TROISIÈME MERCREDI : DU VÉRITARLE CULTE
pensables. Abus assez ordinaire dans la vertu, où l'on voit tant de personnes zélées pour les œuvres de surcroît, et tranquilles sur l'oubli continuel de leurs obligations les plus essentielles.
Ainsi, souvent on est de toutes les bonnes œuvres, et l'on manque à celles que Dieu demande de nous ; aux fonctions d'une charge, aux obligations principales de son état, à ces devoirs obscurs et domestiques où rien ne dédommage l'amour-propre, et où l'on n'est animé à remplir le devoir que par l'amour du devoir même. Ainsi on se prescrit des aumônes qui flattent la vanité, et on se calme sur des restitutions infinies que la loi de Dieu nous prescrit. On fait des libéralités à des maisons saintes, et l'on ne peut se résoudre à payer ses dettes. On prie lorsque le devoir obligerait d'agir, on agit lorsque nos besoins devraient nous engager à prier. On règle les affaires de la veuve et de Torphelin , et vos propres affaires dépérissent , et vous préparez à des enfants malheureux ou à, des créanciers frustrés les fruits amers de votre injuste charité. On prend une inspection sur des maisons saintes, et l'on ne veille point sur l'éducation de ses enfants et sur la conduite de ses domestiques. On réconcilie les cœurs aigris et aliénéSj on rétablit la paix et la bonne intelligence dans les familles, et l'on entretient la division dans la sienne propre par son humeur; et pour ne rien rabattre de ses aigreurs et de ses caprices, on aliène le cœur jet l'esprit d'un époux, et on le précipite dans des amours étrangères. On s'abaisse jusqu'aux ministères les plus vils envers les membres al'tligés de Jésus-Christ, et l'on ne voudrait pas faire une avance légère de réconciliation envers un ennemi, pour ménager sa faiblesse et le gagner au Seigneur. On s'impose une multitude de prières saintes, et de la même bouche dont on vient de bénir le Seigneur, dit saint Cyprien, on décliire ses frères ; et nous faisons sentir par là, selon l'expression d'un apôtre, que notre religioji est vaine, et que nous nous séduùons nom-mêmes \
Que dirai-je, enfin? On est peut-être de toutes les assemblées de dévotion, et l'on ne vient pas entendre la voix du pasteur que l'Eglise ordonne de suivre et d'écouter. Oui,
mes Frères, la voix du pasteur a une grâce et une vertu particulière pour ses brebis: il parle avec l'autorité et avec la tendresse d'un père ; les vérités les plus simples dans sa bouche tirent de la grâce de son ministère une bénédiction que nous ne saurions donner aux nôtres. Nous sommes des étrangers, et il est le pasteur; nous entrons dans ses travaux, mais c'est à lui que la vigne appartient. L'assistance cà votre paroisse est un devoir confirmé par la pratique de tous les siècles, par les lois de l'Eglise, par la doctrine des saints, par l'exemple des gens de bien, par l'unité du ministère. C'est là proprement l'assemblée des fidèles; c'est le corps autour duquel les aigles doivent se réunir ; c'est là ( ù est la source des sacrements, l'autorité de la doctrine, la règle du culte, le lien commun de la foi ; c'est la maison de prière où vous devez venir confesser la foi que vous y avez reçue sur les fonts sacrés, et soupirer après l'immortalité que vos cendres y attendront; c'est une manière de schisme, de désobéissance, de séparation du corps des fidèles , de s'en absenter ; et cependant on aura du goût pour aller se recueillir dans une maison sainte, où la singularité et la distinction flatte et soutient ; et on n'en aura point pour ce devoir essentiel, parce que le mélange du commun des fidèles, qui devrait le rendre plus solennel et plus consolant, l'a rendu ou incommode ou méprisable*.
Voici donc la règle , mes Frères. Tout ce qui combat une obligation essentielle, ne peut être une œuvre de la foi et de la piété. Jésus- Christ n'est pas divisé contre lui-même ; la charité ne détruit pas ce que la justice édifie. Commencez par le devoir : tout ce que vous ne bâtirez pas sur ce fondement, ne sera qu'un amas de ruines, d'œuvres mortes, de pailles destinées au feu. Dieu ne compte point des œuvres qu'il ne nous demande point ; la piété sincère et véritable n'est que la fidélité aux obligations de son état. Quand ces devoirs seront remplis, faites-vous-en, à la bonne heure, de surcroît ; mais ne préférez pas l'accessoire au principal, vos caprices à la loi de Dieu, et la perfection chimérique de la piété à la piété elle-même. On a beau dire, tel est le goût bizarre de l'homme : le joug du devoir
' Hujus vaaa est religio. Jac, i, 26. Fallentes vosmetipsos.
1 11 est intéressant de voir le prêtre fie l'Oratoire soutenir le» droits du ministère pastoral et de la paroisse commune.
GRAND-CARÊME
n'a rien qui flatte Torgueil ; c'est un joug forcé et étranger qu'on ne s'est pas imposé soimême; qui n'olTre que le devoir tout seul, toujours triste et dégoûtant, et sous lequel l'amour-propre a de la peine à plier. Mais les œuvres de notre choix, nous nous y prêtons avec complaisance ; c'est un joug de notre façon qui ne nous blesse jamais ; et ce qu'il pourrait avoir de pénible est toujours adouci, ou par le goût qui nous y porte, ou par le plaisir secret que l'on sent de l'avoir soi-même choisi.
Evitez donc également, mes Frères, les deux écueils marqués dans ce discours : en voilà le fruit. La vertu prudente et solide lient toujours un milieu juste et équitable ; c'est l'humeur toute seule, qui aime les extrémités. N'ajoutons rien du nôtre à la religion : elle est pleine d'une raison sublime, pourvu que nous la laissions telle qu'elle est; mais dès que nous voulons y mêler nos goûts et nos idées, ce n'est plus, ou qu'une philosophie sèche et orgueilleuse, qui donne tout à la raison, et qui ne fournit rien de tendre pour le cœur, ou qu'un zèle superstitieux et bizarre, que la saine raison méprise , et que la foi désavoue et condamne. Rendons par une vie
soutenue et par l'équité de toute notre conduite, la vertu respectable à ceux même qui ne l'aiment pas; montrons au monde, en mettant chaque chose à sa place dans nos actions, que la pieté n'est pas une humeur ou une faiblesse, mais la règle de tous les devoirs, l'ordre de la société, le bon sens de la raison, et la seule sagesse où l'homme doive aspirer sur la terre. Entrons dans l'élévation des maximes de la religion et dans toute la dignité de ses préceptes, et forçons les ennemis de la vertu de convenir que la piété toute seule sait ennoblir les cœurs, élever les sentiments, former des âmes grandes et généreuses ; et que rien n'est si petit et si puéril qu'une âme que les passions guident et dominent. Mettons la vertu en honneur en lui laissant tout ce qu'elle a de divin et d'aimable, sa douceur, son équité, sa noblesse, sa sagesse, son égalité, son désintéressement, son élévation. Le monde , tout injuste qu'il est, serait bientôt réconcilié avec la piété, si nous en avions une fois séparé nos faiblesîcs. C'est ainsi que nous ferons bénir le nom du Seigneur par ceux qui ne le connaissent pas, et que nous pourrons espérer de les voir un jour réunis avec nous dans la bienheureuse immortalité. Ainsi soit-il.