PREMIÈRE PARTIE
Les trois sources de lumière sont : l'innocence de la vie, le désir de s'instruire , la pureté de l'intention; l'innocence de la vie, parce qu'un cœur cori'ompu nous cache les vérités qui nous condamnent , et c'est une ignorance de corru()tion ; le désir de s'instruire, parce que la vérité ne se montre pas à ceux qui ne la cherchent pas , et c'est une ignorance de paresse ; enfin la pureté de l'intention , parce que ce n'est pas chercher la vérité , dit saint Augustin, que de la chercher pour quelque autre chose que pour elle-même, et c'est une ignorance de malice. Or c'est sur ces trois grandes dispositions que notre saint martyr va nous servir aujourd'hui de modèle.
L'innocence de ses mœurs fut la première source de ses lumières. 11 apporta à la connaissance de Jésus-Chiist un cœur pur, une jeunesse sainte , un esprit [)réservé de la corruption , une heureuse ignorance de tous les dérèglements qui souillent d'ordinaiie les premières mœurs , et le premier usage que nous faisons de la vie.
Aussi le nombre des fidèles croissant, et les a[)ôtres partagés par trop de soins cherchant des hommes pleins de foi et de rKs|>rit de Dieu, sur (jui ils pussent se décharger d'une partie de leur ministère , et les a^^socier, comme autrefois Moïse , a la construction du tabernacle saint et à la formation de l'Eglise, Etienne a le premier honneur du choix , et paraît à la tête de ces nouveaux ministies. Quelle gloire! mes Frères , parmi tant de di.>ciples tous témoins de la résurrection de Jésus-Christ , tous rem-
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en
plis des dons de l'Esprit-Saint depuis peu répandu sur eux, la plupart compagnons des courses et des travaux de leur divin Maître ; tous dépositaires de sa puissance , marchant sur ses pas, et chassant les esprits immondes : parmi ces hommes les fondateurs de la foi, les conquérants des peuples , les premières colonnes des églises, qu'on prend pour des dieux et qui servent déjà de spectacle au ciel et à la terre, Etienne est préféré; et au milieu de tant de lumières ce nouvel astre brille et se fait remarquer, comme s'il paraissait tout seul au milieu d'une nuit protonde.
Ainsi Etienne se prépara à devenir ministre de la vérité en dégageant de bonne heure son cœur de toutes les passions qui nous la cachent. Car^ mes Frères, d'où viennent tant de fausses maximes que nous nous faisons tous les jours sur nos devoirs les i:)lus incontestables et les plus essentiels? D'où viennent tant de ténèbres que nous répandons sur la |)lupart des obligations de la vie chrétienne, ou pour les adoucir, ou pour les con\ battre? D'où vient que nous ne convenons presque jamais des vérités qui nous condamnent ; et que de tant de pécheurs dont le monde est plein , il n'en est presque pas un seul qui ne se justifie à lui-même ses pro|)res voies, ou qui du moins ne les envisage que par les endroits qui en diminuent à ses propres yeux la honte et Tinjustice ? D'où vient que l'impudique n'est presque point frappé de son ignominie et de sa faiblesse ; que le vindicatif trouve sa gloire dans sa confusion même; que l'injuste ne voit dans l'iniquité de son gain et de ses profits que son bonheur et son adresse; que l'avare , au milieu de tant de misères qui accablent ses frères , prend dans les malheurs même des temps, dts prétextes pour se justifier sa dureté et sa barbarie; que l'âme mondaine regarde son ivresse et ses dissipations comme le privilège de son âge ou de son état, et la condition nécessaire de la vie humaine? D'où vient que dans ces chaires chrétiennes, loin d'annoncer l'Evangile , nous ne sommes presque plus occupés qu'à le justifier ; que loin de condamner et de juger le monde par la vérité , il faut défendre la vérité contre lui; et que notre ministère, qui n'est établi que pour inspirer la vertu, ne sert presque plus qu'à empêcher qu'on ne la confonde avec le vice? C'est que cha([ue [lécheur trouve dans sa passion le voile même qui la lui cache ; c'est que nos lumières
ne sont pures que lorsque notre cœur l'est aussi ; c'est qu'il faut commencer par rompre nos attachements, pour parvenir à connaître nos devoirs ; c'est que la vérité est le fruit de la pureté et de l'innocence. De là vient que chaque pécheur presque est tranquille dans son état ; qu'il voit le danger des autres passions, et qu'il est aveugle sur le précipice qu'il se creuse à lui-même. De là vient que l'ambitieux méprise la volupté comme une vie d'obscurité et de paresse; que le voluptueux ne voit dans l'ambition qu'une fureur insensée qui fait que nous devenons les martyrs de nos propres chimères; en un mot, que chacun voit loin de lui les jiiéges qui ne le regardent pas, et qu'on n'a point d'yeux pour ceux où l'on tombe soi-même.
