TROISIÈME MERCREDI : DU VÉRITARLE CULTE
La véritable force et la seule élévation de l'esprit et du cœur, mes Frères, consiste à iimîtiiser ses passions, à n'être pas esclave de seksensetde ses désirs; à ne pas se laisser conduire par les caprices de Thumeur et les iné^^alités de l'imagination ; à étouffer un ressentiment et une secrète jalousie ; à se mettre au-dessus des événements et des disgrâces : voi!à ce qui fait les grandes âmes% les esprits forts et élevés ; et voilà où en sont les justes que vous méprisez tant, que vous regardez comme des esprits faibles et vulgaires. Ce sont des âmes fortes, qui pardonnent les injures les plus sensibles ; qui prient pour ceux qui les calomnient et qui les persécutent; qui ne sentent les mouvements des passions, que pour avoir plus de mérite en les réprimant; qui ne se laissent pas corrompre par un vil intérêt ; qui ne savent pas sacrifier le devoir, la vérité, la conscience à la fortune ; qui rompent généreusement les liens les plus tendres et les plus chers , dès que la foi leur en a découvert le danger ; qui se disputent les plaisirs les plus innocents; qui sont des héros contre tout ce qui a l'apparence du mal ; mais qui dans la religion sont simples, humbles, dociles, et font gloire de leur docilité, et de leur simplicité prétendue. Prudent pour le mal, et simple pour le bien, vous, au contraire, vous êtes plus faible que les âm.es les plus viles et les plus vulgaires ; quand il s'agit de modérer vos passions, votre raison, votre élévation, la force de votre esprit, votre prétendue philosophie, tout cela vous abandonne; vous n'êtes plus qu'un enfant, que le jouet des passions les plus basses elles plus puériles, qu'un faible roseau que les vents agitent à leur gré ; mais sur les devoirs de la religion, vous vous piquez de singularité, d'élévation et de force : c'est-àdire vous voulez être fort contre Dieu, et vous êtes faible contre vous-même.
D'ailleurs, vous regardez les saints usages que la foi de tous les siècles, que la piété de tous les justes, que les règles de la religion rendent si respectables ; vous les regardez comme des pratiques populaires et trop peu sérieuses pour des hommes d'un certain caractère. Mais qu'y a-t-il dans vos occupations les plus grandes, les plus sérieuses, les plus éclatantes même selon le monde, qui soit plus digne de l'homme et du chrétien, que les pra-
« Les esprits , 1745 et 176 i. Et les esprits , Renouard et Sacy.
tiques les plus populaires de la piété, accomplies avec un esprit de foi et de religion? Quoi ! les soins de la fortune ; ces bassesses pour parvenir, dont votre orgueil frémit en secret; ces làclu lés pour détruire un concurrent et vous élever sur ses ruines; cet art éternel de paraître tout ce qu'on veut, et de n'être jamais ce qu'on paraît; ce théâtre puéril où il faut toujours jouer un personnage emprunté ; ces complaisances et ces adulations fades pour des maîtres et des protecteurs, que vous ne croyez dignes que du dernier mépris : voilà le beau et le grand de la vie de la cour. Or êtes-vous dans ces occasions plus content de vous-même, de votre raison, de la force et ' de la prétendue supériorité de votre esprit? Tout cela vous paraît-il plus grand et plus sérieux que les exercices les plus familiers d'une piété simple et craintive? Grand Dieu ! est-ce aux amateurs du monde à reprocher à vos serviteurs la bassesse et la simplicité de leurs occupations, eux dont toute la vie n'est qu'une révolution éternelle de puérilités, de feintes, de faiblesses, de perfidies, de démarches rampantes, auxquelles il leur a plu de donner des noms honorables? Que sont même devant vous les entreprises les plus éclatantes des princes et des conquérants, que les travaux d'une araignée, comme dit votre prophète, que le souffle le plus léger dissipe? Et les œuvres les plus populaires de la religion qui tendent à vous honorer , n'ont-elles pas quelque chose de plus grand, de plus réel, de plus glorieux à la créature, que les royaumes du monde et toute leur gloire ? Un David dansant devant votre arche sainte, pour solenniser le jour heureux de sa translation, et confondu avec le reste de son peuple par les hommages les plus simples et les plus vulgaires de la piété, n'était-il pas plus grand à vos yeux que David de retour de ses victoires et de ses conquêtes; et l'orgueilleuse Michol qui traita sa piété de simplicité et de faiblesse, ne fut-elle pas couverte de l'opprobre d'une éternelle stérilité? La foi ne donne-t-elle pas du prix à tout ; et tout ce qu'on fait pour vous n'est-il pas grand, puisqu'il est digne de l'immortalité?
