‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 131 sur 141 · DE SAINT ETIENNE, PREMIER MARTYR · texte numérisé non relu

DE SAINT ETIENNE, PREMIER MARTYR

NOTICE

Massillon connut de bonne heure M. de Bissy, depuis cardinal , mais il se lia surtout avec lui, au conseil de conscience de la Régence, dont ils furent tous deux membres. Avec le cardinal de Rohan et le cardinal de Rissy, Massillon chercha longtemps et activement les moyens de faire accepter la bulle au cardinal de Noailles et à ses adhérents. Nous possédons les originaux ou les copies authentiques de plusieurs lettres de l'illustre orateur au cardinal de Bissy. Il fut invité par lui à prêcher le 2 août l/OG le panégyrique de saint Etienne, patron de la cathédrale de .Moaux. Ecoutons l'abbé Ledieu à celle date : « Le P. Massillon, de l'Oratoire, célèbre prédicateur du roi, engagé pour le panégyrique de saint Etienne de ce jour-ci, est arrivé à Meaux environ une heure après midi, et seulement pour monter en chaire sans même diner à l'évèché. Il s'y est reposé dans une chambre ; il est monté en chaire à l'heure ordinaire , et a fait un très-beau sermon sur le zèle pour la défense de la vérité , dont la troisième partie a été qu'il fallait défemlre la vérité avec charité , cl a fini par trois mots de compliment à M. de Meaux, en lui faisant l'application de sa division ». Voici ces trois mots, qui sont le résumé d'un discours où M. de Bissy pouvait trouver plus d'un trait à son éloge , mais aussi plus u'une excellente leçon dans les difliciles circonstances où l'E^ilise se trouvait alors placée : « Quelle consolation pour vous, mes Frères, de retrouver toutes ces qualités dans le pasteur fidèle que le Seigneur vous a suscité dans sa miséricorde ; c'est-à-dire de retrouver un docteur éclairé pour vous instruire, un ministre ferme pour vous corriger, et un père tendre pour vous secourir et vous consoler dans vos peines et vous faciliter à toutes les voies de la vie éternelle! » Mais eu louant Bissy, Massillon, dans cette chaire de la cathédrale de Meaux, devait surtout songer à Bossuet, à ce père du dix-neuvième siècle , comme il l'appelait ; et tout ce beau discours sur l'amour de la vérité peut s'apphquer à ce grand homme.

AMLTSE.

Division. — Tout chrétien est établi par le baptême pour être témoin et défenseur de la vérité ; mais pour bien défendre la vérité, il faut de la lumière, de la force, de la charité. Or saint Etienne eut pour la vérité : 1° Un amour éclairé , 2» Un amour intrépide , 3» Un amour tendre et compatissant.

SERMON POUR LE JOUR DE SAINT ETIENNE. 615

Première partie. — Un amour éclairé. Les trois sources de lumière sont l'innocence de la vie, le désir de s'instruire, la pureté de l'intention.

\° L'innocence de la vie, parce qu'un cœur corrompu nous cache les vérités qui nous condamnent, et c'est une ignorance de corruption. Or, Etienne apporta à la connaissance de Jésus-Christ un cœur pur, une jeunesse sainte, un esprit préservé de la corruption. Aussi les apôtres cherchant des hommes pleins de foi et de l'esprit de Dieu, sur qui ils pussent se décharger d'une partie de leur ministère, Etienne a le premier honneur du choix, et parait à la tèle de ces nouveaux ministres. 11 se prépara donc à devenir !e ministre de la vérité, en dégageant de bonne heure son cœur de toutes les passions qui nous la cachent. En eiîet, les ténèbres que nous répandons sur la p'upart des obligations de la vie chrétienne, ou pour les adoucir, ou pour les combattre, ne viennent que de ce que chaque pécheur trouve dans sa passion le voile même qui la lui cache. Nos lumières ne sont pures que lorsque notre cœur l'est aussi ; et il faut commencer par rompre nos attachements, pour parvenir à connaître nos devoirs.

20 La seconde source de nos lumières, c'est le désir de s'instruire; parce que la vérité ne se montre pas à ceux qui ne la cherchent pas, et c'est une ignorance de paresse. Etienne, malgré les préjugés de son peuple contre la doctrine et la personne du Sauveur, malgré la honte et le mépris attachés à la profession publique d'être au nombre de ses disciples, cherche la lumière qui commence déjà à se montrer à lui ; il soupire comme les patriarches ses ancêtres après le Libérateur dont il sent l'approche ; il en étudie et en découvre les marques et les caractères dans Jésus-Christ, dans ses œuvres, dans sa doctrine ; et la connaissance de la vérité est en lui le prix du désir sincère qu'il avait toujours eu de la connaître. Pour nous, nous vivons dans une ignorance profonde de nos devoirs, parce que nous ne voulons pas nous en instruire. Ravis de pouvoir nous faire une conscience tranquille dans nos égarements, nous aimons cette fausse paix, qui est le fruit de notre aveuglement et de nos méprises : et sans vouloir examiner tout ce qui nous condamne , nous le regardons comme outré ; tout ce qui ne favorise pas les préjugés de nos passions, nous le traitons de scrupule et de petitesse.

