TROISIÈME MERCREDI : DU VÉRITABLE CULTE
au repentir : le libertinage des mœurs ne se soutient que par une ivresse qui ne dure pas. Le cri de la conscience rie tarde pas de se faire entendre ; on ne trouve au dedans de soi, pour se rassurer, que l'injuslice ou l'infamie du dérèglement, ou ces maximes monstrueuses qui promettent à l'impie un anéantissement éternel, et qu'on a plus de peine à soutenir ellesmêmes que le crime sur lequel elles veulent nous calmer. Mais les pratiques extérieures de religion rassurent la conscience ; elles font trouver au pécheur une ressource au dedans de lui-même. Les aumônes, les sacrements, les œuvres de miséricorde, la dévotion envers la Mère de Dieu, le culte des saints, forment une espèce do nuage sur l'âme. On se pardonne plus facilement des fragilités et des chutes qui paraissent compensées par des œuvres saintes; on ne craint point cet endurcissement et cet abandon de Dieu où tombent d'ordinaire les pécheurs invétérés, parce qu'on se trouve encore sensible à certains devoirs extérieurs de la religion ; on ne s'aperçoit pas que cette sensibilité est un artifice du démon, qui, comme l'endurcissement, conduit à l'impénitence. Si la grâce quelquefois plus forte nous réveille et nous trouble sur la honte de nos désordres, on oppose à ces remords naissants cet amas ^ d'œuvres mortes et inutiles. Ce sont des signes de paix qui dissipent à l'instant nos alarmes ; on s'endort sur ces tristes débris de religion , comme s'ils pouvaient nous sauver du naufrage ; et on se fait des dehors de la piété un rempart contre la piété même.
Ainsi on taxe son jeu et ses plaisirs pour les pauvres. On les fait entrer en société de son gain ; et la fureur du jeu, si opposée au sérieux et à la dignité de la vie chrétienne n'a plus rien de criminel à nos yeux , depuis qu'on a trouvé le secret de mettre les pauvres de moitié dans cette passion effrénée. Ainsi on ouvre sa maison à des serviteurs de Dieu ; on cultive leur amitié; on conserve avec eux des liaisons d'estime et de confiance; on les intéresse à demander à Dieu notre conversion ; et on est bien plus tranquille sur ses crimes, depuis qu'on a chargé des gens de bien d'obtenir pour nous la grâce de la pénitence. Ainsi enfin on consacre certains jours h la séparation et à la retraite; on s'enferme dans une maison sainte, plutôt pour jouir quelques moments plus h loisir de la paresse, que pour fuir les
Mass. — Tume }\.
plaisirs'. On favorise tout ce qui peut être utile au bien ; on se choisit un guide fameux et éclairé ; on paraît plus souvent au pied du tribunal sacré ; on est de toutes les assemblées de piété ; on s'interdit même certains abus publics dont on ne faisait pas autrefois de scrupule ; on passe dans le monde pour avoir pris le parti de la vertu. Cependant, hors les grands crimes dont on est sorti, tout le reste est encore le même : le cœur toujours plein de jalousies, d'antipathies, de désirs d'élévation et de faveur ; les entretiens également assaisonnés d'amertume, de satire, de malignité envers nos frères ; la vie pas moins tiède, sensuelle, oisive, inutile ; les soins du corps et de la figure pas moins vifs et empressés ; l'humeur et la hauteur dans un domestique, point adoucie ; la sensibilité pour le plus léger mépris ou pour un simple oubli, pas moins excessive. Malgré tout cela, on se rassure, parce qu'on se voit environné de tous les signes de la piété ; qu'on a pris tous les moyens extérieurs d'assurer son salut, et qu'on n'a oublié que celui de se changer soi-même '.
Non, mes Frères, la confiance qui prend sa source dans les œuvres extérieures de la piété, met le cœur dans une fausse tranquillité, dont on ne revient guère. C'est par là que le peuple Juif, fidèle observateur des pratiques extérieures, persévéra jusqu'à la fin dans son aveuglement. Aussi les prophètes que le Seigneur leur suscitait de siècle en siècle, bornaient presque tout leur ministère à les détromper de cette erreurdangereuse. «Ne comptez pas, leur disaient-ils, sur les victimes et sur les offrandes que vous venez présenter à l'autel ; ne vous confiez pas sur la multitude de vos œuvres et de vos observances légales; ce que le Seigneur demmde de vous, c'est un cœur pur, c'est une pénitence sincère, c'est la cessation de vos crimes ; c'est un amour sincère de ses commandements, c'est une vie sainte et innocente ; c'est de déchirer vos cœurs et non vos vêtements ; c'est d'ôter le mal qui est au milieu de vous ». Cependant, ces dehors religieux nourrissaient toujours leur injuste confiance. Quand ils étaient ouvertement tom-
1 Tous les mémoires du temps parlent de ces jours que les gens ilu moniie et de !a cour cmsarraient ainsi à la retraite.
* Ce tableau moral des pieuses habitudes alliées aux défauts naturels et aux goûts mondains semble esquisser par le pin''cau d'un La Bruyère qui ne voudiaii pas critiquer, mais convertir.