Mais ce n'est pas encore assez d'apporter à la connaissance de la vérité un cœur pur; il faut ajouter à cette preniière disposition un désir sincère de la connaître. L'innocence d'Etienne lui fraya les premières voies à la connaissance de Jésus-Christ ; mais il n'en demeura pas là. Malgré les préjugés de son peuple contre la doctrine et la personne du Sauveur; malgré les bruits injurieux que les pharisiens ré[)andaient contre la sainteté de ses œuvres et la véiité de son ministère ; malgré la honte attachée à la profession publique d'être au nombre de ses disciples ; malgré les mépris même dont on était menacé en s'atlachant à ses maximes et à l'espérance de ses promesses ; Etienne cherche la lumière qui commence déjà à se montrer à lui; il soupire comnie les patriarches ses ancêtres après le libérateur dont il sent l'approchej il en étudie dans Jésus-Christ les marques et les caractères prédits dans les prophètes ; il les découvre dans ses œuvres et dans sa doctrine; et la connaissance de la vérité est en lui le prix du désir sincère qu'il avait toujours eu delà connaître.
Pour nous , mes Frères , nous vivons dans une ignorance profonde de nos devoirs, parce que nous ne voulons pas nous en instruire. Nous fuyons tout ce qui pourrait éclaircir nos erreurs et dissiper nos ténèbres; nous sommes ravis de pouvoir nous faire une conscience tranquille dans nos égarements ; nous aimons celte fausse paix qui est le fruit de notre aveuglement et de nos méprises ; nous fuyons tout ce qui pourrait en troubler la fausse douceur ; nous sommes habiles à nous dérober à la
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lumière, qui malgré nous nous poursuit et nous éclaire ; nous nous faisons de fausses raisons pour en infirmer la vérité , et nous la regardons , selon l'expression de Job , comme le mensonge et l'ombre de la mort : Et si subito apparucrit aurora, arbitrantur umbram mortis '. Tout ce qui nous condamne, nous le regardons comme outré ; tout ce qui ne favorise" pas les préjugés de nos passions, nous le traitons de scrupule et de petitesse; tout ce qui combat ce que nous aimons, nous paraît les oi)inions des hommes plutôt que les décisions de la vérité; tout ce qui nous découvre à nous-mêmes , nous le prenons pour une censure et non pas pour une instruction. Ce n'est pas assez pour nous de vivre dans l'erreur, nous voulons que ce que nous aimons , comme dit saint Augustin, devienne la vérité. Ainsi la chaire chrétienne , loin de nous détromper, nous aigrit et nous révolte; nous la regardons comme un art d'exagération et d'hyperbole ; nous opposons nos propres lumières à la lumière de Dieu ; nous contestons contre les décisions de l'Evangile , comme si l'on pouvait en appeler de Jésus-Christ à nousmêmes, comme si le monde pouvait justifier ce que le Seigneur condamne. Ainsi tout nous affermit dans nos erreurs : la lumière même destinée à nous éclairer nous égare et nous aveugle ; les remèdes qui auraient dû nous guérir, sont pour nous de nouvelles plaies ; les ministres, établis dans l'Eglise pour notre sanctification, coopèrent à notre perte; et par une juste permission de Dieu, qui permet toujours que la vérité devienne une occasion d'erreur à ceux qui ne veulent pas la connaître, nous trouvons la mort et les ténèbres où nous aurions dû trouver la vie et la lumière.
