QUATRE-VINGT-TROISIÈME SERMON
SERMON POUR LE JOUR DE SAINT THOMAS D'AQUIN
ANALYSE
Division. — 1° La piété a guidé Thomas dans la recherche de la science de la religion; 2" Vusage de cette science l'a affermi dans la piété.
Première partie. — La piété a guidé Thomas dans la recherche de la science de la religion. On trouve d'ordinaire trois écueils dans cette recherche. Premièrement, ce sont des vues de fortune et d'intérêt qui nous y portent. Secondement, on ne peut se renfermer dans les bornes étroites de la foi. Troisièmement, l'élude, épuisant toute l'application de l'âme, dissipe l'esprit, dessèche le cœur, ralentit la dévotion. 1" Premier écneil à éviter dans l'étude de la religion, des vues de fortune et d'intérêt. Thomas, quoique né des pins illustres familles de sa province, et que par sa naissance il put prétendre à tout, après avoir passé le temps de l'enfance au Mont-Cassin, se détermine à entrer dans l'ordre de Saint-Dominique : et non-seulement il ne bStit pas des idées de fortune et de grandeur sur les progrès qu'il fera dans les sciences; mais il renonce d'abord à une fortune et à une grandeur présente, afin que nnl motif étranger ne vienne le distraire dans la recherche de la vérité. Oserait-on seulement proposer cet exemple au siècle ?
2* Le second écueil que les savants ont à éviter, c'est de ne pouvoir se renfermer dans les bornes étroites de la foi. En effet, la foi est une vertu commode pour les esprits médiocres ; comme ils ne voient pas de loin, il leur en coûte peu de croire. Mais il n'en est pas de même de ces esprits vastes et lumineux ; accoutumés à voir clair dans les vérités on l'esprit peut atteindre, ils souffrent impatiemment l'obscurité de celles qu'il doit adorer. De là quelle source de gloire pour saint Thomas ! Né avec tous les grands talents qui font les hommes extraordinaires; un esprit vaste, élevé, profond, universel; un jugement droit, net, assuré, etc., quels hommages n'a-t-il pas faits de toutes ces précieuses richesses aux pieds des maîtres de l'Eglise qui l'avaient précédé ? S'il se distingue parmi tons les savants qu'il trouve à Paris par la sagacité de son esprit, et par l'abondance de ses lumières, il leur est encore plus supérieur par la manière sage et respectueuse dont il traite les mystères ineffables de notre sainte religion. Cependant, le commerce des sciences profanes auxquelles il s'appliqua , inspire souvent, par une suite de notre faiblesse, je ne sais quel libertinage d'esprit. Comme la raison s'y accoutume à examiner, elle s'y désaccoutume de croire : il faut revenir de trop loin. Mais notre saint, bien différent de ces esprits gâtés qui vont puiser jusque dans les livres saints la matière de leurs doutes , et de quoi nourrir leur incrédulité, trouve le moyen de fortifier sa foi dans la lecture même des auteurs profanes ; et Aristole devient entre ses mains l'apologiste de la religion. Mais d'où vient que l'intégrité de sa foi souffre si peu du commerce qu'il a avec les profanes? C'est qu'il a soin de la fortifier continuellement par l'élude des livres saints et des docteurs de l'Eglise, où il forme son langage el ses sentiments ; car dans tous ses ouvrages, quoique le plus bel esprit de son siècle, le plus autorisé à hasarder ses conjectures, il ne marche jamais que sur les traces d'autrui, renonçant à la gloire de l'invention, gloire si délicate pour les savants. 3" Le troisième écueil à éviter dans l'élude, c'est la dissipation de l'esprit, qui dessèche le cœur et anéantit peu à peu la dévotion ; mais dans notre saint le soin de son âme fut toujours la première et la plus importante de toutes ses occupations. Dans les diflicuUés qu'il rencontre, loin de négliger ses exercices de piété, sous prétexte de donner plus de temps à l'élude, c'est alors qu'il a recours à la prière avec plus de ferveur, comme à la vraie source des lumières. Ainsi l'ambition d'acquérir de nouvelles connaissances ne prit jamais rien dans notre saint docteur sur la régularité la plus scrupuleuse à tous les exercices de son étal. A quoi me servira, disait-il, la science qui enfle, si je n'ai pas la charité qui édifie? Pour connaître celte piété tendre et affectueuse qui était dans notre saint, il n'y a qu'à lire l'office admirable qu'il a composé pour l'adorable sacrement de nos autels : le cœur seul peut parler ce langage de piété et de rehgion. On peut donc assurer que si Thomas fut le plus grand docteur de son siècle, il fut aussi le plus saint religieux de son ordre, le plus exact, le plus fervent. Quel exemple, et qu'il est peu imité dans le monde ! car sous prétexte que nos occupations n'ont rien que de permis, et même de louable en soi, on s'y livre tout entier, el la piété est entièrement négligée. Mais, dit-on, la vraie piété ne consiste-t-elle pas à remplir les devoirs de son état? Oui, sans doute, mais de les remplir en les offrant à Dieu, et désirant de lui plaire; ce qui ne peut se faire lorsqu'on néglige totalement la prière, et qu'on vil dans un entier oubli de Dieu. Et d'ailleurs, notre principal état n'estil pas d'être chrétien ? notre premier devoir doit donc être de rendre à Dieu et à l'Eglise ce que nous leur devons. Deuxième partie. — Vusage de la science de la religion a affermi Thomas dans la piété. Ceux à qui la cupidité a servi de motif dans la recherche des sciences, n'ont d'autre but que la cupidité dans leur usage. Ainsi, premièrement, y êtes-vous entré par ces roules secrètes qu'un vil iutérêi a frayées? vous serez un docteur flottant; votre fortune décidera de vos senti-
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PANEGYRIQUES.