3" La troisième source de nos lumières, c'est la pureté de l'intention ; parce que ce n'est pas chercher la vérité, dit saint Augustin, que de la chercher pour autre chose que pour elle-même. Etienne ne se proposa dans la connaissance de la vérité que le bonheur de la connaître ; des intérêts humains ne l'attachèrent point à Jésus-Christ. Sachant que les persécutions et les opprobres étaient la seule récompense qu'il avait promise ici-bas à ses disciples, il chercha Jésus-Christ pour Jésus-Christ luimême ; il comprit que le trouvant, il avait tout trouvé, et que c'était le perdre, que de se proposer en le cherchant quelqu'autre chose que lui-même.

Pour nous, nous mêlons presque toujours à la recherche de la vérité, des intérêts humains et des vues basses et rampantes : Dieu lui-même ne nous suflit pas ; il faut que le monde, que les hommes, que la terre remplacent à notre égard ce que nous ne croyons pas trouver en lui. Les uns ne se déclarent pour Jésus-Christ que parce que le monde les abandonne ; les autres regardent la piété comme un gain : il en est qui ne se proposent dans la piété que le délassement des inquiétudes du crime ; enlin, il s'en trouve qui ne s'instruisent de la vérité, qu'à dessein d'y trouver des armes pour la combattre. Voilà les intentions souillées que la plupart des hommes apportent à la recherche de la vérité et de la vertu; et voilà pourquoi il y a si peu de foi sur la terre, et la vérité se montre à si peu de fidèles.

Deuxième partie. — Un amour intrépide. Trois défauts sont opposés à cette fermeté chrétienne qui oblige tout fidèle d'être le défenseur intrépide de la vérité. Or, l'histoire d'Etienne nous offre des instructions et des vertus très-opposées à ces défauts.

1° Le premier défaut, c'est la crainte des hommes, qui malgré nos propres lumières fait que nous nous déclarons contre la vérité. Or, quoique le pasteur frappé, les brebis fussent dispersées ; quoique la fureur d'Hérode, la malice des prêtres, la superstition du peuple, laissassent tout à craindre pour les nouveaux disciples du Sauveur, quelque prix que l'envie des Juifs attachât alors à la lâcheté de ceux qui se déclaraient contre lui ; Etienne persévère dans la fidélité qu'il lui a jurée : également insensible aux promesses et aux menaces des hommes, il ne craint que celui qui seul peut perdre l'âme ou la sauver éternellement. Et voilà ce qui confond notre peu de foi, et condamne notre lâcheté dans toute la conduite de notre vie. Nous respectons les décisions du monde, les erreurs publiques nous sont plus chères que la vérité ; et nous craignons la singularité comme un vice, elle qui forme le trait le plus éclatant des disciples de Jésus-Christ. En vain la grâce nous éclaire en secret, et nous découvre les illusions du monde et de ses maximes ; en vain notre conscience d'intelligence avec la loi de Dieu nous dicte tout bas les maximes de la vie éternelle ; nous parlons comme le monde, quoique nous ne pensions pas comme lui, tantôt par complaisance, tantôt par faiblesse, tantôt par crainte, tantôt par indolence, tantôt par mauvaise foi, et presque partout nous nous déclarons pour le monde contre Jésus-Christ, loin d'être ses témoins fidèles parmi les hommes.

2" Le second défaut, c'est cette prudence de la chair, qui, connaissant la vérité, garde un silence criminel et n'ose tout haut en prendre la défense. Car il ne suflit pas de ne se point déclarer pour le monde contre Jésus-Christ, il faut encore le confesser tout haut sans ménagement et sans honte. Or, c'est encore ici que la fermeté d'Etienne nous instruit et nous condamne. Il avait une infinité de prétextes pour se ménager avec les Juifs par un sage silence, et ne pas leur reprocher encore tout haut leur aveuglement et leur crime ; mais, livré à l'impression de l'esprit de Dieu qui le remplit et qui l'anime, le généreux Martyr n'écoute pas les vaines raisons de la chair et du sang. Pour nous, témoins tous les jours de tant de fausses maximes que les mondains débitent, de tant d'illusions sur les règles et sur les devoirs qu'ils se forment à eux-mêmes, nous croyons en être quittes en notre conscience, en ne les approuvant pas tout haut, et en ne leur opposant qu'un désaveu secret et timide; et nous nous formons mille prétextes pour nous justifier à nous-mêmes notre lâcheté et notre indifférence pour la vérité, oubliant que chacun d.e nous en particulier en est chargé, et de plus que nous devons la vérité à nos frères. Hélas ! le monde ne craint point de débiter tout haut ses maximes de mort et de péché, et nous craignons de rendre gloire aux vérités de la vie éternelle !