Ce qui nous abuse, mes Frères, c'est que nous avons une grande idée du monde, de ses vanités, de ses pompes, de ses honneurs, de ses occupations ; et que nous ne voyons pas
1 De la force et, 1745 et 1764, retranché par llenouarJ et M. de Sacy.
eo
GRAND-CARÉME.
des mômes yeux lesdevo'rsde la religion. Mais une âme fidèle que la foi ' place dans un po^nt d'élévalion, d'où le monde entier et toutes ses grandeurs ne lui paraissent plus qu'un atome, elle regarde tout ce qui se passe ici-bis, ces grands événements qui semblent ébranler l'univers, ces révolutions qui remuent tant de passions ditférentes parmi les hommes, ces victoires célébrées pir tant de bouches, et qui changent la destinée de tant de peuples ; elle les regarde comme des changements de scène, qui ne surprennent et n'amusent des spectateurs oiseux et trompés, que parce qu'ils ne voient pas le faible artifice, et le ressort j)uéril et secret qui les fait mouvoir, et qui en cache le méprisable mystère ; elle regarde los princes, les souverains, ces âmes illustres qui font la destinée des peuples et des royaumes, et auxquels elle rend pourtant l'obiMSsance et le respect dus au caractère sacré dont ils sont revêtus ; elle les regarde, dès qu'ils oublient Dieu, de qui ils tiennent la puissance et l'autorité, comme ces rois que les enfants établissent entre eux, et dont les sceptres, les couronnes, la majesté, l'empire imaginaire, n'ont rien de plus réel et de plus sérieux aux yeux de Dieu que les puérilités de ce bas âge. Voilà comme l'esprit de Dieu et l'esprit du monde jugent difl'eremment ; comme les justes trouvent vain et puéril ce qui tous paraît si grand et si merveilleux ; et comme vous traitez de médiocrité et de petitesse, ce qui leur paraît uniquement digne de la grandeur et de l'excellence de l'homme I
Et quand je dis les justes, ne croyez pas, mes Frères, que je me borne à ceux qui vivent parmi nous, et dont vous méprisez si fort la fidélité extérieure, comme la suite d'un caractère faible et borné. Je parle des justes de tous les siècles, des plus grands hommes que la religion ait eus, des premiers disciples de la foi, de ces héros de la grâce, que les païens euxmêmes étaient forcés de respecter, et qui ont poussé plus loin la grandeur d'âme, l'élévation, la véritable sagesse, que toute la philosopliie de Rome ou d'Athènes.
Oui, mes Frères, ces hommes si généreux au milieu des tourments, si intrépides devant les tyrans, si insensibles à la perte des biens, des honneurs, de la vie, étaient des hommes simples, religieux, fervents. Un docteur et
» Loi, Sacy. — Foi, alibi.
un prophète répondaient parmi eux comme l'idiot aux bénédictions communes ; un Paul et un Barnabe, ces hommes qu'on prenait pour des dieux, allaient rendre leurs vœux dans» le temple, comme le ?imple peuple; les grands apôtres eux-mêmes pleins de cet esprit, qui est le seigneur des sciences * et la source des lumières, venaient à l'heure ordinaire adorer avec le reste des Juifs ; et, pour être spirituel, il ne fallait pas alors avoir une autre foi que le peuple.
