‹ Œuvres complètes de Massillon, évêque de Clermont (volume 2)Chapitre 19 sur 141 · TROISIÈME MERCREOI : DU VÉRITABLE CULTE · texte numérisé non relu

TROISIÈME MERCREOI : DU VÉRITABLE CULTE

tous les hommes par lui-même, et ne peut se persuader qu'il y ait encore de la probité, de l'innocence et de la vérité sur la terre. Laissons-le jouir de celle affreuse consolation, et se rassurer conlre l'horreur que lui inspirerait rétat monstrueux de son àme, s'il ne croyait voir partout des monstres qui lui ressemblent.

Rendons plus de justice aux hommes, mes Frères, et jugeons-en à notre tour par nousmêmes. Ce n'est pas l'hypocrisie et U duplicité qui fait la grande plaie de la religion. Ce \ice est trop noir et trop lâche pour être le yice du grand nombre; et nous serions consolés si nous pouvions compter qu'il n'y a pas plus d'impies parmi nous que d'hypocrites.

Ce n'est donc pas l'hypocrisie, et celte feinte indigne qui a recours aux pratiques extérieures de la vertu pour cacher ses crimes, que je me propose ici de combattre ; c'est au contraire l'erreur de la bonne foi et l'excès de confiance que la plupart des âmes mondaines mettent en ces devoirs extérieurs; lesquelles ne comptant pour rien la conversion du cœur et le changement de vie, vivant toujours dans les mêmes désordres, sont plus tranquilles dans cet état, parce qu'elles y mêlent quelques œuvres de piété, et se flattent d'une compensation qui déshonore la piété môme, et qui, leur faisant perdre tout le mérite de ces œuvres, leur laisse toujours toute Ti m pénitence et toute l'énormilé de leurs crimes. Or voilà une illusion universellement répandue dans le monde.

Ainsi on soulage des malheureux , on est touché de leur infortune, on fait des aumônes réglées auxquelles on ne manque point : rien de plus louable sans doute, et de plus recommandé dans les livres saints que la miséricorde. Mais on croit que tout est fait quand on a rempli ce devoir; mais après cela on vit avec moins de scrupule dans des habiludes criminelles, dans des engagements profanes, dans des haines invétérées ; on est abîmé dans le monde et dans la dissipation. Ah I Dieu n'a que faire de vos biens, mais il demande votre cœur ; et votre argent périra donc avec vous. Ainsi on soutient des entreprises de piété, on favorise les gens de bien, on s'érige en protec- - leur d'une maison sainte, on orne des temples et des autels : mais l'ambilion est toujours démesurée; mais l'envie ronge toujours le cœur; mais les désirs de plaire sont toujours les mêmes; mais la licence des entretiens n'a rien

de plus innocent et de plus pudique; mais, en décorant les temples , on se croit dispensé d'orner son àme, qui est le temple du Dieu vivant, des dons de la grâce et de la sainteté. Ah ! le Seigneur rejette vos présents; vos dons profanent ses autels, et c'est comme si vous enibellissiez un temple d'idoles. Ainsi on assiste régulièrement aux mystères saints ; on se fait un point de ne pas manquer à un salut; il n'est point de solennité qui ne nous voie approcher de l'autel pour participer aux choses saintes. Mais il n'en est point qui voie finir nos passions criminelles ; mais la vie va toujours môme train; mais les devoirs domestiques n'en sont pas mieux remplis; mais les plaisirs n'y perdent rien ; mais l'on n'en est pas moins entêté de la parure, de la fortune, des amusements. Ah ! vous participez donc à la table de Satan, et non à celle de Jésus- Christ; et tout ce que vous avez par-dessus l'impie qui vit éloigné de l'autel, c'est la profanation des choses saintes. Ainsi, dès que la main du Seigneur s'appesantit sur nos enfants, sur nos protecteurs ou sur nos proches, et que la mort paraît les menacer, on a recours aux prières des gens de biens ; on les voue à tous les lieux célèbres par les prodiges que Dieu y opère par l'entremise de ses saints : il n'est presque point de temple ni d'autel où ne s'offrent des sacrifices pour le retour d'une santé si chère ; on redouble les largesses; on multiplie les intercessions, et l'on ne pense point à fléchir le Seigneur par un changement de vie, où il voulait nous conduire par cette affliction ; on lui offre des victimes étrangères, et on ne lui offre pas les gémissements d'un cœur touché ; on met tout en œuvre pour l'apaiser, excepté le renouvellement des mœurs et une vie plus chrétienne, la seule chose capable de désarmer sa colère. Ah ! il regarde donc avec dédain les vœux qu'on lui offre pour vous ; et sa bonté s'irrite que vous lui fassiez demander des grâces pour autrui, tandis que vous * réservez le privilège de pouvoir l'outrager encore vous-même. Que dirai-je encore? On poite sur son corps des marques pieuses de respect envers Marie; on a une sensibilité de dévotion pour tout ce qui regarde son culte ; on récite chaque jour avec une exactitude scrupuleuse certaines prières saintes que l'Eglise lui a consacrées ; et sous ces dehors rtligicux, on

1 Vous réservez, 1115, 17G4. — Vous vus téscrvcz, Renouard et Sacy.

GRAND-CAREME.