ments. Seconderaenl, avez-vous cherché à contenter une vaine curiosité ? vous serez un docteur singulier, et les opinions vous paraîtront douteuses dès qu'elles seront communes. Troisièmement , avez-vous néglige de réparer par la prière celte dissipation de cœur inséparable d'une élude profonde et soutenue ? plein de vous même, et vide de Dieu, vous serez un docteur vain.
Thomas, qui, dans la recherche des sciences, s'était frayé des roules bien différentes^ mais malheureusement si peu battues dans tous les temps, ne se dément pas dans leur usage.
10 Au lieu d'être un docteur flottant, dont la fortune décide des sentimenis, il fut un docteur exact et désintéressé, n'ayant d'autre but que de faire connaître la vérité. Donne-t-il des règles pour les niœtir:; ? quelle droiture ! il ne penche ni à droite, ni à fauche, suivant l'expression du prophète ; il tient toujours ce sage milieu dont chacun se fait honneur, mais que si peu de gens savent tenir, et apprend aux ministres de l'Eglise qu'en ne cachant point aux hommes l'iiuuieusité des miséricordes du Seigneur, il ne faut pas non plus leur laisser it;norer les saintes rigueurs de sa justice.
Cette droiture le fit arriver sans le vouloir à la faveur des grands. L'arciievêché de Naples lui est offert par Urbain IV. Saint Louis l'admettait souvent à sa table. Mais il parut toujours insensible à celte faveur : il refuse la dignité qu'on lui offre; et il est devant un roi de la terre, comme les gens du monde sont si souvent devant le Roi des rois, c'est-à-dire qu'à peine se souvient-il que le prince est là présent, et qu'il retrouve, jusqu'au milieu de la cour, le calme de sa retraite et le souvenir de ses chères études.
2« Au lieu d'être un docteur singulier, Thomas fut un docteur œcuménique et universel ; je veux dire suivi et approuvé universellement. Il enseigne à Rome, à Paris, à Bologne, et partout sa doctrine reçoit les mêmes applaudissements et les mêmes éloges Mais c'est surtout depuis sa mort que Dieu a glorifié noire saint et l'a rendu un docteur universel. Toutes les universités du monde, surtout celle de Paris qui le forma dans son sein, sont de fidèles dépositaires de sa doctrine. Oans toules les communautés régulières, surtout dans celle de saint Dominique, les décisions du fondateur ne tiennent pas plus lieu de règle dans la discipline et dans les mœurs, que celle de notre saint dans la foi et dans la doctrine. L'oracle du monde chrétien, Rome même, a vu souvent ses pontifes descendre du tribunal sacré, et y faire mouler les écrits de notre saint, pour prononcer sur les différends qui troublaient l'Eglise. Les conciles œcuméniques, les juges vénérables et infaillibles de notre foi, ont formé leurs décrets sur ses décisions; et les partisans de l'erreur n'ont jamais eu de plus redoutable ennemi.
3" Au lieu d'être un docteur vain, il n'y en eut jamais de plus humble que notre saint; et cela, dans le plus haut degré de réputation où la vanilé la plus emportée puisse prétendre : connu, admiré, consulté de tout l'univers, il éuil plus ingénieux à se cacher à soi-même son mérite, que nous ne le sommes à donner du relief et à grossir le nôtre à nos propres yeux. Nul empressement à étaler les trésors de science et de sagesse dont il était rempli ; et inlinimenl éloigné d'affecter la moindre supériorité sur ses frères, il les prévenait tous par des témoignages d'honneur et de oéférence. Tous ses talents, toules ses connaissances, il les rapportait à Dieu, ne cessant de dire qu'il était plus redevable à la piièie qu'à l'étude du peu qu'il savait. Mais ce qui manifeste parraitement l'humililé de ce grand docteur, c'est cet air de réserve et de modération qui règne dans toute sa manière d'écrire, ne parlant jamais sur ce ton décisif et impoilant qui veut tout ramènera soi, et qui, pour garant de ses rai-ons, ne donne que sa propre autorité. C'est cette humilité que nous devons surtout imiter dans notre saint docteur ; c'est là le vrai caractère des saints : car l'humilité toute seule suffit pour faire des saints ; mais sans cette vertu, toutes les autres ne sont rien.