Non, mes Frères, plus je remonte vers la source, plus je trouve de simplicité dans le culte. Vous y voyez une piété tendre, brûlante, unanime, qui cherchait à se répandre sur des pratiques sensibles, et à se consoler par ces marques mutuelles de foi et de religion. Les fidèles assemblés offraient tous ensemble au Seigneur un sacrifice de louanges dans des hymnes et des cantiques ' spirituels ; ils célébraient avec une sainte ferveur ces repas communs de charité qui précédaient les saints mystères, et où, dans la simplicité de la foi, chacun mangeait avec action de grâces ; ils se donnaient le baiser de paix, en soupirant après cette paix inaltérable, qu'ils n'attendaient pas dans le monde, et cette union éternelle que la diarité devait consommer dans le ciel ; ils lavaient les pieds de ceux qui évangélisaient les biens véritables, et les arrosaient de leurs larmes; ils traversaient les royaumes et les provinces, pour avoir la consolation de s'entritenir avec un disciple qui tût vu Jésus-Christ ; ils recevaient dans leurs maisons les hommes apostoliques comme des anges de Dieu, et leur offraient les ' effusions sincères de leur charité ; leurs familles étaient des églises domestiques, où les fonctions les plus conununes devenaient des actes de religion. Des prières pures et simples, mais pleines de foi ; des mœurs innocentes; des enfants instruits à connaître, à adorer le Dieu du ciel et de la terre, à espérer en Jésus-Christ, et à le confesser généreusi*ment devant les tyrans ; un détail de candeur, de fidélité, de crainte du Seigneur : voilà les voies les plus sublimes, et tous les raffinements de leur piété. Cependant *, ces hommes simple?, c'étaient les fondateurs de la loi, les témoins la plupart de la résurrection de Jésus-Christ, les
* Deus scientiarum, Dominus est. / Rois, ii, 3.
* Et dans des cantiques, -^acy. — El des cantiques, alibi.
* Les, 1745, llGi et llenouard. — Des, Sacy.
* Cependant, mut supprimé par M. de Sacy.
TROISIÈME MERCREDi •. DU VÉRITABLE CULTE.
premiers martyrs de l'Eglise ; des hommes à qui l'Esprit-Saint n'avait pas été donné , ce semble, avec mesure, et qui, outre la charité, avaient encore reçu la plénitude des don« miraculeux.
Les siècles suivants ne changèrent rien à cet esprit. On y vit les fidèles s'assembler sur les tombeaux des martyrs, et y porter avec simplicité leurs vœux et leurs offrandes. Quel respect n'avaient-ils pas pour les lieux teints de leur sang, et oia ces généreux confesseurs de la foi avaient consommé leur sacrifice ! Quel pieux empressement pour conserver les restes précieux de leurs corps, (jui avaient échappé à la fureur des tyrans ! Que dirai-je du bon zèle et de la piété de nos pères dans des temps plus avancés ? Que de temples somptueux le respect pour Marie n'éleva-t-il pas dans nos villes ! Que de dons et de richesses consacrées à la majesté du culte ! Que de pieux établissements pour aider à la foi des chrétiens ! Que de voyages entrepris pour aller honorer les lieux saints, et respecter les traces encore vivantes des mystères et des miracles du Sauveur ! Peut-être était-on allé trop loin ; car je ne prétends pas tout justifier ^ Mais que sais-je, ô mon Dieu, si ces pieux excès de zèle et de simplicité ne vous honoraient pas davantage que tous les vains raffinements de notre siècle? Du moins, s'il y avait des abus, ils ne déchiraient pas votre Eglise comme le schisme funeste qui a voulu les réformer; qui, sous prétexte de nous donner une religion plus pure, a mis des erreurs à la ])lace des abus qui s'étaient glissés, a renversé le fondement de la foi en voulant ôter les décorations superflues de l'édifice, a substitué à l'excès de la crédulité un esprit de révolte et d'indépendance qui ne connaît plus de joug, et qui, n'ayant plus de règle que l'orgueil de ses propres lumières, a vu multiplier ses égarements avec ses disciples, et a enfanté presque autant d'inventeurs de nouvelles sectes, qu'elle a eu de docteurs de mensonge.