Enfin , la pureté de l'intention fut la dernière disposition qui prépara Etienne à la connaissance de Jésus-Christ. 11 ne se proposa dans la recherche de la vérité que le bonheur de la connaître. Des intérêts humains ne l'attachèrent point à Jésus-Christ; il savait que les persécutions et les opprobres étaient la seule récompense qu'il avait promise ici-bas à ses disciples. Il n'y chercha ni une vaine distinction , puisque son élévation au ministère fut le prix de sa modestie et de son innocence; ni les premières places dans le royaume de son Maître, puisqu'il avait déjà
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appris de sa divine bouche que le dernier de i ses disciples serait le premier ; ni les louanges frivoles des hommes, puisqu'il s'exposait par là à leurs dérisions et à leurs censures; ni une vie plus douce et plus tranquille, puisqu'on ne lui avait annoncé que la faim , la soif , la pauvreté, des travaux et des peines; ni la gloire même d'opérer des prodiges comme le sacrilège Simon, puisqu'il avait même appris que tous ceux qui auraient opéré de grands miracles, ne seraient pas pour cela mis au nombre des disciples de son divin Maître. 11 chercha Jésus-Christ pour Jésus-Christ luimême ; il comprit qu'en lui étaient tous les trésors de la science et de la sagesse ; que le trouvant il avait tout trouvé , et que c'était le perdre, que de se proposer en le cherchant quelque autre chose que lui-même.
Quelle instruction, mes Frères, pour la plupart de ceux qui m'écoulent ! Nous mêlons presque toujours à la recherche de la vérité des intérêts humains et des vues basses et rampantes ; le salut éternel tout seul ne nous paraît pas un prix assez digne de nos soins et de nos démarches; Dieu lui-même ne nous suffit pas ; il faut que le monde, que les hommes, que la terre remplace à notre égard ce que nous ne croyons pas trouver en lui. Tous presque cherchent leurs intérêts, plutôt que les intérêts de Jésus-Christ. Je dis leurs intérêts : une vaine réputation, les premières places dans un royaume terrestre , la gloire frivole de plaire aux hommes, presque toujours incompatible avec la gloire d'être serviteur de Jésus-Christ, l'honneur de la vertu plutôt que la vertu même; que dirai-je? souvent le désir secret d'aiTaiblir ou de combattre la vérité en faisant semblant de chercher à la connaître. Voila, mes Frères, les intentions souillées que la plupart des hommes apportent à la recherche de la vérité et de la vertu.
Les uns ne se déclarent pour Jésus-Christ que parce que le monde les abandonne. Ils regardent la vertu comme la ressource des pai-sions et la bienséance du dernier âge ; ils attendent de n'être plus propres au monde et à ses plaisirs, pour être propres au royaume de Dieu et à sa justice; ils couvrent des apparences de la religion les prétextes d'une vie j criminelle et mondaine; et , ne pouvant plus * se faire un amusement du vice , ils se font un art de la vertu.
Les autres regardent la piété comme un
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gain : ils font servir le don du ciel aux espérances de la terre; ils cherchent le monde en faisant semblant d'y renoncer ; ils veulent plaire aux hommes en se donnant à Dieu ; et après avoir épuisé pour parvenir à leurs fins toutes les ressources criminelles des passions , ils y font servir la vertu même.
Il en est qui ne se proposent dans la piété que le délassement des inquiétudes du crime : ils sont fatigués de leurs passions, et non pas touchés de la vertu ; ils sentent le poids du dérèglement, mais non pas l'horreur de leurs fautes ; ils veulent finir leurs agitations, et non pas commencer leur pénitence ; ils cherchent à se mettre en paix avec eux-mêmes plutôt qu'avec Dieu ; ils désirent de calmer leur cœur, et non pas de le purifier ; et n'ayant pu trouver un repos humain dans le crime , ils le cherchent dans la vertu.
