‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 14 sur 141 · HUIT · texte numérisé non relu

HUIT

Division. — !• Ne rejetez pas les pratiques extérieures du culte et de la piété. 2"> Mais n'en abusez pas.

PnKiiikBE PAMTiE. — Ne méprisez pas l'extérieur du culte et de la piété. Le véritable culte, si nous le considérons en luiuiëme, et sans aucun rapport à l'état présent de l'homme , est purement intérieur, et se consomme tout entier dans le cœur; telle eût été la religion de l'homme innocent ; mais depuis noire chute, noire âme, enveloppée dans les sens, ne peut presque idus se- passer de leur ministère. De là les pratiques de la loi multipliées à l'infini ; l'Eylise plus spirituelle en eut moins, mais elle en eut ; un Dieu même manifesté en chair y devint visible, pour s'insinuer à la faveur de nos sens jusque dans nos cœurs. Cependant, parce que nous avouons que la véritable piété est dans le cœur, la sagesse du monde allègue trois prétextes pour autoriser le mépris qu'elle fait des pratiques extérieures de la religion.

1* L'inutilité de l'extérieur. On pourrait d'abord demander à ces sages du monde si, en bannissant cet extérieur qu'ils croient inutile, ils sont du moins Gdèles à cet essentiel auquel ils se relranchrnt, et s'ils donnent du moins leur cœur à Dieu, tandis que toue les dehors sont encore au monde ; en ce cas-là ils ne s'aviseraient guère de disputer à Dieu les dehors ; c'est le sacrilice du cœur cl des passions qui coûte ; ainsi quand une fois on en est venu là, tout le reste ne coûte plus rien. Aussi on voit bieH' tous les jturs des personnes qui , avec un cœur mnndain, font des œuvres extérieures de piété ; mais l'on n'en voit point qui, aprùs avoir donné sincèrement leur cœur à Dieu, persévèrent dans le même éluignement des devoirs cxiérieurs de la piéié.

Mais oulie cela, la même loi qui nous obUge de croire de cœur nous ordonne de confesser de bouche, et de donner des marques publiques de notre foi, pour rendre gloiie au Seigneur, pour faire connaître les faveurs secrètes dont il nous a comblés, pour édifier nos frères, pour encourager les faibles dans la pratique de la veitu. pour réparer nos scandales, pour consoler les justes par le spectacle de notre changement, pour confondre les impies et les forcer de convenir en secret qu'il y a encore do la vertu sur la terre. Voilà à quoi sert cet extérieur que vous croyez inutile à la piété. .M as comment poovei-vous le croire inutile, puisque irous l'exigez des serviteurs de Dieu , et que dès qu'ils imiieut les manières du monde , vous devenez les premiers censeurs de leur piété ?

2* La fausse sagesse do monde oppose à l'extérieur do culte sa simplicité et sa faiblesse. Toutes les pratiques extérieures de la religion, c'est là, dit-on, la religion du peuple ; on n'y trouve pas assez d'clévaiion et de force. Mais d'abord les personnes qui font ce reproche au culte extérieur ont d'ordinaire tous les défauts des Ames les plus basses et les plus viles ; c'e^t pourtant d ms le règlement des mœurs qu'il faudrait se piquer de force et d'élévation, car c'est en cela que cftnsistent la véritable foce et la seule élévation de l'esprit et du cœur, à maîtriser ses passions ; voilà ce qui fait les grandes Aoies, et voilà où en sont les justes que le inonde méprise tant, et qu'il regarde comme des es|irits faibles et vulgaires.

D'ailleurs, vous rrgaroez les saints usages de la religion, autorisés par la foi et la piété de tous les siècles et de tons les justes, comme des jiraliques populaires et trop peu sérieuses pour des hommes d'un certain caractère ; mais vos occnpatinns les plus sérieuses et les plus écialantes même selon le monde, sont-elles donc plus dignes de rhouune et du chrétien que les pratiques les plus populaires de la piété accomplies avec un esprit de foi et de nliiiion ? Ce qui vous abuse, c'est que vous avez une grande idée du monde et de ses vanités, et que vous ne voyez pas des mêmes yeux les devoiis de la religion ; ainsi les Justes trouvent vain et puéril ce qui vous parait grand et merveilleux, comme vous traitez de médiocrité et de petitesse ce qui leur parait uniquement digne de la grandeur et de l'excellence de l'homme.