I>orte avec plu» de sécurité un cœur toujours profane et corrompu ; on court aux lieux où on l'honore, et au sortir de là on se croit plus autorisé de retourner à ceux où on l'offense. Ali ! vous déshonorez donc ses autels, puisque vous les regardez comme les asiles de votre impénitence et de vos crimes; vous profanez donc ces symboles de dévotion envers elle, que vous portez sur votre cor|)S, puisque vous croyez qu'ils promettent l'impunité à vos désordres. Et on peut lui mettre dans la bouche, à votre égurd, ce reproche terrible que le Seigneur, dans son prophète, faisait autrefi-iis à des prêtres, lesquels, sous la sainteté de leurs vêtements et les marques augustes du sacerdoce, cachaient un cœur profane et souillé : a Je m'élèverai au jour de mes vengeances contre ces serviteurs infidèles de mes autels ; je leur arracherai ces signes inutiles de mon culte, qui cachaient un cœur plein d'ini(juilé et de souillure ; et je délivrerai mon lin et ma laine qui couvraient leur ignominie: Cu7iverlar..., et libcrabo lanam meam et limim mewn quœ operiebant ignominiam ejus^. »

C'est-à-dire vous êtes un fantôme de chrétien ; vous avez l'apparence de la piété, mais vous n'en avez pas le fond et la vertu ; vous ôlisce sépulcre blanchi et pompeux, où paraissent au dehors des ornements saints, les figures de la foi, de la religion, de la justice, de la miséricorde, qui en font la vaine décoration, mais qui au dedans est plein d'infection et de pourriture'; vous ressemblez à cet autel du tabernacle, dont il est parlé dans l'Ecriture; il était revêtu d'or pur, les dehors en étaient brillants, mais le dedans était vide, etiln'élait pas solide, dit l'Esprit de Dieu : Non erat sulidum j seii... iiUùs vacuum*. Eu vain vous immolez dessus des victimes; ce sont des sacrifices de boucs et de taureaux, des dons et des offrandes, des viclimes étrangères dont le Seigneur n'a pas besoin. Vos passions n'y paraissent jamais immolées devant la sainteté de Dieu; il n'y voit que de vaines apjiarences, et le dedans est toujours vide de foi et de piété: Non erat solidum, sed... i/dùs vacuum.

Mais, mes Frères, coin pions- nous pour beaucoup nous-mêmes les apparences d'amilié que

< Osée, II, 9.

• Sitnilcs eslis sepu'chris dealbalis, qu» a foris parent hominibus speciosa, intus vero plena sunt ossibus raorluorum, et Omoi spurcilia. MuUk., xx\n, 27.

• Exod., xxxviii, 7.

le cœur dément? Les faux empressements de ceux qui ne nous aiment pas, et que nous connaissons même pour nos ennemis, nous touchent-ils beaucoup, et ne nous sont-ils pas à charge ? Nous n'estimons dans les hommes que les sentiments intimes et réels qu'ils ont pour nous ; nous passons même sur l'irrégularité des manières, pourvu que nous soyons assurés du fond. La vie même de la cour nous accoutume à ne faire pas grand cas des dehors et des démonstrations extérieures d'amitié, à être en garde contre tous ces semblants si communs et si peu sincères; et parmi tous ceux qui nous parlent le même langage, à ne compter que sur un petit nombre d'amis véritables, dont nous savons que le cœur répond à tout le reste. Nous voulons qu'on nous aime, mes Frères ; nous ne comptons |)Our rien les dehors; nous ne nous payons que du cœur ; nous ne pardonnons pas même le plus léger détaut de sincérité ; et croyons-nous que Dieu, qui s'appelle un Dieu jaloux, soit moins sensible et moins dcHcat que Thoinme? Croyons-nous que Dieu, qui s'appelle le Dieu du cœur, se paie d'un vain extérieur et de simples biensénnces? Croyons-nous que Dieu, qu'on ne peut honorer qu'en l'aimant, nous quitte pour quelques vains hommages que la bouche lui rend, et que le cœur lui refuse? Croyons-nous que Dieu soit de pire condition que l'homme, qu'il ne mérite pas d'être aimé, ou qu'il ne sente pas le faux de nos adorations et de nos hommages?

Mon Dieu ! les hommes sont si réels et si vrais dans leurs plaisirs et dans leurs passions, dans leurs projets de fortune, dans leurs haines, dans leurs animosités, dans leurs jalousies ! C'est là que It cœur va toujours plus loin que l'action extérieure; ils ne sont faux que dans la religion ; c'est-à-dire ils donnent à la figure du monde la vérité et la réalité de leurs affections, et ils n'en donnent que la figure à la vérité de votre loi et à la réalité de "VOS promesses.

Cependant, la vaine confiance est le caractère des âmes dont je parle ; et c'est ici le second abus des pratiques extérieures : elles sont isaintes, mandatum qnidem sanctum; et' elles deviennent des obstacles de salut par la fausse sécurité qu'elles nous inspirent.

Oui, mes Frères, le désordre peut conduire

' Et, mot supprimé par le seul M. de Sacy.

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