TROISIÈME MERCREDI : DU VÉRITABLE CULTE
dont la santé peut souffrir, paice que ce n'est pas ce qui entre pur la bouche qui souille l'homme, mais ce qui sort du cœur; sans une exactitude puérile sur certaines pratiques que les cloîtres, plutôt que les apôtres, ont introduites dans la religion ; et que les devoirs du christianisme sont plus spirituels, plus sublimes, plus dignes de la raison, que tout ce détail de dévotion auquel on assujétit les simples ; c'est-à-dire que la sagesse du monde oppose trois prétextes pour autoriser une si dangereuse illusion : l'inutilité de l'extérieur, la faible simplicité de l'extérieur, l'abus de l'extérieur. Combattons ces prétextes, et établissons l'utiUté, la sagesse et le véritable usage du culte extérieur.
Vous nous opposez, en premier lieu, que l'essentiel de la dévotion est dans le cœur, et que tous ces dehors sont inutiles. Mais je pourrais vous demander d'abord : En bannissant cet extérieur que vous croyez si inutile, êtes- vous du moins fidèle à cet essentiel auquel vous vous retranchez? En méprisant tout ce que vous croyez de surcroît dans la religion, accomplissez-vous du moins tout ce dont la loi de Diuu vuub fait un devoir indispensable? En croyant qu'il s.dTil de donner le cœur à Dieu, le lui douiicz-vous, du moins, tandis que tous les dehors sont encore au nionde?J'en appelle ici à votre conscience. Glorifiez-vous Dieu dans votre corps, et ne le faites- vous pas servir à des passions injustes? Reinplissez-vous tous vos devoirs de père , d'époux , de maître , d'bonune public, de chrétien? N'avez- vous rien à vous reprocher sur l'usage de vos biens, sur les fonctions de vos charges, sur la nature de vos affaires, sur le bon ordre de vos familles? Portez- vous un cœur libre de toute haine, de toute jalousie, de toute animosité envers vos frères? Leur innocence, leur réputation, leur fortune ne perd-elle jamais rien par vos intrigues ou par vos discours? Préférez-vous Dieu à tout, à vos intérêts, à votre fortune, à vos plaisirs, à vos penchants ; et la perte de tout ne vous paraît-elle rien à l'égal de lui déplaire? Vous renoncez-vous sans cesse vous-même? Vivtz-vous de la foi? Ne comptez-vous pour rien tout ce qui passe ? Regardez-vous le monde comme l'ennemi de Dieu? Gémissez- vous sur les égarements de vos mœurs passées? Portez -vous un cœur pénitent, humilié, brisé, sous un extérieur encore monJain ? Avrz-vous horreur de la
seule apparence du mal? En fuyez-vous les occasions ? En cherchez-vous les remèdes ? Voilà cet essentiel que vous nous vantez tant; y êtes-vous fidèle ? Non, mes Frères, il n'est que les âmes livrées au monde et à ses amusements qui nous redisent sans cesse qu'il suffit de donner le cœur à Dieu, et que c'est là l'essentiel. C'est que comme il est visible qu'elles ne lui donnent pas les dehors, il faut, pour se calmer, qu'elles tâchent de se persuader que les dehors ne sont pas nécessaires, et qu'elles se retranchent sur le cœur, qui ne nous est jamais connu à nous-mêmes, et sur lequel il est bien plus aisé à chacun de se méprendre. Mais, mes Frères, quand le cœur est enfin réglé, et qu'on a donné sincèrement à Dieu son amour et ses affections, ab ! on ne s'avise guère de lui disputer les dehors et la profession extérieure des sentiments de salut qu'il nous inspire. C'est le sacrifice du cœur et des passions qui coûte, et qui fait la grande difficulté de la vertu. Ainsi, quand une fois on eu est venu là, tout le reste ne coûte plus rien, tout s'aplanit, tout devient facile ; tous les attachements extérieurs, n'ayant plus de racine dans le cœur, tombent d'eux-mêmes, et ne tiennent plus à rien. Aussi on voit bien tous les jours des personnes dans le monde, lesquelles, avec un cœur encore mondain et déréglé, font des œuvres extérieures de piété, remplissent des devoirs publics de miséricorde, soutiennent des œuvres saintes. Les âmes même les plus mondaines, et les plus engagées dans les passions, mêlent d'ordinaire à leurs plaisirs et à leurs faiblesses honteuses quelques œuvres extérieures de religion et de miséricorde, pour se calmer dans une vie toute criminelle, ou pour s'en diminuer à ellesmêmes l'horreur et l'infamie. Alais on n'en voit point qui, après avoir donné sincèrement leur cœur à Dieu, rompu tous les attachements des passions, et éloigné toutes les occasions du crime, ne donnent aucune marque extérieure de leur changement, [lersévèrent dans les mêmes liaisons, les mêmes plaisirs, les mêmes inutilités, le même éloignement des choses saintes et des devoirs extérieurs de la [)iété, ne changent rien au dehors, et bornent toute leur conversion à un changement chimérique qui ne paraît point, tandis que tout ce qui paraît est encore le même. Ah ! il en coûterait trop pour ne pas donner des témoignage' extérieurs de respect au Dieu qu'on aime et qu'on adore;
GRAND-CARÊME
on se reprocherait de n'avoir pas assez d'empressement pour tout ce qui tend à l'honorer; à peine la rellixion fournil- elle assez de moyens et de pralli|ues pour satisfaire à l'amour d'un cœur fidèle. En un mot, on peut bien avec un cœurcncoremon<lainremplir(|uelquesdevoirs extérieurs de piété; mais, quand le cœur est une fois chrétien, on ne saurait plus se les interdire.
