mis dans la balance , et j'ai trouvé que le mal l'a emporté
sur le bien : Appensus es in sfaterà , et inventus es minus habens », Pour prévenir de si terribles jugeuients, proposezvous souvent l'exemple de notre illustre pénitente. Souvenezvous de ce qu'elle a f^it dans sa conversion ; pensez que la fausse pénitence dép'ait autant à Dieu que le crime; aimez beaucoup , puisque c'est à la force do l'amour qu'est aujourd'hui accordée la rémission des pécWs, et que c'est là le moyen infaillible de voir accomplies les promesses du Seigneur. — Je vous les souhaite.