3* Le monde a|ipose aux pratiques extérieures de la religion l'abus qu'en en fait. A cela je vous réponiis en un mol que c'est ce qu'il faut éviter ; mais que les abus de la piété ne doivent jninais tomber sur la piété nième. Cependant, comme i y a certainement des abus dans les pratiques extérieures de la religion, il est à propos de les combattre, et c'est ce que nous allons faire.

DtUXiÈME PARTIE. — N'abusez fioint des pratiques exiéneures de piété.

!• Ces pratiques sont utiles , mais c'est lorsqu'on les accompagne de cet esprit de foi et d'amour sans lequel la chair ne sert de rien. Comme tout le culte extérieur se rappoite au renouvellement du cœur comme à la fin principale, tonte pratique qui ne tend pas à établir le règne de Dieu au dedans de nous, est vaine ; toute religion qui se bornerait à de purs dehors, serait indigne

TilOlSIÈJlE MERCUKDI : DU VÉRlTAni.K CLILTI

je l'Etre suprême ; cependant c'est ici l'abus le plus universel et la plaie la plus déplorable de l'Kglise ; jamais (aiit d'exiérieiir ie dévolion, et jamais peut-èlre moins de piélé réelle el intérieure. Ce n'est pas que je prctciule, comme l'impie, que tous les

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dehors de la piété r,e soient que fcinle el hypocrisie ; non, c'est au contraire l'erreur de la bont.e foi et l'excès de la contiauic que la plupart des âmes momlamcs niellent en ces devoirs extérieurs, qui leur fait illusion ; elles croient que tout cA fait lorsqu'elles ont rempli ces devoirs, quoiqu'elles vivent toujours daijs les mêmes désordres. Mais si nous-mêmes n'estimons daus 'es hommes que les sentiments intimes et réels qii'ds ont pour nous, et si nous ne comptons pour rien les dehni s, comment pouvons-nous croire que Dieu, qui s'appelle le Dieu du cœur, se paiera d'un vain extérieur et de simples bienséances"? CepeuJanf, on y met sa confiance, sous prétexte que

20 Ces iiratiques extérieures sont saintes ; mais elles deviennent des obstacles de salut à cause de cette fausse confiance qu'elles nous inspirent, et c'est ici le second abus des pratiques extérieures: elles rassurent la conscience; le pécheur s'imagine y trouver une ressource à ses désordres ; il se pardonne plus facilement des fragiliiés et des chutes qui paraissent compen?ées par des œuvres saintes ; il ne craint plus de toiiiber dans l'enduicissement, parce qu'il se trouve encore sensible à ceriains devoirs extérieurs de la religion; il est semblable au peuple juif, qui, fidèle observateur des pratiques extérieures, pers^évéra pourtant jusqu'à la fin dans son aveuglemuit, parce que les dehors extérieurs nourrissaient toujnurs son injusle confiance. Aussi vi yonsfioi.s dans l'Evangile que les grands pécheurs, les impies, les publicains se converlissent ; mais les pharisiens, ks demi chiétiens, les âuics en même temps religieuses et mondaines, qui allient les devoirs extérieurs de la piélé avec les plaisirs et les maximes du monde, ne se convertissent jamais.

30 Dernier abus des pratiques extérieures : elles sont justes, mais on en abuse et on blesse la justice en leur donnant la préférence sur les obligations les plus indispensables ; ainsi souvent on est de toutes les bonnes œuvres, et l'on manque à celles que Dieu demande de nous. Or, voici la règle là-dessiis : tout ce qui combat une ob'igation essentielle ne peut être une œuvre de la foi et de la piété. La charité i.e détruit pas ce que la justice éililie. Commencez par le devoir; tout ce que vous ne bâtirez pas sur ce fondement ne sera qu'uu amas de ruines ; Dieu ne compte point des œuvres qu'il ne nous demande point ; la piélé sincère et véritable n'est que la fidélité au.x obligations de son état.

Popii'iis l.ic labiis me honorât '. cor autem eorum Icige est a me.

Ce peuple m'honore des lèores, et son cœur est loin de moi.

Matth., XV, 5.