Enfin, il s'en trouve encore qui ne s'instruisent de la vérité qu'à dessein d'y trouver des armes pour la combattre; des hommes corrompus dans l'esprit et dans le cœur, dit l'Apôtre, qui ne cherchent dans la doctrine de la religion que les endroits qui peuvent la leur rendre suspecte; qui ne lisent les divines Ecritures que pour y trouver de quoi en affaiblir l'autorité et l'évidence; qui n'étudient curieusement la sainteté de nos mystères que pour en faire le sujet de leurs doutes et de leurs blasphèmes; qui ne veulent être instruits que pour résister à la lumière, et qui font servir la vérité d'occasion à leur aveuglement et à leurs ténèbres. Ainsi, mes Frères , il n'est presque plus de foi sur la terre, et la vérité se montre à peu de fidèles, parce qu'il en est peu qui apportent à sa recherche, comme Etienne , un cœur pur, un désir sincère de la connaître, et une intention droite qui ne se propose qu'elle-même. Mais nonseulement la vérité trouva dans ce saint martyr un défenseur éclairé ; elle y trouva encore un défenseur intrépide.
Trois défauts sont opposés à cette fermeté chrétienne qui oblige tout fidèle d'être le défenseur intrépide de la vérité. Premièrement, la crainte des hommes qui, malgré nos propres lumières, fait que nous nous déclarons contre elle; secondement, la prudence de la chair qui fait que la connaissant, nous gar-
dons un silence criminel, et n'osons tout haut en prendre la défense; enfin une fausse complaisance qui, voulant allier la vérité et le mensonge, l'altère et l'adoucit, et cherche à plaire aux hommes aux dépens de la vérité et de la conscience. Or, l'histoire du saint martyr que nous honorons aujourd'hui, nous offre des instructions et des vertus très-opposées à ces trois défauts.
Et premièrement, quoique, le pasteur frappé, les brebis fussent dispersées ; quoique la fureur d'Hérode, la malice des prêtres, la superstition du peuple, laissassent tout à craindre pour les nouveaux disciples; quoique la plupart de ceux qui avaient été témoins et participants même des prodiges de Jésus-Christ, de peur d'être enveloppés dans sa condamnation , se rangeassent du côté de ses ennemis, et répandissent avec eux des opprobres et des calomnies contre sa mémoire; quelque prix que l'envie des Juifs attachât alors à la lâcheté de ceux qui se déclaraient contre le Sauveur, Etienne persévère dans la fidélité qu'il lui a jurée; il ne se laisse point ébranler comme Pierre, ni corrompre comme Judas. Egalement insensible aux promesses et aux menaces des hommes qui périssent avec eux, il ne craint que celui qui demeure toujours , et qui seul peut perdre l'âme ou la sauver éternellement; il voit avec une sainte douleur l'aveuglement de son peuple contre Jésus-Christ; l'exemple commun, loin de l'ébranler, l'affermit et le fortifie; il tire de l'erreur publique de nouveaux motifs de fidélité et de prévoyance. Il n'a pas oubUé que, selon la doctrine de son divin Maître, le parti de la multitude n'est presque jamais celui de la vérité; que le monde ne saurait aimer Jésus-Christ; que les persécutions et les opprobres sont les caractères les plus marqués de son Evangile; et que la voie qu'il nous a montrée, est trop étroite et trop difficile pour être jamais la voie du plus grand nombre.