Mais nous avons beau dire, ajoutez-vous, il n'est que trop vrai qu'encore aujourd'hui une infinité de gens abusent de tout cet extérieur de dévotion ; c'est un voile dont on se sert pour cacher plus sûrement ce qu'on a grand intérêt de dérober aux yeux du public ; et on connaît bien des personnes à qui on serait bien fâché
1 II ne faut pas oublier que ce sermon, où se rencontrent quelques idées du XYiii» tiècie, ne se trouve pas dans les éuilious imprimées durant la vie de Louis XIY.
de ressembler sur la probité, sur la sincérité, sur l'équité , sur le désintéressement, sur l'humanité, et peut-être aussi sur la régularité, et qui cependant courent à toutes les dévotions, fréquentent les sacrements, s'imposent beaucoup de pratiques de piété, et sont presque de toutes les bonnes œuvres.
A cela je n'ai qu'à vous répondre en un mot que c'est ce qu'il faut éviter, comme nous le dirons plus au long dans la suite de ce discours ; que les abus de la piété ne doivent jamais retomber sur la piété même; que l'usage injuste qu'on en fait tous les jours prouve seulement que la corruption des hommes abuse des choses les plus saintes ; qu'ainsi vous devez y apporter des dispositions plus pures, des motifs plus chrétiens, accompagner ces pieux dehors d'une vie sainte, d'une conscience sans reproche, d'une fidélité inviolable à tous vos devoirs; qu'au fond, mépriser la vertu, parce qu'il se trouve des personnes qui en abusent, c'est tomber dans une illusion plus dangereuse que celle que l'on blâme, et que la meilleure manière de condamner les abus, c'est de montrer dans ses exemples le véritable usage des choses dont on abuse.
Non, mes Frères, ce n'est pas que je veuille autoriser ici ce que je dois condamner dans la suite de ce discours; mais je ne voudrais pas que le zèle contre les abus de la vertu fût une satire éternelle de la vertu même; je voudrais qu'en laissant le jugement des cœurs à Dieu, on respectât des dehors qui lui rendent hommage. Hélas ! le monde est déjà rempli de tant d'incrédules et de libertins; il y a aujourd'hui tant de ces impies qui attaquent par des discours de blasphème , non-seulement les pieuses pratiques du culte, mais encore la doctrine de la foi et la vérité de nos plus redoutables mystères, qu'il nous importe de respecter ce qu'on pourrait croire qu'un excès de piété a ajouté à l'extérieur de la religion, pourvu que la religion elle-même n'en soit pas blessée. C'est un reste de ce goût ancien et de cette simplicité innocente, qu'il est à propos de maintenir ; il faut le considérer comme une manière de réparation publique, que la religion des peuples fait à la grandeur de la foi contre les blasphèmes des impies qui la déshonorent; et êlre sobre à blâmer les abus, de peur d'autoriser le libertinage.
Il est vrai que ce n'est pas la différence des hommages extérieurs qui discerne devant
GHAXD-CAKEME.
Dieu les bons d'avec les méchants. Les vierges folles et les vierges sages étaient toutes parées de même, portaient dans les mains les mêmes lampes , couraient au même festin. C'était rimile de la cliarilé qui les discernait: et voilà la voie excellente que je vais vous montrer. Apres avoir établi l'utilité des pratiques extérieures contre ceux qui les méprisent, il faut en combattre l'abus contre ceux qui font consister en ces dehors toute la piété chrétienne.