GRAND-CARÊME
bés dans l'idolâtrie, et qu'oubliant tout à fait le Dieu de leurs pères, ils avaient élevé au milieu d'eux des autels étrangers, les prophètes alors les rappelaient facilement deleurs égarements : ils leur faisaient répandre des larmes de componction et de pénitence, et Jérusalem se couvrait de cendre et de cilice. En un mot, quand ils étaient devenus idolâtres et ennemis déclarés du Seigneur, il n'était pas impossible d'en faire des pénitents. Mais, tandis qu'ils persévéraient dans la fidélité extérieure aux observances de la loi . ah ! les prophètes avaient beau alors leur reprocher leurs injustices, leurs fornications et leurs souillures ; le temple du Seigneur les rassurait toujours. Les sacrifices, les oflrandes, les observances dont ils s'acquittaient scrupuleusement, étaient aux vérités terribles qu'on leur annonçait de la part de Dieu, toute leur terreur et toute leur force. Les grands pécheurs, les impies, les publicains so convertissent; les pharisiens, les demichrétiens, les âmes en même temps religieuses et mondaines, qui allient les devoirs extérieurs de la piété avec les plaisirs, les maximes, les passions, les abus du monde, ne se convertissent jamais, et meurent sans componction, comme elles avaient vécu sans défiance : semblables à ces soldats, dont il est parlé dans l'histoire des Machabécs, lesquels, sous les enseignes de Judas, combattaient, ce semble, pour la cause du Seigneur, et portaient en apparence les armes pour sa gloire ; mais, ayant été défaits et mis à mort, on trouva cachées sous leurs tuniques, dit l'Ecriture, des marques d'idolâtrie, et on' découvrit que, sous une fidélité extérieure à la religion de leurs pères, ils avaienttoujours porté toutes lesabominations des nations infidèles : Invejierunt... snbtunicis interfectorum de donariisidolorum...,àquibns Icx prohibet Judœos *. Et telle est la destinée des âmes dont je parle : elles combattent sous les étendards de la piété; elles paraissent môme confondues par un extérieur de religion avec les véritables zélateurs de la loi ; elles croient pouvoir allier la pratique extérieure de ses observances avec des restes d'idolâtrie. Dans cette fausse sécurité, elles affrontent la mort avec confiance ; mais le combat fini, et le jour décisif arrivé, toutes ces vaines œuvres disparaîtront, et on découvrira
• Et on, 1745, 1764 et Rcnouard. — Et Pon, Sacy.
• U MâCli., Xll, 40.
sous ces ' dehors religieux des idoles cachées, c'est-à-dire mille pissions injustes, qui, devant Dieu, les avaient toujours confondues avec les âmes mondaines et infidèles. Invenerimt... sub ttinicis iiUerfectorrim de donariis idolorum..., à qrijbus Icx prnhibct Judœos.
Hélas! mes Frères, un ennemi des chrétiens leur reprochait autrefois que les préceptes de l'Evangile étaient à la vérité admirables; que rien n'approchait de la perfection et de la sublimité des maximes de Jésus-Christ; mais (ju'elles étaient si peu à la portée de la faiblesse humaine qu'il ne croyait pas que personne pût les accomplir : Vestra in Evangelio prœcepta, ita mirahilla magnaque scio , tit et's parère putcm posse neminem. Mais , mes Frères, qu'auraient les maximes de Jésus- Christ de si impraticable à la faiblesse humaine, selon l'expression outrée de ce païen si elles ne réglaient que les dehors? Qu'en coûte-t-il, en elTet, d'élre fidèle à certaines pratiques pour honorer Marie, de répandre des largesses, de protéger la piété, d'orner des temples et des autels, de se mettre sous la protection d'un saint, et d'avoir une dévution particulière |)Our les lieux qui lui sont dédiés? Ce qui coûte, c'est de mortifier un désir, c'est de rompre une passion, c'est de déraciner une habitude, c'est de refondre un naturel trop vif pour le plaisir. Ce qui coûte, c'est de s'arrachei* à une occasion où le cœur nous entraîne ; c'est de haïr un monde qui nous rit et qui nous recherche; c'est d'aimer ceux qui nous haïssent; c'est de cacher les défauts et de dire du bien de ceux qui nous calomnient; c'est d'être détaché de tout, lors même qu'on possède tout. Voilà proprement la vie chrétienne , et voilà ce qui coûte ; voilà ce qui faisait tant admirer aux païens la sainteté, l'élévation, la sagesse de la morale de Jésus-Christ ; voilà ce qui leur en faisait si fort redouter, dit saint Léon, la sainte sévérilé. Mais les œuvres extérieures souvent sont des fruits de l'amour-propre, loin de l'atTaiblir et de le combattre ; voilà pourquoi, non-seulement on borne là toute la piété, mais on les préfère même aux devoirs les plus essentiels. Dernier abus des pratiques extérieures : elles sont ]\\%iQS, mandahim qiàdemjustum; et on blesse la justice en leur donnant la préférence sur les obligations les plus indis-
^ Ce», ubique, levrs^ Sacy.