Et voilà , mes Frères , ce qui confond notre peu de foi , et condamne noire lâcheté dans toute la conduite de notre vie. Nous respectons les décisions du monde; ce que la multitude approuve, nous l'approuvons; ce que l'exemple commun autorise , nous y donnons nos applaudissements et nos suffrages. Les erreurs publiques nous sont plus chères que la vérité ; nous n'osons contredire le langage commun du monde et des passions ; nous crai-
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gnons la singularité comme un vice, elle qui forme le trait le plus éclatant des disciples de Jésus-Christ. En vain la grâce nous éclaire en secret, et nous découvre les illusions du monde et de ses maximes; en vain une éducation chrétienne et un naturel heureux ont laissé en nous des semences de vérité qui nous marquent le faux et le danger des voies que la plupart des hommes suivent ; en vain notre conscience d'intelligence avec la loi de Dieu nous dicte tout bas les maximes de la vie éternelle ; nous parlons comme le monde, quoicjue nous ne pensions pas comme lui ; nous tournonscomme lui la vérité en ridicule, quoiqu'au fond nous en sentions le prix et l'excellence; nous donnons de vaines louanges à des passions dont nous connaissons en secret le frivole et la folie ; nous pallions des abus dont l'injustice ne nous est pas douteuse ; nous approuvons des plaisirs que notre conscience condamne; nous faisons tous les jours l'apologie des maximes du monde, tandis que notre cœur contredit en secret nos décisions; nous ne faisons pas d'autre usage de la vérité qui se montre à nous, que de la retenir dans l'injustice; partout presque nous trahissons notre conscience et nos sentiments. Nous nous laissons entraîner à la multitude; nous n'osons être tout seuls de notre côté; nous craignons la singularité de la vertu et de la vérité , comme un ridicule qui nous couvrirait de honte. Toute notre vie est un outrage continuel que nous faisons à la vérité : tantôt la complaisance |)0ur nos supérieurs; tantôt la faiblesse pour nos amis; tantôt la crainte des dérisions et des censures ; tantôt une vaine indolence qui fait que la véi ilé nous est presqu'aussi indillérenle que le mensonge; tanlôt une ivresse et une mauvaise foi qui cherche à s'étourdir dans ses égarements, débitant des maximes que l'on condamne tout bas soi-même; tantôt une fausse vertu de société qui aime mieux applaudir au mensonge que prendre la défense de la vérité incommode; lanlôlun bon air qu'on trouve à parler comme ceux que le monde applaudit : enfin, presque partout nous nous déclarons pour le monde contre Jésus-Christ; loin d'èlre ses témoins fidèles parmi les hommes, nous nous joignons avec eux contre lui. Nous louons dans nos amis comme des vertus des défauts que la loi de Dieu condamne; nous adhérons à leurs erreurs, et nous aidons à les rendre plus inexcusables; nous donnons à
leurs passions les noms de la justice et de l'équité; nous appelons leurs vengeances des ressentiments équitables; leurs attachements criminels , des caractères et des suites d'un cœur tendre et fidèle; leurs dérèglements honteux, des faiblesses pardonnables; leurs profusions insensées, des penchants d'une âme noble et généreuse; leur ambition démesurée, une élévation d'esprit et de cœur; leur avarice sordide, une sage économie; leur médisance cruelle, une aimable vivacité; la fureur du jeu qui les possède, un délassement nécessaire. En un mot, il est rare que nous prenions sur nous les intérêts de la vérité. Vifs, fiers, intraitables, quand il s'agit de nos passions; nous devenons lâches, timides, rampants, dès qu'il ne s'agit plus (jue de la vérité. Nous ne connaissons point cette sainte fierté, cette droiture de cœur, cette haute magnanimité, cette noble simplicité si respectée même dans le monde, dont les premiers disciples de la foi nous ont laissé de si grands exemples, et qui a toujours été le caraclère des âmes fidèles. Nous vivons pour les hommes ; nous ne vivons [)as pour Dieu et pour nous-mêmes. Nous nous faisons une conscience et une religion, une humeur, un caractère, un esprit, et un cœur pour eux; et ils sont la fin de toutes nos voies et le motif