Paravit cor saura ut Investigaret legom Domini , et faceret et doceret in Israël prieceptum et judiciura.
Il disposa son cœur à la recherche de la loi du Seigneur, il pratiqua et enseigna dans Israël ses préceptes et ses ordonnances. C'est l'éloge que le Saint-Esprit fait d'£sdras, au chapitre septième du livre premier de son Histoire,
Rien n'est plus consolant , mes Frères , que de suivre des yeux de la foi les routes de la Providence dans la conduite de TEgli-se. A combien de ménagements sa bonté ne s'estelle pas abaissée pour empêcher que les portes de l'enfer ne prévalussent contre celle sainte cité, située depuis la naissance des siècles sur la montagne , et si bien affermie que, malgré tous les efforts des enfants de Babylone, elle ne sera jamais renversée ?
11 fallait à la foi dans sa naissance des caractères seubibles et cclalants pour triompher de Tincréduiilé. Aussi quels hommes que les hommes apo.sloliques ! Ils vont au-delà des prodiges qu'a faits leur Maître ; leur ombre même est toute puissante. Attaquée par les
empereurs, qu'un faux zèle pour le paganisme arme contre elle , elle a besoin de force et de constance pour soutenir la fureur des persécutions : que de héros, dans ces siècles de feu et de sang, la grâce ne forma-l-clle pas? Quelle hardiesse et quelle constance ne vit-on pas dans l'âge le plus tendre et dans le sexe le plus faible, pour braver les tyrans et ce que les lourments ont de plus affreux ? On voyait les chrétiens courir aux supplices avec plus d'ardeur que n'en ont les hommes les plus ■voluptueux pour les plaisirs.
Enfin, livrée, dans des lem[)S plus tranquilles et plus reculés, à la dis[)ute des hommes, ébranlée par les assauts de l'hérésie, défigurée par les couleurs étrangères dont ses enfants mêmes ont voulu flétrir sa beauté , il lui a fallu des hommes dont les lèvres fussent les déposilaiies de la science, de» docteurs éclairés , de nouveaux Esdias, qui s'appliquassent à la recherche do la loi dans la simplicité de leur cœur ; et qui, après en avoir pratiqué les
SERMON POUR LE JOUR DE SAINT THOMAS D'AQUIN
préceptes et les ordonnances , sussent les défendre contre les ennemis de la foi , et les enseigner aux fidèles dans toute leur pureté. Or tels furent dans leurs siècles les Basile, les Hilaire, les Jérôme, les Augustin ; tel fut aussi dans des temps postérieurs le saint docteur dont je viens aujourd'hui proposer plutôt les exemples que relever les vertus. En effet, il disposa son cœur à la recherche de la loi du Seigneur, il pratiqua et enseigna dans Israël ses préceptes et ses ordonnances : Paravit cor suum etc. Point d'erreur que Thomas n'ait combattue; point de vérité qu'il n'ait élablie; peu de doutes qu'il n'ait éclaircis ; et tant qu'il vécut, l'Eglise trouva dans sa personne un défenseur invincible, qu'elle retrouve encore dans ses écrits a[irès sa mort.
Mais, pour me renfermer dans quelque chose de précis, en considérant saint Thomas comme un grand docteur, je ramène à deux idées toutes simples que me fournit mon texte, tout le sujet de son éloge, qui sera en même temps pour les ministres de l'Eglise la matière d'une grande instruction. L'étude de la religion, qui, en manifestant la vérité, semblerait devoir nous en inspirer l'amour, ne laisse pas d'exposer la piété à de très-grands périls. Que d'écueils dans la recherche de cette science! Que de pas délicats dans son usage 1 Saint Thomas s'est sanctifié dans la recherche de la science de la religion ; il en a sanctifié l'usage. La piété l'a guidé dans la recherche de la science de la religion ; voilà mon premier point : l'usage de cette science l'a affermi dans la piété ; c'est le second. CVsl-à-dire qu'il a cherché la loi du Seigneur dans la simplicité de son cœur, et qu'il a pratiqué et enseigné dans Israël ses ordonnances et ses préceptes. Implorons etc. Ave , Maria.