TROISIÈME PARTIE
Je sais, mes Frères, que la fermeté de la vérité est une fermeté jdeine de douceur et de tendresse, et qu'elle n'aime que des défenseurs compatissants et charitables; et ce devrait être ici la dernière partie de cette instruction ; mais je l'abrège. En effet , de quel amour sincère pour les Juifs Etienne n'accompagne-t-il pas la force des vérités qu'il leur annonce? Plus touché de leur aveuglement que de sa propre perte, il lève les mains au ciel pour eux; insensible, ce semble, aux coups dont ils l'accablent, il ne sent que les malheurs qu'ils se préparent à eux-mêmes ; il offre son sang même qu'ils répandent, pour obtenir le pardon de leur crime. Leur barbarie ne déchire son corps que pour ouvrir son
cœur à des gémissements et à des prières capables de fléchir le Seigneur à leur égard, si leur endurcissement n'eût pas été à son comble. Il ne comptait pour rien sa mort, si leur salut devait en être le fruit et le salaire. Il voit le Fils de l'Homme assis à la droite de son Père ; et le saint transport de joie qui l'anime dans l'espérance de le posséder bientôt, n'est troublé que par la réprobation de son peuple dont il lit, ce semble, l'arrêt, dans l'accès de sa vision, gravé en caractères immortels sur les colonnes du temple céleste. 11 ne demande pas vengeance contre ces meurtriers ; il ne s'écrie pas comme Job : Terre^ ne cache point mon snng^ et lais?es-en monter la voix jusqu'au trône du Tout-Puissant, pour solliciter ses foudres contre les barbares qui le répandent : Terra, ne operias sanguinem meiim * ; et ne pouvant obtenir le salut du peuple qui veut périr et qui s'est exclu luimême du salut, il obtient du moins la conversion de Saul, qui participe au crime de sa mort. Son sang répandu est comme une semence sainte d'où sortira un jour ce nouvel apôtre; ses prières préparent déjà les grâces qui d'un persécuteur doivent en former dans la suite un vase d'élection et un spectacle digne des anges et des hommes; et si son zèle n'a pu faire connaître Jésus-Christ à l'infidèle Jérusalem, sa mort va du moins instruire un ministre puissant en œuvres et en paroles qui le fera connaître un jour à toute la terre.
Tels sont, mes Frères, les défenseurs que se forme la vérité. C'est la charité qui leur prépare des victoires ; il faut aimer le salut de ceux dont nous combattons les erreurs. La vérité trouve presque toujours des cœurs rebelles, parce qu'elle ne trouve pres(|ue que des défenseurs aigres et peu charitables. Souvent on mêle aux instructions qu'on donne à ses frères plus d'envie de les mortifier que de désir de les instruire; souvent leurs défauts ne nous déplaisent que parce que leurs personnes nous sont déjà odieuses; souvent, en ^, défendant la vérité, on cherche plus à domi- -^ ner qu'à faire dominer la vérité elle-même ; souvent c'est l'humeur qu'on suit, et non pas la vérité qu'on cherche ; souvent sous prétexte de venger les intérêts de la vérité, on n'est pas fâché de se venger soi-même; sou-
* Job, XVI, 19.
vent, en reprenant nos frères, nous voulons plutôt triomplier de leurs fautes que les relever cliiiritablement de leurs chutes; souvent on est plus aise de les voir s'égarer, qu'on ne le serait de les voir docilt s à la vérité dont on prend tout seul la défense; souvent on s'applaudit en secret de leur aveuglement, tandis qu'on fait semblant de mettre tout en œuvre pour les rappeler à la lumière; souvent nous ne sommes éclairés sur leurs vices, que parce que nous sommes jaloux de leurs vertus : enfin , rien n'est si rare que de mêler la charité avec la vérité. Et de la vient, mes Frères, (|ue ceux qui nous sont soumis regardent d'ordinaire nos instructions comme des censures ; que nos enfants, nos inférieurs, nos domestiques, ne trouvent dans nos corrections que l'humeur qui révolte, et non pas la charité (jui édifie ; qu'ils nous regardent plutôt comme les censeurs impitoyables de leurs faiblesses, que comme les médecins charitables de leurs plaies; et que nous perdons sur eux l'avantage que nous donne la vérité, par les défauts que nous mêlons à sa défense. De là vient que les exemples des gens de bien trouvent dans le monde plus de censeurs qui les condamnent, que d'imitateurs qui les suivent; c'est qu'ils se bornent souvent à décrier les vices de leurs frères, el qu'en faisant paraître beaucou[) de zèle contre les défauts des autres, ils ne montrent [)as assez de compassion pour leurs faiblesses; c'est que, sous prétexte de ne point ménager le vice, ils ne ménagent point assez les |)écheurs ; c'est que, dans leurs censures, ils paraissent quelquefois plutôt s'applaudir de leur régularité, qu'être touchés du dérèglement qu'ils blâment; et rendant la
vertu odieuse aux pécheurs, ils leur font paraître la vérité revêtue de tous les défauts qui ne sont attachés qu'à eux-mêmes.
De là vient enfin que nos réconciliations avec n( s ennemis ne sont presque jamais sincères, parce que ce n'est jias la charité qui les forme. On se réunit, mais on ne s'aime point. Les bienséances se rétablissent, mais les sentiments sont toujours les mêmes. Les personnes se rapprochent, mais les cœurs demeurent toujours éloignés. Les dehors sont différents, mais les dedans sont toujours semblables. La haine prend seulement les apparences de la charité ; elle se contraint, mais elle n'est pas éteinte. On se rend des devoirs, maison ne se rend pas l'amour sans lequel tout le reste n'est rien ; on ajoute seulement au crime de la haine celui du déguisement et de l'imposture; et souvent, ayant la iai>on et la vérité pour soi, on n'en est pas moms coupable aux yeux de Dieu, parce qu'on n'a pas la charité qui souffre tout, et qu'on doit toujours à ses frères.
Telles sont les instructions que nous donne aujourd'hui le généreux martyr dont la solennité nous assemble en ce lieu saint : la vérité trouva en lui un défenseur éclairé, un défenseur intrépide, in\ défenseur tendre et charitable. Quelle consolation puur vous, mes Frères, de retrouver toutes ces qualités dans le pasteur lidèle ' que le Seigneur vous a suscité dans sa miséricorde; c'e^t-à-dire de retrouver un docteur éclairé pour vous instruire, un ministre ferme pour vous corriger, et un père tendre pour vous secourir et vous consoler dans vos peines, et vous faciliter à tous les voies de la vie éternelle 1 Ainsi soit-il. > Henri de Tliiard de liissy, successeur de Bossuet.