de toutes nos actions, comme s'ils pouvaient en être le prix et la récompense. Tout ce que nous ne faisons pas pour eux, nous le comptons comme perdu , comme s'il n'y avait de réel que ce qui doit jérir avec nous; et après plusieurs années passées sur ce ton. Dieu seul, pour qui nous devions vivre, se trouve à notre mort le seul qui ne saurait compter pour lui un seul moment presque de toute noire vie. Le second défaut opposé à cette fermeté chrétienne , dont notre saint martyr nous fournit aujourd hui le modèle, est cette prudence de la chair qui fait que, connaissant la vérité, nous gardons un silence criminel, et n'osons tout haut en prendre la défense. En etlèt, il ne suffit pas de ne se point déclarer pour le monde contre Jésus -Christ, et de garder, pour amsi dire, une manière de neutralité entre l'un et l'autre ; il faut encore confesser tout haut Jésus-Christ sans ménagement et sans honte. Qui n'est pas avec lui est contre lui ; et n'oser se déclarer son disciple, c'est être son persécuteur et son adversaire. Or, c'est encore ici que la fermeté d'Etienne
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nous instruit et nous condamne. Que de vains prétextes n'aurait-il pas pu se former à luimême pour ee ménager av{ c les Juifs par un sage silence, et ne pas leur reprocher encore tout haut leur aveuglement et leur crime ! Le prétexte d'altendre un temps plus favorable, et où la vérilé aurait trouvé plus d'accès dans leur esprit; Tincertitude où il était de n'être point écouté, et de jeter la pierre précieuse de l'Evangile devant des animaux immondes; la crainte d'exciter une persécution contre l'Eglise, en irritant la fureur des Juifs ; une fausse modestie , en se persuadant que les apôtres s'étant réservé le ministère de la parole, il fallait le leur laisser et se renfermer dans le soin des veuves qu'on lui avait confié et de la distribution des aumônes ; l'exemple des autres diacres nouvellement élus, qui ne sortaient point de leurs fonctions et ne couraient point annoncer Jésus-Christ au peuple. Mais le généreux martyr n'écoute pas les vaines raisons de la chair et du sang. Livré à l'impulsion de l'Esprit de Dieu qui le remplit et qui ranime, il développe aux Juifs l'esprit et les figures de la loi ; il leur découvre Jésus- Christ dans toute l'histoire de leurs ancêtres; il leur montre leur aveuglement prédit dans les prophètes ; il leur reproche leur ingratitude et l'oubli des bienfaits dont le Seigneur les avait toujours favorisés ; il leur annonce que la mesure de leurs crimes et de ceux de leurs pères est comblée par le sang innocent qu'ils ont ré|)andu; il leur remet devant les yeux le sang de tant de prophètes dont leur ville a été souillée , et se sert de leurs propres armes pour les attaquer et pour les combattre. Oui, mes Frères, et je parle ici principalement aux personnes touchées de Dieu; nous croyons en être quittes en notre conscience, quand témoins tous les jours de tant de fausses maximes que les mondains débitent; de tant d'illusions sur les règles et sur les devoirs, qu'ils se forment à eux-mêmes ; de tant de scandales sur lesquels ils ne s'avisent pas même d'entrer en scrupule ; nous croyons, dis-je, avoir satisfait à ce que Dieu demande de nous en ne les approuvant pas tout haut, en nous renfermant dans la modération d'un lâche silence, en ne leur opposant qu'un désaveu secret et timide. Nous nous formons mille prétextes pour nous justifier à nousmêmes notre lâcheté : la crainte de rendre la vérité odieuse en la rendant trop incommode ;