S" Le troisième défaut est une fausse complaisance, qui, voulant allier la vérité et le mensonge, l'altère, l'adoucit, et cherche à plaire aux hommes aux dépens de la vérité et de la conscience. Or, c'est ici principalement qu'Etienne nous sert et de condamnation et de modèle. 11 aurait pu, ce semble, ménager davantage les préventions et la délicatesse des docteurs et des prêtres, et en insinuant la vérité, accorder quelque chose à la faiblesse et aux préjugés de son peuple. Mais le saint Martyr ne connaît pas ces timides ménagements, parce que les hommes poussent quelquefois à un tel point leur haine contre la vérité, qu'ils ne méritent plus d'être ménagés. Ce n'est pas que la vérité ne soit inséparable de la charité, et qu'il ne faille préparer les voies à la lumière par de sages précautions ; mais on ne devrait pas honorer du nom de prudence cette complaisance criminelle qui fait que, dans nos entretiens avec nos frères, nous trouvons toujours des tempéraments entre le monde et Jésus-Christ, et nous entrons dans les fausses idées que le monde se forme de la vertu ; parce que par là nous devenons aux hommes une occasion d'erreur.

Troisième pabtie. — Un amour tendre et compatissant. Or, notre saint Martyr nous donne encore ici un grand exemple. De

PANÉGYRIQTTS.

quel amour sincère pour les Juifs n'accompapnc-t-il pas la force des vérités qu'il leur annonce? Insensible, ce semble, anx coups dont ils l'accablent , il ne sent que les malheurs qu'ils se prépaichl à eux-mêmes; il offre son sang même qu'ils répandent, pour obtenir le pardon de leur crime ; il ne compte pour rien sa mort, si leur salut doit en être le fruit. Tels sont les défenseurs que se forme la vérité. C'est la charité qui leur prépare des victoires. Il faut aimer le salut de ceux dout nous combattons les erreurs : la vérité trouve presque toujours des cœurs rebelles, parce qu'elle ne trouve presque que des défenseurs aigres et peu charitables.

Et non poterant resistere sapienti» , et Spiritui qui loquebatur.

Et ils ne pouvaient résister à la sagesse et à l'Esprit qui parlait en lui. Act., vi , 10.

Tout chrétien est établi par le baptême témoin et défenseur de la vérité. C'est un dépôt sacré que l'Eglise , en nous régénérant, nous met entre les mains ; que nous sommes obligés de conserver dans ce lieu d'erreurs et de ténèbres , et de défendre contre toutes les fausses maximes que le monde ne cesse de lui opposer. C'est là une des principales fonctions du juste : il doit briller au milieu du monde, selon l'expression de l'Apôtre, comme un astre toujours luisant, dissipant par l'éclat de ses lumières les ténèbres que les passions répandent parmi les hommes , redressant par la majesté de sa course tant de voies obliques dont le monde est plein , et confondant par sa pureté et par son innocence les excès et les dérèglements qui l'environnent. Mais comme les justes sont rares sur la terre , il est peu de fidèles qui aient conservé le droit de défendre la vérité. Il faut la connaître , et presque tous les hommes l'ignorent; il faut l'aimer, et tous cherchent bien moins les intérêts de la vérité que leur intérêt propre; enfin , il faut aimer ses frères, et la charité qui nous unit à eux, est presque plus rare que la vérité qui nous découvre en eux les titres qui nous les rendent aimables.

Et voilà, mes Frères, les trois grandes instructions que nous fournit aujourd'hui la solennité du saint martyr dont je viens vous proposer les exemples plutôt que louer les vertus. La vérité n'eut jamais de plus zélé défenseur, parce qu'elle ne trouva jamais tant de lumières, tant de force, tant de charité ; il eut pour elle un atnour éclairé , un amour intrépide, un amour tendre et compatissant. Pour nous, ou nous n'aimons pas la vérité, parce que nos passions nous empêchent de la connaître; ou la connaissant, nous n'osons

nous en déclarer les défenseurs , parce que nous craignons plus le monde que nous n'aimons la vérité ; enfin, ou la défendant, il entre dans notre zèle moins d'amour pour la vérité que de haine contre ceux qui l'attaquent. Implorons, etc. Ave^ Maria.

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