D'ailleurs, la même loi qui nous oblige de croire de cœur, nous ordonne de confesser de bouche, et de donner des marques publiques et éclatantes de noire foi et de notre piété. Premièrement, pour rendre gloi re au Seigneur, à (|ui nous appartenons, et reconnaître devant tous les homujes, que lui seul mérite nos adorations et nos hommages. Secondement, pour ne pas cacher par une inj^ratilude criminelle les faveurs secrètes dont il nous a comblés, et porter tous les témoins de ses miséricordes sur nous à joindre leurs actions de grâces aux nôtres. Troisièmement, pour ne pas retenir la "vérité dans l'injustice par une timidité indigne de la grandeur du Maître que nous servons, et injurieuse à la bonté du Dieu qui nous a éclairés. Quatrièmement, pour édifier nos frères, et les animer à la vertu par nos exemples. Cinquièmement, pour encourager les faibles, et les soutenir par notre fermeté contre les discours insensés du monde, et les dérisions ]iubliijues qu'on y fait de la vertu. Sixièmement, pour réparer nos scandales, et devenir une odeur de vie, comme nous avions été une odeur de mort. Septièmement, pour consoler les justes, et les porter par le spectacle de notre changement, à bénir les richesses de la miséricorde divine. Que dirai-je enfin? pour confondre les impies et les ennemis de la religion, et les forcer de convenir en secret, qu'il y a encore de la vertu sur la terre.
Voilà cet extérieur que vous croyez si inutile. Cx'pendant, c'est ainsi que les justes de tous les temps ont opéré leur salut, en se discernant du monde par leurs mœurs, par leurs maximes, ftar la décence et la modestie des parures, par la fuite des plaisirs publics, par un saint empressement pour tous les devoirs extérieurs du culte et de la piété. Vous-même, qui paraissez faire si peu de cas des dehors de la vertu, vous les exigez pourtant des serviteurs de Dieu ; et dès qu'ils imitent les mœurs et les manières du monde, et qu'ils n'ont rien au dehors qui les distingue des autres hommes, vous devenez le premier censeur dcleur
piété; vous dites qu'on les canonise à bon marche; qu'il est aisé de servir Dieu et de gagner le ciel à ce prix-là ; et que vous ferlez bientôt un grand saint, s'il n'en fallait pas davantage; et dès là vous tombez en contradiction avec vous-même, et vous vous confondez par votre propre bouche.
ftlais voici un nouveau prétexte que la fjuisse sagesee du monde oppose à l'extérieur du culte et de la piété : on y trouve de la simplicité et de la faiblesse. La fréquentation régulière des sacrements, les devoirs de la ()aroisse, les prières communes et domestiques, la visite des liiMix de miséricorde, le zèle pour les entreprises de piété, certaine régularité dans la parure , l'assistance journalière aux mystères saints, la sanctification des jours solennels, le re^pect pour les lois de l'Eglise, l'exactilude à observer certaines pratiques saintes : tout cela, on veut (jue ce soit la religion du peuple; on n'y trouve pas assez d'élévation et de force; on voudrait une religion qui fît des philosophes et non pas des fidèles ; on dit qu'il faut laisser ces petites dévotions à un tel et à une telle, dont l'esprit n'est pas capable d'aller plus haut, et on croit faire honneur à sa raison en déshonorant la religion même.
Mais, mon cher auditeur, vous (pii nous tenez ce langage, le dérèglement de vos mœurs et la bassesse de vos passions ne dément-ello pas un peu cette prétendue élévation et cett* force qui vous fait tant regarder les pratiques extérieures de piété comme le partage des âmes faibles et vulgaires? C'est ici qu'il faudrait se piquer de raison, d'élévation, de grandeur et de force. Je vous trouve tous les défauts des âmes les plus basses et les plus viles ; emporté jusqu'à l'éclat, vindicatif jusqu'à la fureur, vain jusqu'à la puérilité, envieux jusqu'à la faiblesse, voluptueux jusqu'à la dissolution : je vous trouve une âme toute de boue, qu'un plaisir entraîne, qu'une affliction ' abat, qu'un vil intérêt corrompt, qu'une lueur de prospérité transporte, que le seul instinct des sens guide comme les animaux sans raison ; je ne vois en vous rien de grand, rien d'élevé, rien de digne de la force et de la sublimité de la raison ; et il vous sied bien après cela de nous venir dire qu'il faut laisser aux esprits faibles et aux âmes vulgaires tout ce détail de dévotion extérieure.
' Affxli'in, 1"Î45, 176i et Rcnouard. M. de Sacy y substitue joslemcul iifflidion.