la fausse persuasion que nous ne sommes point chargés de la conscience des autres, et que ce n'est pas à nous à instruire nos frères; la peur d'éloigner nos amis par le contre-temps do nos censures, ou de nous attirer leurs dérisions en voulant combattre leurs maximes; enfin, tout nous justifie à nous-mêmes notre indifféience pour la vérité. Nous oublions que chacun de nous en particulier en est chargé ; que nous devons la vérité à nos frères ; que nous ne vivons au milieu du monde que pour empêcher l'erreur de prévaloir contre elle, et conserver à ce«ix qui nous suivront le langage de la foi et de la doctrine sainte ; que nous devons luire comme des astres au milieu d'une nation corrompue, et que cacher la lumière, c'est être ingrat envers celui qui la répand sur nous et qui nous éclaire ; que l'amitié n'est fondée que sur la vérité ; que ce n'est point aimer nos amis, que de les voir périr sans oser leur découvrir du moins le précipice où ils se jettent, et qu'il faut souvent avoir la force de leur déplaire pour leur devenir plus utile. Hélas ! mes Frères, le monde ne craint point de débiter tout haut ses erreurs et ses maximes de mort et de péché; et nous craignons de rendre gloire aux vérités de la vie éternelle ; le monde se fait un honneur insensé de sa doctrine ; et nous nous faisons une honle de la doctrine de Jésus-Christ ? le monde ose tous les jours contredire le langage de la foi par les illusions (ju'il lui oppose; et nous craignons de contredire les illusions du monde par le langage de la foi et du salut ? le monde s'élève insolemment contre l'Evangile ; et nous n'osons soutenir l'honneur de l'Evangile contre lui ? le monde traite publiquement la doctrine de Jésus-Christ de folie et de faiblesse; et nous avons pour ses folies et pour ses erreurs des égards qu'il refuse à la vérité? le monde ne ménage point la piété des serviteurs de Dieu, il la méprise, il en fait le sujet de ses dérisions et de ses censures; et la piété des serviteurs de Dieu ménage la corruption du monde, et n'ose la couvrir de la confusion qui lui est due? Nous nous faisons une gloire et un devoir de soutenir les intérêts de nos amis contre ceux qui les attaquent; nous nous ferions un crime de nous ménager, lorsqu'on noircit devant nous leur réputation et leur conduite ; le silence nous paraîtrait alors une lâcheté et une perfidie ; nous ne croyons pas devoir des égards à ceux qui en manquent de-
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\anl nous envers ceux que nous aimons ; elles intérêts de Jésus-Christ dont nous nous disons les amis et les disciples, nous trouvent insensibles ; et sa gloire qu'on outrage tous les jours devant nous, ne réveille pas notre indignation et notre zèle ; et le silence, quand on attaque sa doctrine et l'honneur de sa loi, nous paraît une prudence nécessaire; et nous craignons de déplaire à ceux qui ne craignent pas de l'insulter. 0 mon Dieu, peut-on être à vous, et rougir de vous connaître? Peut-on vous aimer, et vouloir être encore aimé de ceux qui vous haïssent ; et n'est-ce point se joindre au monde contre vous, que de n'oser le condamner comme vous?
Enfin, mes Frères, la troisième manière dont nous nous rendons coupables envers la vérité, c'est en l'adoucissant et en l'accommodant aux préjugés et aux passions de ceux à qui nous craignons de déplaire. Or, c'est ici principalement qu'Etienne nous sert et de condamnation et de modèle. Il aurait pu, ce semble, ménager davantage les préventiojis et la délicatesse des docteurs et des prêtres ; il pouvait, en apparence, comme Gamaiiel, se contenter de leur représenter que si l'œuvre de l'Evangile était l'œuvre de Dieu, il serait inutile d'entreprendre de le détruire, et que s'il ne l'était pas, il tomberait bientôt luimême; il pouvait excuser en quelque sorte leur crime envers Jésus-Christ, en supposant qu'ils n'avaient connu ni la divinité de sa mission, ni la vérité de son ministère ; il pouvait adoucir les reproches dont ils méritaient d'être chargés pour avoir rejeté le Messie promis à leurs pères; il pouvait leur vanter la sainteté de la loi de Moïse, et louer le zèle et le respect dont ils faisaient ostentation pour ses préceptes et pour ses cérémonies; en un mot, il pouvait, ce semble, en insinuant la vérité, accorder quelque choee à la faiblesse et aux préjugés de son peuple. Mais le saint martyr ne connaît pas ces timides ménagements; il les appelle sans balancer cœurs rebelles et iiicirconcisK Loin d'excuser leur ignorance, il les accuse de résister sans cesse à l'Ksprit-Saint; loin de les flatter sur leur respect pour la loi de Moïse, c'est par là même qu'il les confond et qu'il les condamne ; loin de faire Aaloir les bienfaits dont le Seigneur avait favorisé leurs pères, il leur reproche de marcher sur leurs