Voici, mes Frères, la nouvelle alliance, c'est-à-dire la religion du cœur établie , le culte spirituel élevé sur les ruines de la superstition et de Thypocrisie; l'obéissance et la miséricorde préférées aux offrandes et aux victimes ; l'esprit qui vivifie, opposé à la lettre qui tue ; la chair qui ne sert de rien, rejetée ; la piété qui est utile à tout, annoncée ; en un mut, les traditions humaines, les doctrines nouvelles, les erreurs populaires, la religion des sons, ou condamnée dans ses abus, ou réglée dans ses usages.

Je sais que l'hérésie trouva, le siècle passée dans ces paroles de mon texte, des occasions d'erreur et des prétextes de calomnie. Elle accusa l'Eglise d'avoir succédé en ce point aux erreurs de la synagogue. L'institution sainte de nos sacrements ; les honneurs rendus aux saints et à Marie; les abstinences et les veilles; la décoration des temples et des autels; l'appareil extérieur el respectable du culte ; les pratiques les plus universelles et les plus anciennes; celles dont l'origine, cachée dans des temps reculés, fait de l'ignorance même où l'on est de leur établissement, la preuve la plus décisive de leur sainteté : tout cela ne fut

* Le xvi« siècle.

plus dans la bouche du schisme que des traditions humaines contraires à la loi de Dieu ; et les abus où l'ignorance et la superstition avaient conduit les simples aux siècl-3S précédents, nous furent imputés comme la croyance commune et la foi de toutes les Eglises.

Vous avez depuis, ô mon Dieu , réparé les ruines de votre maison ; vous avez rassemblé les dispersions d'Israël. La terre heureuse que nous habitons, n'a plus que le môme langage ; le mur funeste de sé[)aration est détruit, et votre sanctuaire voit dans son enceinte Samarie et Jérusalem ne former plus comme autrefois qu'un même peuple au pied de vos autels. C'est à vous maintenant, Seigneur, à changer le dedans, à ramener les cœurs, à éclairer des esprits qui peut-être n'ont plié que sous le bras de l'homme*, afin que nonseulement il n'y ait plus qu'un bercail et qu'un pasteur, mais même qu'un cœur et qu'une âme dans votre Eglise.

Mais à nos prières, mes Frères, il faut joindre vos exemples. Vos mœurs doivent achever de désabuser nos frères revenus à nous, encore plus que nos instructions; et comment voulez-vous que nous leur inspirions du respect pour les saintes pratii[ues du culte, tandis que vous les autoriserez à les mépriser, en les

1 Des espiits qui peut-être n'ont plié que sous le bras de l'homme. Aujourd'hui cette allusion à la révocation de l'édit de Nantes ressemblerait plus à une critique qu'à un éloge.

GRAND-CATIÊME.

m»pri>-nnl vous-mêmes, ou à les regarder comme des su|)erblitions par l'abus que vous en ferez ?

Dans le dessein donc t|ue je me suis proposé de vous entretenir sur une matière si utile, c'u«t-à-dire de vous expliquer les règles de la piété chrétienne et l'esprit du véiiUible culte, je veux combattre deux erreurs opposées, et qui me paraissent ici également dangereuses. Il est des fidèles parmi nous, qui se font honneur de mépriser toutes les pratiiiuts exléri< lires de piété, qui les traitent de dévotions populaires, et nous disent sans cesse que Dieu ne regarde que le cœur, et que tout le reste est inutile: première erreur qu'il importe de combattre. Il en est d'autres qui, négligeant l'essentiel de la loi , mettent en ces vains dehors toute leur religion et toute leur confiance: seconde erreur sur laquelle je tâcherai de vous instruire. Ne rejetez pas les pratiques extérieures du culte et de la piété; ce serait un orgueil et une singularité blâmable, et vous n'adoreriez pas le Seigneur en vérité. Ne comptez pas sur cet extérieur, jusqu'à croire que, sans vous appliquer à purifier votre cœur et à régler vos mœurs, cet extérieur tout seul suftira pour vous rendre agréables à Dieu ; ce serait l'erreur des pharisiens, et vous n'adoreriez piis le Seigneur en esprit. Ne méprisez pas l'extérieur du culte et de la piété ; n'en abusez pas : voilà tout le dessein de ce discours. Implorons les lumières, etc. Ave, Maria.

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