1 Dura cervice et incircunicu is cordibus. Ad., vu, 51.
traces, et d'ajouter au sang des prophètes, dont ils avaient souillé leurs mains, le sang du juste qu'ils venaient de mettre à mort. Les hommes poussent quelquefois à un tel point leur haine contre la vérité, qu'ils ne méritent plus de ménagement ni de mesure. Ce n'est pas que la vérité ne soit inséparable de la charité, comme nous le dirons dans un moment; ce n'est pas qu'il ne faille préparer les voies à la lumière par de sages précautions, et lui faciliter l'accès dans les cœurs où l'on veut la répandre; ce n'est pas que la vérité soit toujours dure, impérieuse, et qu'elle cherche plus l'ostentation de la victoire, que le fruit solide du salut et la gloire de l'utilité ; ce n'est pas qu'il ne faille être faible avec les faibles pour les sauver tous; rendre la vérité aimable pour la rendre plus utile ; attirer les pécheurs pour les retirer du péché; ménager leur faiblesse pour triompher plus sûrement de le(ws passions; et n'employer le fer pour les plaies, qu'après avoir endormi, pour ainsi dire, par des paroles de paix et de consolation la chair du malade.
Mais je ne voudrais pas qu'on honorât du nom de prudence celte complaisance criminelle, qui fait que dans nos entretiens avec nos frères, nous trouvons toujours des tempéraments entre le monde et Jésus-Christ ; nous entrons dans les fausses idées que le monde se forme de la vertu, sous prétexte de blâmer les excès; nous applaudissons à l'inutilité et à la paresse; nous accordons bien plus au monde et à ses usages que l'Evangile ne leur accorde ; nous louons l'éloignement du crime comme la perfection de la vertu ; nous donnons aux talents de la nature les éloges qui ne sont dus qu'aux dons de la grâce ; nous trouvons toujours dans les vices mêmes de nos amis que nous condamnons, des endroits qui les rendent plus excusables ; nous ne montrons jamais la vérité dans toute l'étendue qu'elle se montre à nous; nous nous faisons une fausse règle de charité et de sagesse, de nous accommoder jusqu'à un certain point aux préjugés de ceux avec qui nous avons à vivre; nous portons parmi les hommes un fonds d'amonr-propre qui nous rend ingénieux à concilier les intérêts de la vérité qu'ils haïssent, avec les intérêts des passions qu'ils aiment; nous ne leur parlons jamais qu'à demi sur ce qui les regarde; et nous mêlons à la vérité que nous ne voudrions pas trahir.
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tant d'adoucissements qu'ils la font perdre de vue. Ainsi nous devenons aux hommes une occasion d'erreur; ils laissent la vérité que nous embarrassons, et s'arrêtent au voile qui la leur cache. Et de là, mes Frères , il arrive souvent que les gens du monde ne s'autorisent dans leurs dissipations que par les suffrages des gens de bien. De là, nous entendons tous les jours des pécheurs justifier la vie mondaine en nous opposant des justes qui ne la condamnent pas. De là, les fausses complaisances d'un homme de bien pour le monde deviennent sa justification et sa défense. II triomphe de nos lâchetés, il insulte à nos condescendances , il sait bien faire valoir à son avantage les légères complaisances qu'il obtient de nous. Pour s'excuser, il condamne les justes, et cherche toujours à nous blâmer par les mêmes endroits par où nous avons cherché à lui plaire. Grand Dieu! faut-il que ce monde misérable puisse entrer en parallèle dans notre cœur avec votre éternelle vérité ? Faut-il que nous cherchions encore à plaire à ce qui nous paraît si digne d'être méprisé, et que tandis que nous décrions le monde, que nous en exagérons le vide et la folie, que nous en connaissons si profondément les abus et la misère, que nous parlons si souvent de ses illusions et de ses chimères; nous le ménagions encore, nous respections encore ses maximes, nous soyons encore jaloux de ses suffrages, nous voulions encore garder des mesures avec lui, et qu'après l'avoir abandonné, nous n'ayons pas la force de le condamner et de lui déplaire ?